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Jouets : la première initiation à l'égalité

11 décembre 2014 : Jouets : la première initiation à l'égalité ( rapport d'information )

III. COMMENT DÉJOUER LES STÉRÉOYPES SEXISTES DANS LE MONDE DES JEUX ET JOUETS ?

Face au manque de succès remportés par les tentatives de lutter contre les stéréotypes masculins et féminins dans les jeux et jouets observées depuis le début des années 2000, la délégation formule deux séries de recommandations pour que l'égalité entre filles et garçons puisse commencer avec les jouets.

A. DES TENTATIVES DE CONTRECARRER CES STÉRÉOTYPES RESTÉES SANS SUITE

Lors de son audition le 20 novembre 2014, Mona Zegaï a rappelé les diverses initiatives allant dans le sens d'une déconstruction des stéréotypes mises en oeuvre par certaines enseignes et distributeurs dans la présentation des articles de jouets, en réponse à des protestations formulées par des consommateurs ou des associations féministes.

Le fait que ces initiatives soient restées sans lendemain appelle une réflexion sur la possibilité de faire bouger les lignes dans un univers mondialisé, où les intervenants sont très divers.

1. La mobilisation d'associations féministes et de consommateurs depuis le début des années 2000 : des tentatives demeurées sans effet

L'initiative est venue, au début des années 2000, d'associations féministes qui se sont rassemblés à travers des actions diverses pour tenter de faire prendre conscience du sexisme véhiculé par certains jouets.

Parmi ces initiatives, mentionnons l'ouvrage Contre les jouets sexistes20(*) dû à un collectif d'associations antisexistes.

En 2012-2013 se sont aussi exprimées des protestations de consommateurs devant l'univers stéréotypé des jouets et jeux et contre les modèles éducatifs que ceux-ci véhiculent implicitement.

On peut citer notamment une pétition en ligne (« Pas de cliché sexiste sur notre liste au Père Noël »), en décembre 2012, contre une publicité Vert Baudet montrant des filles qui, « dé-bor-dées comme maman » jouent avec le téléphone portable et le maquillage de leur sac à main, et proposant aux garçons « des outils de bricoleur comme papa »21(*).

Les catalogues plus neutres de Super U et Hyper U, montrant des petits garçons s'occupant de bébés, s'inscrivent dans les suites de ces réactions (ce qui peut paraître paradoxal car ces catalogues relèvent de la grande distribution, moins hostile, comme on l'a vu plus haut, à une représentation d'univers masculins et féminins séparés).

Ces manifestations sont toutefois demeurées marginales : si Vert Baudet a présenté des excuses après la pétition en ligne précédemment évoquée, on est très loin de l'« inversion des genres » redoutée par certains. Le catalogue Hyper U propose d'ailleurs toujours des rubriques « filles » et « garçons » (qui représentent 42 % des pages).

Brigitte Grésy soulignait, lors de la table ronde du 27 novembre 2014, les effets limités de ces tentatives :

- qui n'ont pas connu de suites les années suivantes : en 2014, si la marque Oxybul a mis fin à la séparation entre jouets pour filles et jouets pour garçons, d'autres enseignes de la grande distribution présentent encore le « Royaume des princesses » versus l'univers des « super héros » ;

- et qui sont restées sans influence sur l'industrie du jouet.

2. Des intervenants qui se « renvoient la balle »22(*)

La difficulté de faire bouger les lignes dans le domaine des jouets et jeux s'explique, en partie, en France, par le fait que, comme le relevait Mona Zegaï le 20 novembre 2014, chacun des « acteurs » du secteur (fabricants, distributeurs, parents, professionnels de la petite enfance) « se renvoient la balle » de la responsabilité en matière de stéréotypes masculins et féminins dans les jouets et jeux :

- pour les spécialistes du marketing, ce sont les parents qui sont responsables ;

- pour les parents, c'est le marketing qui est responsable ;

- pour les professionnels de la petite enfance, ce sont les parents et le marketing qui sont responsables.

Pourtant, chacun de ces acteurs joue un rôle et diffuse, à sa manière, souvent de manière inconsciente, des stéréotypes masculins et féminins23(*).

