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Sur les actes du colloque "Biodiversités du vaste Pacifique : quelle valorisation d'un endémisme exceptionnel ?" du 31 mai 2018

1 juin 2018 : sur les actes du colloque "Biodiversités du vaste Pacifique : quelle valorisation d'un endémisme exceptionnel ?" du 31 mai 2018 ( rapport d'information )

PREMIÈRE TABLE RONDE
FACE AUX PRESSIONS MULTIPLES, AGIR POUR LA PRÉSERVATION
DE BIODIVERSITÉS EXCEPTIONNELLEMENT RICHES

PREMIÈRE TABLE RONDE


FACE AUX PRESSIONS MULTIPLES,
AGIR POUR LA PRÉSERVATION DE BIODIVERSITÉS EXCEPTIONNELLEMENT RICHES

PROPOS INTRODUCTIF
Robert LAUFOAULU,

Sénateur de Wallis-et-Futuna

Monsieur le président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer,

Monsieur le vice-président de l'Agence française pour la biodiversité,

Mesdames et Messieurs les parlementaires et les élus,

Mesdames et Messieurs,

J'ai le plaisir, en mes qualités de sénateur de Wallis-et-Futuna et de membre de la Délégation sénatoriale aux outre-mer, d'ouvrir notre première table ronde qui va nous dévoiler les richesses des biodiversités de nos territoires du Pacifique et nous alerter sur les menaces qui sont à l'oeuvre, tout en montrant que nos compatriotes océaniens prennent leur destin en main au travers d'actions de restauration des milieux, de conservation d'espèces emblématiques et de lutte contre les espèces invasives.

Les biodiversités de nos territoires du Pacifique se caractérisent à la fois par l'abondance et la rareté.

Tout d'abord l'abondance, du fait, pour la biodiversité marine, d'un espace maritime immense et de la diversité des milieux et donc des écosystèmes.

Ainsi, la Polynésie française recense-t-elle 85 des 425 atolls que compte la planète, dont 77 dans l'archipel des Tuamotu, avec une grande diversité morphologique. 45 d'entre eux ne possèdent pas de passe vers l'océan et, en fonction du degré de confinement, les eaux lagonaires sont plus ou moins salées, ce qui est le gage d'une grande diversité d'espèces avec de fortes singularités d'un endroit à l'autre. La superficie totale des lagons est ainsi évaluée à plus de quatre fois celle des terres émergées en Polynésie !

La faune marine polynésienne illustre l'abondance avec ses 800 espèces de poissons, mollusques et crustacés. De même, la barrière de corail de la Nouvelle-Calédonie qui dispose du deuxième plus grand lagon du monde, longue de 1 600 kilomètres et classée au patrimoine mondial de l'Unesco, constitue un écosystème unique qui abrite près de 20 000 espèces marines.

Deuxième caractéristique, la rareté de certaines espèces du fait de taux d'endémisme exceptionnels dus aux distances entre les terres émergées et à un isolement insulaire longtemps protecteur.

Les territoires présentent des taux d'endémisme de la flore et de la faune parmi les plus élevés au monde : on estime ainsi que 50 % des espèces végétales indigènes de Polynésie française sont endémiques au territoire, voire à certaines îles, et ces taux peuvent atteindre 100%, par exemple pour la famille des gastéropodes terrestres qui compte 320 espèces endémiques. La Nouvelle-Calédonie est également caractérisée par un taux d'endémisme particulièrement élevé, de l'ordre de 76 % pour les espèces végétales, du fait de la qualité particulière des sols, riches en métaux et pauvres en minéraux ; elle occupe le troisième rang mondial en termes d'endémisme après Hawaï et la Nouvelle-Zélande et figure également parmi les 34 points chauds de la biodiversité mondiale.

Mais cette singularité est fragile et de plus en plus menacée par la démultiplication des échanges et donc des apports extérieurs, par les activités anthropiques et par les évolutions du climat qui exercent une pression de plus en plus forte.

Ainsi, de nombreuses espèces sont aujourd'hui en voie d'extinction ; j'en citerai quelques-unes : pour la Polynésie française, le tiare apetahi, emblème de l'île de Raiatea ; pour la Nouvelle-Calédonie l'amborella trichopoda, plante à fleurs primitive apparue il y a 135 millions d'années, ou encore le cagou, ce gracieux oiseau emblématique du territoire. L'archipel de Wallis-et-Futuna compte également 47 espèces endémiques, dont une espèce de gobie (stiphodon rubromaculatus), poisson de rivière de Futuna, et un oiseau, l'échenilleur polynésien, localisé sur Alofi. La moitié des oiseaux et les deux tiers des plantes endémiques polynésiennes figurent sur la liste rouge des espèces menacées en France.

Si plus de 30 % des récifs du Pacifique sont affectés par le blanchissement des coraux dû au réchauffement climatique, l'introduction d'espèces invasives déstabilise aussi gravement la biodiversité terrestre : le miconia est ainsi surnommé le « cancer vert » de Tahiti où il menace d'extinction la moitié des espèces endémiques de l'île ; à Wallis-et-Futuna, la liane merrémia peltata, qui se propage dans les forêts secondaires, est l'une des causes de la disparition de près de 40 % de la végétation du territoire depuis 2004. La Nouvelle-Calédonie abrite quant à elle 5 des 11 espèces exotiques invasives les plus coûteuses en France, dont le moustique-tigre, le cerf de Java, le cochon féral et le rat.

Mais pour faire face à ces fléaux, la lutte s'organise et nous allons en avoir de belles illustrations au travers des exemples qui vont nous être présentés au cours de la table ronde.

Pour ma part, je ne voudrais pas quitter cette tribune sans avoir préalablement souligné la mobilisation de mon territoire en faveur de la préservation de la biodiversité.

La première stratégie territoriale a été adoptée pour la période 2006-2010, suivie d'un plan d'action local en 2012. Cela a permis de dresser un état des lieux de la biodiversité à préserver, l'adoption d'un code de l'environnement en 2007 et des actions de reboisement avec des espèces locales. Le territoire de Wallis et Futuna s'est lancé dans une réflexion globale et une nouvelle stratégie a été arrêtée en juin 2016 qui prévoit la création de réserves naturelles et d'aires marines protégées, mais aussi des actions pour réduire la dégradation de l'environnement et améliorer les conditions de vie des populations ainsi que les capacités d'adaptation aux changements climatiques. Si le territoire ne dispose pas du retour sur expérience que peuvent présenter ses voisins polynésien et calédonien dans le cadre de la conférence d'aujourd'hui, les moyens de notre territoire étant sensiblement différents, de nombreux projets sont en cours de mise en oeuvre et un dynamisme certain s'est emparé de l'ensemble des acteurs.

Aujourd'hui, la population intègre progressivement la nécessité de s'engager pour un mode de vie induisant un impact raisonné sur l'environnement. Plusieurs projets sont à l'étude, parmi lesquels la protection du patrimoine forestier par mise en place de solutions de cultures alternatives à l'abattis-brulis ou la création d'une porcherie communautaire pour maîtriser les lisiers en les valorisant à travers une unité de méthanisation associée.

Dans le même temps, les acteurs de la société civile se mobilisent pour restaurer des milieux, avec le plan d'aménagement du littoral, pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes avec un plan opérationnel de gestion du rat noir, ou pour mettre en oeuvre des actions d'éducation à l'environnement permettant à la population de prendre conscience de la richesse et de la fragilité des milieux qui l'entourent.

Dans le cadre d'une convention de partenariat qui sera signée au mois de juillet avec l'AFB - et je profite de l'occasion qui m'est donnée aujourd'hui pour remercier ses représentants de l'accompagnement prodigué - un plan d'action concret et adapté au territoire, adossé à la stratégie pour la biodiversité approuvée en 2016, sera défini. L'ensemble des acteurs est aujourd'hui mobilisé pour faire de Wallis un laboratoire grandeur nature et relever les défis pour reconquérir un environnement exceptionnel.

Je vous remercie.

Pascale JOANNOT,

Directrice des expéditions1(*)
Muséum national d'histoire naturelle (MNHN)

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Madame Joannot, Vous présenter me paraît superflu tant vous nous êtes fidèle. Je me contenterai de rappeler que vous avez vécu et exercé des responsabilités en Nouvelle-Calédonie - puisque vous avez même siégé au Congrès - et que représentez aujourd'hui le ministère de la recherche auprès de l'Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor). Vous êtes membre du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) et représentez la Nouvelle-Calédonie au Comité national de la biodiversité. Vous êtes citoyenne calédonienne, très attachée à ce pays en devenir et à la construction d'un destin commun pour ses habitants.

