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Séance du 8 juillet 2015 (compte rendu intégral des débats)

M. David Assouline. C’est la méthode Coué !

M. Bruno Retailleau. Quelles sont donc les conséquences de la situation actuelle, et surtout quelles solutions peut-on lui apporter ?

Les solutions dépendent sans doute des pays européens, mais elles dépendent d’abord du gouvernement grec lui-même. De fait, la solidarité européenne a déjà joué et il faut désormais que la Grèce accepte ses responsabilités. Ainsi, elle ne doit plus avoir un État clientéliste ; il lui faut également sortir d’une économie de rente et se doter d’un cadastre. Les exigences minimales qui valent pour tous les autres pays européens doivent valoir aussi pour la Grèce ! Cette responsabilité doit s’exercer sous le regard de tous les peuples. Songeons, mes chers collègues, que la retraite moyenne versée en Grèce est bien plus élevée que les retraites de nombre d’agriculteurs, d’artisans ou de commerçants que je connais ! (Exclamations et rires sur les travées du groupe CRC.)

Si les réformes à mener doivent être justes, il faut absolument éviter deux écueils. D’abord, il convient de ne pas faire de la cavalerie, en bricolant dans la précipitation un accord qui ne résoudrait rien. On consentirait à la Grèce toujours plus de prêts ? Qui donc peut penser que c’est en alourdissant encore sa dette que l’on résoudra le problème de la Grèce, qui est aussi celui de l’Europe ? Ensuite, il importe d’éviter le « Grexident », c’est-à-dire une sortie incontrôlée de la Grèce de la zone euro. Si celle-ci se produisait, on ne sait pas ce qu’il adviendrait de l’Europe – quoique –, mais on sait très bien ce qu’il adviendrait du peuple grec : ce serait sans doute terrible pour lui !

Dans ces conditions, monsieur le ministre, il n’y a que deux solutions possibles.

Dans la première hypothèse, un vrai accord est conclu, fondé sur de vrais engagements, vérifiables. Je veux parler d’un accord donnant-donnant et gagnant-gagnant, comportant une « clause de revoyure » régulière, sans cela nous ne ferions que rejouer le mythe de Sisyphe ou alimenter le tonneau des Danaïdes – peu importe, la mythologie grecque est riche ! Seulement, un tel accord n’est possible qu’à la condition que les contribuables européens ne soient pas davantage sollicités sans que des contreparties soient exigées de la Grèce sur le plan des responsabilités.

Dans la seconde hypothèse, en l’absence d’accord reposant sur une responsabilité mutuelle, il faudra s’orienter vers une forme de mise en congé. Il s’agirait d’une sortie organisée de l’euro, assortie d’un plan d’accompagnement de la Grèce et, sans doute, d’un lien entre l’euro et la drachme.

M. Pierre Laurent. C’est irresponsable !

M. Bruno Retailleau. Naturellement, la Grèce resterait dans l’Union européenne et continuerait de bénéficier des 35 milliards d’euros qui lui sont versés chaque année au titre des fonds structurels et de la politique agricole commune. Au reste, s’il n’est pas possible de conclure un accord fondé sur le donnant-donnant, je pense qu’un ajustement monétaire serait peut-être moins douloureux pour la Grèce qu’un ajustement portant sur les valeurs réelles, c’est-à-dire sur l’emploi, la croissance et le niveau de vie.

Pour l’Europe, ce n’est sans doute pas la situation idéale ; mais nous avons désormais le Mécanisme européen de stabilité et, surtout, une Banque centrale européenne qui serait prête, pour contrer la spéculation qui viserait d’autres pays – des pays comme le Portugal et l’Espagne qui, eux, ont accompli des efforts –, à mettre à exécution son plan de rachat de dettes souveraines.

