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L'adolescence en crise

3 avril 2003 : L'adolescence en crise ( rapport d'information )

 

 

N° 242

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2002-2003

Annexe au procès-verbal de la séance du 3 avril 2003

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom de la commission des Affaires sociales (1) et du groupe d'études sur les problématiques de l'enfance et de l'adolescence (2) sur l'adolescence en crise,

Par M. Jean-Louis LORRAIN,

Sénateur.

(1) Cette commission est composée de : M. Nicolas About, président ; MM. Alain Gournac, Louis Souvet, Gilbert Chabroux, Jean-Louis Lorrain, Roland Muzeau, Georges Mouly, vice-présidents ; M. Paul Blanc, Mmes Annick Bocandé, Claire-Lise Campion, M. Jean-Marc Juilhard, secrétaires ; MM. Henri d'Attilio, Gilbert Barbier, Joël Billard, Mme Brigitte Bout, MM. Jean-Pierre Cantegrit, Bernard Cazeau, Jean Chérioux, Mme Michelle Demessine, M. Gérard Dériot, Mme Sylvie Desmarescaux, MM. Claude Domeizel, Michel Esneu, Jean-Claude Étienne, Guy Fischer, Jean-Pierre Fourcade, Serge Franchis, André Geoffroy, Francis Giraud, Jean-Pierre Godefroy, Mme Françoise Henneron, MM. Yves Krattinger, Philippe Labeyrie, Roger Lagorsse, André Lardeux, Dominique Larifla, Dominique Leclerc, Marcel Lesbros, Mmes Valérie Létard, Nelly Olin, Anne-Marie Payet, M. André Pourny, Mme Gisèle Printz, MM. Henri de Raincourt, Gérard Roujas, Mmes Janine Rozier, Michèle San Vicente, MM. Bernard Seillier, André Vantomme, Alain Vasselle, Paul Vergès, André Vézinhet.

(2) Ce groupe d'étude est composé de : M. Jean-Louis Lorrain, président ; Mmes Michèle André, Janine Rozier, Odette Terrade, vice-présidentes ; MM. Denis Badré, Gilbert Barbier, Bernard Barraux, Mmes Marie-Claude Beaudeau, Paulette Brisepierre, Claire-Lise Campion, MM. Jean-Claude Carle, Philippe Darniche, Alain Gérard, Francis Giraud, Paul Girod, Jean-Pierre Godefroy, Francis Grignon, Georges Gruillot, Hubert Haenel, Roger Lagorsse, André Lardeux, Patrick Lassourd, Mme Valérie Létard, MM. Louis Moinard, Philippe Nogrix, Mme Nelly Olin, M. Joseph Ostermann, Mme Monique Papon, M. Jean-François Picheral, Mme Gisèle Printz, MM. Bernard Seillier, Louis Souvet.

Jeunes

Liste des encadrés

Pages

La fin progressive du travail des enfants en France 8

L'adolescent et la règle de droit : des franchissements successifs 11

Typologie de la crise adolescente 17

Les adolescents, parents pauvres de la politique familiale 24

La santé des jeunes en milieu scolaire, les propositions de
M. Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire 33

Les Maisons de l'adolescent : une prise en charge
des différents problèmes de l'adolescence en crise 35

Les institutions de la protection judiciaire de la jeunesse 41

Venir en aide aux parents : l'exemple de l'Ecole des parents
et des éducateurs d'Ile de France 44

Le CIVIS, un moyen d'insertion dans la vie adulte
par la voie professionnelle 49

« Il n'y a pas de fruit qui n'ait été âpre avant d'être mûr »

Publilius Syrus

Sentences

AVANT-PROPOS

Mesdames, Messieurs,

La création, autorisée par le Bureau du Sénat le 30 janvier 2001, d'un groupe d'études sur les problématiques de l'enfance et de l'adolescence répond à une préoccupation exprimée de longue date par M. Christian Poncelet, président du Sénat. Elle résulte d'une initiative de votre rapporteur, en plein accord avec M. Nicolas About, président de votre commission des Affaires sociales, auprès de laquelle ce groupe a été rattaché.