Il y a bientôt trois ans, le 11 juin 2015, vous nous aviez présenté l'état des connaissances de la biodiversité dans les outre-mer, à l'occasion d'une table ronde organisée par la Délégation sénatoriale aux outre-mer. Vous allez aujourd'hui effectuer un focus sur la biodiversité de nos collectivités du Pacifique et nous dire pourquoi elle constitue une chance pour l'avenir.

Merci monsieur le président.

Je vous remercie pour cette nouvelle invitation. Il y a trois ans avant la COP21, j'avais en effet eu l'occasion de rappeler la mosaïque des cultures et des identités des populations des outre-mer et avais précisé que ces questions de biodiversité devaient faire l'objet d'approches spécifiques et valorisantes pour chaque collectivité d'outre-mer.

Comme le Président de la République l'a rappelé lors de son dernier discours à la Communauté du Pacifique Sud à Nouméa, le 4 mai dernier, la France est le deuxième pays au monde par sa zone économique exclusive (ZEE). Il a ajouté que « la France a une présence maritime unique, dont plus des ¾ sont dans la zone Indo-Pacifique » en soulignant que c'était une chance. Je crois que nos collectivités du Pacifique constituent en effet une chance. Nous sommes également le quatrième pays au monde du point de vue des récifs coralliens, grâce aux outre-mer.

La connaissance sur la biodiversité est le fruit du travail des naturalistes, des écologues, des scientifiques, mais pas seulement : avant eux, les populations locales ont écouté la nature, appris et transmis des savoirs locaux. Il faut en tenir compte dans toutes nos actions.

Chaque collectivité d'outre-mer est un terrain exceptionnel pour concevoir et réaliser une exploitation raisonnée des ressources naturelles.

Je vous propose donc de nous envoler vers le vaste Pacifique pour tenter de donner un bref aperçu de la biodiversité et des perspectives qu'elle peut apporter.

Ces îles proches par la culture, le mode de vie et par l'océan qui les lie sont, contrairement à ce que les occidentaux imaginent, fort éloignées entre elles.

À titre d'exemple, la distance Nouméa-Papeete est égale à la distance Paris-Khartoum. Tahiti-Wallis représente la même distance que Paris-Chypre. Même au sein de la Polynésie française, il y a entre Papeete et Nuku Hiva, aux îles Marquises, une distance équivalente à celle qui sépare Paris et Bizerte.

Lorsqu'on le connaît, le Pacifique éveille en nous un sentiment de passion et je vous propose de commencer par la présentation de l'île de La Passion, devenue Clipperton, seule possession française située dans le Pacifique Nord. C'est un atoll isolé, relativement bien connu grâce à de nombreuses expéditions scientifiques, dont la dernière fut conduite par la National Geographic Society-Pristine Seas en mars 20162(*). Si Clipperton est l'île des crabes, c'est aussi celle des oiseaux migrateurs, dont la population tend malheureusement à décliner. Elle est également soumise à une pêcherie clandestine importante.

La Polynésie française a un environnement remarquable mais, compte tenu de son étendue, le niveau de connaissance de cet environnement est encore incomplet. La biodiversité est vulnérable aux pressions anthropiques et aux pressions climatiques, si tangibles que dès 2010, avant la COP, tous les élus des communes de Polynésie ont adopté la « déclaration des communes de la Polynésie française sur le changement climatique ». Les populations de nos collectivités sont donc hautement sensibilisées aux enjeux du climat.

La connaissance de la biodiversité de Wallis-et-Futuna demeure limitée, même s'il existe un service de l'environnement territorial qui est très actif et si un plan d'action a été lancé. Un début d'inventaire marin a également été réalisé sous l'impulsion de l'Ifrecor. L'état de santé des récifs de Wallis est d'ailleurs de bonne qualité, de même que pour Alofi. Il est un peu moins bon à Futuna. À terre, la régression de la forêt constitue, avec l'érosion qui en résulte, un des problèmes les plus préoccupants de Wallis-et-Futuna.

La Nouvelle-Calédonie compte plus de 3 000 espèces endémiques. C'est l'un des cinq points les plus importants de la planète pour la richesse de son patrimoine naturel. Le taux d'endémicité est l'un des plus élevés du monde. On y recense 76 % d'espèces végétales endémiques, ce qui place la Nouvelle-Calédonie au 3e plan mondial pour l'endémicité.

La biodiversité marine est d'une richesse exceptionnelle, avec plus de 20 000 espèces connues dont 5 % sont endémiques.

Toute cette connaissance est acquise par nos organismes scientifiques. Depuis 2006, le Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) organise de grandes expéditions d'inventaire de biodiversité et, dans le cadre de notre programme « La Planète Revisitée », nous sommes présents en Nouvelle-Calédonie depuis 2016 grâce au partenariat avec les institutions locales et des acteurs privés locaux. Nous découvrons de nombreuses espèces nouvelles pour la science dont certaines sont endémiques, voire micro-endémiques.

Les données que j'évoquerai ci-après sont issues de l'Inventaire national du patrimoine naturel (INPN), que le MNHN a la charge d'alimenter. Il faut les considérer comme des données en tendance, étant entendu qu'elles vont varier en fonction de l'état des connaissances et de l'effort de saisie dans nos bases. Ces données sont encore largement à compléter.

Le nombre d'espèces marines montre que la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française sont beaucoup plus riches. Ceci peut aussi provenir du fait que ces territoires ont été davantage prospectés que les autres îles. Il en est de même pour les espèces terrestres et d'eau douce.

Nombre d'espèces marines recensées
dans l'Inventaire national du patrimoine naturel (INPN)

83 % des espèces endémiques se trouvent outre-mer, notamment en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie. En ce qui concerne les espèces terrestres et d'eau douce, les mêmes territoires arrivent en tête. S'agissant de Wallis-et-Futuna, sans doute les inventaires ont-ils été insuffisants. Clipperton est une petite île où il y a peu d'endémisme terrestre.

Quant à l'endémisme marin, il est présent mais plus faible. La richesse spécifique marine, c'est-à-dire le nombre d'espèces présentes en un lieu, décroît des Philippines vers la Polynésie.

La Nouvelle-Calédonie fait partie de ce triangle d'or de la biodiversité corallienne dont le centre est l'Indonésie - dont malheureusement la pollution aux plastiques et déchets en mer est aujourd'hui alarmant.

Les causes de la dégradation de la biodiversité de ces îles sont connues. Elles ont trait principalement aux perturbations anthropiques, notamment la pollution des milieux, la destruction des habitats naturels, l'introduction d'espèces invasives et les manifestations du changement climatique très présent dans ces collectivités et qui ne constitue aucunement une vue de l'esprit.

Les espèces envahissantes constituent un véritable problème pour les îles, notamment en Nouvelle-Calédonie. En Polynésie française, sur les 80 espèces invasives, citons par exemple l'Acatine, à Wallis-et-Futuna le Merremia, en Nouvelle-Calédonie, le cerf, qui ravage la forêt primaire, et les fourmis électriques, qui ont quasiment tué la production de café.

Malgré ces pressions, la biodiversité demeure remarquable dans nos collectivités du Pacifique. Elle constitue sans nul doute une chance pour l'avenir, à plusieurs titres. Elle est en train de s'inviter à la table du grand public et commence à sortir de la sphère associative et scientifique. Qui aurait pu imaginer il y a quarante ans qu'un colloque aurait lieu ici, au Sénat, sur le thème des biodiversités du Pacifique ? Avoir l'oreille des parlementaires et des élus locaux constitue une très grande chance pour faire avancer les actions en faveur d'une meilleure gestion de la biodiversité.

En ce qui concerne le climat, la sonnette d'alarme avait été tirée en 1957 par un professeur d'océanographie, le professeur Revelle, qui fut d'ailleurs professeur du vice-président Al Gore. Il a ensuite fallu attendre 2015 pour qu'un accord mondial soit signé sur le climat, à savoir l'accord de Paris.

Aujourd'hui tout le monde est en capacité de comprendre que le climat est indissociable de la biodiversité.

Cette prise de conscience est en train de s'inviter à la table du grand public et notamment des médias. Il faut souhaiter que le temps de la mobilisation, pour l'action en matière de biodiversité, soit plus réduit que celui pour le climat. Nous devons, en particulier nous scientifiques, continuer de faire parler la biodiversité, car on estime qu'environ trois quarts des espèces de la planète sont encore à découvrir. En même temps, peut-être que le tiers ou la moitié de ces espèces auront disparu d'ici la fin du siècle, emportant avec elles des secrets qui auraient pu nous être utiles. Il est donc urgent d'accélérer l'exploration de la biodiversité dite « négligée ».