M. Jean-Pierre Bosino. L’Espagne, vous allez voir ce qui va s’y passer !

M. Bruno Retailleau. Dans votre conclusion, monsieur le ministre, vous avez indiqué que le Gouvernement souhaitait revenir devant nous et consulter le Parlement ; vous avez parlé de l’Assemblée nationale, mais j’imagine que vous vouliez parler de l’Assemblée nationale et du Sénat ! En vérité, il importe que le Parlement dans sa totalité s’exprime par un vote, dès lors qu’une position française aura été arrêtée. Il n’y a aucune raison que le peuple allemand soit le seul dont la souveraineté soit appelée à s’exercer via ses représentants ! (Marques d’approbation sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Bruno Retailleau. Comme vous l’avez vous-même affirmé, monsieur le ministre, esquissant même un certain nombre de possibilités, la zone euro ne peut plus rester dans son état actuel ; elle a besoin d’un pilotage politique. Comment organise-t-on les convergences, notamment fiscales ? Nous devons répondre à cette question.

Une autre question se pose, que nous devons avoir à l’esprit : je veux parler cette fois non du « Grexit », mais du « Brexit ». Il faut commencer dès aujourd’hui à parler avec nos partenaires britanniques, pour prévenir une nouvelle situation de crise en anticipant les conclusions des discussions.

Monsieur le ministre, mes chers collègues, permettez-moi de reprendre à mon compte, pour conclure, une réflexion d’Hubert Védrine, tirée de son excellent ouvrage Continuer l’histoire : le moment est venu d’imaginer un nouveau projet européen, ce qui suppose une triple clarification, du point de vue de la géographie – qui fait partie de l’Europe et qui n’en fait pas partie ? –, du projet – l’Europe de l’essentiel ou l’Europe de l’accessoire ? – et des institutions – quelle Europe voulons-nous ?

Espérons que la présente crise nous permettra de clarifier nos idées, de même que la volonté politique de la France et de ses partenaires européens, au service de l’Europe, un idéal pour nombre d’entre nous, mais un idéal qui doit être fondé sur la raison ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et de l’UDI-UC. – M. le président de la commission des affaires européennes et M. le rapporteur général de la commission des finances applaudissent également.)

M. le président. La parole est à M. Didier Guillaume, pour le groupe socialiste et républicain. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain.)

M. Didier Guillaume. Monsieur le président, monsieur le ministre des affaires étrangères et du développement international, mesdames, messieurs les membres du Gouvernement, mes chers collègues, « la France veut que la Grèce reste dans la zone euro, et elle travaille pour y parvenir »…

M. Philippe Dallier. À quel prix ?

M. Didier Guillaume. Ainsi s’est exprimé hier le Président de la République, à l’occasion du sommet des chefs d’État et de gouvernement de la zone euro.

Je tiens à remercier le Gouvernement d’avoir provoqué ce débat au Parlement. Ce débat, mes chers collègues, a pour vocation d’éclairer ; il n’a pas besoin d’être sanctionné par un vote.

M. Didier Guillaume. Qui donc, en effet, un vote mettrait-il face à face : les romantiques et les réalistes, ceux qui veulent casser l’Europe à tout prix et ceux qui veulent la conserver à tout prix ? À entendre certains, tel serait aujourd’hui l’enjeu.

M. Didier Guillaume. Nous, sénateurs du groupe socialiste et républicain, avec les socialistes de notre pays, voulons maintenir la Grèce dans la zone euro.

Oui, mes chers collègues, nous vivons des heures importantes. Les réunions d’urgence et de la dernière chance se succèdent depuis trop longtemps. Le chef de l’État l’a dit : on ne va pas remettre l’ouvrage sur le métier tous les deux ou trois mois ; il faut enfin trancher. Dimanche prochain, une semaine seulement après le référendum en Grèce, il faudra qu’une décision définitive soit prise. Reste à savoir quelle décision.

Tous les socialistes, sans aucune exception, soutiennent le chef de l’État, le Premier ministre et le Gouvernement dans leur volonté d’aboutir à un accord et d’éviter que la Grèce ne sorte de la zone euro. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain.)

