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C. DISCOURS DE M. VIKTOR IOUCHTCHENKO, PRÉSIDENT DE L'UKRAINE (Mardi 25 janvier 2005)

M. van der Linden, Président de l'Assemblée, a accueilli le Président Iouchtchenko en déclarant que l'accueil que venait de lui réserver l'Assemblée, avec de vifs et longs applaudissements, montre à M. Iouchtchenko à quel point il est le bienvenu. Le Président le félicite sincèrement pour le succès remporté lors des élections et est heureux que Strasbourg soit la première destination choisie par le nouveau Président, deux jours à peine après son entrée en fonction. Il y voit un heureux augure pour la future coopération entre l'Assemblée parlementaire et l'Ukraine.

C'est avec attention que les parlementaires de cette Assemblée ont suivi les événements qui se sont déroulés en Ukraine durant l'automne 2004. Quatre missions d'observateurs y ont été envoyées et une délégation nombreuse a suivi le dernier tour de l'élection présidentielle malgré la période des fêtes. Cela montre l'engagement des membres de l'Assemblée parlementaire au service de la démocratie. Ayant assisté à la télévision à la prise de fonction de M. Iouchtchenko, le Président de l'Assemblée se réjouit que le nouveau président de l'Ukraine considère l'avenir de son pays comme indissociable de celui de l'Europe unie.

M. Viktor Iouchtchenko, Président de l'Ukraine, a tout d'abord déclaré qu'il considérait comme un grand honneur le fait de prendre la parole dans cet hémicycle et de débuter ses activités de Président par une visite à Strasbourg au siège de la plus ancienne Organisation politique européenne. En 1946, Winston Churchill a émis l'idée d'une union européenne qui permettrait aux peuples du vieux continent de vivre libres et heureux. Le Conseil de l'Europe a été fondé pour appliquer les principes de démocratie et pour sauvegarder les libertés fondamentales. C'est pour partager de tels principes que l'Ukraine a voulu adhérer au Conseil de l'Europe en 1995, il y aura bientôt dix ans. L'automne prochain sera l'occasion, pour son pays, de fêter l'anniversaire de son retour dans la famille européenne.

Le Conseil de l'Europe et les parlementaires qui y siègent ont aidé l'Ukraine à passer la période de transition. M. Iouchtchenko exprime la reconnaissance de ses concitoyens envers les membres de l'Organisation qui, par leurs critiques et leurs encouragements, ont aidé l'Ukraine à progresser au cours de ces dix dernières années. Les cris d'alarme lancés par l'Assemblée parlementaire lors de l'assassinat du journaliste Georgui Gongadze et les critiques ainsi que l'aide apportée lorsque la liberté de presse était menacée en Ukraine ont servi à la prise de conscience de l'opinion publique. A cet égard, le Président remercie deux femmes courageuses, membres de l'Assemblée parlementaire, Mmes Severinsen et Wohlwend qui furent les yeux et les oreilles de la conscience européenne en Ukraine.

Le gouvernement ukrainien a la ferme intention de développer la société civile et de réaliser les idéaux démocratiques prônés par le Conseil de l'Europe. Le peuple ukrainien est un peuple européen. En tant que tel, il a développé une forte conscience des valeurs attachées à la démocratie européenne. C'est pour cela que la révolution orange a réussi: pour défendre les libertés et pour bâtir un avenir meilleur basé sur le respect des droits de l'homme. Le peuple ukrainien remercie les parlementaires du Conseil de l'Europe pour leur aide, pour leur participation aux événements qui se sont déroulés dans le pays et pour leur solidarité.

Après Strasbourg, le Président de l'Ukraine se rendra à Auschwitz, symbole du malheur et rendra hommage à la mémoire de tous ces détenus parmi lesquels se trouvait son propre père. Se souvenant des conversations qu'il eut avec lui, c'est avec une douleur particulière qu'il vivra cette commémoration. En tant que dirigeant de l'Ukraine, il mettra tout en oeuvre pour éviter un partage de son pays. Les événements pénibles vécus par le peuple ukrainien au cours du 20ème siècle rappellent l'importance de ne pas créer de nouvelle ligne de démarcation derrière laquelle les crimes restent impunis.

