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B. LA MISSION DE SÉCURITÉ CIVILE, PREMIER REPRÉSENTANT DES MOYENS PUBLICS DE LA FRANCE

Après la catastrophe du 26 décembre, le gouvernement français, après demande des autorités indonésiennes et en coordination avec les Etats membres de la Communauté européenne, a décidé d'envoyer à Jakarta, auprès de l'ambassadeur de France, une Mission d'appui en situation de catastrophe (MASC). Cette mission a quitté la France le 31 décembre 2004, a évalué les besoins et obtenu les dernières autorisations. Elle a été rejointe le 2 janvier 2005 par un détachement médico-chirurgical de la sécurité civile (dépendante du ministère de l'intérieur), l'Elément de sécurité civile rapide d'intervention médicale (ESCRIM). Le lieu de déploiement de cette unité fut in fine fixé à Meulaboh. L'équipe a compté jusqu'à 70 personnes et a bénéficié de 70 tonnes de matériel, destinées à l'installation d'un hôpital de campagne et acheminées par les hélicoptères de l'armée française.

La situation sanitaire sur place a laissé entrevoir la nature de la mission de l'ESCRIM : pathologies infectieuses dont des cas de tétanos, de tuberculose et des infections pulmonaires ; surinfection de plaies mal traitées en période initiale ; fractures diverses nécessitant des interventions chirurgicales ; pathologies diverses et urgences chirurgicales non liées à la catastrophe. Le bilan de l'unité est de 1.120 consultations, assorties ou non d'interventions chirurgicales et d'hospitalisation. Les opérations de désengagement de l'ESCRIM ont débuté le 24 janvier et se sont achevées le 31, après un passage de relais à la Croix-Rouge française, qui a repris une partie du matériel afin de poursuivre, sans rupture, l'action de soutien médical.

Vos rapporteurs spéciaux se félicitent de la réactivité française dans sa réponse à l'urgence médicale à Sumatra, grâce à la mobilisation d'une unité dédiée à ce type de mission. Plusieurs témoignages et observations sur place les ont cependant conduit à conclure à un certain surdimensionnement de l'hôpital de campagne, qui n'a vraisemblablement pas traité des cas aussi graves que ceux pour lesquels il avait été pressenti (cf. infra).

C. LE RÔLE DÉTERMINANT DES FORCES ARMÉES FRANÇAISES

1. Les moyens mis en oeuvre dans le cadre de l'opération « Beryx »

L'armée française, et en particulier les bâtiments qui se trouvaient en mission dans l'Océan indien fin décembre, a été mobilisée pour réaliser des actions d'urgence qui ne figurent pas parmi ses missions traditionnelles de dissuasion et de projection de force, mais tendent à se renforcer depuis plusieurs années et sont parfois prolongées par des actions de reconstruction, souvent avec succès, ainsi que votre rapporteur spécial Michel Charasse a pu le constater en février 2003 au Kosovo, avec les importants chantiers accomplis par les Actions civilo-militaires (ACM).

Le dispositif d'assistance humanitaire mis en place, intitulé « opération Beryx », n'a pu être opérationnel dès les premiers jours de janvier, mais uniquement à compter du 14 janvier pour les unités déployées à Sumatra, ce qui a parfois été reproché au ministère de la défense.

Vos rapporteurs spéciaux rappellent toutefois qu'il ne saurait être question de placer sur un même plan ce supposé manque de réactivité de la France et la présence plus précoce des forces américaines, qui disposent en permanence dans la région de moyens sans commune mesure, et des armées des pays voisins, tels que l'Australie et Singapour. Il convient également de rappeler que le porte-hélicoptères Jeanne d'Arc, qui était stationné à Djibouti le jour du tsunami et a été mobilisé dès début janvier, est un bâtiment ancien (41 ans) qui ne peut guère naviguer sur longue distance à plus de douze noeuds de moyenne horaire. Pour la « Jeanne », qui est un bâtiment de formation des élèves officiers et de représentation de la France à l'étranger, cette opération constituait bien une « première ». Vos rapporteurs spéciaux se félicitent donc qu'elle ait pu mener avec professionnalisme et humilité une mission qui ne ressortissait pas à sa vocation. Cette opération fut également une expérience irremplaçable pour les élèves-officiers de la promotion de l'Ecole Navale, embarqués sur la Jeanne d'Arc, qui ont participé aux opérations d'urgence.

Les bâtiments Jeanne d'Arc et Georges Leygues ont quitté Sumatra le 10 février pour laisser place à une structure plus légère, incluant les hélicoptères de l'aviation légère de l'armée de Terre et le bâtiment de commandement et de ravitaillement « Marne », sur lequel peuvent atterrir deux hélicoptères. Les moyens aériens ont été renforcés13(*) et se sont partiellement repliés le 15 février ; le désengagement complet est envisagé pour fin février ou début mars.

