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La protection des biens culturels africains

 

Allocution de Son Excellence M. Abdou DIOUF,
Ancien Président de la République du Sénégal,
Secrétaire Général de l'Organisation internationale
de la Francophonie

« Le thème de la protection des biens culturels africains, que vous avez retenu pour ce colloque, se trouve à la confluence de quelques unes des grandes questions dont la Francophonie a fait ses champs d'intervention privilégiés.

Le projet francophone est une vision globale du monde et de son organisation, dont les règles s'inspirent de valeurs que nous considérons comme universelles et indissociables les unes des autres : démocratie, paix, diversité culturelle et dialogue des cultures pour un développement solidaire et durable.

Et bien, je crois que ce colloque peut nous aider à mettre en relation des domaines et des secteurs d'activités habituellement séparés - à tort - lorsque nous réfléchissons aux stratégies politiques que nous souhaitons mettre en oeuvre à l'échelle mondiale pour faire vivre ces valeurs.

Je pense, par exemple, au lien entre patrimoine et développement durable, entre économie et culture.

En effet, comment parler de développement durable lorsque les traces d'une histoire commune, constitutive de l'identité d'un peuple, disparaissent sous les assauts du temps, des intempéries ou victimes d'une main criminelle ? Les nouvelles générations africaines, ainsi privées d'une partie de leur mémoire ne pourront malheureusement transmettre que ce qu'elles ont reçu.

Et comment parler de patrimoine quand la faim et la pauvreté, le manque de formation aussi, conduisent à la destruction des sites naturels, des sols et des biotopes ainsi qu'à la vente illicite et au pillage de biens culturels ?

Vos trois séances de travail accueilleront de nombreux intervenants qui feront, mieux que je ne le pourrais, l'examen minutieux des problèmes posés par la question patrimoniale en Afrique. Je voudrais simplement vous rappeler les quelques efforts produits par la Francophonie en la matière et vous livrer mes modestes réflexions.

La conception internationale du patrimoine a trouvé sa traduction juridique à travers différentes conventions élaborées à partir de l'immédiat après-guerre jusqu'à nos jours. Après les bâtiments et constructions, les biens culturels, elle a progressivement intégré les sites naturels, puis, plus récemment, le patrimoine oral et immatériel, qui comprend notamment (la composition de cette liste fait débat) les langues, la littérature, les rites, les coutumes, etc. Point n'est besoin d'insister sur l'importance que nous accordons à cette dernière dimension.

Dans son combat pour la diversité linguistique à l'échelle mondiale, comme dans sa résolution à contribuer au maintien et à la défense du français et des langues natales de ses pays membres, la Francophonie apporte sa pierre à cet édifice.

La conférence des ministres de la Culture francophone de Cotonou en 2001 n'a pas dit autre chose en appelant les États à protéger le patrimoine et sa diversité.

Les efforts de l'Agence intergouvernementale visant à numériser l'oralité déjà enregistrée vont dans le même sens.

Cette question de la conservation est évidemment liée à la problématique de la muséographie. Je rappellerai ici simplement le rôle considérable que joue l'Université Senghor d'Alexandrie. La responsable de son département Gestion du patrimoine culturel vous exposera ses activités en détail tout à l'heure et insistera peut-être sur les avancées réalisées grâce aux inforoutes du patrimoine.

Les différentes facettes de ces programmes cherchent à remédier aux maux qui sont maintenant bien connus. J'en veux pour preuve les conclusions de la table ronde des ministres de la Culture de 110 pays réunies par l'Unesco à Istanbul en septembre dernier, qui rejoignent en tous points la résolution adoptée par notre Assemblée parlementaire de la Francophonie en juillet 2001, lors de sa XXVIIe session, qui l'a d'ailleurs confirmée et précisée dans l'une de ses recommandations au dernier Sommet de la Francophonie, à Beyrouth.

Tous ces textes insistent sur la nécessité de favoriser la signature et la ratification des instruments juridiques internationaux concernant la protection du patrimoine et la prévention des vols et du trafic.

Je fais miennes ces recommandations et invite les États et gouvernements membres de l'OIF, qui ne l'ont pas déjà fait, à prendre part à la Convention pour la protection du patrimoine mondial, adoptée en 1972 par l'Unesco, qui unit 172 États, ainsi qu'à la Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l'importation, l'exportation et le transfert de propriété illicite des biens culturels, adoptée en 1970, qui réunit 97 États.

