Allez au contenu, Allez à la navigation

Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie

9 février 2017 : Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie ( rapport d'information )

N° 393

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2016-2017

Enregistré à la Présidence du Sénat le 9 février 2017

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom de la délégation sénatoriale à la prospective sur

Une crise en quête de fin

Quand l'Histoire bégaie

Par M. Pierre-Yves COLLOMBAT

Sénateur

Cette délégation est composée de : M. Roger Karoutchi, président ; M. Gérard Bailly, Mme Corinne Bouchoux, M. Yvon Collin, Mme Annie David, MM. Alain Fouché, Philippe Kaltenbach, Mmes Fabienne Keller, Sylvie Robert, MM. Henri Tandonnet et Yannick Vaugrenard, vice-présidents ; Mme Pascale Gruny, MM. Jean-Jacques Lozach et Jean-François Mayet, secrétaires ; M. Philippe Bonnecarrère, Mme Nicole Bonnefoy, MM. Pierre Charon, Alain Chatillon, Pierre-Yves Collombat, Robert del Picchia, Francis Delattre, Mme Évelyne Didier, M. Louis Duvernois, Mme Dominique Estrosi Sassone, M. Bruno Gilles, Mme Dominique Gillot, MM. Loïc Hervé, Éric Jeansannetas, Philippe Leroy, Jean-Claude Luche, Franck Montaugé, Robert Navarro, Yves Rome, Jean-Yves Roux, Jean-Pierre Sueur et Alain Vasselle.

AVANT-PROPOS

Mesdames,

Messieurs,

L'objectif initial de cet exercice de prospective était d'évaluer, presque dix ans après la crise ouverte en 2007 et à ce jour non terminée, les probabilités de réédition d'un nouveau krach financier, ce qui, de l'avis unanime, serait fatal à l'ordre du monde actuel. Plus j'avançais dans ce dossier complexe, plus je mesurais combien l'entreprise était présomptueuse.

Présomptueuse parce que toute tentation de prédire l'avenir ne saurait qu'être ridicule, à plus forte raison dans le domaine financier. Toutes les conditions d'un nouveau krach systémique seraient-elles réunies que cela ne garantirait aucunement qu'il aura effectivement lieu ! Comme nous l'a dit Henri Sterdyniak lors de son audition1(*), la caractéristique de ce contexte particulier est d'être « une instabilité stable qui n'a aucune rationalité. Elle est insoutenable et, paradoxalement, le système tient bon ». Rien à voir avec les sciences naturelles où les mêmes causes produisent immanquablement les mêmes effets. De plus, en l'occurrence, on n'est jamais certain que les mêmes causes soient réunies : non seulement elles sont innombrables mais, en interagissant, elles se modifient.

C'est en cela aussi que l'entreprise était présomptueuse : le système financier n'est pas isolable du complexe de forces politiques, d'intérêts économiques, idéologiques et sociaux qui ont présidé à sa naissance comme à son fabuleux développement et qui lui ont permis de résister, jusque-là, à la faillite. Comment se limiter à la seule analyse du système financier et de ses faiblesses, assortie de quelques préconisations censées permettre d'éviter un nouveau krach, si l'on constatait qu'au terme de dix ans d'interventions des États, des institutions internationales et des banques centrales, des doutes sérieux demeuraient quant à la stabilité dudit système financier ? Impossible d'imaginer les évolutions possibles sans retour préalable sur les conditions d'installation de cette nébuleuse.

Le système financier en place n'étant pas là par hasard, sa résilience dépendra autant de la capacité de ce complexe de forces et d'intérêts à continuer à l'imposer quelles qu'en soient les conséquences économiques, sociales et politiques que de sa capacité à se réformer de lui-même. Car il n'est pas illégitime de considérer que le système financier ne se réformera que s'il ne peut faire autrement et après avoir mené toutes les batailles d'arrière-garde : seule la défection de ses soutiens, sous la pression des événements, rendra l'événement possible.

Impossible, aussi, de comprendre ce qui s'est passé et ce qui pourrait se passer en ignorant comment fonctionne une économie monétaire moderne, le circuit économique et ses acteurs - système bancaire et marchés financiers en particulier -, la nature de la monnaie et les formes sous lesquelles elle se présente ; en ignorant l'origine des crises financières et comment elles se diffusent.

Ce sera l'objet de la première partie du rapport. Ceux qui trouveraient ce détour délibérément didactique, inutile, pourront l'enjamber sans problème. J'ai cependant la faiblesse de penser que cette incursion sur la planète « finance », incursion que l'on renouvellera au fil des pages, s'imposait dès lors qu'on ne souhaitait pas seulement s'adresser à des spécialistes familiers du jargon volontiers ésotérique des économistes et encore plus des financiers.

La deuxième partie du rapport sera une chronique de la crise ou plutôt du chapelet de crises qui se sont succédé à partir de 2007.

L'ambition de la troisième partie sera de montrer que cette première « Grande crise » du XXIsiècle n'est ni le produit du hasard ni seulement de fautes techniques qui auraient pu être évitées, mais celui des mutations géopolitiques, idéologiques, politiques, sociales, institutionnelles de l'Empire américain qui ont suivi l'abandon des accords de Bretton Woods. La nouvelle Grande crise n'est pas que le produit du système financier, même si sa responsabilité est écrasante, c'est celle du système global, tout particulièrement de l'idéologie qui le sous-tend. Toute tentative de le réformer sera vouée à l'échec tant qu'on négligera de le prendre en compte. Ces mutations concernant directement le coeur de l'Empire, les États-Unis, et leurs provinces européennes, indirectement la planète entière, nous nous efforcerons de rendre compte de cette diversité, sur fond d'unité.

L'objet de la quatrième partie sera d'abord de dresser un état des lieux après dix ans de crise, l'état du système financier - est-il toujours aussi instable et dangereux ? -, l'état économique, social et politique de l'Empire. Ce préalable rempli, en conclusion, nous succomberons à la tentation d'esquisser quelques-uns des scénarios d'évolution de la situation pensables, en restant très conscients des limites de cet exercice. Mais, sans risque de formulation du pensable, pas d'action politique possible.

Au vu de la nature de l'objectif recherché, il va de soi que les analyses développées ici, et plus encore les conclusions du rapport, n'engagent que leur auteur ; nullement, de près ou de loin, la délégation sénatoriale à la prospective, encore moins le Sénat. Que le président de la délégation et mes collègues soient remerciés de m'avoir accordé cette liberté d'investigation et de ton.


* 1 Audition du Conseiller scientifique à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) - 4 février 2016.