B. ÉCHANGES

M. Michael BISMUTH, modérateur

Je me tourne à présent vers Mme Nasrine Seraji. Dans quelle mesure cette approche communautaire est-elle susceptible de vous intéresser ?

Mme Nasrine SERAJI, architecte, directrice de l'École nationale supérieure d'architecture Paris-Malaquais

Je retiens avec intérêt l'approche privilégiée par M. Riken Yamamoto. Ce dernier ancre son travail à partir d'une maison pensée initialement pour une famille, dans une sorte d'idée préconçue de ce qu'on appelle le modernisme. À partir de là, il mène, petit à petit, une réflexion vers le partage de ce qui peut relever, dans nos vies, de l'espace public.

Lorsque j'évoquais l'héritage du modernisme sur l'habitat en Europe, je me plaçais exactement dans cette approche. À mon sens, sur la base de cet héritage, notamment celui des métabolistes, il est possible de réinventer la vie contemporaine et la vie de demain. Nous savons bien qu'il est impossible, aujourd'hui, d'envisager que chacun paye individuellement pour tout. La proposition de M. Riken Yamamoto est de distinguer ce que l'on garde pour soi et ce que l'on peut partager. Ces espaces partageables, héritiers en quelque sorte d'une idée médiévale, peuvent être repensés et conçus autrement. À partir d'une histoire riche, nous avons toujours la capacité de réinventer, sans maniérisme.

M. Michael BISMUTH, modérateur

Je souhaite à présent m'adresser aux maires japonais, en particulier à M. Seishi Koyâma, à qui je transmets une question en provenance de la salle. Un participant demande comment s'explique la baisse de fréquentation des transports en commun au Japon depuis 1975, alors qu'elle ne fait qu'augmenter en France.

M. Seishi KOYAMA, maire de Kumamoto

Ce phénomène s'observe non seulement à Kumamoto, mais aussi dans l'ensemble du Japon. Les transports en commun japonais sont principalement pris en charge par des opérateurs privés. C'est en effet un cercle vicieux. Dans la mesure où peu de personnes empruntent les transports publics, les opérateurs privés modifient le trajet des lignes ou réduisent la fréquence de passage des bus. Le déplacement en bus est ainsi de moins en moins pratique, ce qui accentue davantage l'éloignement des usagers. Nous souhaitons rompre ce cercle vicieux en mettant en oeuvre les politiques que je vous ai présentées. Il faudrait aussi optimiser les réseaux. Cependant des obstacles existent. À ce jour, les réseaux de Kumamoto sont exploités par quatre sociétés privées et une entreprise publique, et le projet de confier le réseau exploité par cette dernière à quatre transporteurs privés est étudié. Certains craignent davantage de suppression de lignes, mais je pense qu'il faut changer de modes d'intervention des administrations communales dans l'exploitation des lignes de bus par les entreprises privées. La commune devrait se prononcer davantage quant à l'exploitation des services et revoir le mode d'attribution des subventions pour qu'elles servent véritablement au maintien des services.

M. Michael BISMUTH, modérateur

Je souhaiterais également savoir si M. Mitsuo Makino souhaite réagir sur les propos des architectes.

M. Mitsuo MAKINO, maire d'Iida

En période de hausse démographique et de croissance économique, c'est-à-dire entre les années 1960 et 1990, nous pouvions rester optimistes et repousser à plus tard la résolution des problèmes, en estimant que les acteurs des prochaines générations allaient s'en charger.

Dès lors que nous sommes dans une phase de déclin et de crise, le report des problèmes ne fait que les amplifier. La situation nous impose de changer de mode de pensée. Un tel changement ne peut s'opérer du jour au lendemain. On dit que nous avons perdu deux décennies depuis 1990 en cherchant des solutions pour nous en sortir. Toutefois les administrations publiques ne sont pas restées les bras croisés et ont essayé d'ouvrir de nouvelles voies. D'ailleurs, je serais pour ma part heureux de connaître les réflexions des architectes présents ici sur ces décennies depuis 1990.