Les moyens de l'opération Beryx pour l'ensemble des pays concernés (mais essentiellement à Sumatra) étaient les suivants au 29 janvier, jour d'arrivée de vos rapporteurs spéciaux :

- moyens en personnel : 1.359 militaires en provenance des bâtiments de la Marine nationale (dont 226 marins composant l'équipage de la frégate Georges Leygues et 621 marins à bord de la Jeanne d'Arc), des unités de l'armée de Terre (du 3ème Régiment d'hélicoptères de combat stationné à Etain, de la 13ème demi-brigade de Légion Etrangère et du détachement de l'aviation légère de l'armée de Terre - ALAT - stationnés à Djibouti), des détachements de l'armée de l'Air, de la Gendarmerie et du Service de santé des armées. Le détachement de la Légion a été établi à Meulaboh (44 militaires), celui du 3ème Régiment d'hélicoptères de combat à Banda Aceh (7 militaires) et à Medan (43 militaires), et celui de l'ALAT sur l'île de Sabang (155 militaires). Au total, 1.096 militaires ont été déployés à Sumatra ;

- moyens maritimes : le Groupe Ecole d'application des officiers de marine (EAOM) à bord du porte-hélicoptères Jeanne d'Arc et de la frégate Georges Leygues devant les côtes à l'ouest de Sumatra, et la frégate Dupleix aux Maldives et au Sri Lanka. Outre 6 hélicoptères et la compagnie du génie, la Jeanne d'Arc a embarqué une équipe chirurgicale, 18 médecins, 5 tonnes de médicaments, 8.000 rations alimentaires, et une capacité de 80.000 litres d'eau par jour ;

- moyens aériens : 12 hélicoptères dont 2 Gazelle, 7 Puma de l'aviation légère de l'armée de Terre et 2 Alouette III en Indonésie, et 1 Lynx de la Marine nationale sur la frégate Dupleix ; 3 Cougar de l'armée suisse à Medan ; 2 avions de transport tactique Transall à Medan (province d'Aceh) ;

- moyens terrestres : le matériel du génie débarqué à Sumatra, avec une tractopelle de dix tonnes, 3 véhicules 4x4 et leurs remorques, 4 groupes électrogènes, 2 lots de décontamination d'eau, un lot de tronçonneuses ;

- moyens de commandement et de coordination : un poste de commandement embarqué sur la Jeanne d'Arc. L'opération Beryx est placée sous le commandement du vice-amiral Xavier Rolin, commandant les forces maritimes de l'Océan indien (ALINDIEN).

2. Les actions réalisées à Sumatra

Les réalisations accomplies par les militaires français sur la côte ouest de Sumatra, sous le contrôle des autorités militaires indonésiennes (présence du commandant de l'opération Beryx aux réunions de coordination avec la TNI, et escorte des déplacements en véhicule) peuvent être scindées en trois grandes catégories : le transport de fret et de personnes, les travaux de génie civil et les soins médicaux.

Les hélicoptères de la Jeanne d'Arc et de l'armée de Terre ont accompli de très nombreuses rotations quotidiennes14(*) de transport de matériel et de personnes, en particulier au profit d'une douzaine d'ONG françaises et d'agences des Nations-Unies telles que la Croix-Rouge, l'OMS, Handicap International, Action contre la faim, Solidarités, Médecins du monde, Pompiers sans frontières, Télécoms sans frontières ou le Secours islamique français. La destruction de la route côtière et l'isolement de nombreux villageois faisaient de l'hélicoptère le seul moyen efficace d'acheminement. Les hélicoptères français ont également réalisé des missions de reconnaissance des axes routiers. Au 29 janvier, l'aide ainsi apportée aux ONG s'élevait à 256 tonnes de fret et 758 personnes transportées vers les différents points d'application de l'assistance humanitaire. En outre, la piste sommairement réparée de l'aéroport de Meulaboh a été ouverte pour la première fois le 29 janvier par un avion de transport tactique français (C 160 Transall), permettant l'acheminement rapide d'importantes quantités de fret au plus près des points d'application de l'opération Beryx. L'arrivée de cet avion français à Meulaboh a été accueillie avec une grande satisfaction de la part des humanitaires, de l'armée indonésienne et de l'UNOCHA.