M. Philippe Dallier. Quelle surprise !

M. Didier Guillaume. Je tiens à féliciter nos dirigeants pour leur pugnacité, et particulièrement Michel Sapin, qui travaille sans relâche depuis quelque temps pour que l’Eurogroupe parvienne à un accord.

Cette énième crise n’est que l’épilogue d’un scénario qui dure depuis cinq ans : elle renforcera l’Europe si sa conclusion empêche le « Grexit », mais elle l’affaiblirait si nous échouions et si la Grèce devait sortir de la zone euro.

Dimanche dernier, les Grecs ont voté : ils ont pris leurs responsabilités et voté « non ». Ce choix, que nous devons respecter, n’est pas – c’est un lieu commun que de l’affirmer – un « non » à l’Europe ; c’est un « non » à l’humiliation qui, poursuivie depuis cinq ans, a assommé le peuple grec. (M. Philippe Bas s’exclame.) Oui, le peuple grec est assommé ! C’est pourquoi les Grecs ont voté contre une politique d’austérité qui les touche durement, une politique trop drastique à leurs yeux.

Reste que leur économie est cassée et que leur dette a explosé, alors que les programmes d’aide mis en œuvre en 2010 et 2011 devaient leur permettre de la faire baisser. À la fin de 2014, celle-ci s’élevait à plus de 177 % du PIB. Aujourd’hui, les Grecs ne peuvent évidemment pas la rembourser. Alexis Tsipras l’a dit ce matin devant le Parlement européen : les Grecs n’en peuvent plus ! Nous pouvons les croire.

Lors de ce référendum, qui ne portait pas sur la sortie de l’euro, les Grecs ont sûrement voulu dire « oui » à la dignité en disant « non » à une question qui n’était au fond pas formulée. Si ce référendum a pu être un coup politique pour les dirigeants grecs,…

Mme Brigitte Gonthier-Maurin. La démocratie serait un coup politique ?

M. Didier Guillaume. … je veux simplement dire que quiconque donnait il y a quelques jours des consignes aux Grecs depuis la France, qu’il les ait encouragés à voter « oui » ou à voter « non », agissait de manière absurde. Lorsqu’on respecte les pays et les peuples, on les laisse décider ce qu’ils ont à faire !

M. Roland Courteau. Exactement !

M. Philippe Dallier. Dites-le à Mélenchon !

M. Didier Guillaume. De même, vouloir remplacer un gouvernement démocratiquement élu par un gouvernement de technocrates est une chose inacceptable de la part d’un responsable politique européen. Je le dis donc tout de go : arrêtons de montrer du doigt Alexis Tsipras, arrêtons de montrer du doigt un pays étranger. Face à l’histoire, il n’est pas responsable d’agir ainsi !

Notre tâche est aujourd’hui de dire au Premier ministre grec que la balle est dans le camp de son pays, et que nous devons avancer ensemble pour que la zone euro survive et vive et pour que l’Union européenne progresse. Pour cela, aux Grecs de prendre leurs responsabilités, car, en effet, ils ne peuvent pas continuer comme ils l’ont fait pendant des années. Cela suffit !

Nous avons un objectif : préserver le projet européen. Une sortie de l’euro ne serait pas un drame économique pour notre pays et les Français n’auraient pas forcément à payer d’impôts supplémentaires : là n’est pas la question ! Si les socialistes ne veulent pas que la Grèce quitte la zone euro, c’est dans l’intérêt des Grecs eux-mêmes !

Il s’agit, en somme, d’une affaire de solidarité. Cette solidarité, principe essentiel de l’Europe, est une réalité depuis des années ; il faut que le Premier ministre grec s’en rende compte. De fait, sur les plus de 320 milliards d’euros que pèse la dette grecque, 70 % sont détenus par des créanciers publics.