En 2003, le groupe d'études sur les problématiques de l'enfance et de l'adolescence a choisi de travailler sur le thème de l'adolescence en crise, notamment ses aspects familiaux, médicaux et sociaux.

De fait, l'adolescence apparaît comme un âge intermédiaire, voire incertain, et constitue à ce titre le « parent pauvre » des politiques publiques, notamment familiale, hormis sous l'angle de la délinquance qu'a traitée récemment et très complètement la commission d'enquête sénatoriale sur la délinquance des mineurs1(*).

Les difficultés et les conduites à risque sont probablement inhérentes à cette période de mutation profonde qu'est l'adolescence.

Mais la façon dont elles peuvent être accompagnées, voire prévenues quand cela est possible, est à bien des égards déterminante pour l'avenir du jeune adulte, son insertion professionnelle, familiale et sociale.

Cette démarche constitue donc pour notre société un enjeu considérable et l'occasion pour elle de s'interroger sur la cohérence des valeurs qu'elle prétend transmettre.

Aussi, le groupe d'études sur les problématiques de l'enfance et de l'adolescence et la commission des Affaires sociales ont-ils souhaité organiser une journée d'auditions publiques le 5 mars 2003 sur la crise de l'adolescence.

Ces auditions ont été, en outre, complétées par une série d'entretiens conduits par votre rapporteur2(*).

Le compte rendu intégral de ces auditions publiques introduites par Mme Claire Brisset et clôturées par M. Christian Jacob, ministre délégué à la famille, figure en annexe du présent rapport3(*) ; elles ont grandement contribué aux réflexions de votre rapporteur.

Celui-ci se félicite en outre de l'intérêt porté par M. Christian Jacob à l'adolescence. A l'occasion de la journée d'auditions du 5 mars, ce dernier a ainsi annoncé que la Conférence de la famille du printemps 2004 serait consacrée à ce thème.

Pour ce faire, des « Rencontres de l'adolescence » se tiendront dès cet automne, à la suite desquelles seront mis en place des groupes de travail sur les différentes problématiques de l'adolescence.

Sans prétendre à l'exhaustivité du fait de la complexité du sujet, votre rapporteur souhaite donc que le travail mené permette de mieux connaître et comprendre les différentes manifestations de l'adolescence en crise, les moyens qui existent pour y faire face, afin in fine, d'envisager des solutions pour mieux aborder les problèmes rencontrés par les adolescents et leur entourage.

I. UN DIAGNOSTIC INQUIÉTANT

Période de transition et de transformations entre l'enfance et l'âge adulte, l'adolescence apparaît comme le temps nécessaire des conflits et des crises.

Toutefois, le constat est aujourd'hui celui d'une violence accrue des manifestations de crise et de la généralisation d'un certain mal-être dans l'ensemble de la population adolescente.

Un tel signal d'alarme appelle donc une prise de conscience par les pouvoirs publics des difficultés propres à cet âge.

A. UNE TRANSITION NÉCESSAIRE

Jusqu'à une période récente, l'adolescence n'était guère considérée comme un âge de la vie à part entière. Quand l'espérance de vie atteignait 35 ans et que Turenne et Condé dirigeaient des armées à 15 ans, on ne se préoccupait pas des états d'âme des adolescents.

Faire de l'adolescence non plus un passage, mais un état de maturation physique et psychologique, est donc le luxe bénéfique d'une société développée.

1. Un âge de la vie à part entière

a) Un phénomène contemporain

Aussi ancrée apparaît-elle dans nos modes de pensée d'aujourd'hui, la segmentation des âges de la vie est à bien des égards un phénomène contemporain. Les différentes périodes de la vie sont ainsi apparues et ont largement évolué au cours du temps.