Mona Zegaï faisait toutefois observer le 20 novembre 2014 que les causes de la permanence de ces stéréotypes sont multiples et font aussi intervenir la littérature, les films, les séries télévisées, la publicité et l'ensemble des expériences vécues par les enfants. En grandissant, ceux-ci pourront remettre en question certaines normes, tandis que d'autres resteront ancrées en eux.

Notons aussi que, selon les représentants de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE), entendus le 4 décembre 2014, tout dialogue avec les fabricants pour faire évoluer un produit était impossible dans un contexte économique mondialisé : ils ont mentionné à titre d'exemple la couleur (rose) des poupées. Ils ont rappelé que les marques internationales ne possédaient qu'un bureau de vente en France et en ont déduit leur impuissance face à des produits conçus à l'étranger.

3. Le rôle déterminant des parents

Les parents jouent un rôle central dans les achats de jouets, même si les enfants en sont des prescripteurs naturels. Ce point constitue, comme l'ont rappelé les représentants de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE), auditionnés le 4 décembre 2014, l'une des spécificités du secteur du jouet, où les acheteurs - les parents - ne sont pas totalement prescripteurs.

Ce constat appelle deux questions :

- quelle attitude inspirent aux parents les stéréotypes à l'oeuvre dans l'industrie du jouet ?

- est-il possible d'influencer leurs décisions d'achat ?

a) Le premier critère d'achat : faire plaisir à l'enfant

Selon le directeur général de la Fédération française des industries Jouet-Puériculture, entendu le 20 novembre 2014, le choix des jouets par les parents repose sur des critères variés, comme l'adéquation à l'âge de l'enfant, ses jeux préférés, ses goûts et les préférences de la famille.

Les représentants de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE), auditionnés le 4 décembre 2014, ont fait valoir que le produit dont ont envie les enfants n'était pas toujours connu des adultes et qu'inversement les jouets plaisant à ceux-ci ne font pas nécessairement partie des priorités des enfants. Les jouets en bois, diversement perçus par ces derniers, sont un exemple parmi d'autres des différences de goûts entre parents et enfants en matière de jouets.

Selon une étude de la Fédération française des industries Jouet-Puériculture menée en septembre 2014 auprès des parents d'enfants de 3-11 ans, il semblerait que deux tiers des parents penseraient que la mixité n'est pas assez développée.

Selon l'analyse des motivations d'achat faite par la fédération et exposée par Michel Moggio le 20 novembre 2014, le premier critère d'achat reste toutefois pour les parents de « faire plaisir à l'enfant ».

Les parents recherchent la satisfaction de l'enfant en répondant à ses souhaits (exprimés par la liste de Noël) ou en imaginant qu'un certain jouet lui fera plaisir.

Au sujet des listes de Noël, les études montreraient que l'enfant obtiendrait environ la moitié des jouets qu'il a inscrits sur sa liste. Les parents ou les grands-parents complètent cette liste avec des jouets, souvent des jouets qu'ils connaissent, par exemple un Monopoly.

b) Faire plaisir à l'enfant semble plus important dans les familles à « capital culturel » modeste

Ce point a été confirmé par Brigitte Grésy le 27 novembre 2014 : « Aujourd'hui, le pouvoir de prescription des enfants est plus important qu'il ne l'était avant. Les parents éprouvent davantage de difficultés à résister à la pression de leurs enfants, amplifiée par la publicité ».

Comme l'a souligné Mona Zegaï le 20 novembre 2014, les parents sont généralement plus soumis aux goûts de leurs enfants dans les milieux disposant d'un « capital culturel » moins élevé.

Brigitte Grésy relevait le 27 novembre 2014 que, dans les familles au capital culturel plus élevé, le jouet était un objet de négociation : « Tu ne vas quand même pas prendre cette Barbie, tu vois bien qu'elle est ridicule, les femmes ne sont pas comme ça ! ». La négociation semble en revanche moins présente dans les familles moins favorisées.

De ce fait, les catalogues de la grande distribution (Toys'R'Us, Auchan, 3 Suisses, La Grande Récré, La Redoute...) recourent généralement davantage aux stéréotypes sexués que les enseignes destinées à un public plus exigeant culturellement (Le Bon Marché, Au Nain bleu, Galeries Lafayette, Nature et découverte, Oxybul, Éveil et jeux...).