Lors de l'adhésion de l'Ukraine au Conseil de l'Europe, ce pays a pris l'engagement de développer la démocratie et le respect des droits de l'homme en appliquant dans la pratique des règles juridiques strictes. En tant que Président de l'Ukraine, M. Iouchtchenko compte tout mettre en oeuvre pour rendre irréversible le processus démocratique en Ukraine. Il sait que pour assurer la prééminence du droit et des libertés individuelles de nombreuses réformes seront nécessaires: réforme du système juridique, amélioration de la situation des médias, garanties quant au respect des libertés individuelles, renforcement de la société civile, lutte contre la criminalité organisée. Pour réaliser ces réformes, le soutien du Conseil de l'Europe sera extrêmement précieux, notamment son expertise en matière législative. Le nouveau pouvoir exécutif ukrainien compte travailler en étroite collaboration avec les autres pouvoirs pour remplir les engagements contractés vis-à-vis du Conseil de l'Europe. Le Président considère qu'un de ses premiers devoirs sera de poursuivre l'enquête sur l'assassinat du journaliste Gongadze.

L'attitude adoptée par les nouveaux dirigeants de l'Ukraine témoigne de leur désir de collaborer avec le Conseil de l'Europe. Les réponses qu'apportera l'Assemblée parlementaire aux défis qui se posent aujourd'hui en Ukraine permettront de stimuler ce pays. Avoir gagné l'élection présidentielle n'est qu'un premier pas. C'est maintenant que débute véritablement le processus de démocratisation qui doit aboutir à une amélioration des conditions de vie du peuple ukrainien. La voie est certes difficile mais ne sera pas obligatoirement longue. Le Président a mis sur pied un plan quinquennal de transformation. Toute son équipe est prête à le mettre en route. L'objectif stratégique de ce plan est bien sûr, à terme, l'adhésion à l'Union européenne.

La réforme du pouvoir exécutif doit permettre de donner un sens concret à l'avancée vers l'Union européenne et l'Ukraine se félicite de la nouvelle stratégie de l'Union à son égard dans tous les domaines, car c'est un premier pas vers l'objectif de l'adhésion. L'Ukraine espère être reconnue comme économie de marché avec, fin 2005, l'entrée dans l'OMC et la constitution avec l'Union d'un espace de libre échange. Des facilités concernant le régime des visas pour les pays de l'Union permettraient dans un premier temps aux Ukrainiens de voyager en Europe et d'y faire des études. Intégrer l'Ukraine à l'Europe comme espace de déplacement sans visas, pourrait contribuer à montrer la vitalité du processus d'unification. Ce pourrait être une base de réflexion pour le Troisième Sommet.

À une question portant sur les ambitions de l'Ukraine vis-à-vis de l'adhésion à l'Union européenne, alors que l'Europe va au-delà du cadre de la seule Union européenne, comment sont envisagées les relations de l'Ukraine avec les autres pays et les autres institutions européennes, le Président Iouchtchenko a répondu que la Russie est pour l'Ukraine un partenaire stratégique et un voisin incontournable. L'Ukraine qui a conscience du rôle que la Russie peut jouer pour promouvoir ses intérêts, est disposée à formaliser ses relations avec ce pays dans le domaine économique, qu'il s'agisse de la circulation des capitaux ou de la main d'oeuvre, des douanes, de la fiscalité ou du budget. Si ces principes intéressent d'autres pays, l'Ukraine n'est pas hostile à des arrangements et à des accords. La formation d'un espace économique commun doit cependant être conforme aux intérêts généraux de l'Europe et ne pas entrer en conflit avec l'objectif de l'adhésion. Il doit être possible de mener une politique qui combine à la fois le mouvement vers l'Europe et le développement de relations avec les pays de la CEI, dont la Russie.