Nous savons tous que la biodiversité fournit de très nombreux services mais nous connaissons tous aussi les causes de sa dégradation. Celles-ci constituent en quelque sorte une chance, car il faudra « réparer » ces dégradations et agir sur ses causes. Ce sera également une chance si le pouvoir politique s'empare de ces enjeux à tous les niveaux et comprend que la biodiversité est porteuse d'avenir et de développement.

Les élus locaux, notamment les maires, ont un rôle décisif à jouer, d'une part pour inciter à la prise en compte de la biodiversité dans toutes les activités (santé, tourisme, construction, architecture, agriculture, etc.) de leur commune, pour aider par des formations adaptées, pour introduire des simplifications de procédure administrative et adopter des incitations fiscales qui favorisent l'émergence de nouveaux métiers sur leur territoire. Il est en effet nécessaire de développer les biotechnologies et tous les métiers liés à la connaissance, la gestion, la réparation, la valorisation de la biodiversité. Dans nos collectivités du Pacifique, s'il n'y a plus d'allumeur de réverbères, il reste des « pompistes » pour servir du carburant mais trop peu de naturalistes, d'ingénieurs écologues, de guides ou d'ethno-pharmaciens.

Les habitants de nos collectivités sont à la fois fiers de savoir que leur île est remarquable, par la richesse de la biodiversité, l'unicité de l'endémisme, mot que chacun comprend, notamment en Nouvelle-Calédonie où l'endémisme est partout. Souvent, toutefois, ils sont désemparés car ils ne savent pas comment, concrètement, faire pour ne plus abîmer ce trésor de nature. Or, nous disposons de tous les outils nécessaires pour le gérer au mieux. Le maître mot, en matière de biodiversité, est la formation, pour les petits comme les grands, les médias, les enseignants, les institutions.

« Sauver » la biodiversité, c'est faire de la formation auprès de tous. Les institutions locales, qui sont autonomes en matière d'environnement, et les associations, se montrent très actives dans ce domaine. Elles peuvent être des exemples et même des moteurs pour notre vieille Europe en termes d'organisation et d'initiative. Pensons par exemple à toutes les initiatives conduites en vue d'inscrire au patrimoine mondial de l'Unesco une partie des récifs coralliens de Nouvelle-Calédonie - inscription dont nous fêterons le 8 juillet prochain les dix ans. Citons également le plan « mangrove » à Wallis-et-Futuna, l'invention et la création par la Polynésie française des aires marines éducatives sans oublier la précieuse culture du consensus et des palabres, très importante dans le Pacifique et qui peut résoudre tant de problèmes.

Si la biodiversité constitue une chance pour les jeunes de nos territoires, elle est aussi « habitée », dans cette partie du monde, par des populations particulièrement réceptives, qui ont encore un lien sacré à la nature, des connaissances fines sur les espèces (notamment les espèces médicinales), des connaissances ancestrales sur son utilisation raisonnée, ce qui peut leur permettre de réussir le pari consistant à concilier, en même temps, le développement économique, la connaissance et la gestion de cette extraordinaire biodiversité.

Crédits photo : Pascale Joannot

M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer. - Merci Pascale. Vous avez présenté le Pacifique comme une mosaïque de cultures et de biodiversités. On peut regretter que la prise de conscience qui s'opère aujourd'hui soit tardive mais on peut tout autant se réjouir qu'elle ait lieu.

Vous avez également souligné le rôle des décideurs politiques. Notre rôle est en effet de faire évoluer les comportements. Tel est l'engagement de notre Délégation sénatoriale aux outre-mer.

Crédits photos (de gauche à droite et de haut en bas) : Pierre-Alain Pantz-Pascale Joannot- Pascal Nicomette

David LECCHINI,

Chercheur EPHE-PSL
CRIOBE de Moorea

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Monsieur David Lecchini, vous étudiez depuis dix ans, en collaboration avec le professeur Éric Parmentier, la communication acoustique chez les poissons dans les récifs coralliens. Vous êtes chercheur à l'École pratique des hautes études (EPHE) et au Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement (CRIOBE) de Moorea, en Polynésie française. Une des grandes avancées réalisées par votre associé et vous-même a consisté à démontrer que les poissons parlent aux poissons. La communication acoustique est essentielle au maintien de la biodiversité dans les récifs coralliens mais elle est menacée par des perturbations, tant locales que globales. L'objectif de vos recherches actuelles est de mettre en place un suivi acoustique, en complément des suivis plus classiques de la biodiversité dans nos récifs coralliens.

Je suis effectivement chercheur au CRIOBE, situé dans la baie d'Opunohu à Moorea.

Un kilomètre carré de récif représente l'équivalent de toute la biodiversité marine de métropole. Il s'agit donc bien d'un hot spot de biodiversité, en Polynésie comme en Nouvelle-Calédonie.

Cette biodiversité est menacée, dans l'outre-mer français et dans le monde. Les récifs coralliens constituent un des écosystèmes les plus impactés dans le monde. 20 % d'entre eux sont aujourd'hui détruits et 50 % d'entre eux sont en danger. L'outre-mer français s'avère néanmoins relativement bien préservé, par rapport à d'autres territoires d'outre-mer, en dehors des Caraïbes et par comparaison avec d'autres récifs tels que l'Indonésie ou les Philippines.

Le CRIOBE est un centre de recherche conjoint EPHE-CNRS-université de Perpignan, basé à Moorea. Sa vocation est de faire de la recherche et d'assurer un suivi de l'environnement et de transférer ces connaissances vers les associations, vers les décideurs et vers les responsables politiques, polynésiens et métropolitains.

S'agissant du suivi de l'environnement, vous voyez une photo de Moorea en 1971. Tous les ans, nous suivons l'évolution de cet écosystème à Moorea et dans 12 autres îles de Polynésie française et 14 îles du Pacifique Sud (soit 26 îles au total). Une autre carte présente le suivi dont nous sommes partenaires, avec en bleu le suivi assuré par les Australiens, en vert celui effectué par les Américains et en rouge le suivi réalisé par le CRIOBE.

Tous les ans, depuis les années 80, nous prenons une photo, toujours au même endroit, au moyen d'un piquet planté sur la côte nord de Moorea. En 2005, nous comptions 39 % de corail vivant. Sur la même photo en 2009, on ne dénombrait plus qu'1 % de corail vivant. En 2010, ce taux est quasiment de zéro pour cent et les structures du corail, que l'on voyait encore sur la photo de 2009, ont totalement disparu. Entre temps, l'Acanthaster Planci, une étoile de mer qui mange le corail, a fait des ravages, puis le cyclone Oli en 2010.

La photo prise en 2015 montre 16 % de corail vivant. Ce taux est supérieur à 81 % aujourd'hui. La Polynésie française est donc assez chanceuse. Un phénomène d'élévation de température s'est produit, lié à El Niño. La température est descendue à un niveau aussi bas qu'en Australie mais l'écosystème a pu redémarrer, à la différence de ce qui s'est produit dans la Grande Barrière de Corail. Récemment est parue une interview de Terry Hugues, un chercheur australien qui tirait la sonnette d'alarme. Notre message est évidemment différent puisque nous sommes heureux de compter 80 % de corail vivant.

Une autre action porte sur la recherche fondamentale que j'ai conduite avec Éric Parmentier concernant la communication entre poissons. Chacun connaît l'expression popularisée par Jacques-Yves Cousteau en 1956, à travers le titre de son film documentaire, « Le monde du silence ». On savait que les dauphins et baleines communiquaient mais on ne savait pas que les poissons communiquaient. Nous sommes aujourd'hui capables d'enregistrer ces poissons dans leur milieu naturel et je vous propose d'écouter des extraits d'enregistrements que nous avons réalisés.

Un enregistrement est diffusé, faisant entendre les sons émis par différents poissons (poisson papillon, poisson clown, poisson crapaud).

On peut donc affirmer que les poissons communiquent. Avec Éric Parmentier, de l'université de Liège, nous savons aujourd'hui reconnaître les espèces de poissons par leur signature acoustique. Un problème majeur vient du fait que les poissons ne peuvent élever le niveau du son qu'ils produisent ; en cas de pollution sonore due au bruit des bateaux, ils sont donc privés de la capacité de communiquer, alors que cette communication est essentielle pour attirer les femelles, au moment de la reproduction, ou alerter les congénères de l'arrivée d'un prédateur. Cette communication est essentielle à la vie dans les récifs coralliens, aux interactions entre organismes et donc à la biodiversité.