Je souhaite également que le Comité intergouvernemental pour la promotion du retour des biens culturels à leur pays d'origine ou de leur restitution en cas d'appropriation illégale, fondé en 1980 et réunissant aujourd'hui 22 États, compte plus de membres francophones.

La question de la restitution, souvent présentée de manière polémique, mérite un traitement raisonné, comme le souhaite d'ailleurs la résolution « retour ou restitution des biens culturels à leur pays d'origine », adoptée par l'ONU, en décembre 2002 (A/RES/56/97). Le droit doit s'appliquer - et la Convention Unidroit, adoptée en 1995, élargit heureusement son champ d'intervention au secteur privé, même si l'on peut regretter que seuls 18 pays l'aient ratifiée - mais la coopération, le partenariat et la responsabilité partagée demeurent des notions essentielles.

J'observe d'ailleurs que le Comité intergouvernemental, en sa dernière session de ce mois, rend compte de quelques cas litigieux en bonne voie de règlement à l'amiable, comme pour l'obélisque d'Axoum, que l'Italie s'apprête à rendre à l'Éthiopie ; ou ayant déjà fait l'objet d'un accord, comme pour les sculptures Nok et Sokoto, dont le Nigeria conserve la propriété mais qui enrichiront, pour l'instant, les collections permanentes du futur musée du quai Branly, à Paris.

Pour lutter contre le trafic de biens culturels, il faut impérativement en détenir l'inventaire. Là encore, l'unanimité s'est faite sur ce point et l'on doit saluer les progrès accomplis grâce à l'École du patrimoine africain (EPA), située au Bénin, et qui, depuis 1998, avec l'aide du Centre international d'études pour la conservation et la restauration des biens culturels (ICCROM), s'efforce de contribuer à ce recensement.

J'encourage donc également tous nos États membres à entreprendre ce nécessaire travail d'inventaire. Je souhaite néanmoins que l'on se penche sur la norme d'indexation qui sera retenue, qui devra tenir compte des caractéristiques locales et respecter une approche plurilingue.

L'EPA joue également un rôle essentiel, parfois aux côtés de l'Université Senghor, dans la formation des professionnels et le renouvellement des conceptions muséales concernant les arts africains. En prônant la création de « musées ouverts », de « musées agora », « miroirs des cultures africaines d'hier, d'aujourd'hui et de demain », l'EPA rejoint les préoccupations d'un anthropologue comme Maurice Godelier, qui, dans son projet du futur musée français du quai Branly, souhaite qu'il y ait un espace séparé du lieu d'exposition des objets, un lieu consacré à leur interprétation, notamment.

Car la dimension pédagogique n'est pas à négliger, comme l'a si bien rappelé la réunion de Marrakech, organisée par l'Université Senghor, conjointement avec notre Délégation aux Droits de l'Homme et à la Démocratie et l'APF, en décembre 2002. Je crois même que la réappropriation par les populations, notamment les plus jeunes, de leur patrimoine culturel passe aussi par une introduction de leur environnement culturel et social dans les musées d'Afrique.

Revenant des États généraux de l'enseignement du français en Afrique subsaharienne francophone, je suis d'autant plus convaincu de l'importance, dans ce contexte, des langues natales. J'imagine, par exemple, l'intérêt et l'enthousiasme que susciterait chez les jeunes ce thème pris sous l'angle d'un lien indéfectible et toujours vivant entre le passé, l'histoire des ancêtres et la modernité de notre monde.

Je vous ai beaucoup parlé du patrimoine, et la liste des interventions à venir m'indique qu'il sera votre sujet principal. Mais les biens culturels sont aussi le résultat de la création contemporaine, garante du patrimoine de demain et condition, on l'oublie trop souvent, d'une part de l'enrichissement des pays africains.

C'est pourquoi je ne peux manquer l'occasion, pour conclure, d'insister sur l'importance des industries culturelles.

Je ne prendrai qu'un exemple. Peut-on considérer que les pays d'Afrique tirent tout le bénéfice que leurs potentiels naturel et culturel leur permettent d'espérer en termes de revenus du tourisme ?

Par ailleurs, que restera-t-il de la diversité culturelle si les musiciens, les écrivains, les acteurs, les chorégraphes ou les stylistes africains ne peuvent créer et faire circuler leur production ? Mais surtout, comment pourront-ils enrichir la culture mondiale, aux cotés de leurs collègues d'Europe, du monde arabe, d'Asie ou d'Amérique, si les seules règles marchandes s'appliquent à leurs créations ?

C'est pourquoi, le projet de convention sur la diversité culturelle, en préparation à l'Unesco, est tellement important.

Je vous remercie de votre aimable attention. »