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La protection des biens culturels africains

 

Ouverture des travaux
par M. Jacques LEGENDRE
Ancien ministre, Sénateur, Président de la Sous-commission
du patrimoine culturel de l'Assemblée parlementaire
du Conseil de l'Europe

« Fuir, là-bas fuir !

Ainsi Stéphane Mallarmé disait-il l'aspiration vers « une exotique nature », pour aussitôt rappeler que le voyage est à la merci du steamer et du naufrage...

On fait souvent à l'Occident le mauvais procès de la méconnaissance des cultures non européennes, oubliant combien, il y a à peine plus d'un siècle, ces voyages comportaient de périls.

Dès que les contacts ont été plus aisés, les artistes, eux, ne s'y sont pas trompés, s'enthousiasmant pour la riche diversité de la sculpture africaine, y renouvelant leur propre inspiration, de Braque et Derain à Picasso, des expressionnistes allemands aux surréalistes français.

Dès le début du XXe siècle, toute une campagne se développe pour créer, à Paris, un musée des Arts africains. Il n'est d'ailleurs pas indifférent que la barbarie nazie ait confondu l'art moderne européen et la statuaire africaine dans le même scandaleux opprobre.

Aujourd'hui, tous les amateurs d'art savent ce que la création contemporaine doit à la connaissance des chefs-d'oeuvre façonnés au coeur de civilisations longtemps protégées par leur inaccessibilité même.

Le risque n'est plus, s'il l'a jamais été, la méconnaissance mais bien l'engouement du marché, et les pressions qu'il peut exercer sur des sociétés matériellement démunies.

C'est sur ce risque qu'entend réfléchir la sous-commission du patrimoine culturel ; c'est son rôle de proposer aux 44 États membres (1(*)) du Conseil de l'Europe une conciliation satisfaisante entre les collectionneurs et les institutions de protection.

Je m'inquiète aussi de la vulnérabilité qui suit le déracinement ou, pis, l'abjuration, parfois exigée, du patrimoine ancestral.

Les conventions internationales, et, en particulier, la Convention Unidroit, ont pour mérite de clarifier les conditions des échanges licites et de donner aux États victimes d'exportations frauduleuses, la possibilité d'obtenir le concours de la communauté internationale pour protéger leur patrimoine.

Je suis de ceux qui se réjouissent que soit offert à ces chefs-d'oeuvre un cadre digne d'eux dans le plein respect des cultures où ils sont nés. Par exemple, s'édifie, au coeur de Paris, le bâtiment de Jean Nouvel voulu par le Président Jacques Chirac.

Ainsi sera consacrée, de manière éclatante, l'égale dignité des diverses formes de création, au Louvre, l'insigne portrait de la Joconde par Léonard de Vinci, sur l'autre rive de la Seine, la beauté hiératique d'un masque Ibo...

Égale dignité des oeuvres, mais, et n'en n'est-ce pas le corollaire ? Égale dignité des hommes. Celle des créateurs, d'abord, mais aussi celle des savants. Et je me réjouis tout particulièrement d'accueillir des représentants de l'Université Senghor, des conservateurs des musées africains et le Directeur de l'École du Patrimoine africain.

Ils ont la mission, indispensable, de former les techniciens et les érudits qui sauveront ce patrimoine, matériellement et culturellement, en approfondissant des connaissances encore trop parcellaires. Les élites africaines doivent se ressaisir de l'étude de leurs propres artistes et redonner toutes leurs dimensions à ces créations.

Je me réjouis aussi du dépassement de la querelle entre l'approche esthétique et l'étude anthropologique. Peut-être même le respect du mystère irréductible des sculptures africaines nous conduira-t-il à reconsidérer les oeuvres de l'art européen qui, avant d'être « des couleurs sur une surface plane, en un certain ordre assemblées », selon le mot de Maurice Denis, ont été, aussi, des actions de grâce pour chanter la création, dire l'effroi de la mort ou la douceur de vivre.

Dans ce Palais même, Delacroix a demandé à Dante deux sujets pour la décoration de la bibliothèque. Ces peintures nous fascinent, non seulement par l'aisance du métier, la beauté des paysages et des figures, mais, surtout, sans même qu'on n'y prenne garde, par la force du message : la souveraineté de l'artiste sur tous les pouvoirs, et l'immortalité réservée aux oeuvres de l'esprit.

Vous voyez quelle ambition m'anime, protéger les biens culturels africains, bien sûr, réguler leur marché, leur donner la place qui leur revient, mais apprendre aussi les uns des autres à partir d'une réflexion sur les contacts entre les civilisations.

C'est l'honneur du Conseil de l'Europe, défenseur des valeurs de la démocratie et promoteur obstiné d'un dialogue équilibré des cultures, d'intervenir dans pareil débat, de sensibiliser la communauté internationale, de faire des recommandations et, in fine, d'agir.

À l'heure du dramatique conflit en Irak, je voudrais réaffirmer avec force que j'abhorre les théories sommaires de la prétendue guerre des civilisations, et que je crois profondément aux échanges mutuellement féconds.

Je pense être, à cet égard, l'interprète de tous mes collègues venus des parlements des États membres du Conseil de l'Europe, et, je l'espère de vous tous.

Je vous remercie par avance de vos contributions qui nourriront les réflexions de la sous-commission du patrimoine culturel, et d'abord le rapport que je dois lui présenter avant le débat en séance publique à Strasbourg. »

* *

*

* (1) Depuis l'adhésion de l'Union d'États de Serbie et Monténégro, intervenue le 3 avril 2003, le Conseil de l'Europe compte 45 membres pléniers.