Source : CRIOBE

La recherche ayant bien avancé, depuis vingt ans, sur le plan fondamental, l'objectif est désormais de faire le lien entre le suivi acoustique et la biodiversité. Il existe différentes méthodes de suivi et la nouvelle méthode que nous mettons en place est le passive acoustic monitoring. Nous avons réalisé une étude à Moorea il y a environ un an, en suivant quatre aires marines protégées et quatre zones non protégées, adjacentes des premières. Nous avons placé des micros. Avec ces analyses acoustiques, il apparaît que l'acoustique permet de confirmer l'efficacité des aires marines protégées : la diversité acoustique est beaucoup plus importante dans ces zones qu'en dehors des aires marines protégées, en raison notamment de règles en vigueur en Polynésie française, limitant la circulation des bateaux. Les interactions entre organismes se trouvent ainsi protégées au sein des aires marines protégées, alors que la pollution sonore est beaucoup plus importante hors de ces zones.

Nous souhaitons maintenant établir un lien entre cette écologie acoustique et la biodiversité, ce qui nous a conduits à identifier (c'est l'objet d'un projet ANR que nous avons soumis) les différentes étapes permettant d'aller vers la préservation des récifs coralliens, en prenant en compte cette notion de bruits anthropiques, qui est prise en compte, pour l'instant, dans les milieux terrestres et non dans le milieu marin.

M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer. - Quand je pense qu'au début des années 70, le professeur de SVT que j'étais enseignait aux élèves qu'il fallait au moins 90 ans pour la reconstruction des récifs coralliens. Ces milieux semblent se reproduire beaucoup plus rapidement !

M. David Lecchini. - À Moorea, l'écosystème évolue tous les quinze à dix-huit ans environ. Il est en très bonne santé, puis se dégrade, du fait du blanchiment. Puis, le cycle repart. Ce n'est pas parce que ce cycle a été réamorcé à trois reprises qu'il ne faut pas préserver les récifs coralliens, car un jour risque de venir où cela ne redémarrera pas, comme nous le voyons malheureusement pour la Grande barrière de corail.

Nina JULIÉ,

Élue en charge de l'environnement et du développement durable
Province Sud - Nouvelle-Calédonie

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Madame Nina Julié est élue de la province Sud de la Nouvelle-Calédonie depuis quatre ans et chargée des questions liées au développement durable. Son engagement politique s'inscrit dans la continuité de son parcours professionnel et associatif au service de son territoire, notamment au service des jeunes. Je vous cite : « la réussite et l'implication citoyenne sont les clés pour un avenir serein en Nouvelle-Calédonie ». Nous allons vous écouter nous présenter l'opération « SOS Mangrove Rivière-Salée ».

Je voudrais vous remercier, monsieur le président, pour l'invitation que vous nous avez adressée, et remercier l'Agence française pour la biodiversité pour avoir coordonné l'ensemble de ce colloque. Je tiens également à saluer les parlementaires présents, en particulier notre sénateur Gérard Poadja, qui nous fait l'honneur d'être présent aujourd'hui. L'ensemble de la délégation calédonienne vous en remercie. Merci enfin à Nadia Eho, qui est mon homologue en province Nord, où elle est chargée des questions environnementales. Je salue tous nos collègues qui sont dans la salle pour leur implication dans les projets que mène la province Sud.

Le film qui va être projeté porte sur un écosystème particulier, celui des mangroves. Celles-ci sont constituées essentiellement de palétuviers. Il s'agit d'un écosystème que l'on trouve en zone tropicale où vivent une faune et une flore particulières, puisque les conditions physico-chimiques qui y prévalent sont extrêmes ces milieux étant très faiblement approvisionnés en oxygène et fortement salins. En Nouvelle-Calédonie, ces écosystèmes très riches s'étendent sur une surface de 35 000 hectares ce qui nous place, dans le Pacifique Sud, en troisième position en termes de superficie et en deuxième position en termes de biodiversité.

Cet écosystème rend des services écosystémiques au territoire et aux populations. Il constitue d'abord une barrière importante permettant de limiter l'érosion. C'est aussi un puits de CO2, et un réservoir de ressources vivrières pour les habitants, puisqu'on y trouve une faune de poissons très spécifique et très nutritive.

On distingue deux types de mangroves : celles qui se trouvent en milieu rural et celles qui se trouvent en milieu urbain ou périurbain, particulièrement fragiles compte tenu de leur exposition aux impacts de l'urbanisation. Nous consentons des efforts particuliers sur ces écosystèmes.

En témoigne le projet qui va vous être présenté, portant sur la mangrove de Rivière-Salée, quartier qui se trouve à dix minutes de Nouméa. Cette mangrove s'étend sur environ 31 hectares et a perdu 61 % de sa superficie depuis les années 40. Elle demeure néanmoins un milieu très riche, puisqu'on y trouve plus d'une quarantaine d'espèces d'oiseaux.

Projection d'un film.

Monique, que vous avez vue dans le film, n'a pu être présente mais je lui transmettrai vos applaudissements car c'est une femme très courageuse qui travaille depuis très longtemps à la protection des mangroves. En plus de cet investissement en faveur de l'environnement, elle est fortement investie dans l'insertion des jeunes. C'est une association (SOS Mangrove) que nous accompagnons au quotidien. Elle a permis, par sa combativité, de faire réagir les élus, puisque les mangroves sont classées au code de l'environnement depuis 2009. Ce fut un long travail pour aboutir à ce classement.

Jacques ADJOUHGNIOPE,

Président de l'Association
pour la sauvegarde de la biodiversité d'Ouvéa (ASBO)

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Jacques Adjouhgniope, originaire de l'île d'Ouvéa vous avez choisi, après vos études à Nouméa, de retourner sur cette île. Les moments que vous avez partagés avec les acteurs environnementaux, les scientifiques, les coutumiers, les enseignants, la jeunesse, les collectivités, vous enrichissent chaque jour et vous poussent à poursuivre ce combat pour transmettre aux enfants d'Ouvéa votre connaissance d'une nature riche et intacte. Celle-ci, et l'île voisine Beautemps-Beaupré, qui font partie d'un atoll classé au patrimoine mondial de l'humanité, sont des sites exceptionnels pour leur biodiversité marine, notamment pour la reproduction des tortues et des oiseaux. Votre association locale, ASBO (Association pour la sauvegarde de la biodiversité d'Ouvéa) protège depuis vingt-cinq ans les espèces les plus vulnérables et lutte contre les espèces envahissantes. En 2015, vous vous êtes lancé dans un projet ambitieux de restauration écologique de l'île de Beautemps-Beaupré, par l'éradication des rats, redoutables prédateurs des oeufs d'oiseaux, de lézards et tortues marines. Je vous invite à nous le présenter.

Mesdames et Messieurs, c'est avec beaucoup de respect, de gratitude et de fierté que je représente ici mon association afin de présenter le travail que nous réalisons en Nouvelle-Calédonie dans la petite île d'Ouvéa, qui constitue une des quatre îles de la province des Îles Loyauté, collectivité qui a la compétence en matière d'environnement sur son territoire.

Ce projet de restauration écologique consiste en l'éradication du rat à Beautemps-Beaupré. Il s'agit d'un îlot inhabité situé au nord-est d'Ouvéa qui, par son isolement, est un sanctuaire naturel dans lequel viennent se reproduire tous les ans des tortues et des oiseaux marins. L'atoll est classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2008, protégé par les coutumiers et par toute la population.

Le rat du Pacifique est présent à Beautemps-Beaupré depuis plus de 1000 ans et fait partie des trois espèces de rats les plus répandues par l'homme dans le monde. Il a un impact important sur la faune et la flore, à tel point qu'on peut lui imputer la responsabilité de l'extinction de plusieurs espèces indigènes. Cette espèce envahissante a été éradiquée dans plus de 60 îles et nous poursuivons le même objectif afin de protéger les espèces menacées et restaurer l'équilibre de la biodiversité de l'île en faisant remonter la densité des populations.

Le réseau associatif, les institutions, les bénévoles et la dynamique participative ont constitué nos atouts pour mener à bien ce projet, qui a également été rendu possible par le soutien financier de nos partenaires, en particulier le programme INTEGRE, et par l'expertise du groupe néo-zélandais Pacific Invasive Initiative, qui a coopéré avec nous sur ce projet depuis 2015.

