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Liberté d'expression et respect des croyances religieuses : actes de l'audition organisée le 18 mai 2006

 

C. DEUXIÈME SÉANCE : « POINTS DE VUE RELIGIEUX »

M. l'Evêque FEOFAN, Église Orthodoxe Stavropol (Russie) : La liberté de parole est l'un des droits fondamentaux du citoyen, membre de plein droit de la société. Elle est aussi le moyen le plus efficace de faire fonctionner la vie sociale ; elle permet de tenir compte de la multiplicité des points de vue afin d'aboutir sinon à un accord monolithique du moins à un équilibre des opinions. Elle permet de réguler indirectement la vie sociale, qui l'est directement par les lois.

Selon un préjugé répandu, la liberté de parole n'aurait qu'un caractère relatif et pourrait ainsi être contestée et révisée. Mais un croyant a des valeurs qui lui viennent de Dieu par l'intermédiaire de sa foi. Pour les réaliser du point de vue religieux il doit se conformer à certains principes éthiques et moraux, qui peuvent servir de critères pour une évaluation de la liberté de parole : si cette liberté permet le respect de ces valeurs absolues, dans lesquelles j'inclue la loi, alors elle est conforme au bien. Mais si la liberté d'expression empêche d'atteindre ces objectifs absolus, qui ont pourtant servi de guide depuis des générations à des millions de personnes et qui figurent parmi les commandements des différentes religions, si elle détruit les valeurs de la famille ou celles qui régissent les relations entre les hommes, alors elle peut causer du tort.

Je dirige l'église dans une région qui couvre un certain nombre de républiques agitées, comme la Tchétchénie ou l'Ingouchie. J'ai vécu en Union soviétique et je me souviens des persécutions dont mon père a été l'objet à cause de sa foi. J'ai passé 24 heures terribles à Beslan au moment de la tragédie, portant dans mes bras le corps des enfants victimes de la prise d'otage.

On n'a pas le droit de condamner toute expression d'une religion sous prétexte qu'en son nom on a agi de manière contraire aux valeurs religieuses. Actuellement le monde est confronté au problème majeur de la compréhension entre les civilisations plutôt qu'au conflit des civilisations. Certains refusent l'instauration d'une éducation religieuse dans le système scolaire, au prétexte que nous vivons dans un monde démocratique et laïc. C'est vrai, mais la connaissance de la culture, des religions et de l'histoire de nos voisins, de nos frères, peut aider à contrer les accusations mutuelles.

Pour un croyant, le plus important est la relation entre Dieu et l'homme, ce dernier cherchant à savoir quelles répercussions ses actions auront sur sa vie dans l'au-delà. Il faut bien comprendre la nature des conflits religieux. J'étais à Naltchik en Tchétchénie au moment du drame qui s'y est produit. Comment expliquer que des jeunes aient pu ainsi prendre des armes, si ce n'est par des facteurs religieux ? Ce n'est pas la religion en soi mais l'impossibilité d'exprimer son sentiment religieux qui entraîne les conflits.

On le voit d'ailleurs dans d'autres contextes. La sortie du film tiré du livre de Dan Brown, le Da Vinci Code, fait actuellement déferler sur la Russie une vague de signatures de protestation. Quand on provoque des conflits au nom de la liberté d'expression, cela doit quand même faire réfléchir. Même si cela ne signifie bien sûr pas qu'il faille brûler les gens sur des bûchers, il est évident que les groupes religieux ne peuvent admettre le mariage homosexuel. Quand le Conseil de l'Europe adopte des recommandations et livre ainsi aux pays membres une définition de ce qui doit être considéré comme la norme, on peut comprendre que quand il s'agit d'instaurer dans les écoles un enseignement sur les minorités sexuelles, cela pose problème et suscite une vive émotion. En fait, ce n'est pas vraiment de liberté qu'il s'agit, mais plutôt d'une sorte de pression exercée sur les croyants qui ne peuvent ni prendre la parole ni condamner.

