B. DISCOURS DE MME IOULIA TIMOCHENKO, PREMIER MINISTRE DE L'UKRAINE (Mardi 14 juin 2005)

En préambule à l'intervention de Mme Timochenko, Premier ministre de l'Ukraine, le Président rappelle que ce pays a un statut d'invité permanent auprès de l'UEO. Le rapport de M. Masseret a souligné la nécessité de renforcer la coopération entre les pays de l'Union européenne et ceux de l'Europe de l'Est. Après des difficultés, les dernières élections en Ukraine ont été une grande victoire pour la démocratie, ce à quoi Mme Timochenko a contribué. De nombreux membres de cette Assemblée étaient d'ailleurs présents lors de ce scrutin.

Mme Timochenko- « M. le Président, Mesdames et Messieurs, je vous remercie sincèrement de m'avoir invitée à prendre la parole devant l'Assemblée de l'Union de l'Europe occidentale. D'importantes questions d'actualité concernant la stabilité et la sécurité en Europe se trouvent au coeur de vos débats. Aucun pays de notre continent ne peut y rester indifférent.

« En ce qui concerne l'Ukraine, la transition que le pays a vécue de façon pacifique et harmonieuse après la chute de l'URSS a contribué à maintenir la stabilité à l'Est de notre continent.

« L'élargissement de l'Union européenne (UE) a créé une nouvelle situation en matière de sécurité : l'UE a vu son espace de stabilité et de sécurité s'élargir considérablement puisqu'il s'étend désormais jusqu'à la frontière immédiate de l'Ukraine.

« Pendant les journées agitées de résistance à Kiev en décembre 2004, l'UE a été un acteur important dans le dénouement de la crise. La mission de médiation effectuée avec succès par Javier Solana et les Présidents de la Pologne et de la Lituanie, Alexandre Kwasniewski et Valdas Adamkus, peut être portée à l'actif de la politique étrangère et de sécurité commune. Cette médiation a facilité le déblocage de la situation dans le respect des principes de l'Etat de droit et des traditions démocratiques européennes.

« Le succès de cette mission, tout comme la victoire de la Révolution orange, ont créé une nouvelle situation géopolitique dont nous devons tous encore poursuivre l'analyse, car l'UE est devenue notre voisine, s'ajoutant à nos autres voisins historiques plus anciens.

« Par ailleurs, l'élection de Viktor Iouchtchenko à la présidence de l'Ukraine et la constitution du gouvernement à la tête duquel je me trouve, ont permis à l'Ukraine de rejoindre le groupe des Etats qui mènent une politique favorisant la stabilité et la sécurité dans leur région.

« Nous contribuerons par tous les moyens dont nous disposons, au développement des relations de bon voisinage avec tous nos voisins. La partie ukrainienne accorde une importance particulière à la construction, sur un pied d'égalité, de relations mutuellement bénéfiques, pragmatiques et prévisibles avec la Russie, qui est notre partenaire stratégique et notre amie.

« Nous avons aussi l'intention de contribuer à la résolution des conflits encore en cours dans la région, je pense à celui de Transnistrie, qui, depuis plusieurs années, constitue un facteur de déstabilisation à l'Est de notre continent. L'Ukraine propose un plan concret de règlement de cette situation, les principaux éléments ont été présentés par Victor Iouchtchenko et ont reçu un accueil positif de nos partenaires.

« Notre priorité en matière de politique extérieure est d'intégrer l'Ukraine à l'Europe. A mon avis, un partenariat stratégique approfondi, basé sur le respect des valeurs démocratiques européennes communes, doit devenir le nouveau paradigme de nos relations avec l'Union européenne, car les valeurs qui nous unissent sont justement celles de la démocratie, du respect des droits de l'homme et de la construction de l'économie de marché à orientation sociale.