Le calendrier de l'éradication a été défini en 2014. En quatre ans, nous avons effectué deux missions d'éradication. Il a fallu conduire des études préalables, notamment établir un état initial de la population de rats et d'autres espèces, en identifiant également d'éventuels risques qu'aurait pu présenter le projet pour des espèces non cibles, pour finalement aboutir à un plan opérationnel et un protocole.

Nous avons fait participer de nombreux jeunes à ces missions, notamment pour la dispersion manuelle des appâts, chaque point de distribution se trouvant dans un quadrillage de 25 mètres de côté, soit 700 points géo-référencés au total. Il a fallu 15 personnes par mission pour disperser au total 3 tonnes d'appâts sur l'ensemble de la surface de l'île, longue d'un kilomètre et demi.

Nous avons choisi comme appât un granulé conçu pour l'éradication en milieu naturel et comprenant un anticoagulant de 2e génération, recommandé par l'expertise réalisée en amont.

Nous avons également été attentifs aux risques que pouvaient présenter ces appâts pour d'autres espèces. Il s`avère que ces risques étaient faibles. Des interdictions ont tout de même été affichées par l'association, afin que des précautions soient prises, notamment dans les zones où des habitants viennent pêcher des crabes de cocotier.

Parmi les difficultés rencontrées, qui furent nombreuses dans le cadre de cette première mission d'envergure pour une petite association comme la nôtre, figurent la grande taille de l'île ainsi que son profil très accidenté et la densité de sa végétation, qui ont rendu pénible l'épandage manuel des appâts.

Malgré la détection des rats en 2016, soit douze mois après l'opération, certains ayant survécu, l'expérience fut très positive et formatrice pour les nombreux jeunes ayant participé à cette opération. Nous avons beaucoup appris et sommes prêts à conduire d'autres opérations, à Beautemps-Beaupré ou sur d'autres îles.

Nous avons effectué une restitution du bilan de l'opération avec la province à Beautemps-Beaupré, ce qui a conduit à définir un nouveau plan opérationnel, même s'il faut pour cela des moyens. L'ASBO, la population, l'institution de tutelle et la mairie s'inquiètent, d'une façon générale, des menaces qui pèsent sur les espèces indigènes et de la pression qu'engendre cette société de consommation. Une inquiétude majeure porte sur les impacts du réchauffement climatique, la montée des eaux et les problématiques d'érosion.

Mahé CHARLES,

Chef de projet RESCCUE en Polynésie française
Agence française pour la biodiversité (AFB)

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Abordons maintenant un autre exemple avec Monsieur Charles. Vous êtes ingénieur en agriculture, diplômé en analyse de systèmes environnementaux et vous vous intéressez aux enjeux socioéconomiques de la gestion des écosystèmes. L'exemple d'espèce envahissante dont vous allez nous parler est la fourmi folle jaune, sur l'île des Gambier.

Je me contenterai ici d'introduire le film qui va vous être projeté, décrivant une action très concrète de lutte contre les espèces envahissantes. Nous évoquons l'une des cent espèces les plus envahissantes au monde, la fourmi folle jaune, qui a un impact notamment sur la faune remarquable des îles Gambier, situées à 1 700 kilomètres au sud-est de Tahiti.

Cette action présente un caractère innovant et constitue une première à l'échelle de la région. Elle a été conduite dans le cadre du projet RESCCUE, que j'ai la chance de coordonner en Polynésie française. Ce projet vise à renforcer la résilience des écosystèmes et des sociétés - car nous n'oublions pas l'homme - face au changement climatique.

Le projet est mis en oeuvre par l'Agence française pour la biodiversité. Sa maîtrise d'ouvrage est assurée conjointement par la Communauté du Pacifique et le gouvernement de la Polynésie française, à travers son ministère chargé de l'environnement. Il est financé par l'Agence française de développement et le Fonds français pour l'environnement mondial.

Il faut souligner l'implication, dans ce projet, d'une entreprise locale, qui est en mesure de faire des propositions techniques intéressantes, ainsi que le volet de coopération régionale, notamment avec le gouvernement de Nouvelle-Zélande, en particulier pour la validation technique de la méthode employée. Une coopération technique est également nouée avec un expert de Nouvelle-Calédonie, ce qui a contribué à la réussite de cette action.

La notion de réplication est importante dans nos projets. Nous travaillons sur des sites pilotes, grâce à des financements que nous parvenons à obtenir ponctuellement, et l'objectif est d'établir des retours d'expérience pour les autres îles, qui n'ont pas forcément la même chance. Enfin, nous avons embarqué dans l'aventure des jeunes Mangaréviens désormais formés, qui pourront encourager, aux Gambier, la découverte de la faune et de la flore, notamment via l'écotourisme.

Projection d'un film

Source : Photo extraite du film « RESCCUE - Éradication de la fourmi folle jaune aux Gambier - île de Manui » produit par Matarai.com pour l'Agence française pour la biodiversité

Jean-François BUTAUD,

Consultant en foresterie et botanique

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Jean-François Butaud n'a pu se joindre à nous mais nous a fait parvenir un film illustrant la lutte contre une autre espèce envahissante, végétale cette fois-ci, le miconia en Polynésie française.

Transcription du film projeté

Ia orana.

Mon intervention a pour ambition de vous présenter la problématique des plantes envahissantes en Polynésie française à travers le cas du miconia et son impact sur la biodiversité polynésienne.

1) La biodiversité polynésienne menacée

Cette biodiversité est notamment constituée de 1 000 plantes natives, dont les deux-tiers sont des plantes endémiques. Une récente évaluation a montré que la moitié de ces espèces endémiques étaient menacées d'extinction et que six sont déjà éteintes. Dans le code de l'environnement de la Polynésie française, 170 sont inscrites comme espèces protégées, ce qui montre que le pays a pris la mesure de cette problématique.

Concernant les oiseaux, environ deux-tiers des espèces sont également endémiques, un tiers est menacé d'extinction et un tiers a déjà disparu.

La menace a essentiellement pour origine les espèces exotiques envahissantes. Plusieurs milliers de plantes et d'animaux ont en effet été introduits en Polynésie française. 52 espèces ont été inscrites dans le code de l'environnement comme menaçant la biodiversité ; 18 d'entre elles figurent parmi les 100 espèces les plus envahissantes au monde.

Les îles polynésiennes sont en effet les plus isolées du monde - à plus de 6 000 kilomètres de tout continent - et donc très vulnérables. En l'absence de prédateurs à l'origine, les plantes et les animaux polynésiens ont peu de moyens de défense, ils sont peu prolifiques et grandissent lentement ; ils sont donc peu compétitifs vis-à-vis des espèces venant des continents.

2) Le cas du miconia

Le miconia est un petit arbuste provenant d'Amérique centrale, introduit dans les années 30 comme plante ornementale. Il est disséminé par les oiseaux frugivores, il peut grandir de 50 centimètres à 1,50 mètre par an et, mature très tôt, peut produire des milliers de graines très rapidement. Le miconia peut totalement envahir une forêt naturelle d'altitude. Dans un sous-bois, en raison de son ombrage, il peut éradiquer les herbacées et les fougères : au moment des pluies, la terre n'est plus retenue et se déverse par ruissellement dans les rivières et les lagons.

Le miconia a déjà fait l'objet de nombreuses recherches (notamment une thèse dans les années 90) et de campagnes de lutte entre 1992 et 2008 sur l'île de Raiatea, organisées par le service du développement rural et la direction de l'environnement, avec l'appui de l'armée. En 2000, un champignon a été introduit comme mode de lutte biologique. En 2018, le constat est le suivant : trois îles sont largement envahies (Tahiti, Moorea et Raiatea) et trois autres en infestation limitée.

3) Trois exemples de luttes menées en Polynésie française

a) La Société d'ornithologie de Polynésie Manu

Les travaux menés par cette association ont pour objectif la réhabilitation des forêts naturelles constituant l`habitat du Monarque de Tahiti, oiseau endémique de l'île de Tahiti et en danger critique d'extinction. Ils ont été financés par la direction de l'environnement, la stratégie nationale pour la biodiversité, la Fondation Jensen et l'Union européenne, à travers le projet BEST.

L'habitat du Monarque de Tahiti se limite aujourd'hui à trois vallées de la côte ouest de l'île de Tahiti qui sont complètement envahies par le miconia. Depuis cinq ans, 67 campagnes d'arrachage et de coupe ont eu lieu en faisant appel à des bénévoles, soit 1 000 journées de bénévolat. Des plantations d'arbres indigènes à la place des espèces envahissantes sont également réalisées depuis l'année dernière.

