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Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie

9 février 2017 : Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie ( rapport d'information )

CONCLUSION : QUAND L'HISTOIRE BÉGAIE

Notre époque d'incertitudes et de troubles a, sans conteste, des airs de déjà-vu ; pour parler clair, d'entre-deux-guerres. Sur un mode mineur certes, les conséquences financières, économiques et sociales de la première Grande crise du XXIe siècle ont été bien moins dramatiques que celles de la Grande crise précédente. Quant aux émeutes électorales d'aujourd'hui, on ne saurait, à ce jour, les comparer aux bouleversements politiques d'alors, n'était qu'elles témoignent du même rejet des institutions en place et du personnel politique, n'était qu'elles sont grosses de troubles à venir si aucune réponse ne leur est apportée.

Derrière ce rejet point une profonde inquiétude quant à la capacité du nouveau libéralisme de trouver une issue à la crise, ce qu'avaient su faire les New Dealers et leurs alliés en leur temps. Pour dire les choses autrement, sont remis en question les a priori qui ont servi à justifier l'abandon de la régulation financière et économique mise en place avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale : les lois économiques sont des lois naturelles auxquelles on ne peut que se soumettre, ce qui délégitimait toute intervention politique ; il est possible d'organiser le système économique et, plus largement, l'ensemble de la vie sociale sur la base de marchés concurrentiels autorégulateurs pour le plus grand bien de l'Humanité et de la planète.

On a un peu vite oublié que ce sont précisément les questions qui ont taraudé les années trente quand il devint évident qu'on ne pourrait sortir de la crise globale dans laquelle s'enfonçaient l'Europe et l'Amérique sans remettre en cause l'ordre libéral qui avait dominé le XIXe siècle.

C'est ce changement de « paradigme », cette « Grande transformation » que décrit Karl Polanyi dans son livre éponyme231(*).

« Au début des années trente, le changement intervint brusquement. Les événements marquants en furent l'abandon de l'étalon-or par la Grande-Bretagne ; les plans quinquennaux en Russie, le lancement du New Deal ; la révolution nationale-socialiste en Allemagne et l'effondrement de la SDN, au profit d'empires autarciques. Alors qu'à la fin de la Grande Guerre les idéaux du XIXe siècle l'emportaient, alors que leur influence avait dominé la décennie suivante, tout vestige avait disparu en 1940 du système international et, quelques rares enclaves exceptées, les nations vivaient dans un cadre entièrement neuf. »

L'origine du cataclysme, Polanyi la révèle quelques pages plus loin : « L'entreprise utopique par laquelle le libéralisme a voulu créer un système de marchés autorégulateurs. Pareille thèse semble investir ce système de pouvoirs presque mythiques ; elle suppose, ni plus ni moins, que l'équilibre des puissances, l'étalon-or et l'État libéral, ces principes fondamentaux du XIXe siècle tenaient tous leur forme, en dernière analyse, d'une unique matrice commune, le marché autorégulateur. »

D'où cette impression de déjà-vu, que l'Histoire se répète.

Cette analyse, voulue la plus large possible disions-nous en avant-propos, devait nous permettre de donner forme à quelques-uns des scénarios d'évolution pensables de cette crise en quête de fin. Parvenus à son terme, que pouvons-nous raisonnablement penser ?

D'abord qu'après dix ans de crise la probabilité de réédition d'un krach du système financier d'ampleur équivalente n'a pas diminué, bien au contraire. Les quelques dispositions pour rendre le système moins instable, qui ont pu lui être imposées sous le coup de l'émotion et la pression des opinions publiques, non seulement ont laissé intact l'essentiel mais ont été largement compensées par les effets négatifs du traitement utilisé pour le sortir du coma et réanimer l'économie : l'injection massive de liquidités et des taux directeurs aux limites du pensable.

Tous les ingrédients, anciens comme nouveaux, d'un nouveau krach sont donc là et aucun des spécialistes que nous avons rencontrés, même ceux dont la fonction est d'être optimistes, ne se risque à dire que le danger est derrière nous. Révéler des origines inédites d'une potentielle crise est même devenu un genre éditorial de la presse économique qui aime à se faire peur, de temps en temps.

L'hypothèse d'un nouveau krach financier, à moyen terme, ne saurait donc être écartée, loin de là. Pour nous, ce n'est pas, cependant, le scénario le plus probable. S'il devait se réaliser, ce serait probablement davantage comme conséquence d'événements collatéraux, notamment politiques, que comme cause première. Cela dit avec toutes les précautions d'usage, au regard de la difficulté à démêler l'écheveau des causes et des effets.