En fait, cela signifie qu'on a le droit de dessiner des caricatures, d'offenser les millions de chrétiens comme dans le livre de Dan Brown, mais que les croyants eux n'ont pas le droit d'exprimer leur point de vue. Le pluralisme doit valoir pour tous. On parle de lois sur la liberté, mais les millions de croyants doivent pouvoir défendre la liberté de leurs convictions et de leurs modes de vie. Il ne suffit pas de leur permettre d'exister et de croire : ils sont aussi des contribuables, qui ont le droit d'exercer une influence sur la vie sociale, dont ils font partie de manière pleine et entière. En tant que représentant de l'église orthodoxe, je suis contre les mesures extrêmes mais pour que nos convictions et notre identité soient prises en compte.

Les normes actuelles sur les droits et libertés de l'homme sont nées dans le monde occidental. Cela signifie que des millions de personnes n'ont pas participé à leur instauration Je ne suis pas en train de dire qu'il faudrait les reconsidérer aujourd'hui mais simplement qu'il faut aussi tenir compte de ce fait. C'est ainsi que le pluralisme permettra de prendre en compte aussi bien la liberté d'expression que les droits de l'homme.

M. Henri MADELIN, père jésuite : Dans cette affaire des caricatures, J'espère que les observateurs et les gens de religion n'ont pas été naïfs au point de penser que tout s'est déroulé sans instrumentalisation venant des deux côtés. De septembre à mars, l'intervalle a été assez long pour permettre la mobilisation d'une partie de l'opinion publique et l'on peut nourrir des doutes sur la spontanéité de la réaction.

Mais de l'autre côté, en Europe occidentale, faut-il toujours parler d'atteinte aux libertés religieuses ? Ne sommes-nous pas dans une sorte de cercle vicieux entretenu par les médias, qui y voient une occasion d'augmenter leur tirage ? Ne sommes-nous pas aussi confrontés à une instrumentalisation de problèmes religieux par l'argent ?

J'ajoute qu'au bout du compte des chrétiens ont également été touchés : le quartier d'Achrafieh à Beyrouth a été envahi par des populations prêtes à lyncher leurs compatriotes chrétiens. L'embrigadement religieux, la haine de la religion de l'autre produisent généralement des effets violents.

Dignitatis Humanae, le texte le plus novateur adopté par l'église catholique au Concile Vatican II porte sur la liberté religieuse ; il va à l'encontre d'une tradition historique et en même temps en retrouve une autre liée à l'Évangile : celui qui croit, doit être protégé par une double immunité, positive et négative. Chacun doit pouvoir choisir sa religion mais aucune pression ne doit s'exercer sur lui pour l'obliger à faire ce choix. Il a le droit de croire et de ne pas croire. Ce principe peut constituer la colonne vertébrale d'un État de droit c'est-à-dire d'un État qui respecte le pluralisme et, fondamentalement, le droit de professer librement sa religion. Nous vivons dans une société trop sécularisée, qui a perdu l'habitude d'analyser le fait religieux et qui n'est pas assez consciente des motivations religieuses qui peuvent habiter le coeur de nos contemporains. Nous ne sommes pas entrés dans une société moins religieuse. Au contraire, elle l'est de plus en plus, avec les bienfaits et les excès que cela implique. Pour autant, toute cette poussée religieuse se règlera mieux par le principe de liberté que par tout autre.

L'expression « liberté religieuse » est à prendre dans son acception juridique, celle d'un droit essentiel dans l'existence humaine dans la mesure où il implique tout autant le respect du fait de ne pas croire que du fait de croire. Pour toutes les religions, le droit à la liberté religieuse est au centre de tous les droits, comme l'expérience vécue par les pays de l'Est sous le communisme le confirme.

