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L'évolution du secteur de l'exploitation cinématographique.

 

3. La première révolution du secteur de l'exploitation

Vingt-cinq ans avant l'apparition des multiplexes, le secteur de l'exploitation connaît sa première révolution. La substitution des complexes de salles aux salles uniques, la concentration des équipements dans les zones urbaines et la disparition des programmations « alternatives » modifient profondément l'offre cinématographique sans pour autant répondre complètement aux attentes d'un public qui prend de plus en plus rarement le chemin des salles obscures.

a) L'évolution des structures

L'effondrement de la fréquentation provoque une restructuration du parc des salles qui se traduit sur l'ensemble de la période par un dénominateur commun : la baisse régulière du nombre de fauteuils dont le nombre passe de 2 807 387 en 1959 à 960 383 en 1994.

Toutefois, derrière ce phénomène, se cachent des évolutions structurelles différenciées qu'il convient ici de relater brièvement.

En effet, si de 1959 à 1967, la baisse du nombre de fauteuils est la simple conséquence du mouvement massif de fermeture des salles de cinéma, à partir de cette date en revanche, ce phénomène s'accompagne d'un véritable bouleversement du secteur de l'exploitation, « la plus formidable restructuration du parc de salles qu'ait connu l'industrie cinématographique » selon René Bonnel14(*).

La France, comme le reste de l'Europe et les Etats-Unis, assiste en effet au développement des complexes multisalles. L'évolution des structures, dans le domaine de l'exploitation, n'est certes pas un phénomène nouveau ; mais jusqu'alors, toute évolution répondait au développement d'une nouvelle technologie. Dans les années 1930, les salles, dont la plupart n'avaient pas été rénovées depuis la première guerre mondiale, se révélèrent impropres, par leurs matériaux et leur architecture, à la bonne circulation du son et durent, pour faire profiter le public des dialogues du film le Chanteur de Jazz notamment, s'adapter en conséquence. D'où la nécessité d'éliminer les éléments décoratifs de la salle (qui engendraient des échos) et de recourir à des matériaux absorbants. De même, le succès du Cinémascope poussa les exploitants à faire évoluer la taille de leurs écrans.

Au contraire, la phase de restructuration qui commence à la fin des années 60 ne repose sur aucune technologie particulière. Elle adapte simplement au secteur de l'exploitation cinématographique un principe qui, à l'époque, a déjà fait ses preuves dans le domaine de la distribution : intensifier l'exploitation en divisant les salles uniques -pratiquement seule forme d'exploitation jusqu'alors en usage- afin d'offrir un choix de films plus important aux spectateurs. De ce fait, la configuration caractéristique des salles conçues dans les années 1930 à 1950, comportant plusieurs centaines voire plusieurs milliers de places (la salle du Gaumont-Palace comptait 4 000 places), disparaît progressivement : le volume global de la salle, y compris les anciens dégagements (hall, bar, fumoir) est fragmenté en plusieurs salles, de capacités généralement décroissantes. Le nombre moyen de fauteuils par salle, entre 1959 et 1990, traduit parfaitement cette évolution : il passe de 481 à 233.

La poursuite de la baisse du nombre de fauteuils, à partir de la fin des années 60, est donc liée au développement des complexes multisalles. En effet, alors que les fermetures frappent les salles uniques, mal armées pour lutter contre la récession et la transformation du marché, les ouvertures concernent en majorité des multisalles dont le nombre moyen de fauteuils par salle est bien inférieur à celui des salles uniques.

D'un point de vue économique, le bilan du développement des complexes multisalles est positif. En effet, le rendement du fauteuil installé s'en est bel et bien trouvé augmenté, le seuil de rentabilité par film a diminué et d'importantes économies de coûts fixes (cabine unique, caisse unique...) ont été réalisées.

En revanche, cette restructuration s'est certainement, dans de nombreux cas, effectuée aux dépens de la qualité du spectacle proposé. Dans une brochure publiée en octobre 1979 intitulée Au cinéma, demain..., la Fédération nationale des cinémas français s'enorgueillissait de la qualité de la restructuration du parc de salles français entamée en 1967 avec l'apparition des premiers complexes, mettait en avant l'évolution des techniques de projection, l'accroissement du confort des salles, l'accessibilité des fauteuils, l'amélioration des conditions de vision et concluait : « la restructuration du parc des salles françaises est considérée comme exemplaire par les professionnels du monde entier ».

Cette évocation idyllique de la transformation du parc de salles ne doit pas pour autant faire oublier les inconvénients de l'exploitation intensive résumés par René Bonnel : « projection floue et mal cadrée, son déréglé, parasité par celui de la salle d'à côté ou les rumeurs de la rue : ces situations n'étaient pas rares » et ont certainement découragé une partie du public potentiel, contribuant ainsi à la baisse de la fréquentation.

b) L'évolution géographique

L'effort d'adaptation du secteur de l'exploitation est également passé par une concentration géographique de l'offre de cinéma, l'évolution du parc de salles de cinéma accompagnant l'évolution sociologique de la population française.