Que l'instabilité du système financier n'ait pas diminué n'implique pas nécessairement la réédition d'un krach systémique, tant sont nombreux les paramètres à prendre en considération. Comme l'observe Henri Sterdyniak232(*) cité au tout début du rapport, la caractéristique de notre situation est d'être « une instabilité stable qui n'a aucune rationalité. Elle est insoutenable et, paradoxalement, le système tient bon ».

Soyons-en persuadés, en cas de nouvel incendie, les pompiers centraux inonderont de nouveau le bâtiment en feu, fût-ce au risque de le rendre encore plus inhabitable. Le système financier vivant sur lui-même et pour lui-même, en cas de thrombose, ses anges gardiens institutionnels trouveront bien l'anticoagulant qui le sauvera une fois encore. L'irrationalité des systèmes, en effet, ne dit rien de leur durée de vie. L'Histoire est riche d'organisations irrationnelles qui ont longtemps survécu.

Dans cette grande transformation de l'Empire américain tardif, la mutation du système financier n'est qu'un élément d'un complexe plus vaste d'intérêts idéologiques et politiques, économiques et sociaux. Sa défaillance technique à elle seule ne suffira pas à imposer son abandon, même pas sa réforme. La justification rituelle servira encore : les dysfonctionnements du système sont la preuve non pas qu'il doit être mis à la réforme mais qu'on n'a pas appliqué les règles avec suffisamment de zèle ou assez longtemps.

Peut-on pour autant s'attendre, dans un délai raisonnable, à une reprise spontanée de l'activité économique qui remettrait l'appareil productif sur la trajectoire de développement de l'avant-crise ? Nous le pensons encore moins.

Si la théorie de la reprise rapide devait être vérifiée, elle l'aurait été depuis longtemps ! Comme nous l'avons vu233(*), malgré le maquillage des chiffres, la crise de langueur économique est durablement installée, particulièrement en Europe dont le destin ressemble de plus en plus à celui du Japon, mais avec un niveau de chômage largement supérieur, ce qui n'est pas un détail234(*).

Sauf intervention des responsables politiques qui auraient compris qu'il est temps de frapper fort et de changer de médecine, le scénario le plus probable, c'est la prolongation de ce purgatoire économique pour une durée indéterminée. Indéterminée mais pas éternelle dans la mesure où, comme on le voit déjà, cette situation entre chien et loup risque fort de dégénérer en une série de crises politiques qui bousculeront nécessairement l'ordre financier et économique en place, avec des effets totalement imprévisibles.

Qui, en effet, aurait prévu que ce serait le président du principal pays bénéficiaire de la restauration libérale, entouré d'une garde rapprochée issue de Goldman Sachs, qui serait le premier à la remettre en cause ? Plus exactement les conséquences sociales et territoriales de cette restauration, tout en se gardant de contester la logique du système. Déréguler235(*) un peu plus les flux financiers et, en même temps, rigidifier les échanges de marchandises et d'hommes, il y a comme une contradiction dont le résultat risque d'être détonant. « America First », scande Donald Trump. Comme s'il n'en était jamais allé autrement, grâce au dieu dollar et à l'US Army ! Qu'une poignée d'autres pays y ait trouvé aussi son compte ne change rien à l'affaire. Impossible de toucher seulement à quelques pièces du système sans remettre en cause son équilibre, avec le saut dans l'inconnu que cela représente.

Il aura suffi de quelques jours seulement pour que les contradictions du projet de Donald Trump apparaissent. Ainsi celles de sa politique du dollar. « En ce qui concerne le dollar, Donald Trump est son propre pire ennemi » pouvait-on lire dans le Financial Times du 25 janvier 2017236(*). Il entend faire baisser le dollar pour faciliter les exportations américaines en même temps qu'il annonce des politiques qui, en faisant grimper les taux d'intérêts (grands travaux, hausse des taux directeurs), en augmentent l'attrait. Plutôt qu'à une baisse du dollar, c'est à sa hausse qu'il faut s'attendre, ce qui aurait pour conséquence, selon des économistes comme Joseph Stiglitz, une crise de la dette dans certains pays émergents, débouchés par ailleurs des exportations étasuniennes. Quoi qu'il en soit, on ne voit pas bien comment concilier le statut du dollar, monnaie de réserve et refuge, et celui de monnaie faible.