L'enfance, selon les travaux de l'historien Philippe Ariès, apparaîtrait ainsi à la fin de l'Ancien régime entre la petite enfance, pendant laquelle l'enfant est souvent confié à une nourrice et le moment où il rejoint les adultes du même sexe qui se chargeront de son apprentissage. C'est, par exemple, de cette époque que dateraient les premiers vêtements d'enfants, différents d'une imitation de ce que portaient les adultes.

Le mot « adolescence » apparaît dans la langue française au XIIIe siècle. Il renvoie au terme latin adulescere, qui désigne celui qui est en train de grandir, tandis que adultus désigne celui qui a achevé sa croissance.

L'adolescence ne devient toutefois une réalité sociale que dans la seconde moitié du XIXe siècle, du fait de plusieurs facteurs :

le développement de la scolarisation. De plus en plus d'enfants vont à l'école et de plus en plus longtemps. La période qui précède la vie active s'allonge donc, signe que la société se développe ;

les progrès de la médecine. Avec l'allongement de l'espérance de vie, l'âge de la maturité recule, laissant alors plus de temps à la jeunesse ;

la fin progressive du travail des enfants, en parallèle du développement de la scolarisation. L'entrée dans la vie adulte est retardée d'autant et permet un temps de maturation et d'acquisition d'une qualification entre celle-ci et la fin de l'enfance.


La fin progressive du travail des enfants en France

Le travail des enfants est une réalité bien avant la révolution industrielle, mais il croît en nombre d'enfants concernés et en pénibilité pendant toute la première moitié du XIXe siècle.

Ainsi, au début des années 1840, selon le « recensement de la statistique générale de France », il y avait près de 145.000 enfants âgés de 8 à 16 ans qui travaillaient dans la grande industrie dont 93.000 pour le seul secteur textile.

C'est pourtant seulement en 1840 que les premiers débats autour du travail des enfants s'amorcent autour d'un projet de loi présenté par le Baron Charles Dupin. Les députés et sénateurs débattent âprement de ce projet destiné à limiter le travail excessif des enfants. Pendant de longues séances, les élus vont en particulier s'interroger sur les retombées économiques de cette initiative.

Les opposants à la réforme s'inquiètent, au nom de la liberté de l'industrie et du droit du père à « diriger l'éducation de ses enfants, choisir leurs travaux, préparer leurs travaux ». Ses partisans évoquent, quant à eux, les rapports accablants du docteur Villermé et d'autres « enquêteurs sociaux ».

C'est dans ce contexte qu'est votée la loi du 22 mars 1841 limitant l'âge d'admission à huit ans dans les entreprises occupant plus de 20 employés. Elle limite également le travail à huit heures par jour pour les 8-12 ans, 12 pour les 12-16 ans et interdit le travail de nuit pour les moins de 13 ans (entre 21 heures et 5 heures).

« Article 3 : (...) Si la conséquence du chômage d'un moteur hydraulique ou des réparations urgentes l'exigent, les enfants au-dessus de 13 ans pourront travailler la nuit, en comptant deux heures pour trois, entre neuf heures du soir et cinq heures du matin.

« Article 4 : les enfants au-dessous de 16 ans ne pourront être employés les dimanches et jours de fête reconnus par la loi.

« Article 5 : tout enfant admis devra, jusqu'à l'âge de 12 ans, suivre une école. »

En 1851, une nouvelle loi est votée limitant la durée du travail à 10 heures au-dessous de 14 ans, et à 12 heures entre 14 et 16 ans.

En 1877, 12 ans devient l'âge minimum pour travailler. A partir de cet âge, le temps de travail imposé est de six heures puis 12 heures entre 13 et 16 ans ; le travail de nuit est interdit jusqu'à 16 ans ; un corps d'inspecteurs est fondé.

En 1893, à 13 ans la durée est limitée à 10 heures plus une heure de repos ; à 60 heures par semaine (dont un jour de repos) pour les 16-18 ans, tandis qu'un certificat d'aptitude devient nécessaire.