Cependant, les programmes successifs n’ont pas fonctionné. En effet, était-il raisonnable de prêter de l’argent aux Grecs pour ensuite leur vendre des armes ou leur octroyer les jeux Olympiques, alors qu’ils étaient déjà en mauvaise posture ? Nous devons donc aujourd’hui réparer nous-mêmes les erreurs du passé.

Il nous faut aussi reconnaître la fragilité de l’Europe et garder à l’esprit qu’une sortie de la Grèce de la zone euro mettrait l’Europe encore plus en difficulté. C’est pourquoi, même si nous pouvons avoir des positions différentes, nous ferons tout, tant que des négociations auront encore lieu, pour que la Grèce reste dans la zone euro et dans l’Europe. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain.)

À la suite de l’appel du Président de la République et du président de la Commission européenne, M. Jean-Claude Juncker, à renforcer l’Union européenne, le maintien de la Grèce dans la zone euro et dans l’Europe constituerait justement un signal pour les peuples.

Depuis quelques années, – et nous sommes nombreux à pouvoir le constater – l’Europe avance parfois sans GPS, elle se perd, elle inquiète et on ne la comprend plus. Nous avons tous été affolés par les scores élevés de l’extrême droite et un taux d’abstention sans précédent lors des dernières élections européennes. Face à cette situation, nous ne pouvons affirmer que l’Europe se porte bien et continuer comme avant !

La France doit être au cœur d’une réorientation européenne, ou du moins d’un renforcement européen pour aller vers plus de stabilité et de cohésion citoyenne. L’Europe économique est en place aujourd’hui, mais l’Europe des citoyens doit être mise en place et l’Europe sociale est encore loin. Nous devons donc travailler en vue d’une meilleure intégration européenne.

Aujourd’hui, le Premier ministre grec a reconnu qu’il existait des failles dans son pays et que la dette actuelle n’est pas le seul fait des Européens, mais aussi de ses prédécesseurs. Cette analyse lucide et plutôt rassurante constitue une réelle avancée.

Au nom du groupe socialiste et républicain, j’affirme qu’une réforme en profondeur de l’État grec est indispensable, notamment pour améliorer la perception des impôts et lutter contre l’évasion fiscale. Sans cette réforme, rien ne pourra être fait et aucun accord ne sera possible avec l’Eurogroupe, avec notre pays et avec les pays européens. (Exclamations sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Didier Guillaume. Le Président de la République a appelé à la fois à la responsabilité et à la solidarité. En effet, le peuple grec doit endosser ses responsabilités tout en bénéficiant de la solidarité indispensable des pays européens.

On peut envisager un nouveau plan d’aide ou un rééchelonnement de la dette, mais uniquement à condition d’avoir la certitude que la Grèce prend la bonne direction et endosse ses responsabilités, sans cela l’Europe ne pourra pas aller plus loin.

En France, certains appellent tout de go à une exclusion de la Grèce pour des raisons politiques et pour des questions d’orientations. En effet, ils souhaitent une Europe plus libérale, avec une loi du marché encore plus forte et sans les petits pays à la traîne. Notre conception de l’Europe est différente. L’histoire et la trajectoire de l’Europe sont claires : elles s’apparentent à celle de notre pays, de nos pays voisins et de nos alliés.

Le Président de la République, quoi que l’on puisse dire, a été présent tout au long de cette crise. La France a gardé la porte entrouverte, avant et après le référendum, contrairement à la majorité des pays européens, et c’est ce qui a permis de prolonger les négociations. La France serait isolée pour cette raison, mais en réalité elle ne l’est pas ! (Approbation sur les travées du groupe socialiste et républicain.) Elle a réussi à relancer les négociations et à faire en sorte que le « Grexit » qui semblait inévitable la semaine dernière ne le soit plus.