Cette action a généré un impact collatéral positif important puisque de très nombreuses personnes ont été sensibilisées et sont devenues bénévoles actifs au sein de l'association Manu et d'autres structures qui mettent en place des projets partout en Polynésie.

b) L'Association Moorea biodiversité sur l'île de Moorea

Créée en 2016, sous l'impulsion des actions de la SOP Manu à Tahiti, cette association agit au sein du domaine d'Opunohu à Moorea. Depuis cette date, une vingtaine de campagnes d'arrachage du miconia ont été menées. Depuis 2018 l'association bénéficie du soutien du projet RESCCUE, de l'Agence française pour la biodiversité, et de financements du Fonds français pour l'environnement mondial et de l'Agence française de développement. Ces fonds ont permis l'achat de matériel et le renfort de bûcherons professionnels.

c) Les travaux coordonnés par la direction de l'environnement aux Marquises

À Nuku Hiva, aux Marquises, la direction de l'environnement intervient pour lutter contre le miconia, introduit dans les années 90. Les premières campagnes d'arrachage ont été menées par le service du développement rural et par la commune, puis, en 2006, la direction de l'environnement a financé une équipe à demeure.

La lutte mise en place depuis 2012 en Polynésie a permis de redéfinir les interventions, en passant d'une stratégie d'éradication à une stratégie de confinement. Cette évolution est d'autant plus fondée que la forêt de nuages proche de la zone envahie possède de très nombreuses plantes endémiques menacées et est donc prioritaire.

Une seconde équipe de chasseurs marquisiens a été impliquée dans la coupe du miconia ; un drone a été utilisé afin de repérer les stations isolées de miconia ; des panneaux, des affiches et des campagnes de sensibilisation par des réunions publiques ont été menées.

Crédits photo : Jean-François Butaud

4) Des enseignements pour préparer la suite

Le miconia apparaît bien comme une espèce envahissante majeure en Polynésie française. Il en existe beaucoup d'autres, comme le Tulipier du Gabon.

Un point important de ce programme, qu'il conviendrait de reprendre pour d'autres espèces, réside dans la recherche. Il s'agit à la fois de mieux connaître l'écologie, mettre en place une lutte biologique, et modéliser l'invasion.

Enfin, certaines actions n'ayant pas été couronnées de succès, il est nécessaire de mieux définir les objectifs et de dimensionner les actions en fonction des moyens disponibles. La stratégie de lutte contre les plantes envahissantes a permis cette redéfinition, tout en poursuivant l'action de manière innovante et en définissant clairement les priorités.

Un aspect positif à noter est la montée en puissance, depuis une quinzaine d'années, de la société civile : des personnes et des associations se mettent à agir en faveur de la biodiversité de manière autonome.

Enfin, il faut insister sur le besoin d'investissement dans la préservation du patrimoine naturel. Ce dernier est en effet indispensable aux Polynésiens en termes de qualité de l'eau, de qualité de vie, de loisirs et même d'adaptation aux changements climatiques. Le patrimoine est également source de revenus, à travers le tourisme - fondement du développement de la Polynésie -, la pharmacopée et la cosmétopée (plantes odorantes et monoï).

Je vous remercie.

Marc OREMUS,

Coordinateur du programme marin en Nouvelle-Calédonie
WWF France

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Marc Oremus, vous êtes écologue marin et généticien de formation. Titulaire d'un doctorat de l'université d'Auckland, vous travaillez dans le Pacifique Sud depuis 2002 et au WWF France depuis 2006 sur les problématiques ayant particulièrement trait à la conservation des mammifères marins et des tortues marines. Vous allez nous parler des actions engagées pour la conservation d'espèces emblématiques, en particulier le dugong de Nouvelle-Calédonie. Celle-ci abrite une des plus grandes populations de dugongs dans le monde, lui conférant ainsi - de même qu'à la France - une grande responsabilité quant à la sauvegarde de cette espèce. Cependant, le statut de cette population suscite des inquiétudes compte tenu des menaces qui pèsent sur elles, parmi lesquelles le braconnage.

Merci à la Délégation sénatoriale aux outre-mer et à l'AFB pour cette invitation fournissant l'opportunité de présenter ici le Plan d'actions dugong en Nouvelle-Calédonie.

Le dugong est un mammifère marin strictement herbivore. De fait, il ne vit que près des côtes, là où poussent les herbiers. Il vit donc à proximité de l'homme, ce qui l'expose à de nombreuses pressions et menaces. J'évoquerai aujourd'hui l'une d'entre elles, le braconnage, ainsi que des actions d'information et de sensibilisation menées actuellement en Nouvelle-Calédonie pour lutter contre ce phénomène qui participe grandement au déclin de la population locale de dugong, alors qu'il s'agit d'un enjeu de conservation majeur à l'échelle internationale.

L'espèce est fortement menacée sur l'ensemble de son aire de répartition. Elle a d'ores et déjà disparu d'un certain nombre de pays. Dans ceux où l'on trouve encore des dugongs, leur population est souvent résiduelle, avec seulement quelques dizaines d'individus, rendant leur survie à long terme très compromise. Malgré tout, il demeure quelques endroits dans le monde où l'on trouve des effectifs suffisants de dugongs pour assurer une certaine résilience de l'espèce à long terme.

Il s'agit de l'Australie et de la Papouasie-Nouvelle-Guinée qui hébergent, et de loin, les plus grandes populations de dugongs au monde avec plusieurs dizaines de milliers d'individus. Puis viennent ensuite le golfe Persique, où il en existe quelques milliers et, enfin, la Nouvelle-Calédonie. Cette situation confère aux pays concernés une responsabilité particulière quant à la sauvegarde de cette espèce de par le monde.

On estime qu'il reste moins de 1 000 dugongs en Nouvelle-Calédonie, ce qui veut dire que ces effectifs sont particulièrement vulnérables. La prise de conscience est récente, puisque la première estimation de taille de population a été publiée en 2008. C'est ce qui a alerté les acteurs calédoniens de l'environnement sur la nécessité de mieux comprendre cette population et les menaces qui pèsent sur elle. Ce fut d'autant plus perçu comme une urgence que le dugong a une forte valeur patrimoniale et coutumière en Nouvelle-Calédonie, même si cette valeur s'exprime avant tout à travers la chasse, pratique qui demeure très ancrée, avec une viande de dugong très appréciée.

Il a donc été décidé en 2010, sous l'impulsion des provinces, de constituer un groupe technique rassemblant collectivités, scientifiques et ONG pour développer et mettre en oeuvre un plan d'actions « dugong » en Nouvelle-Calédonie. Ce premier plan quinquennal a été piloté par l'ex-Agence des aires marines protégées, qui fait aujourd'hui partie de l'Agence française pour la biodiversité, laquelle l'a fortement soutenu depuis sa création, avec le recrutement d'un volontaire du service civique et une participation à hauteur de 50 % du budget global du plan sur cinq ans.

Ce plan avait pour principaux objectifs l'acquisition de connaissances - afin de mieux cerner l'enjeu de gestion - et la sensibilisation du grand public quant à la nécessité de protéger cette espèce. Le volet « connaissance » s'est traduit par la réalisation de 19 études dans divers domaines, qui ont permis de mettre en évidence la précarité de la population et de confirmer les principales menaces qui pèsent sur elle.

S'agissant de la sensibilisation, les partenaires ont travaillé au développement d'outils pédagogiques et de communication, et mené de nombreuses actions auprès des médias et de différents publics afin de faire connaître cette espèce, souvent méconnue des Calédoniens. D'une manière générale, l'objectif était de faire comprendre qu'il n'est plus acceptable qu'un seul dugong meure du fait de l'homme en Nouvelle-Calédonie.

Il existe bien sûr depuis de nombreuses années une réglementation stricte interdisant la chasse, le commerce et la consommation du dugong - réglementation qui a même été renforcée ces dernières années par les codes de l'environnement des provinces Sud et Nord. Il reste théoriquement possible de chasser le dugong en province Nord, sous dérogation coutumière, mais, dans les faits, aucune autorisation n'a été délivrée depuis plus d'une dizaine d'années.

Le braconnage constitue pourtant une réalité, même s'il est très difficile, en l'état actuel des moyens disponibles, d'appréhender les contrevenants. Il est considéré comme la menace numéro un pesant sur cette espèce en Nouvelle-Calédonie. On le vérifie à travers des études réalisées sur des dugongs retrouvés échoués, montrant que la principale cause de mortalité identifiée est le braconnage - près de 30 % des cas - ce qui ne prend pas en compte les dugongs que les braconniers parviennent à attraper, puisqu'on ne peut pas les comptabiliser.

