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Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie

9 février 2017 : Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie ( rapport d'information )

III. LA RÉVOLTE CONTRE LES ÉLITES

Nous l'avons vu222(*), la révolution libérale qui a suivi la rupture des accords de Bretton Woods était non pas le pur produit d'une illumination intellectuelle, mais une arme politique au service d'intérêts matériels et sociaux puissants.

Cette forme nouvelle de lutte des classes, cette « révolte des élites » pour reprendre l'expression de Christopher Lasch, disions-nous, était significative de deux faits majeurs.

· Un fait social

On observe non seulement une répartition de plus en plus inégalitaire des revenus et des patrimoines, mais aussi une dissociation du corps social entre deux classes, où un petit nombre de privilégiés monopolisent les avantages de l'argent, de l'éducation et du pouvoir, la classe moyenne devant se partager inégalitairement entre l'une ou l'autre.

· Un fait politique

On constate la neutralisation du corps électoral, l'alternance au pouvoir dans chaque pays de deux camps d'accord sur l'essentiel, à savoir interdire, avec le secours d'une bureaucratie de l'expertise et du droit, toute remise en cause démocratique de l'ordre libéral ; avec le risque de paralyser toute réforme paisible du système, seules des crises de plus en plus graves pouvant le faire évoluer.

Il se pourrait bien que ce soit ce à quoi nous assistions dans de nombreux pays ; parfois, depuis une quinzaine d'années, mais avec une accélération depuis la crise.

Élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, victoire du Brexit en Grande-Bretagne, scores électoraux impressionnants de l'improbable mouvement « Cinq étoiles » et élimination de Matteo Renzi arrivé en sauveur de Italie voilà moins de trois ans, montée de l'extrême droite partout en Europe (FN en France, AfD en Allemagne, Ukip en Grande-Bretagne, parti de la liberté en Autriche, etc.), installation dans la durée de mouvements séparatistes en Catalogne, Italie du Nord, Flandre, autant d'événements, pour les plus récents non prévus par les sondages et en tout cas non souhaités par les médias, les partis alternant jusqu'ici au pouvoir et les électeurs « raisonnables ».

Quant à l'échec laborieux de Norbert Hofer, la personnalité indépendante et respectée de son adversaire à l'élection présidentielle autrichienne n'y est probablement pas pour rien. L'élection d'Alexander Van der Bellen est cependant un désaveu des partis qui ont gouverné l'Autriche depuis la fin de la guerre et dont les candidats ont été éliminés dès le premier tour du scrutin. Quant à la sortie de l'ombre de l'extrême droite et des mouvements séparatistes, son ancienneté a fait oublier qu'elle surprit aussi au départ.

La façon la plus simple et la plus immédiate de gommer ces désagréments quand on pense qu'il n'y a pas, pour parler comme Margaret Thatcher, d'alternative au système en place, mais qu'on ne peut plus nier qu'ils existent, est de leur dénier toute signification. Le mot valise « populisme », remis à l'honneur pour la circonstance, sert à cela. Il permet, en effet, de transformer en xénophobe raciste qui on veut : d'authentiques racistes et de non moins authentiques antiracistes, toutes les nuances de ceux qui ne se reconnaissent pas dans l'Europe telle qu'elle fonctionne, toutes les gradations de sceptiques sur la capacité de la « concurrence libre et non faussée » à réguler souverainement le monde et la vie des gens, etc. Un qualificatif qui, surtout, dispense de chercher d'autres raisons à ces comportements jugés aberrants que des tares morales (racisme, sexisme, volonté de puissance...) ou intellectuelles et un manque d'éducation.

Le problème, c'est que l'arme se retourne facilement contre ses utilisateurs.

