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Mission effectuée en Estonie et en Lituanie du 3 au 7 juillet 2005

 

II. L'ADHÉSION À L'UNION EUROPÉENNE : UNE SÉCURITÉ POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE FACE AU VOISIN RUSSE

Après avoir retrouvé leur souveraineté en 1990, ces pays ont, d'une certaine façon, considéré que le plus sûr moyen de conserver cette indépendance était d'en sacrifier une partie, afin d'accéder, à travers leur adhésion à l'OTAN et à l'Union européenne, à une sécurité politique, militaire et économique face au grand voisin russe. Pro-européens tout en étant relativement jaloux de leur identité nationale fraîchement recouvrée, ces pays voient ainsi notamment dans leur adhésion un moyen d'échapper à la sphère d'influence de la Russie.

A. DES RELATIONS COMPLIQUÉES AVEC LA RUSSIE

1. Une identité nationale et culturelle préservée malgré l'annexion à l'Union soviétique

La Lituanie et l'Estonie, indépendantes en 1919, ont été envahies par l'URSS après le pacte germano-soviétique de 1939. Comme le relève un observateur, « On a sans doute trop tendance à négliger la spécificité du cas balte : des dix nouveaux entrants dans l'Union européenne, seuls les Baltes ont été précédemment, et contre leur gré, des républiques constitutives de l'Union soviétique »2(*).

Encore aujourd'hui, les relations entre baltes et russes restent compliquées, comme en atteste la réaction des pays baltes lors de la commémoration, le 9 mai 2005, des soixante ans de la seconde guerre mondiale par la Russie : les présidents de l'Estonie et de la Lituanie ont fait savoir qu'ils préféraient « rester auprès des leurs »3(*).

La délégation estime à nouveau remarquable que ces pays aient su préserver leur identité et leur langue, alors même que leur petite taille et leur situation géographique les expose à une forte dépendance face à la Russie. L'Estonie a d'ailleurs pris des mesures très importantes pour protéger sa langue et sa culture : la connaissance de l'estonien est obligatoire pour accéder à certaines fonctions.

2. Une normalisation inachevée

a) L'indépendance politique

La Lituanie a été la première des anciennes républiques soviétiques à faire sécession et à proclamer son indépendance après les élections nationales de 1990. Le régime parlementaire lituanien est issu de la Constitution du 25 septembre 1991. Le Seimas, Parlement monocaméral de 141 membres, est élu pour quatre ans au suffrage universel direct et dispose de pouvoirs très importants : initiative législative, adoption des lois, investiture du Premier ministre, défiance, possibilité de révoquer le Président de la République. Les alternances régulières depuis 1991 n'ont pas réellement infléchi les priorités s'agissant de la conduite de la politique économique et de l'intégration à l'Union européenne.

De même, la Constitution de 1992 a instauré en Estonie un régime parlementaire monocaméral : le Rigikogu, élu pour quatre ans à la proportionnelle, adopte les lois, décide de l'organisation des référendums, élit le Président de la République, investit le Gouvernement et peut voter la défiance au Gouvernement ou à un ministre.

b) Des questions encore en suspens : minorités et frontières

Parmi les trois Etats baltes, c'est la Lituanie qui, sur le plan politique, a les relations les moins conflictuelles avec la Russie, notamment car elle compte moins de 8 % de russes. Jusqu'en mai 2005, la Russie n'avait normalisé ses frontières qu'avec la Lituanie.

L'intégration de cette importante minorité constitue en revanche un défi pour l'Estonie, qui compte 29 % de russes, ce dossier ayant contribué au report de la signature du traité frontalier. A l'heure actuelle, 170.000 personnes ayant perdu la nationalité russe mais n'étant pas considérées comme citoyens estoniens vivent en Estonie, ce nombre diminuant toutefois régulièrement. Au début de l'année 2005, 14 ans après l'indépendance, le nombre d'apatrides a été réduit des deux tiers, pour s'établir à 10,6 % de la population (147.000 personnes). Cette réduction a surtout touché les moins de 15 ans, témoignant du désir des plus jeunes de s'intégrer.