Les lois se succèdent donc et, malgré de fréquentes infractions, il semble bien que le nombre d'enfants au travail ait chuté tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle. Ainsi en 1896, les moins de 15 ans ne représentent plus que 3,1 % de la population active, 9,8 % pour les 15-19 ans.

Cette évolution s'accélère au XXe siècle, concernant notamment les mesures de protection des jeunes au travail. La loi du 7 décembre 1926 interdit ainsi l'affectation des enfants aux travaux dangereux.

Mais pour comprendre le lien entre fin progressive du travail des enfants et apparition d'une période adolescente de plus en plus longue consacrée à la formation, il est nécessaire d'aborder également l'allongement parallèle de la scolarité obligatoire.

Instituée en 1874, la gratuité de l'enseignement primaire est ainsi votée le 16 juin 1881, et le 26 mars 1882, est établi l'enseignement laïc obligatoire entre 7 et 13 ans sous l'impulsion de Jules Ferry. Cette loi est renforcée en 1892, les enfants ne pouvant être admis au travail avant 12 ou 13 ans pour les titulaires du certificat d'études.

Il faudra attendre ensuite 1936 pour que l'âge de la scolarité obligatoire soit porté à 14 ans et 1959 (mais avec un décret d'application datant seulement du 1er juillet 1967...) pour qu'il soit fixé à 16 ans.

Aujourd'hui, le code du travail (modifié par l'ordonnance n° 2001-174 du 22 février 2001) fixe l'âge d'embauche à 16 ans (15 ans pour les apprentis) et en réglemente strictement les conditions, même si certaines dérogations sont accordées dans les secteurs de la mode, du spectacle et de la publicité.

Le travail des moins de 18 ans concerne en outre quasi exclusivement les apprentis, les travaux saisonniers et la garde d'enfants.

L'adolescence est donc bien devenue aujourd'hui, dans nos sociétés développées, un âge de formation distinct du monde du travail des adultes.

L'adolescence est d'abord le fait des milieux favorisés, qui profitent en premier lieu du développement de la scolarisation et des progrès de la médecine et où le travail des enfants est, de toute façon, rarissime. De fait, il n'est par exemple nulle question d'adolescence dans David Copperfield (1850).

Cet âge de la vie s'étend ensuite progressivement à l'ensemble de la société pour devenir le phénomène de masse qu'il est depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

L'adolescence, si elle est l'âge des transformations physiques, ne se limite donc plus au strict temps de la puberté. De simple passage entre l'enfance et l'âge adulte, elle est désormais devenue un état, un âge de la vie à part entière, et ce dans l'ensemble des pays développés qui ont connu un recul de l'âge du travail et un allongement parallèle de l'espérance de vie.

Ce quasi-doublement de la période adolescente est tel qu'il apparaît aujourd'hui difficile d'en marquer le début et la fin ainsi que le note le professeur Philippe Jeammet : 4(*)

« Suite aux modifications de notre environnement social, l'adolescence tend à se prolonger bien au-delà de la puberté et de la majorité.

« (...) L'adolescence atteint ainsi presque l'âge du RMI, c'est-à-dire 26 ans. Ce phénomène récent se développe.

« En principe, on savait quand commençait l'adolescence. Mais on le sait de moins en moins, notamment avec le phénomène des Lolita, ces petites filles pré-pubères qui jouent à l'adolescente. »

La pré-adolescence est ainsi en passe de devenir à son tour une classe d'âge à part entière : un lieu d'accueil et d'écoute pour les pré-adolescents a même été inauguré dans le XVIIIe arrondissement de Paris le 20 décembre dernier...

A l'inverse, les plus âgés des adolescents peinent de plus en plus à sortir d'une post-adolescence qui tend souvent à se prolonger jusqu'à 25 ans et le premier emploi stable.

Cette difficulté à cerner les limites de l'adolescence est renforcée par les acceptions différentes qu'en ont les professionnels en contact avec les adolescents eux-mêmes : l'âge de la puberté reste la référence pour les médecins, celui de la majorité pour les juristes, 12-25 ans pour la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) ou encore celui de l'accès au revenu minimum d'insertion (RMI).