Les parents n'écoutent cependant pas tous les souhaits de l'enfant, comme l'a relevé Mona Zegaï le 20 novembre 2014, qui a détaillé les « stratégies » mises en oeuvre par certains parents pour éviter les jouets qui leur déplaisent (ou l'excès de jouets).

Ainsi les parents demandent-ils parfois aux grands-parents d'offrir à l'enfant de préférence des vêtements ; ils répartiront également les jouets souhaités entre les autres membres de la famille, pour éviter des achats de jouets qui ne leur conviendraient pas.

Selon Mona Zegaï, les enfants peuvent aussi développer des stratégies, en s'adressant aux grands-parents pour se faire offrir des jouets que les parents refusent (elle a à cet égard cité l'hypothèse de l'achat d'un jouet en forme d'arme ou d'un déguisement de « Monster High »). Bien que les grands-parents soient souvent choqués par ces jouets, qu'ils peuvent juger violents ou vulgaires, ils les achètent pour faire plaisir à leurs petits-enfants.

Selon Mona Zegaï, les parents sont susceptibles de « corriger » certains stéréotypes par la sensibilisation de leurs enfants. Les parents ont donc un rôle non négligeable sur l'ouverture du champ des possibles.

c) La séparation des jouets de filles et de garçons peut toutefois rassurer certains parents : l'éternel débat entre l'inné et l'acquis

Brigitte Grésy évoquait le 27 novembre 2014 devant la délégation la « panique identitaire » actuelle, qu'elle a attribuée aux bouleversements sociaux en cours.

Dans ce contexte, le goût apparemment spontané des filles pour les poupées et des garçons pour les voitures ou les armes, même s'il est induit par divers facteurs culturels, peut paraître rassurant. Tel est le sens de la remarque formulée par notre collègue Christiane Kammermann lors de notre réunion du 20 novembre 2014.

Lors de la table-ronde du 27 novembre 2014, Jean François Bouvet24(*), auteur notamment de Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ?, a fait le point sur un certain nombre d'études américaines tendant à prouver l'influence des hormones et, partant, du sexe biologique, sur le choix des jouets : il en ressortait que les hormones mâles prédisposaient les individus de sexe mâle observés à se servir de jouets dits masculins (et plus particulièrement de jouets à roues), les femelles étant prédisposées à s'intéresser aux poupées.

Jean-François Bouvet a toutefois souligné que cette différence entre homme et femme, qui paraissait corroborée par ces études, ne saurait être un frein à l'objectif d'égalité et qu'il n'était pas question d'en déduire quelque inaptitude que ce soit du cerveau féminin en matière d'apprentissage, quelle que soit la discipline.

Corinne Bouchoux, notamment, a insisté sur l'objectif poursuivi par la délégation : la construction d'une société d'égalité, correspondant à l'idéal républicain du vivre-ensemble, au-delà de nos différences, qu'elles soient biologiques, sociales ou autres.

Une mobilisation des pouvoirs publics apparaît donc nécessaire pour que le monde des jouets ne transmette pas de stéréotypes féminins et masculins qui empêchent les enfants de construire un espace de jeux commun et qui sont susceptibles de contribuer à restreindre leurs choix de vie, à la fois personnels et professionnels.

4. Contre la résignation, quels modèles de jouets privilégier ?

Au cours de nos recherches et de nos déplacements, notamment au salon du jouet Kidexpo, nous avons cherché à repérer des jouets qui ne font pas intervenir de clichés masculins et féminins et qui pourraient, à cet égard, être considérés comme des références en la matière.

S'agissant tout d'abord du marketing rose et bleu, toutes les marques, il faut le reconnaître, ne s'inscrivent pas dans ce modèle caricatural : certaines cherchent à diversifier les couleurs des jouets qu'elles proposent.

On trouve par exemple sous la licence « Tim et Lou », diffusée par La Grande Récré, des charriots de ménage, des cuisines, des dessertes et des dînettes dont les couleurs (vert, violet et orange) n'évoquent pas spontanément l'univers féminin que d'aucuns associent spontanément, malheureusement, aux tâches ménagères. Reconnaissons que de tels jouets permettent plus facilement de faire jouer ensemble des filles et des garçons que le même produit en rose et mauve...