L’atout de la France est d’avoir renforcé le couple franco-allemand face aux crises. Ce couple fonctionne, il a éclairé l’Europe depuis la guerre, et il reste le noyau européen : de Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl et aujourd’hui Hollande-Merkel. (Protestations sur les travées du groupe Les Républicains. – Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain.)

M. Roger Karoutchi. Il faut oser !

M. Didier Guillaume. Ne vous en déplaise, le Président de la République actuel, contrairement à son prédécesseur, n’est pas allé à Canossa pour mendier je ne sais quoi auprès du gouvernement allemand. (M. Philippe Dallier s’esclaffe. – Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain.)

M. Didier Guillaume. Il souhaite que la France existe avec le couple franco-allemand. Peut-être que cela vous fait sourire ou vous ennuie, mais si l’on obtient un accord dans peu de temps, vous serez forcé d’admettre que vous vous êtes trompés.

Il ne faut jamais insulter l’avenir ni rabaisser la France, surtout lorsque l’on se réclame de la tradition gaulliste. (Protestations sur les travées du groupe Les Républicains.) Nous sommes de vrais républicains (« Comme nous ! » sur les travées du groupe Les Républicains.) et nous devons soutenir la République. La France est un grand pays qu’il faut défendre et promouvoir : on ne peut passer son temps à la rabaisser et à affirmer qu’elle est isolée et que ses dirigeants ne sont pas au niveau ! (Bravo ! et applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain.) Ces arguments ne sont pas à la hauteur du débat d’aujourd’hui.

Le Président de la République et le Gouvernement font tout leur possible, avec la chancelière allemande, pour donner un message positif.

M. Francis Delattre. Il suffit de regarder les sondages !

M. Didier Guillaume. Cher collègue, je ne vous parle pas de sondages ! Vous savez, les sondages n’ont jamais permis de gagner les primaires dans les partis politiques !

Le groupe socialiste et républicain a une position politique forte, ouverte et attractive. Nous sommes clairement pour le maintien de la Grèce dans la zone euro, sous réserve de l’accomplissement des réformes nécessaires, pour une zone euro plus unie et solidaire et pour une Union européenne mieux intégrée, moins technocratique et plus citoyenne.

Nous sommes tous des Européens et l’Europe est notre avenir commun. Nous devons donc continuer à la construire ensemble avec responsabilité, avec l’ensemble de ses pays membres, en veillant à intégrer les plus faibles comme les moins faibles dans la zone euro et dans l’Union européenne ! (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain, du groupe écologiste et du RDSE.)

M. le président. La parole est à M. André Gattolin, pour le groupe écologiste.

M. Francis Delattre. Enfin, un réaliste ! (Sourires sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. André Gattolin. Monsieur le président, monsieur le ministre des affaires étrangères, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, les discussions du sommet de l’Eurogroupe d’hier soir auraient pu déboucher sur un nouveau départ décisif dans la résolution de la crise de la dette grecque. Il n’en a rien été.

Quarante-huit heures après le référendum grec, chacun a campé sur ses positions, alors même que l’initiateur de ce référendum nous affirmait qu’il déboucherait sur un changement. Il faudra donc attendre que se tienne, dimanche prochain, une énième « réunion de la dernière chance ».

Pourtant, nous allons devoir sortir rapidement du jeu des postures et du renvoi systématique aux responsabilités respectives, tant passées que présentes. En effet, l’Union européenne se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins.

Oui, l’Union européenne porte aujourd’hui, avec la troïka, de lourdes responsabilités dans la situation actuelle de la Grèce.

Oui, son programme d’austérité et de réduction de la dette imposé aux différents gouvernements grecs a rendu le pays exsangue. Loin de porter ses fruits, il a même obéré l’économie du pays, laissant les Grecs dans une situation de détresse sans nom.

Oui, l’attitude intransigeante de l’Allemagne complique la situation. Même si l’agacement des uns et des autres est compréhensible, je ne pense pas que l’Allemagne, qui doit tant à l’Europe, serve le projet européen en se comportant ainsi. Toutefois, et il faut le souligner, la Grèce a aussi de lourdes responsabilités par rapport à sa situation actuelle.