Le passage à l'âge adulte par les règles de droit est ainsi loin d'avoir lieu en une seule fois. Entre 10 et 26 ans au contraire, le droit applicable à l'adolescent varie progressivement suivant de multiples étapes.


L'adolescent et la règle de droit : des franchissements successifs

10 ans

consentement pour le changement de nom et l'adoption

possibilité de prononcer des mesures éducatives (placement, liberté surveillée) ou des sanctions éducatives (stage de formation civique, mesure de réparation, interdiction de rencontrer la victime...)

retenue judiciaire (12 heures maximum renouvelables une fois), s'il existe des indices graves ou concordants et que l'infraction en cause est punie d'au moins cinq ans d'emprisonnement

12 ans

carte jeunes SNCF

ouverture d'un livret jeune à la banque, avec autorisation et procuration des parents ou tuteurs

13 ans

inscription sur le registre national des greffes

travail dans l'exploitation agricole des parents et sous leur contrôle

garde à vue de 24 heures maximum, renouvelables une fois en cas de délit puni d'au moins cinq ans d'emprisonnement

contrôle judiciaire en matière criminelle et délictuelle sous certaines conditions possibilité de placement dans un centre éducatif fermé

détention provisoire en cas de crime (six mois renouvelables une fois) ou en cas de violation de l'obligation de placement dans un centre éducatif fermé (quinze jours renouvelables une fois, un mois renouvelable une fois dans le cas d'un délit puni de dix ans de prison)

mesures et sanctions éducatives possibles, peines possibles avec application du principe de l'excuse atténuante de minorité (les peines prononcées ne peuvent dépasser la moitié des peines maximales prévues pour les adultes)

14 ans

autorisation d'effectuer des travaux légers pendant les vacances scolaires

autorisation de conduire un deux-roues de 50 cm3 maximum

15 ans

majorité sexuelle

autorisation de se marier, avec le consentement des parents ou du conseil de famille, pour les filles

début de l'apprentissage si justification d'une fin de premier cycle de l'enseignement secondaire

embarquement sur un navire comme professionnel

impossibilité d'être adopté dans le cas d'une adoption simple

passeport individuel

16 ans

fin de la scolarité obligatoire

conduite accompagnée et permis moto légère (moins de 125 cm3)

autorisation d'entrer dans un débit de boisson et de consommer du vin et de la bière

autorisation d'acheter du tabac 5(*)

possibilité de demander au juge des tutelles la convocation du conseil de famille

possibilité de demander l'émancipation

ouverture et gestion d'un compte bancaire à son nom

apprentissage, sans justification d'une fin de premier cycle de l'enseignement secondaire

entrée dans le monde du travail sous certaines conditions

garde à vue de 24 heures, renouvelable une fois

contrôle judiciaire pour les crimes et délits, possibilité de placement dans un centre éducatif fermé

détention provisoire jusqu'à quatre mois (renouvelable deux fois) pour les délits, un an (renouvelable une fois) pour les crimes

possibilité de déroger, à titre exceptionnel, au principe de l'excuse atténuante de minorité

17,5 ans

engagement dans l'armée

18 ans

majorité civile et pénale

permis de conduire (voiture, moto, poids lourds)

droit de se marier pour les garçons

droit de conclure un PACS

droit de vote

possibilité d'être élu à un mandat local

possibilité de donner ses organes

droit d'acheter des spiritueux

droit d'entrer dans les établissements de jeux et de jouer

20 ans

droit d'acheter des alcools forts

âge limite de versement des allocations familiales aux parents

21 ans

permis D (véhicules affectés au transport de personnes)

âge limite de versement du complément familial, des aides au logement (loi de financement de la sécurité sociale pour 2000) et des allocations familiales pour les familles de trois enfants et plus (loi de financement de la sécurité sociale pour 2003), aux parents

23 ans

possibilité de se présenter aux élections législatives, européennes et présidentielles

25 ans

fermeture du livret jeune

fin du droit à la carte jeunes de la SNCF

26 ans

droit au revenu minimum d'insertion

Source : commission des Affaires sociales

La multiplicité de ces étapes pose un réel problème de cohérence du phénomène de l'adolescence, tant pour les adultes que pour les jeunes eux-mêmes. Elles ne sont en effet pas uniquement basées sur le temps de la puberté ou sur celui de la majorité civile.