(1) Un parc plus urbain

En effet, alors qu'à la fin des années 60, le parc de salles est encore bien réparti sur l'ensemble du territoire, l'effondrement de la fréquentation a provoqué la disparition de bon nombre de salles situées dans les petites communes et les régions à faible densité démographique. Bien qu'appréciée avec des seuils différents, qui permettent d'amortir partiellement les effets de l'urbanisation en France, la concentration des salles dans les grandes villes ressort très nettement de l'analyse des bulletins d'information du CNC de 1969 et 1983. Si en 1968, les communes de moins de 8 000 habitants abritaient plus de la moitié des salles et 35,7 % des fauteuils, en 1982 les communes de moins de 10 000 habitants ne regroupaient plus que 28,5 % du parc de salles et moins de 30 % des fauteuils.

ÉQUIPEMENTS ET RÉSULTATS SELON L'IMPORTANCE DES COMMUNES
EN 1968

Importance des communes

Salles
(en %)

Fauteuils
(en %)

Spectateurs
(en %)

plus de 60 000 habitants

20,9

28,8

52,0

de 15 000 à 60 000 habitants

18,0

24,1

22,4

de 8 001 à 15 000 habitants

10,7

11,4

8,0

de5 001 à 8 000 habitants

10,6

9,4

5,4

de 2 001 à 5 000 habitants

24,2

17,6

3,9

moins de 2 000 habitants

15,6

8,7

3,3

Source : CNC

ÉQUIPEMENTS ET RÉSULTATS SELON L'IMPORTANCE DES COMMUNES
EN 1962

Importance des communes

Salles
(en %)

Fauteuils
(en %)

Spectateurs
(en %)

200 000 habitants et plus

19,4

16,5

36,2

de 100 000 à 199 999 habitants

12,5

11,8

17,9

de 50 000 à 99 999 habitants

10,6

10,4

11,6

de 20 000 à 49 999 habitants

19,1

20,0

18,1

de 10 000 à 19 999 habitants

9,9

11,6

6,8

de 5 000 à 9 999 habitants

9,5

11,3

4,3

moins de 5 000 habitants

19,0

18,4

5,1

Source : CNC

(2) Des « salles de quartier » aux quartiers de salles

Au sein même des grandes agglomérations, on assiste au regroupement des salles dans les zones animées et les centres-villes aux dépens des quartiers périphériques et des banlieues à pouvoir d'achat plus modeste, aux salles de quartier succèdent des quartiers de salles. Les exploitants tentent ainsi d'adapter leur offre à un public moins populaire, plus jeune, plus citadin et plus cultivé. Un prospectus de la société Médiavision15(*) daté de 1976, destiné aux éventuels annonceurs, résume la situation : « le spectateur du « ciné du coin », du ciné du samedi soir est mort pour le cinéma. Il a trouvé ailleurs le ronron du son et de l'image ».

c) L'évolution de la programmation
(1) La disparition des salles «bis »

Parallèlement à une certaine concentration géographique, le parc de salles connaît également une uniformisation de sa programmation. Privilégiant la diffusion de films en exclusivité, les exploitants se détournent progressivement de la diffusion de « série B ». Il n'est pourtant pas si loin16(*) le temps où toutes les salles du Xe arrondissement étaient encore des salles « bis » et où la programmation spécifique du Trianon faisait de cette salle du XVIIIarrondissement exclusivement consacrée aux films de kung-fu17(*) l'une des plus performantes de Paris en terme de moyenne hebdomadaire de spectateurs (plus de 6 000 spectateurs par semaine).

(2) La transformation du parc de salles spécialisées

Si le parc de salles « bis » a disparu, celui dédié aux films pornographiques s'est, quant à lui, transformé. Certes le genre a fait l'objet d'une certaine désaffection de la part du public dès le début des années 80 : à Paris, la fréquentation des salles classées « X » passe ainsi de 5,6 millions d'entrées en 1977 (soit 13 % de la fréquentation parisienne totale et 12 % du parc de salles parisien et une moyenne hebdomadaire de spectateurs supérieure à celle de l'ensemble des salles) à 1,2 million en 1986 (soit 5 % de la fréquentation parisienne, 7 % du parc et une moyenne hebdomadaire de spectateurs divisée par deux).

Toutefois cet effondrement de la fréquentation des salles classées « X » est également lié à la transformation des salles « 35 mm » en salles de vidéo projection. Sur les 56 salles « X » actives à Paris en 1977, 24 sont passées à la vidéo en 1986 ; un tel choix leur permet d'échapper à une réglementation draconienne et aux statistiques du CNC car, bien que leurs entrées ne figurent plus sur les courbes de fréquentation, ces salles continuent à fonctionner.

* 14 Ibidem.

* 15 Cité par Jean-Michel Salaun : Hollywood, la Télévision, Gaumont et quelques autres... in La revue du cinéma, Image et Son, Paris, n°345, décembre 1979.

* 16 C'était encore le cas en 1986.

* 17 D'après le Pariscope n°991 du 26 mai 1987, le Trianon (80 bd Rochechouart) proposait aux spectateurs cette semaine là l'Exécuteur défie l'empire du Kung-fu et Le cascadeur chinois alors que le Ritz (6 bd de Clichy) programmait Shao-Lin le temple de la tradition et Les incorruptibles karatékas.