De même, on ne voit pas bien comment interdire l'immigration aux États-Unis et continuer à bénéficier, à domicile et à l'extérieur, d'une main-d'oeuvre, à bas coût pour partie d'entre elle, très qualifiée pour l'autre partie, sans avoir eu à la former. La Silicon Valley est en émoi et la liste des P-DG de multinationales étasuniennes ayant manifesté leur opposition à une remise en question de la politique libre-échangiste qui fait leur fortune ne cesse de s'allonger237(*). Le nouveau président des États-Unis ne semble pas avoir réalisé qu'il vient de donner le coup d'envoi à un nouvel épisode de la lutte des classes dans son pays.

Ces derniers événements, en tout cas, confirment la tendance générale à l'exacerbation des contradictions politiques entre pays et à l'intérieur de chaque pays, la Grande-Bretagne et les États-Unis jouant désormais le rôle de principal trublion. Le fait que ce soit deux pays où les effets sociaux de la restauration libérale ont été particulièrement marqués n'y est probablement pas pour rien.

Quelles sont les réponses possibles à cette situation de moins en moins lisible selon les grilles de lecture habituelles ? Autrement dit, quelles sont les voies de sortie de crise restant encore ouvertes ?

Pour les plus optimistes, à moins que ce ne soient les réalistes de l'impossible, le salut passe par la réforme d'un système monétaire international qui a institutionnalisé les changes flottants, les déséquilibres des balances extérieures et intronisé le Roi dollar, en même temps que par une sécurisation sans état d'âme du système financier international.

Ils ont certes raison, mais où trouver le nouveau Roosevelt susceptible de conduire le bal ? Visiblement pas aux États-Unis, et encore moins ailleurs. Jamais la question n'a été évoquée, même au plus fort de la crise, et qui peut penser que la puissance impériale acceptera, au terme d'une négociation paisible, de se dépouiller des instruments de sa puissance ? Quel gouvernement est prêt à promouvoir réellement des échanges régulés entre partenaires selon leurs capacités productives, en lieu et place de la concurrence, certes libre, mais armée ?

Pourquoi les responsables politiques qui ont construit le système financier en place, qui l'ont sauvé du naufrage au prix fort, proposeraient-ils de brider ce qu'ils tiennent pour le moteur du système économique ? Pourquoi l'oligopole bancaire et ses alliés accepteraient-ils mieux aujourd'hui ce qu'ils ont toujours refusé, même au pire moment de la crise ? Les réformes Potemkine qui se sont finalement imposées ont laissé le système inchangé sur le fond et la tendance, chez les Anglo-Saxons, est plutôt au démontage du peu qui a été fait.

S'agissant des Européens, et de la France en particulier, il est clair que c'est la question de l'Europe, plus exactement celle du mode de construction de l'Europe ainsi que de la zone euro, celle de leurs objectifs et de leurs modes de fonctionnement qui se trouvent posées, avec encore plus d'acuité qu'hier. Il s'agit non plus seulement de réformer une institution qui a dépossédé les peuples de leur souveraineté en contrepartie d'une souveraineté collective qu'on attend toujours, un système qui aggrave les déséquilibres entre membres au lieu de les réduire au fil du temps, mais, en urgence, d'en faire l'outil d'affirmation du Vieux continent face à l'Empire qu'il aurait dû être et qu'il ne fut jamais.

Deux approches sont envisageables.

Pour les européistes convaincus, la sortie de crise passe par le haut, c'est la sortie fédérale. Pour eux, la solution aux dysfonctionnements de l'Europe, ce n'est pas moins d'Europe, mais plus d'Europe. D'ailleurs, selon la légende, ne s'est-elle pas construite de crises en crises surmontées ?

Certes, mais pour quels résultats ? Pas une meilleure protection des crises venues de l'extérieur, on l'a vu en 2007. Pas une meilleure dynamique économique, plus d'emplois et moins de chômage. Si, aujourd'hui, les peuples continuent à rêver d'Europe, le projet européen a cessé d'être l'utopie réaliste qu'il était encore il n'y a pas si longtemps. Les peuples se méfient désormais des promesses de lendemains qui chantent non tenues et supportent de plus en plus mal de se voir imposer un destin auquel ils croient de moins en moins.

Philippe Séguin, à la tribune de l'Assemblée nationale, le 5 mai 1992, lors du débat préalable à la ratification référendaire du traité de Maastricht, mettait déjà en garde les petits malins qui pensaient pouvoir construire l'Europe en forçant la main de ses peuples : « [Quand], du fait de l'application des accords de Maastricht, notamment en ce qui concerne la monnaie unique, le coût de la dénonciation sera devenu exorbitant, le piège sera refermé et, demain, aucune majorité parlementaire, quelles que soient les circonstances, ne pourra raisonnablement revenir sur ce qui aura été fait.