C'est pourquoi le docteur Patrice Huerre, psychiatre, auditionné par votre rapporteur, prône la mise en place de la majorité à 15 ans afin que changements physiologiques et nouvelle place dans la société soient en phase.

Si la proposition paraît difficilement applicable, elle a le mérite de provoquer le débat sur les différentes définitions que la société peut avoir de cet âge, alors que les adolescents, au contraire, ont besoin que celle-ci leur renvoie une image cohérente d'eux-mêmes.

b) Une imbrication ambiguë

Quoi qu'il en soit, cet allongement progressif de l'état adolescent (une bonne dizaine d'années aujourd'hui voire quinze ans pour certains auteurs) n'a pas été sans conséquences sur la société.

Traditionnellement, la jeunesse est plus ou moins bien acceptée selon les époques. La société voit en effet en elle tantôt une source d'énergie en période de guerre ou de révolution, tantôt une menace potentielle en temps de paix.

On peut ainsi observer un mouvement de balancier au cours du XXe siècle : la jeunesse fait peur pendant la Belle Epoque (c'est par crainte de ses déviances que les députés ne voteront pas l'abolition de la peine de mort en 1908), l'entre-deux guerres et la période actuelle ; la société en fait au contraire l'éloge en des temps plus troublés.

L'apogée de l'adolescence se situe dans les années 60, époque à laquelle la jeunesse devient une véritable idéologie. Elle est alors érigée en valeur esthétique et sociale. Pour le docteur Patrice Huerre, c'est cette jeunesse de 1968, qui a du mal à abandonner ses rêves juvéniles, qui stigmatise le plus la génération suivante.

On assisterait donc aujourd'hui au même cercle vicieux qu'au moment de la Belle Epoque : le groupe adulte est protégé par une longue période de paix et une relative prospérité économique. Il se sent donc menacé par le groupe rival, la génération suivante en l'occurrence, et cherche les moyens de se défendre contre lui en le stigmatisant.

De son côté, le groupe juvénile sent très bien cette inquiétude et a tendance à réagir en adaptant ses comportements aux représentations craintives des adultes.

Mais, outre ce jeu d'attirance-répulsion, la relation de la société à l'adolescence ne peut se comprendre sans mettre en lumière la façon dont elle a adopté les modes de fonctionnement de cette dernière, au point que M. Jean-Pierre Chartier, psychologue, a parlé de « société adulescente »6(*).

De fait, il est banal de constater que notre société est imprégnée par la prédominance de l'image et de l'immédiateté qui sont souvent, à un degré variable et parfois jusqu'à l'extrême, le propre de l'adolescence.

Ainsi, M. Jean-Pierre Carbuccia-Berland, directeur de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), caractérise-t-il les adolescents les plus difficiles dont il a la charge par une « intolérance à la frustration » et une absence d'accès au « langage émotif »7(*).

En outre, la jeunesse elle-même devient une valeur de société, en particulier dans le domaine des apparences. Elle impose ainsi les modes vestimentaires ou musicales et apparaît comme un idéal esthétique à conserver contre toute marque du temps.

Or, l'adolescent n'a pas besoin d'un monde adulte qui lui renvoie une « image grimaçante » de lui-même. Il est, au contraire, à la recherche de figures adultes qui lui permettent de grandir.

L'adolescence, depuis sa récente apparition comme âge de la vie, a donc aujourd'hui une place prépondérante dans une société qui en a adopté les valeurs sans mesurer toujours les conséquences de cette imprégnation sur la jeunesse elle-même et notamment les manifestations de la fameuse « crise ».