« Pour ce faire, par conséquent, nous savons parfaitement que nous devons amener des réformes de politique intérieure ; nous connaissons les « cours du soir » qui nous incombent. Les nouveaux dirigeants ukrainiens procéderont à une mise aux normes européennes systématique et à des réformes démocratiques et économiques pour prouver par des actes leur réelle volonté d'intégration européenne.

« Pour réussir à passer, dans nos relations avec l'Union européenne, de la coopération à l'intégration, nous essaierons d'approfondir notre coopération dans des domaines spécifiques.

« Aujourd'hui, tout comme au cours des froides journées de décembre de la Révolution orange, l'Ukraine a besoin, dans ses efforts d'intégration européenne, du soutien politique de l'UE, soutien qui permettrait de mobiliser la société ukrainienne en ce sens. Malgré tous les problèmes internes qui existent aujourd'hui au sein de l'UE et que l'Ukraine comprend parfaitement, nous appelons les États membres et les institutions à appuyer nos aspirations et à nous apporter, dans la mesure du possible, leur assistance.

« Sur un plan pratique, notre priorité en matière d'intégration européenne consiste aujourd'hui à appliquer les dispositions du Plan d'action UE-Ukraine approuvé récemment. Le gouvernement ukrainien a achevé l'établissement de son calendrier de mise en oeuvre. La partie ukrainienne est prête à en accélérer l'application afin de procéder à une première évaluation des résultats dès 2006.

« En même temps, nous sommes persuadés que nos relations ne doivent pas se limiter à ce Plan d'action, et que cette coopération ne doit pas être considérée comme une alternative au processus d'élargissement futur de l'UE. Dans ce contexte, nous espérons que la concrétisation des engagements politiques pris par l'Ukraine dans le Plan d'action créera les conditions nécessaires à l'ouverture d'une perspective européenne précise pour notre État.

« Les résultats de différents sondages réalisés dans certains pays membres de l'UE autorisent un certain optimisme, car ils montrent que dans leur majorité, les citoyens des pays européens, notamment les Français (58%), se prononcent en faveur de l'intégration de l'Ukraine à l'UE. Le Parlement européen s'est aussi prononcé dans ce sens.

« A l'issue de la mise en oeuvre du Plan d'action que nous sommes prêts à effectuer à un rythme accéléré, nous souhaitons la conclusion d'un nouvel accord renforcé sous la forme d'un accord européen d'association. Nous proposons d'entamer dès aujourd'hui un dialogue sur la construction à long terme de nos relations qui pourrait déboucher sur une adhésion de perspective pour l'Ukraine.

« L'Ukraine espère aussi que dans un avenir proche, des négociations seront engagées avec l'UE sur la simplification du régime des visas. Toutes les barrières artificielles, y compris celles provoquées par l'obtention des visas, qui créent des entraves aux contacts entre les citoyens de l'Ukraine et les citoyens de l'Union européenne, sont absolument malvenues et injustifiées.

« Pour faire un pas vers vous et prouver nos sincères aspirations européennes et l'attachement de l'Ukraine aux principes européens de liberté de circulation, la partie ukrainienne a suspendu d'une manière unilatérale le régime des visas avec les pays de l'UE du 1 er mai au 1 er septembre 2005. Nous considérons que cette disposition n'est qu'un premier pas vers l'introduction d'un régime sans visas.

« Nous espérons également entamer dans un avenir proche une étude de faisabilité sur la création d'une zone de libre-échange entre l'Ukraine et l'UE, option qui ne deviendra réellement envisageable qu'après l'adhésion de l'Ukraine à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui est prévue avant la fin 2005.

« L'UE est pour nous un projet d'avenir et constitue le moteur de nos réformes. En même temps, il est important de souligner que l'Ukraine est tout à fait capable d'apporter sa pierre à la construction d'une nouvelle Europe unifiée.