Ses gouvernements successifs ont, en effet, brillé par leur incapacité à mener des réformes structurelles sérieuses, laissant un État sans pouvoir, gangrené par la corruption, miné par le clientélisme et débordé par une économie informelle et souterraine.

Pour autant, la seule question qui vaille aujourd’hui est la suivante : peut-on se permettre une sortie de la Grèce de la zone euro ?

Hier, la question a été évoquée ouvertement par l’Eurogroupe. Une sortie de la Grèce de la zone euro est peut-être économiquement, institutionnellement et monétairement envisageable, mais elle est politiquement insoutenable, voire tout simplement impensable !

Hier, on a également évoqué, en cas de sortie de la Grèce de la zone euro, la mise en place d'une aide humanitaire. La belle affaire ! C’est tout simplement surréel !

Disons-le clairement, abandonner la Grèce au bord du chemin européen, ce serait un aveu d’échec de la solidarité entre États membres de l’Union européenne, mais ce serait surtout un coup d’arrêt définitif à la construction européenne.

Tout d’abord, ce serait une aberration économique. Une sortie de la Grèce de la zone euro et un défaut de paiement général coûteraient bien plus cher à l’Union européenne qu’une restructuration de la dette.

Ensuite, une sortie de la Grèce serait aussi une aberration géopolitique. En effet, plutôt que de sacrifier le dogme de l’austérité, on préfèrerait jeter la Grèce dans les bras de la Chine et de la Russie au lieu de lui garder sa place au sein de l’Union ?

Enfin, laisser partir la Grèce serait également une aberration politique. Ceux qui sont aujourd’hui favorables à une sortie de la Grèce de la zone euro ont-ils seulement pensé que la Grèce est aussi, avec l’Italie, un des points de passage les plus sensibles de l’immigration clandestine vers l’Europe ? Que se passera-t-il demain en Grèce en termes de migrations, si l’État est exsangue et ne peut plus payer ses fonctionnaires ? Ce n’est pas uniquement un problème grec, mais un problème européen. Nous ne pouvons laisser un pays faire banqueroute en disant : « Après moi, le déluge » ! Non, la solution n’est pas là !

Bien entendu, la Grèce ne doit pas sortir de l’euro. Cependant, une fois ce principe posé, reste la question centrale : quelles sont les bases d’un compromis juste permettant de parvenir à une solution durable ? Aucun compromis viable ne sera possible sans une restructuration préalable de la dette grecque. Tous les économistes s’accordent à dire que celle-ci n’est pas soutenable. Il n’est pas responsable de continuer à étouffer la possible renaissance de l’économie grecque par le versement de traites démesurées.

Cependant, l’effort le plus important doit provenir de la Grèce elle-même. Elle se doit d’engager de profondes et sérieuses réformes structurelles, mais ces réformes ne sont pas celles proposées par la troïka, qui ont été si destructrices pour le pays et pour les plus fragiles socialement.

Il s’agit maintenant de lutter contre les véritables maux du pays et de prendre enfin des mesures à l’encontre des différentes oligarchies bien ancrées qui jouissent de privilèges fiscaux injustifiés. Certains de ces privilèges sont parfois même inscrits dans la Constitution grecque de 1975, qui, je le rappelle, a été révisée trois fois, sans que soit jamais abolie la toute-puissance de l’Église orthodoxe, qui ne paie pas d’impôts et dont les popes sont salariés par l’État. N’oublions pas non plus les armateurs qui menacent de quitter la Grèce à tout instant ni les possesseurs de grands comptes à l’étranger.

Je m’étonne que le Premier ministre grec, M. Alexis Tsipras, qui a organisé un référendum auprès de sa population en une semaine, n’ait pas saisi également cette occasion pour interroger le peuple sur une réforme de ce système archaïque et féodal. (Approbation générale.)