La section du génie, renforcée par un détachement de marins, a dégagé deux axes d'accès au port de Meulaboh, nettoyé deux écoles par enlèvement de gravas et peinture des murs, et mené des travaux de réfection d'infrastructure et de déblaiement d'habitations. Vos rapporteurs spéciaux ont pu constater sur place la qualité de ces réalisations, et ont plaidé pour que les écoles réhabilitées puissent faire l'objet, dans des délais brefs, d'une inauguration par l'ambassadeur de France, ce qui a été fait le 4 février, à l'occasion de la première visite de l'ambassadeur dans la province d'Aceh. Une des deux écoles a également fait l'objet d'un jumelage avec le lycée français de Jakarta.

Il apparaît néanmoins que le détachement du génie n'a pas été conduit à mettre en oeuvre ses compétences traditionnelles de construction de routes et d'ouvrages d'art et de réfection lourde de bâtiments. Il en a résulté une impression de relatif sous-emploi, une fois les travaux de réhabilitation achevés.

Le tsunami n'a pas créé de réels problèmes épidémiologiques, dans la mesure où l'eau potable a pu être rapidement distribuée. Le service de santé des armées a néanmoins pris une part déterminante dans la campagne de vaccination gratuite contre la rougeole, lancée le 17 janvier. Cette campagne a permis de limiter l'extension de la maladie (une soixantaine de cas ont été relevés dans l'ensemble de la province), qui constituait une priorité du programme d'actions sanitaires coordonné par l'UNICEF. La Jeanne d'Arc a assuré la chaîne du froid sur la zone de Meulaboh, les vaccins étant acheminés au sol par hélicoptère tous les matins et confiés aux équipes déployées sur le terrain. Les vaccins non utilisés étaient ensuite rapatriés à bord de la Jeanne d'Arc en fin d'après midi. Au 25 janvier, plus de 4.000 enfants avaient été vaccinés dans la région de Meulaboh, dont 90 % par le service de santé des armées. Les médecins militaires ont également assuré des consultations médicales.

3. Une présence efficace et visible

L'armée française ne constitue naturellement pas la seule présence militaire présente à Sumatra, où plus de 3.000 militaires étrangers ont été débarqués. Les forces singapouriennes ont été les premières à se déployer dans la province et se sont désengagées le 22 janvier. Les Etats-Unis ont mobilisé d'importants moyens et devraient quitter la zone le 15 février. D'autres nations (Espagne, Japon, Grèce, Russie) ont annoncé durant la seconde quinzaine de janvier leur contribution en moyens de débarquement et d'aéromobilité par hélicoptère, venant lisser la présence internationale sur zone. Parmi ces nouveaux moyens envisagés figurent également des navires hôpitaux, dont on peut douter de l'utilité, considérant le nombre réduit de blessés. Il est clair que cette présence militaire n'est pas dénuée d'arrière-pensées politiques.

Fin janvier, la France était néanmoins un des rares pays disposant d'une importante présence militaire sur place, et son action a été appréciée de la population comme des autorités indonésiennes, y compris par le général de division Bambang Darmon, responsable de la TNI dans la province d'Aceh et interlocuteur direct du vice amiral Xavier Rolin pour la coordination des opérations d'assistance humanitaire. M. Michael Elmquist, responsable du Bureau de coordination de l'aide humanitaire de l'ONU (BCAH/UNOCHA), a également fait part à vos rapporteurs spéciaux de sa grande satisfaction sur la qualité de l'aide apportée par l'armée française et sur l'excellente coordination dont ils ont fait preuve avec les agences de l'ONU.

Les forces armées étrangères apportent un concours déterminant dans les opérations d'urgence, dont les autorités indonésiennes ont fini par reconnaître l'utilité si ce n'est la nécessité, en particulier s'agissant des moyens aériens. Il ne faut cependant pas méconnaître la frustration infligée au patriotisme indonésien et la relative méfiance du gouvernement et surtout de la TNI, qui ne conçoivent cette action que dans un cadre temporellement circonscrit et sur laquelle elles entendent conserver un droit de regard, a fortiori dans une province qui se trouvait jusqu'alors sous loi martiale et dans laquelle l'armée entend anéantir définitivement les velléités séparatistes. Le général Sutarto a certes déclaré le 17 janvier que l'Indonésie avait « grand besoin des troupes étrangères », mais dans une formulation jugée provocatrice, le vice-président Yusuf Kalla a fixé à trois mois la durée maximale de présence des forces étrangères (soit un départ au plus tard le 26 mars), ajoutant que « le plus tôt sera(it) le mieux ».

* 13 Les 7 Pumas sur l'île de Sabang, 2 hélicoptères de la Jeanne d'Arc, 5 nouveaux hélicoptères destinés au transport de vivres, et les 2 Transall C 160 positionnés à Medan.

* 14 A titre d'exemple, 172 rotations avaient été effectuées entre le 15 (premier jour d'assistance humanitaire) et le 25 janvier.

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