Toutefois, pour satisfaire tous les goûts, cette enseigne propose aussi les mêmes jouets en version rose et mauve, sous des licences comme Disney (« la cuisine des princesses ») ou Hello Kitty. Le contraste est d'ailleurs grand, sur le catalogue, entre ces deux catégories de jouets dits « d'imitation »...

S'agissant ensuite de la scénarisation des jouets résultant des représentations d'enfants en situation destinées à illustrer les catalogues et les emballages, qui contribuent souvent, nous l'avons vu plus haut, à prédestiner tel ou tel jouet à l'un ou l'autre sexe, il faut remarquer que La Grande Récré montre sur son catalogue une utilisation mixte - fille et garçon - d'une cuisine, comme le montre la capture d'écran ci-dessous25(*), assortie du commentaire suivant : « Votre enfant se met derrière les fourneaux. Il se familiarise avec l'univers de la cuisine et s'amuse à imaginer mille recettes pour régaler vos papilles. »

Dans cet esprit, le commentaire associé par cette enseigne au charriot de ménage précédemment décrit s'adresse aux parents et s'abstient de renvoyer à « votre fille » : « Votre petit est tout fier de voir sa maison toute propre ! ».

On notera que certains kits de cuisine confirment l'évolution, évoquée plus haut, de ce type d'activité vers les jouets mixtes, si l'on se réfère par exemple à des coffrets de fabrication de confiseries représentant un garçon, même si le jouet est, sur le catalogue, destiné aux garçons et filles. Cette caractéristique semble traduire le prestige grandissant associé à la cuisine et à la pâtisserie, sous l'influence notamment de la télé réalité : ces jouets mettent en scène non plus des cuisinières du quotidien effectuant des corvées ménagères, mais, comme le montre la photo suivante, de « petits chefs »...

La même remarque vaut pour le jouet ci-après reproduit, qui s'intitule « laboratoire de cuisine » : la cuisine devient une activité d'homme quand elle est associée à une compétence technique...

Ne faut-il pas préférer, pour ce type d'activité, une représentation associant une fille et un garçon, comme c'est le cas d'ailleurs de certains (rares) kits de cuisine, de préférence aux jouets mettant en situation un garçon ou - bien plus contestable - une fille ?

D'autres jouets sont couramment présentés d'une manière caricaturale : les jeux scientifiques, traditionnellement réservés aux garçons.

Ces jeux restent encore très masculins, qu'il s'agisse de chimie, d'expériences de botanique, des « énergies du futur » ou de l'observation de tornades et cyclones : pour tous ces exemples, ne figurent sur les boîtes observées sur des catalogues en ligne que des petits garçons.

On trouve pourtant des jeux scientifiques « neutres », qui ne sont associés à aucune représentation d'enfant, ni fille, ni garçon. Force est toutefois de constater que ces jouets sont moins séduisants que ceux qui montrent des enfants en situation.

Au cours de nos recherches, nous n'avons pas trouvé de jeu de ce type associé à une représentation de petite fille - ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe aucun coffret de ce type.

On sait pourtant que l'orientation des filles vers les filières et les métiers scientifiques reste un défi dans notre pays, où les femmes restent cantonnées à un faible nombre de métiers peu valorisés, et que ce phénomène s'auto-entretient notamment faute de modèle pour les jeunes. Il semble important que ce type de jeu puisse être associé à une image de petite fille.

La délégation estime que la présentation des jouets devrait, autant que possible, montrer filles et garçons jouant ensemble, a fortiori pour les jouets pouvant facilement évoquer des clichés, comme les jeux d'imitation évoquant des tâches ménagères ou les jeux scientifiques. Ces « contre-modèles » pourraient servir d'exemples à privilégier et notamment inspirer la définition des cahiers des charges concernant les commandes publiques de jouets.


* 20 Contre les jouets sexistes, 2007, éditions de l'Échappée.

* 21  www.change.org/p/vertbaudet-pas-de-clich%C3%A9s-sexistes-sur-notre-liste-au-p%C3%A8re-no%C3%ABl-noelsanssexisme

* 22 Voir l'intervention de Mona Zegaï le 20 novembre 2014.

* 23 Voir l'intervention de Mona Zegaï, le 20 novembre 2014.

* 24 Agrégé de sciences biologiques et docteur es-sciences (neurobiologie), auteur de Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ?

* 25 Date : 2 décembre 2014.