M. Jean Bizet, président de la commission des affaires européennes. Exact !

M. André Gattolin. Même si ce n’est pas une chose facile, la Grèce a également besoin d’une sérieuse réforme de sa fiscalité, tout comme elle a besoin d’être dotée d’une véritable administration fiscale, afin de lutter efficacement contre l’évasion.

La légitimité tirée du référendum doit permettre à Alexis Tsipras de réformer son pays pour repartir sur de bonnes bases, elle l’y oblige même. C’est à cette tâche que l’Union européenne doit s’atteler, en le soutenant sur un agenda de réformes qui ne repose pas sur la privatisation des entreprises publiques ou la destruction du modèle social. Le courage ne consiste pas seulement à résister, mais aussi à créer et à réformer.

Le Parlement européen a fait preuve aujourd’hui de son utilité, contrairement à ce que l’on prétend souvent. En effet, M. Tsipras a avoué devant les députés européens certaines faiblesses : il a reconnu qu’il n’avait pas su réformer et qu’il avait surtout négocié. M. Juncker, quant à lui, a admis qu’il n’avait à aucun moment demandé l’abolition d’un certain nombre de privilèges dont bénéficient les armateurs. Ce début de dialogue public, devant l’ensemble des Européens et au sein d’institutions représentatives, permettra, je l’espère, de parvenir à une solution non seulement pour sauver la Grèce, mais aussi pour sauver l’Europe. (Applaudissements sur les travées du groupe écologiste et du groupe socialiste et républicain.)

M. le président. La parole est à M. Pierre Laurent, pour le groupe CRC.

M. Pierre Laurent. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, face au chantage et à l’injustice, le peuple grec a envoyé dimanche dernier un message d’espoir aux millions d’Européens qui souffrent de l’austérité.

Pour la deuxième fois en six mois, le peuple grec a exprimé sa soif de dignité, de démocratie et de liberté. Il a voté sans céder à l’arsenal des pressions politiques, médiatiques, financières, sans céder aux chantages, sans céder aux tentatives de détournement de la question qui lui était posée.

Après cinq ans d’une austérité inhumaine qui a produit l’exact contraire du prétexte invoqué pour l’imposer – et j’ai entendu tout à l’heure beaucoup de critiques à l’encontre des mécanismes d’aide qui ont financé la mise en place de cette austérité, mécanismes que vous avez tous votés, alors que nous vous alertions sur leurs conséquences –, 61 % des Grecs ont dit « non » à une nouvelle baisse des retraites, à l’augmentation de la TVA sur des produits de consommation courante et à une nouvelle saignée d’austérité qui aurait affaibli encore un peu plus leur pays.

Ils ont réaffirmé leur claire volonté de tracer un chemin de sortie de l’austérité et de trouver une solution durable et profitable à la Grèce, comme à l’ensemble des pays européens au sein de la zone euro.

Ils ont conforté la démarche de négociation honnête et raisonnable qu’Alexis Tsipras n’a cessé de défendre sur la scène européenne depuis son élection. Son mandat est désormais soutenu depuis quelques jours par la conférence de l’ensemble des partis grecs.

Monsieur le ministre, vous savez comme moi que cette démarche n’a malheureusement pas été celle de ses partenaires, la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, qui, pendant ces longs mois, ont joué la faillite du pays, cherchant l’abdication politique de ses nouveaux dirigeants démocratiquement élus plutôt qu’un compromis viable. C’est d’ailleurs l’ultimatum du FMI, alors qu’un accord était à portée de main, la semaine dernière, qui a contraint le gouvernement grec à se tourner à nouveau vers son peuple.

Ce référendum a ainsi remis les pendules à l’heure, face au coup de force larvé contre les dirigeants démocratiquement élus de ce pays. Il a permis la reprise des négociations.