« Craignons alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d'être étouffés, ne s'exacerbent jusqu'à se muer en nationalismes et ne conduisent l'Europe, une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n'est plus dangereux qu'une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle s'exprime la liberté, c'est-à-dire son droit imprescriptible à choisir son destin. »

Face à un Donald Trump, même contesté chez lui, on a du mal à évaluer ce que pèsent les dirigeants européens et même s'ils entendent vraiment peser.

La seconde approche, faute de solution fédérale, serait de se limiter à quelques réformes, certes sectorielles, mais susceptibles à la fois de sécuriser durablement le système financier européen, ce qui éviterait d'avoir à intervenir en catastrophe, et d'engager une politique économique de sortie de crise et donc de redonner un avenir au vieux continent.

La sécurisation du système bancaire passe prioritairement et en urgence par la séparation réelle des banques de dépôts et des banques d'affaires, la limitation stricte du levier d'endettement des banques et de l'ensemble des acteurs financiers (hedge funds en particulier), l'assèchement des bilans bancaires de leurs créances douteuses. Le reste suivrait progressivement.

Les chances de voir réussir de telles réformes qui ont jusque-là été tenues en échec sont cependant infimes. Qui aurait intérêt à mécontenter le lobby bancaire, lequel n'entend pas voir réduites ses possibilités de business et de profit ? On a vu cela suffisamment en détail pour n'avoir pas à y revenir. Pour la plupart des responsables politiques et financiers, dont l'aptitude à croire ce qui les arrange n'est jamais prise en défaut, le gros du danger est derrière nous. Certes, la crise s'éternise mais on est sorti de l'urgence et les « émeutes électorales » sont sans rapport avec la situation économique et sociale. Une simple affaire de psychologie, d'ignorance et d'éducation des masses. Une partie des électeurs, incapables de comprendre où est leur intérêt véritable, égarés par des démagogues, ont simplement des comportements inappropriés. Argument suprême, ces bouffées de colère électorale, ici ou là suivies ou précédées de protestation dans la rue ou de grèves, n'ont encore débouché sur rien de constructif. Mais le risque justement est qu'elles débouchent sur des solutions essentiellement destructrices.

S'agissant de la politique de sortie de crise toujours en souffrance, elle passe nécessairement par une réforme de la zone euro et de son mode de fonctionnement. On sait très bien ce qui la paralyse et qui, en bloquant le développement économique égalitaire de ses membres, pénalise l'ensemble. Nous avons largement développé la question238(*). Constatons que l'Allemagne, grande bénéficiaire du système, continue de faire prévaloir son point de vue et que la France préfère la satisfaction d'amour propre d'une illusoire codirection de l'Europe avec l'Allemagne à la défense de ses intérêts. Intérêts économiques plus proches de ceux de l'Italie ou de l'Espagne que de ceux de l'Allemagne. Il est vrai que le choix français initial de l'industrie bancaire plutôt que de l'industrie n'est pas pour rien dans la permanence de cette attitude.

Pour le reste, ce n'est certainement pas le poussif « plan Juncker », qui permettra d'enclencher une quelconque dynamique économique européenne, sauf dans les discours. Si c'était le cas, on l'aurait déjà constaté. Mais, là aussi, on ne voit pas pourquoi l'Allemagne accepterait de modifier un système qui lui réussit si bien et cesserait de s'opposer à tout aménagement, même mineur.

En conclusion, la réforme de la zone euro par un perfectionnement progressif des institutions et le jeu naturel de négociation entre partenaires animés du même idéal, que l'on continue de présenter non seulement comme souhaitable mais possible, est donc une illusion totale. Avec la crise, les masques sont tombés. L'Union européenne est de moins en moins un outil de coopération entre Européens et de plus en plus un champ où s'affrontent des intérêts contradictoires. S'il en fallait une preuve, la tragédie grecque en est le dramatique et pitoyable exemple. Notre conviction est que l'Union européenne n'est pas réformable dans le cadre des traités tels qu'ils sont.

Dans cette hypothèse, quelle serait, pour la France, la politique la plus réaliste et donc la plus susceptible, à terme, de préserver ses intérêts, ceux des Français et probablement aussi ceux l'Europe, qui risque autrement de ne pouvoir survivre aux conséquences politiques de la perpétuation du purgatoire économique actuel ?