Les enquêtes de consommation réalisées il y a quelques années montrent également que de nombreuses personnes connaissent encore dans leur entourage des braconniers et que de nombreuses autres restent des consommateurs occasionnels de viande de dugong. Plus inquiétant encore, en prenant en compte l'échantillon retenu pour cette étude, soit environ 5 000 foyers, nous sommes arrivés à l'estimation du nombre de plus de 30 dugongs chassés par an, ce qui est insoutenable pour l'espèce compte tenu de ses effectifs et ne représente pourtant que la partie visible de l'iceberg. On est en droit d'espérer que la pression du braconnage ait diminué ces dix dernières années mais plusieurs indices montrent qu'elle perdure.

La nécessité de poursuivre l'effort, à travers un nouveau plan d'actions « dugong », a ainsi été établie.

Ce deuxième plan doit se concentrer sur la lutte directe contre les menaces, tout en s'inscrivant dans une continuité d'action et dans une logique de collégialité. Le passage à ce deuxième plan s'est accompagné du transfert de son animation de l'AFB vers le Conservatoire d'espaces naturels de Nouvelle-Calédonie, et de l'arrivée de nouveaux membres.

Afin de mieux cibler nos actions de lutte anti-braconnage, un atelier de travail a été organisé en 2017, regroupant les différentes parties prenantes : les membres du plan d'actions, des pêcheurs, des coutumiers, des membres des forces de l'ordre, un expert international du braconnage. Cela nous a permis de prioriser un certain nombre d'actions en termes de contrôle, de connaissance et de sensibilisation.

Parmi les actions de sensibilisation menées figure la diffusion d'un court spot télévisé, assez largement diffusé depuis la fin de l'année dernière sur les chaînes télévisées calédoniennes, et spécifiquement axé sur la problématique du braconnage, complété par des diffusions radio.

Une campagne de communication a également été lancée assez récemment, avec le parti pris d'un visuel assez choquant pour impliquer le public en lui donnant la possibilité de donner l'alerte, en cas de dugong retrouvé mort ou en détresse, par l'intermédiaire du numéro de téléphone 16, ce qui est rendu possible par une collaboration avec le Centre de coordination de sauvetage maritime (MRCC) de Nouvelle-Calédonie.

Ce sont également de nombreuses campagnes de sensibilisation menées en allant à la rencontre des différents publics, notamment les usagers de la mer, pour leur diffuser les messages d'urgence en ce qui concerne cette espèce.

Enfin, nous développons des actions de sensibilisation ciblées en allant à la rencontre des acteurs de terrain tels que les comités de gestion chargés des sites classés au patrimoine mondial. C'est un relais sur lequel nous souhaitons renforcer nos actions au cours des prochains mois, notamment avec le concours des autorités coutumières, afin d'aller au plus près des populations concernées, toucher la population le plus largement possible et faire prendre conscience à tous du risque élevé de voir rapidement disparaître cette espèce en Nouvelle-Calédonie et, avec elle, toute la richesse patrimoniale et coutumière qu'elle représente.

Un précédent existe et doit servir de contre-exemple à ne surtout pas dupliquer : la Rhytine de Steller était un proche cousin du dugong. Cette espèce, découverte en 1741 en mer de Béring, fut rapidement exploitée par l'homme. Il n'a fallu que vingt-sept ans pour la faire disparaître totalement de la surface de la Terre. Souhaitons que ceci ne se reproduise pas pour le dugong ni pour d'autres espèces.

Crédits photo: (c) Istockphoto.com / WWF

Matangi MOEROA,

Auto-entrepreneur, spécialiste de l'aquaculture
et ancien chargé de mission à l'antenne de l'AFB en Polynésie française

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Lorsqu'on veut continuer à consommer certaines espèces, il faut veiller à ne pas épuiser la ressource et parfois mettre en place des méthodes de reproduction. Évoquons à ce titre l'exemple du bénitier, qui est un mets consommé couramment en Polynésie. Monsieur Moeroa, chargé de mission en 2017 au sein de l'antenne de l'AFB en Polynésie française, est un spécialiste de l'aquaculture qui a décidé de se lancer en tant qu'auto-entrepreneur et de développer son activité sur la base de son expérience.

Pourquoi le bénitier ?

Le bénitier (pahua en tahitien) est une espèce menacée. C'est un mets traditionnel très consommé par les Polynésiens, qui le mangent cru avec du citron ou cuit avec du lait de coco. Sa chair est commercialisée et la demande est croissante. Les stocks naturels sont en voie d'épuisement, notamment dans certains lagons très peuplés, comme à Tahiti. Le marché représente actuellement 70 000 tonnes de chair par an.

Crédits photo : Agence française pour la biodiversité

Le bénitier a plusieurs fonctions écologiques. Il sert de nourriture pour les poissons, qui vont picorer sa chair. Il sert d'abri pour certaines crevettes et certains poissons. C'est également un support pour des épibiontes, qui vont se fixer sur sa coquille. C'est une source de calcium, puisque les coquilles vides, dégradées, pourront être réutilisées par les organismes présents. Le bénitier est un fournisseur de zooxanthelles, micro-algues qui permettent la photosynthèse. Elles sont relarguées si leur concentration est trop importante dans l'animal. C'est enfin un producteur de biomasse et un grand producteur d'oxygène, qui peut être placé après les algues dans l'écosystème corallien.

Il existe une réglementation locale, selon laquelle la taille minimale des bénitiers qui peuvent être pêchés est de 12 centimètres, avec une taille maximale de 17 centimètres. Les animaux sont en effet hermaphrodites. Dans le premier cycle de la vie, ils sont mâles, puis ont les deux sexes et portent, dans la dernière partie de leur vie, le sexe féminin. On protège donc les individus jeunes et les plus anciens.

Le bénitier étant inscrit à l'annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), une réglementation internationale de son commerce s'applique également. Au plan local, depuis les années 2000, la direction des ressources marines de Polynésie française a lancé un programme qui a permis de maîtriser l'élevage de bénitiers issus du collectage de naissains. Il existe en Polynésie deux atolls producteurs autorisés, suivis chaque année par la direction des ressources marines. Le marché est essentiellement destiné à la consommation locale même s'il existe aussi des exportations pour l'aquariophilie et des demandes liées à des recherches scientifiques.

Il a fallu trouver une zone appropriée, c'est-à-dire favorable aux conditions de développement du bénitier. Pour ne pas encourager le braconnage, des zones de protection de type ZPR (zones de pêche réglementée) ont été recherchées. La direction des ressources marines définit par arrêté les techniques de pêche autorisées dans ces zones. Pour un projet test, il a semblé préférable de situer la zone loin des zones peuplées. Nous avions surtout besoin de l'adhésion des pêcheurs locaux et des riverains pour effectuer une surveillance sur zone.

Le projet visait à :

- concentrer les animaux jusqu'à une densité de 100 individus par mètre carré ;

- permettre la dissémination des larves dans les zones environnantes ;

- protéger les animaux, cette protection devant être assurée par les riverains.

Les partenaires du projet étaient la direction des ressources marines et minières de Polynésie, le CRIOBE, la commune dans laquelle se trouvent la zone et l'Agence française pour la biodiversité.

Le projet a été porté par la direction des ressources marines et minières, plusieurs cellules ayant travaillé en collaboration (aquaculture, innovation et valorisation, cellule sanitaire, gestion et préservation). La cellule « préservation » gère toutes les concessions maritimes de Polynésie pour les projets de pêche et d'aquaculture.

Grâce à l'expertise du CRIOBE et au suivi des densités de la population de bénitiers tout autour de Tahiti, nous avons pu déterminer quelle zone cibler. Le projet INTEGRE (zonage lagonaire intégré) a permis de nouer des contacts avec les populations locales, les associations et les mairies. La commune de Taiarapu-Est a réalisé un important travail en allant rencontrer les administrés afin de leur présenter le projet et en lançant les démarches administratives.

L'Agence française pour la biodiversité, avec laquelle j'ai travaillé, a exercé un rôle d'appui technique (montage du dossier, rencontre avec les parties prenantes) et d'appui financier (achat des animaux, transport, achat du matériel).

J'avais à mes côtés un jeune Polynésien, Rauri Raveino, qui était chargé de la traduction en tahitien de tous les supports de présentation, ce qui est apparu comme une condition d'acceptation du projet. Cette étape a beaucoup facilité le dialogue et permis de répondre à un certain nombre de questions ou de craintes de la population. Anouck Hubert, de l'AFB, nous a également beaucoup aidés sur le plan administratif. Au total, le projet a mobilisé près de 25 personnes issues des différentes instances partenaires.