« Nous pouvons notamment apporter une contribution en matière de sécurité et de stabilité dans les régions avoisinantes. L'Ukraine participe activement aux processus régionaux et globaux, elle est l'un des pays fondateurs de l'ONU, membre du Conseil de l'Europe, de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), de l'Organisation de coopération économique de la mer Noire, du Georgia, Ukraine, Uzbekistan, Azerbaijan, Moldova (GUUAM), et elle exerce une influence considérable sur l'évolution des processus dans la région de la mer Noire, dans le Caucase du Sud et dans l'espace de la Communauté des États Indépendants (CEI).

« L'Ukraine contribue pleinement à la sécurité internationale, elle participe activement aux opérations de maintien de la paix sous l'égide de l'ONU, et elle a apporté son concours aux opérations de règlement de crise de l'UE. Nos efforts en faveur du maintien de la paix dans les Balkans ont été appréciés par toute la communauté internationale.

« En même temps, l'Ukraine n'a pas d'approche unilatérale pour garantir la paix et la stabilité sur le continent. Nous soutenons l'idée que les efforts consentis dans le cadre de l'OTAN d'une part, et dans celui de la politique européenne de sécurité et de défense d'autre part, doivent être complémentaires.

« Par conséquent, l'Ukraine considère que sa coopération avec l'OTAN et son aspiration à s'associer à la mise en oeuvre des aspects pratiques de la Stratégie européenne de sécurité et à contribuer à la mise en place de capacités purement européennes de réaction aux situations de crise, aux risques majeurs et autres, sont complémentaires. Nous considérons que notre aviation militaire et de transport et d'autres capacités de notre industrie de défense peuvent être efficacement utilisées par l'UE au sein de la politique européenne de sécurité et de défense.

« De par sa situation géopolitique, pays de transit, l'Ukraine dispose de structures inégalées pour le transport des hydrocarbures, ainsi que de capacités d'aménagement de corridors de transport paneuropéens.

« L'Ukraine est prête à entamer un dialogue de haut niveau sur toutes les questions énergétiques. L'exploitation de l'oléoduc Odessa-Brody et son prolongement jusqu'à Plotsk, la recherche de sources alternatives d'approvisionnement en énergie figurent parmi nos projets. L'Ukraine démocratique deviendra l'un des maillons qui garantira l'approvisionnement énergétique de l'Europe.

« Nous sommes prêts à renforcer notre coopération dans la lutte contre le terrorisme international et la criminalité organisée.

« Chers collègues, nous nous félicitons de notre coopération avec l'Assemblée de l'Union de l'Europe occidentale et voudrions la développer dans tous ses aspects. L'organisation en 2006 d'une réunion de la Commission technique et aérospatiale de l'Assemblée de l'UEO sur le territoire de l'Ukraine en serait un premier témoignage. A cette occasion, les membres de la commission pourraient aussi visiter les fleurons de l'industrie ukrainienne, tels que le complexe scientifique et technique d'aviation ANTK Antonov ou les ateliers de construction navale de Mikolaïev. L'Ukraine est prête à contribuer de son mieux à l'élargissement de l'espace de sécurité, de stabilité, de démocratie et de prospérité sur le continent européen. »

Répondant à des questions, Mme Timochenko a indiqué, s'agissant du règlement du conflit en Transnistrie, que l'absence de frontières entre cette région et l'Ukraine a favorisé le développement de trafics illégaux, auxquels le gouvernement ukrainien souhaite aujourd'hui mettre fin grâce à la mise en place de procédures de douane rigoureuses. En outre, les points de passage de marchandises entre la Moldavie et l'Ukraine ont été réorganisés. La politique de l'Ukraine est claire : il s'agit de remettre de l'ordre là où il n'y en avait pas.

En ce qui concerne la Biélorussie, l'Ukraine tient à réaffirmer son attachement au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d'un pays. Néanmoins, parce qu'elle a elle-même éprouvé la limite des systèmes autoritaires, elle soutiendra le peuple biélorusse dans son combat pour la démocratie. Les opposants biélorusses au pouvoir en place tireront sans aucun doute des enseignements de la Révolution orange.