Sous l'influence, notamment de l'Union européenne -la frontière entre la Russie et l'Estonie est désormais une frontière de l'Union européenne- un traité a pu être signé en mai 2005 et le Parlement estonien l'a ratifié, en 2005. Or celui-ci a ajouté, dans la loi de ratification, un considérant qui rappelle, notamment, la continuité juridique de la République d'Estonie fondée le 24 février 1918, ainsi que la déclaration du Parlement estonien du 7 octobre 1922, qui rappelait l'annexion de l'Estonie par la Russie. Cet ajout a provoqué une réaction très hostile de la part de la Russie, qui a souhaité retirer sa signature. Les négociations sont désormais bloquées.

3. Une dépendance économique forte, notamment en matière énergétique

C'est sur le plan énergétique que se posent le plus de problèmes avec la Russie car l'évolution du secteur énergétique en Lituanie, comme en Estonie, montre les limites de la volonté d'indépendance du pays par rapport à la Russie, qui fournit l'essentiel de l'énergie primaire.

On rappellera notamment que c'est par la Lituanie que transite une partie du pétrole russe destiné à l'Ouest et où il est raffiné. La compagnie russe Yukos a remplacé la compagnie américaine Williams et détient désormais 54 % du capital de la raffinerie de Mazeiku, contre 41 % pour l'Etat lituanien. Lorsqu'on ajoute que cette raffinerie contribue à elle seule à 10 % du PIB, on prend la mesure de la présence russe dans l'économie lituanienne. Concernant le nucléaire, le pays dépend largement des combustibles russes.

S'agissant du gaz, la Russie a multiplié les prises de participation dans les sociétés lituaniennes. L'accord intervenu en 2004 permet à Gazprom de couvrir 70 % des besoins domestiques lituaniens d'ici 2015. Aucun des pays baltes n'a été touché par le récent arrêt de l'approvisionnement de l'Ukraine, dans la mesure où il existe des gazoducs directs avec la Russie. Il convient de relever que ces pays disposent de tarifs encore relativement privilégiés, bien qu'ayant été revus à la hausse ces dernières années (100 dollars pour 1.000 mètres cube).

S'agissant du gaz, un autre exemple, relatif également à l'énergie, illustre les relations tendues qui existent entre les deux pays. En septembre 2005, l'accord germano-russe signé à Berlin pour la construction d'un gazoduc sous la mer Baltique a soulevé des réactions unanimement hostiles dans les pays baltes. L'eurodéputé et ancien Président lituanien Vytautas Landsbergis a déclaré que « la nouvelle alliance entre la Russie et l'Allemagne, appelée aujourd'hui « alliance énergétique » est un plan visant à changer la carte politique de l'Europe ». Meurtris de ne pas avoir été consultés sur ce projet, ces pays estiment qu'il constitue une menace potentielle sur l'environnement de la mer baltique qui comporte déjà des déchets militaires, du fait de l'héritage de la guerre froide, époque à laquelle elle constituait une zone de défense stratégique. En outre, ils craignent qu'avec ce gazoduc qui contourne les pays baltes et la Pologne, la Russie puisse imposer des prix de gaz de monopole. Enfin, jusqu'à présent, les livraisons pour l'Europe de l'Ouest passaient par les terminaux gaziers situés dans les ports des pays baltes : le nouveau gazoduc entraînerait donc une perte de recettes. Signe du jeu à trois entre ces pays, la Russie et l'Union européenne, cet événement a conduit la Lituanie et l'Estonie à insister auprès de l'Union européenne pour que soit définie une politique commune de l'énergie.

Autre facteur de dépendance économique vis-à-vis du voisin russe : une partie importante des stocks monétaires disponibles dans les banques lituaniennes sont en fait d'origine russe : celles-ci pourraient donc se trouver privées de trésorerie si les titulaires de ces comptes retiraient leurs fonds.

* 2 BAYOU Céline, Etats baltes : de la difficulté d'être « petit », Politique internationale, n° 107, p. 95-112, 1er mars 2005.

* 3 Idem.