Le fait est que certains gouvernements ne veulent pas qu’une politique s’écartant du dogmatisme libéral dominant puisse être expérimentée dans l’Union européenne. Le problème n’est pas seulement grec. En effet, outre ce pays, l’Europe tout entière fait face à un choix qui concerne son avenir. C’est un enjeu qui nous touche tous.

Le débat n’est pas technique, car tous les ingrédients d’un accord viable sont sur la table, comme l’a encore montré Alexis Tsipras ce matin au Parlement européen. Le débat est politique.

Qui décide en Europe ? Est-ce la finance qui gouverne, dicte sa loi, ou les peuples ont-ils le droit de maîtriser démocratiquement l’utilisation du système monétaire et bancaire ? Un peuple qui vote a-t-il voix au chapitre ou sommes-nous entrés dans une « forme d’inconnu » qui ressemblerait à une dictature des marchés ? De la réponse à ces questions dépend notre avenir commun.

Français, Grecs, Européens, nous sommes tous concernés. Le « Grexit » serait irresponsable – et j’ai encore entendu ici des voix qui plaidaient en sa faveur. Monsieur Retailleau, vous oubliez de dire qu’il serait – et de très loin – la solution la plus coûteuse parmi toutes celles qui sont sur la table.

Quant aux règles dont le maintien aveugle nous a déjà conduits à cette catastrophe, elles ne représentent un avenir ni pour la Grèce, ni pour la France, ni pour l’ensemble des autres pays européens.

Dix ans après le « non » – lui-même largement bafoué – des Français au traité constitutionnel européen, les inventeurs de la démocratie, le berceau de notre civilisation, « le petit peuple qui combat sans épée ni balle », comme disait le poète Yánnis Rítsos, nous lancent donc un appel salutaire à repenser l’avenir de l’Europe. Ils s’adressent aujourd’hui à la France des Lumières, de la Révolution, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, à la France solidaire, frondeuse, indépendante, résistante et intelligente.

Comme les dizaines de personnalités de gauche – et parfois de droite, peu nombreuses néanmoins –, les personnalités du mouvement social, syndical, culturel qui ont pris parti pour le peuple grec, comme les milliers de citoyens qui ont défilé dans toute l’Europe et dans notre pays en solidarité avec lui, comme les 67 % de Français qui, dans un sondage paru hier, déclarent nécessaires d’autres solutions que l’austérité pour sortir de la crise en Europe, notre groupe considère que la place de la France est avec les Grecs, à leurs côtés, pour les sortir de l’impasse, parce que la Grèce se bat aujourd’hui pour nous tous contre les irresponsables qui veulent la conduire à la catastrophe et contre ceux qui en profitent pour vendre leur camelote populiste et nationaliste.

Le débat n’oppose pas proeuropéens et antieuropéens ; il oppose les dogmatiques de l’ordre libéral, des partisans de la destruction de l’Europe, comme le Front national et ses alliés, à ceux qui, comme Alexis Tsipras et son peuple, comme nous, comme beaucoup d’autres forces en Europe, comme les syndicalistes allemands, veulent retrouver le chemin d’une Europe solidaire. L’Europe d’Alexis Tsipras est celle du progrès social et écologique, de la solidarité et de la démocratie, de la coopération consentie. Cette Europe, c’est la nôtre !

C’est à ce peuple debout et à cette idée de l’Europe que la France doit s’allier maintenant et jusqu’au bout. Nous aurions souhaité, monsieur le ministre, que le Parlement s’exprime plus tôt sur un mandat de négociation, comme cela se fait dans plusieurs pays européens. Nous souhaitons – et cela semble devoir être le cas – qu’il soit à nouveau consulté une fois les négociations terminées, si elles se terminent.

Le recours à cette méthode aurait peut-être empêché des fautes politiques, comme l’éviction du ministre des finances de la République hellénique lors de la réunion de l’Eurogroupe samedi dernier…