M. Ioutchenko a répondu à plusieurs questions, notamment à celle posée par M. François Rochebloine, Député, en ces termes : « Monsieur le Président, lors de la campagne pour l'élection présidentielle, l'opinion a été frappée par les informations faisant état de menaces quant à la cohésion nationale de l'Ukraine. Ce risque vous paraît-il toujours présent un mois après votre élection et dans la mesure où des circonstances ont été invoquées à l'appui de cette crainte? Quelles dispositions comptez-vous prendre à cet égard et comment l'Europe peut-elle vous aider ? »

Dans sa réponse, le Président Iouchtchenko a rappelé qu'il a gagné les élections dans dix-sept régions et à Kiev, ce qui représente la victoire électorale la plus large d'un candidat à la présidentielle dans l'histoire récente de l'Ukraine. Personne avant lui n'avait obtenu plus de quinze régions. Fort de ce soutien géographique étendu, il peut affirmer qu'il n'y a pas dans l'Ukraine, actuellement, de base naturelle à un conflit entre l'Ouest et l'Est, de nature linguistique ou autre. Les Ukrainiens sont tous favorables à la préservation de l'intégrité et de la souveraineté de l'Ukraine, et l'initiative de quelques membres de l'opposition n'est pas conforme aux aspirations de la nation. Cet aventurisme n'a pas d'avenir, parce qu'il est impossible de diviser l'Ukraine et que les tentations fédéralistes et séparatistes n'ont pas de soutien sérieux. Il est important en revanche de participer aux structures du Conseil de l'Europe et aux autres organisations européennes. L'adhésion à ces valeurs ne peut que conforter l'unité et l'indépendance de l'Ukraine.

Puis M. Iouchtchenko a précisé que la fermeture de Tchernobyl avait été associée au versement de subventions et que la Communauté européenne et la Banque européenne avaient garanti la fin de deux sites en construction. Lorsqu'il était premier ministre, M. Iouchtchenko avait organisé une suite de rencontres à ce propos, et notamment à propos de l'achèvement de la construction des sites nucléaires. Pourquoi ces programmes n'ont-ils pas été réalisés, pourquoi le projet relatif à la sûreté a-t-il été abandonné, M. Iouchtchenko ne saurait le dire. En revanche l'Ukraine, ces quatre dernières années, a réuni les fonds pour terminer la construction de ces sites qui entrent en exploitation et des travaux d'amélioration de la sûreté ont été engagés. M. Iouchtchenko se dit d'accord pour présenter un rapport sur ce problème qui est important pour son pays comme pour la communauté internationale.

Mme Josette Durrieu, Sénateur, a interrogé à son tour M. Ioutchenko en ces termes : « Monsieur le Président, je vous félicite et vous souhaite beaucoup de courage. Vous avez récemment déclaré, je vous cite : `Dès les premiers mois, les citoyens sentiront ce que signifie dans un pays, démocratie'. Je voudrais savoir, de façon précise, quelles actions immédiates vous souhaitez prendre et, éventuellement, quelles sont déjà les premières actions que vous avez engagées. »

Question à laquelle M. Iouchtchenko a répondu en soulignant que l'époque n'est plus, en Ukraine, à la justice aux ordres, à la démocratie bafouée, aux médias sous contrôle de la présidence, aux salaires de misère versés aux professeurs, aux médecins et aux soldats. L'époque n'est plus, non plus, à ce qu'un journaliste risque la décapitation parce qu'il ne partage pas les vues du pouvoir. Voilà tout ce que le Président de l'Ukraine ne veut plus voir dans son pays. C'est pourquoi il a participé, il y a dix-huit mois, à la création d'une fondation chargée de définir une stratégie pour l'Ukraine propre à la rapprocher de l'Union européenne. Ce programme sera présenté dans les jours qui viennent à la Rada, c'est-à-dire au Parlement.

Déjà, l'information n'est plus censurée, les journalistes ne sont plus poursuivis pour délit d'opinion, et les Ukrainiens respirent l'air de la liberté - le tout, en quelques semaines à peine! Et puis, pour la première fois dans l'histoire ukrainienne, 136 enquêtes ont été ouvertes pour violations de la loi électorale et deux autres y visent à déterminer les responsabilités dans la mort de Georgiy Gongadze. C'est encore peu, mais c'est la traduction d'un changement radical.

D'autre part, M. Iouchtchenko s'apprête à rencontrer des hommes d'affaires pour traiter avec eux des problèmes économiques du pays. A ce sujet, il se dit prêt à baisser les impôts à condition que tous ceux qui doivent en payer le fassent. C'est un défi considérable qui attend le pays, mais M. Iouchtchenko se dit convaincu que l'Ukraine saura le relever, avec l'aide du Conseil de l'Europe, bien entendu.

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