2. L'ampleur d'une mutation

L'adolescence marque le passage de l'enfance à l'âge adulte. En cela, c'est donc une période normale de transformations qui touche l'ensemble de la personne : le corps, la personnalité, la vie sociale et sentimentale.

Pour Mme Claire Brisset, défenseure des enfants, l'adolescence se définit comme une période normale de maturation physique et psychique de l'individu, évolution qui crée une discordance passagère entre l'adolescent et son environnement, qui peut se développer en cinq points8(*) :

« Premièrement, ils n'ont pas la même vision que les adultes du temps et exigent des solutions immédiates à des problèmes qui peuvent nous paraître relever du long ou moyen terme. Or cette dissonance peut les troubler très fortement.

« Deuxièmement, les adolescents ne donnent pas la même dimension que nous à ce qui les concerne. Un échec scolaire, par exemple, peut revêtir une importance restreinte pour un adolescent et une importance très grande pour la famille du fait que celle-ci se projette différemment dans l'avenir. La situation inverse est également possible.

« Une troisième discordance est due aux différences dans la manière dont les adolescents et les adultes se projettent dans l'avenir, ce qui est souvent source d'angoisse pour les adultes.

« La quatrième discordance est due à l'hypersensibilité des jeunes aux conflits de toute nature, qu'il s'agisse de peines de coeur, de conflits avec la famille, les enseignants, les autres adultes ou les autres enfants. Les adolescents sont souvent affectés par ces conflits de manière disproportionnée.

« Enfin, et c'est la dernière discordance, les adolescents éprouvent un besoin structurel de s'opposer. Si les adultes savent que cette tendance est constitutive de cet âge de la vie, ils estiment néanmoins qu'elle prend souvent des dimensions excessives... ».

Ces changements divers s'accompagnent d'un besoin accru d'indépendance, notamment à l'égard de la famille, qui s'exprime régulièrement par une relation conflictuelle. C'est pourtant cette relation conflictuelle qui permet la nécessaire affirmation de soi et la reconnaissance de son existence indépendante par les autres.

De fait, l'adolescent juge indispensable la reconnaissance de son individualité par le monde adulte en général et en arrive parfois à agir de manière excessive pour attirer l'attention : conduites agressives, tentatives de suicide, « auto-sabotage » de son cursus scolaire... Ainsi, l'absentéisme scolaire peut être compris comme une mise à l'épreuve de l'intérêt que le professeur porte à cet élève.

Rappelant qu'une récente étude du Centre de recherche et de documentation sur la consommation (CREDOC) montre que la famille reste le premier référent pour cinq adolescents sur six, le professeur Philippe Jeammet, psychiatre, met en exergue la complexité de cette attirance pour le conflit9(*) :

« L'adolescent se retrouve ainsi confronté aux deux angoisses humaines fondamentales : la peur d'être abandonné si personne ne s'occupe de lui et la peur d'être sous influence, s'il fait l'objet de l'attention d'autrui ».

C'est donc de ce paradoxe relationnel, propre à l'adolescence, que naît le conflit.

De fait, l'aspect menaçant du monde extérieur apparaît bien comme un des ressorts majeurs des crises plus graves que vivent certains adolescents, qui s'ajoute souvent à des difficulté sociales, familiales ou scolaires.

En effet, lors de sa prise progressive d'indépendance, l'adolescent se retrouve face à ses capacités, ce qui, dans une société pour laquelle la réussite (sociale, scolaire, affective, sportive, etc.) est une valeur fondamentale, peut mener à une véritable crise identitaire en cas d'échec ou de peur de l'échec. L'enfermement dans l'échec et l'escalade des conduites à risque apparaissent même à certains comme la seule manière maîtrisable de s'affirmer, s'ils ne jugent pas leurs capacités à la hauteur de leurs attentes ou de celles de la société.