A. LA REVANCHE DES « PITOYABLES »

À l'occasion d'un gala organisé à New York, le 16 septembre 2016, par LGBT pour soutenir la candidate démocrate à l'élection présidentielle américaine, Hillary Clinton déclare, sous les rires des participants : « Pour généraliser, en gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j'appelle le panier des pitoyables. Racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes. Vous n'avez qu'à choisir. » Comme on a pu le voir à la télévision, la réponse des partisans de Donald Trump a été de transformer ce « pitoyable » en badge ostensiblement porté. Ce type de réaction n'est pas spécifique aux États-Unis, on l'a observé à l'occasion du référendum britannique sur l'appartenance à l'Union européenne et généralement à l'apparition de tout événement sortant du jeu régulier des institutions. Les insultes se retournent alors contre leurs auteurs. Réaction de Beppe Grillo après les élections de Donald Trump : « Ils prétendent que nous sommes sexistes, homophobes, démagogues et populistes. Ils ne réalisent pas que des millions de gens ne lisent plus leurs journaux et ne regardent plus leur télévision. »223(*)

C'est pourtant cette fracture entre ce qu'on a coutume d'appeler les élites de la culture, du pouvoir, de la finance et une partie qui n'en finit pas de s'agrandir de la population à laquelle il faudrait remédier si l'on entend éviter la catastrophe. Une population qui peut très bien voter différemment lorsque le candidat et son programme lui conviennent. Michael Moore qui, lui, avait prévu la victoire de Donald Trump n'a pas manqué de le relever : « Vous devez accepter que des millions de gens qui avaient voté pour Barack Obama ont cette fois changé d'avis. Ils ne sont pas racistes. »224(*)

Certes les institutions politiques et les médias dominants ont eu, pour leurs défenseurs, l'énorme avantage d'assurer la permanence du système en place, quoi qu'en puissent penser ceux qui en connaissent surtout les mauvais côtés. L'heure semble cependant venue de s'inquiéter de l'incapacité du système à donner une réponse aux attentes de ces avis dissidents. Sa capacité de digestion, comme on l'a vu en matière de régulation du système financier, est stupéfiante. Jusqu'à quand ? Telle est la question. Serge Halimi écrit très justement225(*) : « Si un homme presque universellement décrit comme incompétent et vulgaire a pu devenir président des États-Unis, c'est que, désormais, tout est possible. » On n'attendra pas longtemps pour le voir !

À en juger par l'idéologie et les traditions d'une partie des « antisystèmes » comme des défenseurs du système, l'avenir pourrait bien parodier le conseil ironique de Brecht ainsi résumé : « Le peuple ayant perdu la confiance du Gouvernement, il serait plus simple pour lui de dissoudre le peuple et d'en élire un autre. »226(*) Ce qu'un éminent universitaire américain traduit dans la prestigieuse revue Foreign Policy, sous le titre « Trump a gagné parce que ses électeurs sont ignorants, vraiment », par : « La démocratie a pour vocation de mettre en oeuvre la volonté populaire. Mais qu'en est-il si le peuple ne sait pas ce qu'il fait ? »227(*)

Nous allons voir que les peuples sont moins inconséquents qu'il n'y paraît.


* 222 Voir, au sein de la troisième partie, le développement intitulé « La nouvelle lutte des classes et l'obsolescence démocratique ».

* 223 Cité par Serge Halimi, dans Le Monde diplomatique du 1er décembre 2016, lui-même citant le New York Times du 14 novembre 2016.

* 224 Cité par Serge Halimi, dans Le Monde diplomatique du 1er décembre 2016, lui-même citant des propos tenus sur MSNBC le 11 novembre 2016.

* 225 Le Monde diplomatique - 1er décembre 2016.

* 226 Propos retrouvé dans un tract rédigé durant l'invasion soviétique de la RDA en 1953 et qui finalement ne sera pas distribué.

* 227 Cité par Serge Halimi, dans Le Monde diplomatique du 1er décembre 2016, lui-même citant Jason Brennan, « Trump won because voters are ignorant, literally », Foreign Policy, Washington, DC, 10 novembre 2016.