· La première des urgences serait de renoncer à l'illusion d'une possible réforme progressive de la zone euro qui, en supprimant les contradictions internes qui la bloquent, en ferait un outil de développement pour l'ensemble des partenaires.

Le vice de l'euro résulte, en effet, d'un mode de construction non seulement dépourvu d'un système de redistribution des excédents permettant d'atténuer les effets pervers des déséquilibres internes mais paralysé par un carcan réglementaire de contraintes budgétaires compliquant encore la lutte contre la dépression.

Comme le souligne Jacques Sapir, l'euro n'est pas une monnaie unique mais un système de parités fixes entre des monnaies zombies, des euros nationaux, convertibles entre eux par un système de parités fixes de un pour un. La crise chypriote, par laquelle, du jour au lendemain, les euros de l'île n'ont plus été convertibles et les dépôts bancaires ont été taxés, ce qui revenait à en dévaluer la valeur, a montré que le système était sécable. Preuve aussi qu'aujourd'hui tous les euros ne se valent pas.

Le résultat, c'est une monnaie sous-évaluée pour l'Allemagne, la seule bénéficiaire du système, et surévaluée pour tous les autres membres de la zone. Le résultat, c'est qu'en cas de crise, faute de pouvoir dévaluer leur monnaie, les pays en difficulté n'ont plus que le choix de la « dévaluation interne » par la baisse des salaires et de l'investissement. Autant de facteurs de dépression d'abord localement et de proche en proche, dans la zone tout entière. Pouvoir dévaluer sa monnaie est un levier de sortie de crise essentiel. Comme l'a montré Paul Krugman, l'Islande, qui a fortement dévalué sa monnaie, a retrouvé plus rapidement de bien meilleurs résultats économiques que l'Irlande, engluée dans l'euro.

Quand se conjuguent contraintes salariales pour cause de compétitivité interne et impératifs d'équilibre budgétaire et de désendettement pour satisfaire aux contraintes des traités, il ne faut pas s'étonner de retrouver la tôle ondulée au rendez-vous.

Par ailleurs, le refus de toute monétisation de la dette publique ou sociale, au mieux crée une rente perpétuelle pour les banques (aux frais du contribuable), au pire expose les États au chantage spéculatif des marchés. Avant l'euro, trésors et banques centrales nationales surveillaient le taux de change. Ils ont désormais les yeux rivés sur le spread. Considérable progrès de la souveraineté !

Le dilemme de tout gouvernement français est donc le suivant : continuer à faire le dos rond face à une crise qui s'éternise, en tentant de faire croire qu'on réglera le problème en durcissant une politique de l'offre qui n'a jamais donné de résultats (ixième loi de flexibilité, fiscale ou d'amélioration de la formation), ou envisager sérieusement une sortie de la zone euro.

Ce qui permettrait à la France de retrouver de la compétitivité ainsi qu'un rééquilibrage des échanges. Ce qui mettrait un terme au carcan budgétaire que l'on s'est volontairement imposé et permettrait de retrouver une indépendance totale à l'égard des marchés financiers. Agiter le spectre de la faillite n'est qu'un épouvantail. Une monnaie souveraine ne peut être déclarée en faillite si le gouvernement emprunte dans cette monnaie. En cas de sortie de l'euro, la dette antérieure libellée en euros selon le principe de la loi monétaire sera simplement renommée en monnaie nationale.

· La seconde des urgences, selon nous, serait une modification substantielle des circuits de financement des entreprises, particulièrement des petites et des moyennes, les grandes et très grandes n'étant pas logées à la même enseigne. On pourrait pour cela s'inspirer de l'organisation existant avant les bouleversements des années 1980-1990, en créant, ou plutôt en recréant, des circuits de financement à partir de l'épargne régionale, très abondante (développement de la BPI, de la Banque postale et élargissement des missions de la CDC...).

Affranchis des contraintes budgétaire maastrichtiennes, le versant stimulation de la demande serait de doper l'investissement public par de grands chantiers, du type couverture du territoire en haut et très haut débit239(*) ou lignes à grande vitesse (LGV), en y associant les collectivités territoriales dont l'action locale constitue un multiplicateur naturel de l'effet des investissements.

On pourrait aussi, suprême audace, revoir la politique salariale dans un sens favorable à la consommation.

En formulant ces propositions - tout aussi réalistes que le Brexit réputé impossible tant qu'il n'a pas été réel -, on a bien conscience de prêcher dans le désert.