Ainsi, pour le professeur Philippe Jeammet10(*) :

« Le drame du plaisir partagé et de la réussite réside (...) dans leur caractère provisoire : le plaisir passe et rend dépendant, la réussite n'est jamais acquise et doit sans cesse être confirmée. L'échec, en revanche, est toujours sûr.

« (...) L'adolescent sait qu'il se sabote, qu'il s'ampute d'une partie de ses possibilités, mais il en tire une grande force. Quand tout lui échappe, il lui est toujours possible de se faire du mal ou de nuire aux autres. Faire peur aux autres permet à l'adolescent d'évacuer sa propre peur.

« L'échec, quel qu'il soit, n'est donc pas un choix mais une contrainte.. (...) La destructivité est la réponse de celui qui se sent impuissant. »

Toutefois, l'ensemble des professionnels auditionnés se sont accordés sur le fait que seuls 15 à 20 % des adolescents sont pris de diverses manières dans la spirale d'une crise qu'ils ne maîtrisent plus.

Typologie de la crise adolescente

Beaucoup de facteurs se conjuguent dans le processus de fragilisation de l'adolescent : familiaux, éducatifs, sociaux, économiques, psychoaffectifs.

Face aux difficultés qu'ils peuvent rencontrer, les jeunes n'ont pas tous la même capacité de réaction : certains subissent la situation et s'enferment dans leur isolement ; d'autres sont plus portés à extérioriser leur mal-être, et à projeter leurs difficultés sur le monde adulte et ses institutions.

Pour aider à préciser la notion d'adolescence en difficulté, une étude menée par Temple Baker et Sloane (TBS) en 1993 a dégagé six profils d'adolescents en difficulté qui ont été symbolisés sous forme du graphique suivant :

DIFFICULTÉ PASSAGÈRE (crise ado.)

INSÉRÉ

passivité

réactivité

EN DANGER D'EXCLUSION

EN DÉTRESSE SOCIALE (une minorité)

insertion -

EN RÉVOLTE (une minorité)

insertion +

Source : Comité interministériel de l'évaluation des politiques publiques, Commissariat général du Plan. L'insertion des adolescents en difficulté. Rapport d'évaluation - 1993.

Ainsi, il ne faut pas confondre ce que le docteur Patrice Huerre, auditionné par votre rapporteur, qualifie d'« avatars de la puberté » et une crise problématique dont les manifestations pathologiques avérées peuvent faire craindre un non-retour à la normalité, mais qui ne concernent qu'une minorité d'adolescents.

Si la « crise de l'adolescence » est inévitable, les adolescents en crise ne sont qu'une minorité.

C'est pourquoi votre rapporteur considère, avec M. Christian Jacob, ministre délégué à la famille, que si l'adolescence est une période de crise celle-ci peut être positive car elle s'avère nécessaire à la construction d'une personnalité adulte indépendante11(*).

L'enjeu est donc bien de tenir cette crise dans des limites maîtrisables par la société et le jeune lui-même, afin de mener dans de bonnes conditions le triple travail de deuil difficile qui est le propre de l'adolescence, ainsi que l'a exprimé M. Jean-Marie Petitclerc, éducateur12(*) : deuil d'une image idéale de l'adulte, deuil de sa propre image idéale et deuil du rêve que l'adolescent doit transformer en projet.

De fait, plus l'écart est grand entre l'idéal rêvé et la réalité, plus l'adolescence risque d'être turbulente.

* 1 Commission d'enquête - Délinquance des mineurs, la République en quête de respect - Rapport du Sénat n° 340 (2001-2002).

* 2 Liste des personnes auditionnées par le rapporteur - Annexe 1

* 3 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 - Annexe 2.

* 4 Cf compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 5 Cf. proposition de loi n° 66 (2002-2003) visant à restreindre la consommation de tabac chez les jeunes, adoptée par le Sénat le 11 février 2003.

* 6 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 7 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 8 Idem.

* 9 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 10 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 11 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 12 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.