M. Riken YAMAMOTO, architecte

Que s'est-il passé au Japon pendant cette période ? Au Japon, depuis l'an 2000, il n'existe presque plus de logements collectifs aménagés par les pouvoirs publics. La fourniture de logements relève quasi uniquement des promoteurs privés qui vendent des obligations aux investisseurs pour financer la construction. Cela leur permet de construire des logements sans grands moyens financiers Ils cherchent donc avant tout à plaire aux investisseurs, et non à ceux qui habiteront les logements, et sans souci du paysage urbain. Ainsi un jour, un immeuble de très grande hauteur sort de terre devant la gare. Cette tendance qui est apparue dans les années 1990 plonge les villes japonaises dans des situations parfois catastrophiques. L'État a, pour sa part, commencé à mener des politiques d'aménagement du territoire favorisant l'uniformisation des villes pour attirer des investissements, sans souci de la qualité de vie des citoyens.

M. Michael BISMUTH, modérateur

J'invite à présent la salle à poser ses questions. J'en aurais une pour ma part, concernant l'uniformisation des centres-villes. Lorsque l'on voyage aujourd'hui, on retrouve les mêmes marques, les mêmes arcades commerciales aux quatre coins de la terre. En tant qu'architectes, que pouvez-vous faire pour lutter contre ce phénomène ? Avez-vous les moyens de peser à cet égard par rapport aux décideurs publics ?

M. Riken YAMAMOTO, architecte

Comme l'a souligné M. Mitsuo Makino au sujet d'Iida, nous refusons l'uniformisation. Dans la mesure où il existe des quartiers variés, notre ambition est de tirer parti de l'originalité de chacun des secteurs. À Tokyo, il existe de nombreux quartiers avec des spécificités. Il ne convient pas de standardiser ces quartiers, mais au contraire d'encourager les spécificités. Une telle démarche devrait être adoptée en Europe. Certaines villes le font d'ailleurs avec succès. En Europe, il existe des villes avec des spécificités locales. En revanche, au Japon, la tâche est difficile pour certains maires comme M. Mitsuo Makino, car nous assistons au phénomène d'uniformisation même dans les villes de province.

M. Mitsuo MAKINO

Comme l'a souligné M. Riken Yamamoto, la période de haute croissance s'est caractérisée par un mouvement de standardisation qui a rendu identique tous les centres-villes, et une accélération de la fuite des jeunes. Un territoire sans spécificité ni caractère fait fuir les jeunes. Nous sommes très conscients de la gravité de ce problème. Nous souhaitons faire revenir les jeunes, sans quoi, dans le contexte démographique actuel, les villes ne pourront que décliner. Afin d'assurer la durabilité des territoires pour les générations futures, nous devons assumer nos responsabilités, et pour cela, il faut bien connaître notre territoire, et mettre en valeur ses spécificités.

Mme Nasrine SERAJI, architecte, directrice de l'École nationale supérieure d'architecture Paris-Malaquais

L'uniformisation des centres-villes est une question très importante. À mon sens, les architectes, urbanistes, mais aussi les politiques et tous les acteurs de la société sont en quelque sorte complices de ce problème. Nous aspirons à nous séparer d'une sorte d'individualisme et revenir vers l'authenticité et la nature, et en même temps, nous volons que tout soit identique, que les tomates mesurent les mêmes dimensions et soient disponibles 365 jours par an, etc. Nos cultures post-industrielles ont créé des sociétés qui ne peuvent plus vivre que dans l'instantané. Dès lors que l'on cède à cette instantanéité, que l'on refuse de prendre du temps, on est condamné à vivre dans des villes qui se ressemblent.

Il y a 25 ans, lorsque l'on partait à Tokyo, en Inde, à Shanghai, on avait le plaisir d'être complètement ailleurs. Aujourd'hui, la présence de chaînes de restaurants et d'hôtels limite cet aspect. On s'ennuie dans les villes. L'Amérique a triomphé en transformant le monde entier en un gigantesque Disneyland. Nous sommes à mon sens coupables d'avoir oublié notre enracinement dans des cultures. Il est toujours temps de construire des futurs en tenant compte de notre passé. Tous les acteurs doivent s'impliquer.

M. Henri-Pierre LERSTEAU, maire-adjoint à l'urbanisme et l'environnement, ville de Plaisir

J'ai retenu deux notions intéressantes : la nécessité de conserver la ruralité et la mixité sociale. Par ailleurs, j'ai été interpellé par votre interrogation sur la cité-jardin, susceptible de devenir métropolitaine. En revanche, je regrette que vous n'ayez pas davantage abordé la question du parcours résidentiel. Ainsi, lorsqu'une commune prévoit la construction d'un ensemble de 160 maisons, il faut prévoir de la mixité sociale, à travers la proximité de terrains adéquats, comme des jardins partagés, des terrains de sport, une école.

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