Il fallait bien sûr un aquaculteur et nous avons fait appel à Michel Pahuatini, producteur certifié dans un atoll autorisé. Celui-ci se situe à 1 300 kilomètres de Tahiti, sachant qu'il n'y a qu'un vol par semaine. Envoyer un agent pour effectuer des manipulations coûte donc très cher, raison pour laquelle nous avons fait venir Michel Pahuatini afin qu'il travaille sur les analyses sanitaires. Il est référent sur son île pour les prochaines analyses sanitaires.

Le projet a été lancé en août 2017 et les animaux ont été mis en eau en avril 2018. Deux grands axes ont guidé ces travaux : les analyses sanitaires, d'une part - afin de s'assurer que les animaux étaient sains -, la détermination de la zone, d'autre part.

Dès que les animaux ont été installés, des pontes ont été observées, avec un taux de survie de 95 % à 15 jours. Un premier test piloté, réalisé dans une zone beaucoup plus peuplée, a conduit à un braconnage important au bout de sept jours. Il restait à peine 50 % des bénitiers introduits. Nous avons fait venir, au total, 1 000 bénitiers, et le taux de survie s'est établi à 87 % à 42 jours. Les « pertes » sont dues à la prédation naturelle, puisque nous avons retrouvé les coquilles. Elles s'expliquent sans doute par la présence de poulpes alentour.

Il faut souligner la forte implication de la mairie et des administrés. Ce sont en effet les pêcheurs et les riverains qui assurent la surveillance du site. Un suivi participatif, par les riverains, reste à venir, ainsi qu'un réensemencement sur d'autres zones. Outre les zones de protection rapprochée (ZPR), nous pourrions notamment travailler avec les aires marines éducatives et les aires classées à l'environnement.

La direction des ressources marines a apprécié notre collaboration, et plaidé pour la réitération de ce type d'initiative, y compris pour des espèces de poissons. Je l'ai invitée à se tourner vers l'Agence française pour la biodiversité.

Quant au réensemencement lui-même, il faut avoir à l'esprit la distance séparant Tahiti de l'atoll producteur (1 384 kilomètres). Les animaux ont été transférés par avion, car le bateau met trois jours pour effectuer le trajet. Des essais ont déjà été effectués et cela ne s'est pas très bien passé. Les animaux sont réceptionnés à l'aéroport de Tahiti-Faa'a puis ont été amenés sur la commune de Tautira, sur la presqu'île, à 72 kilomètres de l'aéroport. Ils ont ensuite été mis en clayette pour un transport à sec, puis placés sur le bateau et apportés sur le site. L'avion arrive de l'atoll à 17 heures et la manipulation s'est terminée à 1 heure du matin.

Le lendemain, nous avons pu manipuler les animaux afin de bien les placer, en recherchant des coraux adéquats pour cette installation. Nous avons installé un grillage de protection afin d'éviter que les poulpes et poissons ne s'attaquent aux bénitiers. Au cours des premiers jours, les bénitiers ont été entièrement recouverts afin d'éviter la prédation.

John VAKIÉ,

Directeur de l'école primaire et secondaire catholique
de Saint-Joseph de Vao de l'Île des Pins

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

John Vakié est enseignant. Il dirige aujourd'hui une école et s'occupe de restauration écologique sur l'Île des Pins. Face à la recrudescence des feux de forêt sur cette île et devant la forte pénurie d'eau, des établissements scolaires se sont engagés, les élèves comme leurs parents, dans diverses actions afin de préserver cette ressource capitale qu'est la forêt.

Je suis honoré d'être présent parmi vous afin de présenter ces quelques travaux, dont je ne suis pas l'auteur : c'est bien une équipe d'enseignants, de parents et d'élèves qui ont porté le projet. Des coutumiers et bénévoles y ont également pris part, soucieux d'oeuvrer pour la préservation de la ressource. Ce projet est le résultat d'actions diverses portées depuis 2015, lorsque les établissements scolaires ont été inscrits dans la démarche Écolabel. Il a permis la rencontre et le partage d'expériences entre acteurs locaux sur l'Île des Pins.

L'Île des Pins se trouve au sud de la Nouvelle-Calédonie et a une superficie de 152 kilomètres carrés. Elle est constituée d'un plateau nickélifère en son centre, avec un pic culminant. Sur les côtés, le relief est constitué d'une forêt dense. On y trouve aussi 70 % d'endémicité de flore terrestre. L'île est reconnue pour sa biodiversité marine et terrestre, avec le lagon et ses plages. Ses habitants sont les Kwényis.

L'activité principale est le tourisme : l'île représente plus de la moitié des arrivées en Nouvelle-Calédonie et constitue la deuxième destination phare des croisiéristes dans la zone Asie-Pacifique, derrière Singapour. Nous verrons que cette activité a aussi un impact sur la gestion de la ressource en eau.

Depuis plusieurs années, nous constatons des pénuries importantes de ressource en eau sur l'île. La pluviométrie tend à diminuer sensiblement et, chaque année, nous assistons à des incendies, dus pour la plupart à la pratique, non maîtrisée, de la culture sur brûlis. Un changement de mentalité est donc à opérer au sein de la population afin d'améliorer les choses.

Ces incendies ont entraîné une érosion des sols et une contamination de l'eau. À l'heure actuelle, une partie de l'île et de ses habitants continue de subir cette situation. Les structures hôtelières ont également besoin d'eau et l'essor des croisières rend difficile, voire problématique, sa distribution.

Crédits photo : John Vakié

En 2016 et 2017, sous l'impulsion notamment de la province Sud, nous avons organisé au sein du centre scolaire deux « fêtes de la science » afin de sensibiliser les élèves, les parents et les autorités locales à notre initiative.

Ainsi ont émergé plusieurs projets, conduits par les élèves, qui ont permis une meilleure sensibilisation de la population. Certains habitants se sont constitués en associations et une unité pompiers bénévoles, par exemple, s'est mise en place, en l'absence de pompiers professionnels sur l'île, afin d'apporter son appui en cas de besoin lorsque la commune doit demander de l'aide au pays.

Les établissements scolaires ont mis la main à la pâte en agissant de deux manières. D'une part, pour lutter contre le manque de ressource en eau, le niveau scolaire s'est lancé dans de nouvelles techniques telles que la permaculture et la fabrication de composteurs. De son côté, le collège a concrétisé le souhait des élèves en créant une pépinière éducative afin de re-végétaliser les espaces ayant subi des incendies. L'établissement a reçu le soutien financier du programme INTEGRE. La province Sud et la municipalité avaient prévu l'implantation d'arbres sur les lieux de captage d'eau. Le comité de gestion de l'environnement local a proposé d'y associer les établissements afin de permettre aux élèves de participer à cette plantation.

Une zone a été choisie, située sur le territoire d'une des huit tribus de l'île - la tribu Touété. Étant issu de cette tribu, j'ai pu faire le lien avec les coutumiers « propriétaires » des lieux, qui devaient faire part de leur accord pour que le projet puisse être conduit. Des membres de la tribu se sont mobilisés pour aider à la préparation du terrain et le projet a démarré l'an dernier, au mois de septembre.

La province Sud a par ailleurs sollicité le concours de l'armée. En l'espèce, un groupe de la Légion étrangère a apporté son renfort, ce qui a permis une communication et un échange avec nos jeunes élèves, âgés de 7 à 15 ans.

Au total, plus de 800 plants ont été mis en terre, ce qui a représenté une semaine de travail et suscité la fierté des élèves et de la population, qui ont ainsi participé à un projet commun à l'ensemble de l'île. Les années 2018 et 2019 seront marquées par des expérimentations sous la forme d'aires de gestion éducative. Les établissements ont en effet présenté un dossier dont la mise en oeuvre démarre tout juste. Nous étions encore sur le terrain la semaine dernière avec des membres du comité de gestion locale et des techniciens.


* 1 Également en charge des relations avec les collectivités du Pacifique au Muséum. Dr & HDR spécialiste des récifs coralliens.

* 2 Jost Christian & Alan Friedlander et al., 2016. L'atoll de Clipperton (Île de La Passion) - Biodiversité, menaces et recommandations pour sa conservation. Rapport au Gouvernement de la France [ archive]. Août 2016, Paris / Washington, université de la Polynésie française / National Geographic - Pristine Seas, 98 pages, et Références à l'appui du rapport, 998 pages.

www.researchgate.net/publication/311105440_L%27atoll_de_Clipperton_ile_de_La_Passion_Biodiversite_menaces_et_recommandations_pour_sa_conservation