Il est malheureusement vain d'espérer du jeu normal des institutions politiques existantes un projet réformiste préventif significatif, encore moins des mesures effectives, sans y avoir été contraint par les événements.

Si sortie de la crise de langueur économique il y a, pensons-nous, elle ne procédera pas du fonctionnement régulier d'institutions complètement bloquées mais de leur dysfonctionnement, avec ce que cela suppose d'incertitudes, d'imprévus, de risques et probablement de chaos. Notre hypothèse est qu'elle ne peut résulter que d'un bouleversement des équilibres politiques actuels sous la pression, comme nous l'avons évoqué, de la révolte des perdants de la restauration libérale contre ses bénéficiaires.

Pure hypothèse car, pour l'instant, les « élites » continuent à ne voir dans ces émeutes électorales que leur dimension de protestation, leur déniant toute capacité de remise en question du système lui-même : grand « n'importe quoi » ou vaine agitation, en un mot « populisme » ! Puisque, selon la formule consacrée, « there is no alternative », il ne peut pas en être autrement.

Doté d'une capacité de récupération renversante, le système continue de tout digérer. Pas plus que les marchés n'avaient vu venir la crise immobilière des subprimes, bien installés dans leur bulle, s'inquiètent-ils aujourd'hui des barbares qui les menacent de l'extérieur. Le bocal est bien étanche.

Ainsi, dès le surlendemain de l'élection du « candidat antisystème » Donald Trump, qui avait fait campagne contre Wall Street, l'indice Dow Jones battait-il des records ! « Les marchés ont mis trois jours pour digérer le Brexit, trois heures pour digérer l'élection de Trump et trois minutes pour digérer le non au référendum italien », se sont étonnés les observateurs de la planète « finance ».

C'est là que les leçons du passé peuvent servir. Non qu'on en puisse tirer quelque réponse aux problèmes actuels très différents de ceux d'hier, mais des leçons de prudence, vertu politique cardinale selon Aristote.

Première leçon, ne pas traiter à la légère, pire par le mépris, les manifestations de défiance des électeurs. Elles ont toujours une signification. Les « émeutes électorales » ne sont pas « n'importe quoi » mais la manifestation du refus de jouer à la fausse démocratie, celle où le porteur de bulletin de vote n'a le choix qu'entre des variantes d'une unique politique dont les insuffisances sont manifestes. Loin d'être des comportements irrationnels, ce sont des gestes de délégitimation d'un système politique qui s'est laissé réduire au rôle de serviteur des marchés, de policier et d'infirmier social en charge de la paix publique. Or un système politique sans légitimité ne peut survivre longtemps.

Seconde leçon, on ne laisse pas impunément couver la désespérance sans s'exposer à des retours de flammes. Plus longtemps la réponse sera différée, plus hautes seront les flammes.

Marx rappelle, dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, que, lorsqu'il arrive à l'Histoire de se répéter, c'est la première fois sous forme de tragédie et la seconde, de farce. Constatons que non seulement on ne voit toujours pas la fin de celle qui continue de se jouer, mais qu'elle est de moins en moins bonne.


* 231 La Grande Transformation - 1944 -Traduction Gallimard 1983.

* 232 Conseiller scientifique à l'Observatoire français des conjonctures économiques - Audition du 4 février 2016.

* 233 Voir supra, au sein de la quatrième partie, le développement intitulé « Crise de langueur économique ».

* 234 Pour reprendre les derniers chiffres dont nous disposons (Eurostat, 31 janvier 2017), l'économie de la zone euro aura crû de 1,7 % en 2016, contre 1,9 % en 2015. Que ce soit, pour la première fois depuis longtemps, un peu plus qu'aux États-Unis n'est pas spécialement rassurant.

* 235 Ainsi l'offensive vient-elle d'être lancée par le sénateur Patrick McHenry - vice-président des services financiers - contre la présidente de la Fed, sommée de cesser immédiatement toute négociation avec le Comité de Bâle sur la régulation bancaire internationale (Les Échos du 3 février 2017).

* 236 Cité par Le Monde du 1er février 2017.

* 237 Le Monde du 2 février 2017.

* 238 Voir supra, au sein de la quatrième partie, le développement intitulé « Les causes structurelles de la stagnation de la zone euro ».

* 239 Achever la couverture du pays en haut débit figure d'ailleurs au programme de plusieurs candidats à l'élection présidentielle de 2017, certains ayant passé de longues années au pouvoir, sans que quiconque s'étonne que le problème puisse encore se poser !