À propos des risques de division interne de l'Ukraine, Mme Timochenko a rappelé qu'il existe sans doute des mentalités différentes entre les parties orientale et occidentale du pays, qui s'expliquent par l'histoire. L'Ukraine orientale est traditionnellement prorusse alors que l'Ukraine occidentale a les yeux tournés vers l'Europe. Aujourd'hui, la volonté du gouvernement est de rassembler l'ensemble des Ukrainiens. Les chiffres sont optimistes puisque le Président Iouchtchenko a gagné les élections avec 53 % des suffrages et qu'il bénéficie aujourd'hui d'un niveau de confiance de 61 % au sein de la population. Beaucoup de ceux qui n'ont pas voté pour lui lui sont donc aujourd'hui favorables. C'est sans doute le résultat de la politique de rapprochement avec la Fédération de Russie. Le gouvernement ukrainien attache en tout cas beaucoup d'importance à obtenir la confiance et l'amour de la population.

Concernant les frontières de l'Ukraine, Mme Timochenko n'a pas caché que ce n'est un secret pour personne que les frontières de l'Ukraine ne sont pas dignes d'un pays civilisé : faute d'un équipement moderne, sa sécurité et celle de ses voisins sont menacées. Le gouvernement attache une attention particulière à cette question et il a passé des contrats avec un certain nombre de sociétés privées européennes, mais cela coûte cher et il conviendrait donc que le pays bénéficiât du soutien financier des grandes institutions européennes.

S'agissant de la mer Noire, Mme Timochenko s'est félicitée que la Roumanie ait des ambitions ; l'Ukraine en a aussi et il faut miser sur la compréhension mutuelle pour avancer ensemble. L'Ukraine est toujours prête à négocier, tel est le sens de la déclaration de M. Iouchtchenko sur la coopération devant le Conseil de sécurité nationale. Les questions relatives au Danube sont au coeur des préoccupations des ministres des transports et des affaires étrangères. L'Ukraine est prête, là aussi, à coopérer avec ses voisins.

Quant aux relations de l'Ukraine avec la Russie, Mme Timochenko a souligné qu'il s'agit, pour son pays, d'un partenaire stratégique éminent. Les deux pays ont des intérêts communs dans un certain nombre de productions et dans le domaine de l'énergie. C'est pourquoi il convient aujourd'hui d'aller vers des relations qui ne soient plus fondées sur les intérêts personnels de l'ancien président ukrainien mais sur ceux de chacune des deux nations.

Par ailleurs, l'Ukraine ne croit pas que la CEI soit destinée à être un espace politique. Elle souhaite donc lui donner un nouveau contenu économique propice à des coopérations. Pour l'Ukraine, l'amitié avec la Russie est une priorité parallèle à sa volonté d'adhérer à l'Union européenne.

L'Ukraine aura en effet besoin de chance dans son combat contre la corruption et l'économie parallèle qui représente aujourd'hui 55 % de l'activité économique. Parce que le gouvernement ne souhaite pas se contenter de déclarations de principe, il a engagé une action résolue qui lui a permis, par exemple, de doubler en un an ses recettes fiscales sans augmenter les impôts et sans profiter de la croissance, simplement en faisant en sorte de légaliser une partie de l'économie parallèle. De même, le programme de lutte contre la contrebande commence à porter ses fruits, comme le montre le triplement des taxes prélevées sur les opérations frontalières.

Mais la lutte contre la criminalité organisée sera longue, d'autant qu'elle contrôle toujours une large partie des médias et de l'industrie. Pour mener à bien cette grande mission politique, l'Ukraine a besoin d'être soutenue, notamment dans son action contre le blanchiment des flux d'argent sale ukrainien qui circulent dans le monde entier.

En finir définitivement avec la corruption semble impossible, mais l'Ukraine déploiera tous ses efforts pour la faire revenir à un niveau compatible avec les principes démocratiques.

L'Ukraine entend enfin lutter de façon déterminée contre la traite des femmes et des enfants, en coopération avec les autres Etats.

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