B. LA PRISE EN COMPTE DES
SPÉCIFICITÉS DU TERRITOIRE
L'organisation de Wallis-et-Futuna se distingue
particulièrement par la place qu'elle ménage à la coutume.
Du reste, l'influence de celle-ci dépasse les cadres institutionnels
pour imprégner des pans entiers de la vie sociale et économique
du territoire.
Le statut de 1963 consacre le rôle éminent de la
coutume : l'article 3 pose en effet pour principe que
« la République garantit aux populations du
territoire des îles Wallis-et-Futuna (...) le respect de leurs croyances
et de leurs coutumes en tant qu'elles ne sont pas contraires aux principes
généraux du droit et aux dispositions de la présente
loi ».
En premier lieu, les trois circonscriptions
territoriales recouvrent les limites des trois royaumes :
Uvéa (Wallis), Sigave et Alo (à Futuna). Dotées de la
personnalité morale, ces circonscriptions disposent d'un budget autonome
depuis 1980. Elles sont administrées par un conseil de circonscription
composé des autorités coutumières et
présidées par chacun des trois rois.
Le royaume d'Uvéa est placé sous
l'autorité d'un souverain, Lavelua,
coopté au sein des grandes familles princières selon un principe
d'alternance. L'actuel titulaire désigné en 1959, a su restaurer
toute l'autorité d'une fonction alors déconsidérée
par une série de crises intervenues au cours de la première
moitié du XXème siècle. Il joue un rôle
d'arbitre et gouverne, aidé par un premier ministre et des ministres. Il
nomme en outre les chefs -faipule- des trois
districts de l'île qui ont eux-mêmes autorité sur les chefs
des villages -pule kolo- au nombre de vingt. Ces
chefs sont plébiscités ou démis parmi les
alikis (familles nobles d'origine tongienne) lors
d'assemblées des villageois dites
« fono » -réunies dans une
case commune appelée « fale
fono ».
Futuna, quant à elle, se partage entre le royaume d'Alo
-le plus grand car il comprend également l'île d'Alofi- et celui
de Sigave. Les rois, le Tuigaifo à Alo et
Keletaona à Sigave connaissent des
règnes brefs. Leurs faits et gestes sont soumis à la surveillance
des membres de leur conseil, issus des familles princières. La tradition
-qui semble souffrir quelques entorses- veut qu'ils ne s'expriment pas
directement dans les assemblées mais seulement par le truchement d'un
porte-parole.
La République accorde aux rois une dotation annuelle
destinée à couvrir leurs frais ainsi qu'une indemnité aux
ministres et chefs coutumiers.
En second lieu, la reconnaissance de la coutume se traduit, on
l'a vu, par l'association des chefs coutumiers à l'administration des
îles au sein du conseil territorial.
Enfin, le statut institue une juridiction de droit
local compétente au premier degré pour les contestations
entre citoyens régis par le statut de droit local 20(*)portant, d'une part, sur
l'application de ce statut et, d'autre part, sur les biens détenus
suivant la coutume. Le président du tribunal d'instance, M. Francis
Alary et le procureur de la république, Mme Atonia Tamole en ont
expliqué les arcanes à votre délégation. Le pouvoir
judiciaire est alors exercé à trois
échelons : le conseil de village qui regroupe tous les
chefs de famille (« fono Fenua »), le conseil de
district qui réunit les chefs de village (« fono
Pulehag ») et le conseil du roi composé à
Uvéa du roi, des six ministres et des trois faipules
(« fono laki »). Les jugements ainsi rendus
peuvent être contestés devant une chambre d'annulation près
la cour d'appel de Nouméa pour incompétence, excès de
pouvoir et violation de la loi.
Toutefois, sur demande conjointe des parties, ces instances
peuvent être portées devant la juridiction de droit commun, auquel
cas il est fait application des usages et coutumes les régissant.
Si en matière civile et commerciale, la juridiction de
droit commun exerce sa compétence sous réserve des
compétences dévolues à la juridiction de droit local, elle
est en revanche seule compétente en matière pénale. Elle
est exercée depuis 198321(*) par le tribunal de première instance dont le
siège a été fixé à Mata-Utu, chef-lieu de la
circonscription d'Uvéa (Wallis)22(*).
Au-delà même de ces aspects institutionnels, la
coutume organise la vie sociale et économique. Elle est très
vivante d'abord à travers des rituels et des traditions comme la
cérémonie du Kava (arbuste local de la
famille des poivriers dont la racine sert à la préparation d'une
boisson rituelle) à laquelle votre délégation a d'ailleurs
participé à plusieurs reprises.
Le kava
Le rituel de cette cérémonie comporte plusieurs
phases.
Les racines de kava broyées sont d'abord diluées
à l'eau puis malaxées de façon solennelle (anciennement,
on apportait un énorme plant de kava que l'on débitait devant
l'assistance. Les morceaux de kava étaient ensuite nettoyés,
écrasés ou mâchés par des jeunes filles, ce qui
était un honneur pour elles, puis pressurés). Le kava est ensuite
servi dans une coupe en noix de coco puis distribué sur l'ordre du
maître de cérémonie.
Suivant un ordre protocolaire très rigoureux, le
maître de cérémonie interpelle chaque personne assise dans
un cercle, laquelle doit immédiatement signaler sa présence en
frappant des mains (trois fois au moins), avant de prendre et de boire sa coupe
de kava qui lui a été apportée par un officiant. Puis on
prend soin de verser par terre le fond de liquide qui reste avant de redonner
la coupe à l'officiant. La coupe de kava marque le rang et le statut
social de l'individu dans la société.
La force de la coutume se manifeste surtout dans le
statut inaliénable et incessible des terres. Trois
types de « propriété » peuvent être
distingués :
- la propriété publique appartient au roi mais
les droits coutumiers de cueillette et de ramassage du bois peuvent s'y
exercer ;
- la propriété des villages est en principe
répartie entre les familles et peut faire l'objet de plantations
collectives ;
- la propriété familiale, à
l'échelle de la famille élargie, compte
généralement un terrain de résidence, une terre pour les
plantations et une cocoteraie.
Le terme de propriété apparaît du reste
inadapté car en fait la terre n'appartient à personne et
reconnaît de nombreux ayants droit. Si chaque individu possède des
droits d'usage prioritaire sur les terres de son père, de sa mère
ou même de ses aïeux, il revient aux rois d'autoriser l'usage
administratif des terres -royale, villageoise ou familiale. Dans ces
conditions, les emprises foncières nécessaires à
l'extension ou à la mise en place des services publics ou des emprises
collectives peuvent soulever d'inextricables difficultés.
L'attribution des terres aux pouvoirs publics ou aux
investisseurs peut être révoquée par les autorités
coutumières.
Le tableau des particularités du territoire serait
incomplet s'il n'était fait mention de l'influence de
l'église catholique. En effet, comme l'a expliqué
à votre délégation Mgr Lolesio Fuahea, évêque
de Wallis-et-Futuna, l'enseignement primaire a été
concédé à la mission catholique par l'Etat par la
convention du 24 septembre 1969, complétée par un
avenant du 14 octobre 1974.
Aux termes de cette convention, l'Etat assure la prise en
charge des dépenses afférentes à l'ensemble des
établissements primaires : financement de la
rémunération des enseignants et des dépenses de
fonctionnement de l'internat et de l'externat.
* 20 La
majorité des insulaires se prévalent du statut local.
* 21
Décret n° 83-1184 du 26 décembre 1983.
* 22 Par
ailleurs, un tribunal administratif a été établi à
Mata-Utu Le décret n° 2004-2 du 2 janvier 2004 en
fixe le fonctionnement.