Dans nos sociétés libérales, nous sommes en tension entre la liberté d'expression et la liberté religieuse. La première est essentielle pour promouvoir des relations de qualité entre individus, entre peuples, entre gouvernants et cela est d'ailleurs inscrit dans la Charte des droits fondamentaux des Nations Unies. La liberté d'expression est souvent conçue sans limites - peut-être par intérêt commercial -mais elle doit surtout être mise en oeuvre en faisant preuve de responsabilité.

Qu'est-ce qu'une liberté qui ne tient pas compte des effets produits sur l'autre ? Dans la jurisprudence de tous les États européens, la liberté d'expression comme la liberté religieuse doivent s'exercer dans les limites de l'ordre public. La jurisprudence elle-même suit cette règle, par exemple lors des processions religieuses sur la voie publique. Si une telle manifestation doit être contraire au bien commun, attentatoire au respect du pluralisme, il est alors normal que l'État, protecteur des droits, puisse, selon les circonstances de temps et de lieu, accepter ou interdire. Mais il y a parfois désaccord entre les religions et l'État sur la notion d'ordre public : au nom de l'intérêt de l'individu qui en a besoin pour survivre, l'État peut passer outre, par exemple, à l'interdiction d'accepter une transfusion sanguine qu'une secte exigerait de ses membres.

Dans nos sociétés, qui ont les moyens et la capacité de construire des systèmes juridiques complexes, existent des moyens efficaces pour faire respecter les croyances religieuses dans le débat public. En France, l'église catholique a créé une fondation afin de faire respecter la vérité quand les fondements du message qu'elle transmet sont tournés en ridicule. Elle n'hésite pas à saisir les tribunaux dans ce cas. Elle a réussi à faire prévaloir de telles exigences lorsque la publicité s'est emparée d'images religieuses et les a transformées, comme dans cette publicité pour Volkswagen, parodiant le dernier repas de Jésus avec ses disciples pour mieux vendre des voitures...

Les églises sont solidaires car elles sont conscientes qu'une avancée de la haine religieuse contre une religion est comme une tâche sur un buvard, qu'elle peut provoquer des réactions en d'autres endroits du monde, comme pour les maronites au Liban. Il faut être conscient de cette responsabilité.

Plusieurs arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme, comme l'arrêt Kalaç contre la Turquie, soulignent l'importance de l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui énumère les diverses formes que peut prendre la manifestation d'une religion ou d'une conviction : le culte, les pratiques, l'accomplissement des rites, etc. Néanmoins cet article ne protège pas n'importe quel acte motivé par une religion ou par une conviction.

En France, en 2005, un imam a été poursuivi pour avoir déclaré que le Coran autorisait à battre les femmes infidèles. Le tribunal correctionnel a considéré ces déclarations comme l'expression du droit à la liberté religieuse et l'imam a été relaxé sur le fondement des articles 9 et 10 de la Convention. Mais une association de protection des femmes a interjeté l'appel et l'imam a été condamné à six mois de prison avec sursis, assortis d'une amende. À cette occasion, les juges ont rappelé l'égalité de tous devant la loi et affirmé que l'expression de convictions religieuses ne saurait conférer une quelconque immunité pour des propos haineux.

Mais pourquoi pourrait-on défendre des minorités raciales et pas des minorités religieuses ? Pourquoi accepterait-on que distiller la haine soit une forme normale de vie sociale ?

Mme Sabine von ZANTHIER, directrice du bureau de Bruxelles de l'Église Luthérienne d'Allemagne : Je vous remercie beaucoup d'avoir organisé cette conférence et d'avoir invité l'Église Protestante allemande à y participer.

La publication des caricatures du prophète dans le Jyllands-Posten a provoqué un large et profond sentiment d'offense et d'indignation au sein de la communauté musulmane. Des réactions violentes ont eu lieu partout dans le monde et elles ont même entraîné la mort de Chrétiens au Nigeria. Elles ont aussi blessé, effrayé, outragé. Heureusement, des efforts ont été faits à tous les niveaux pour apaiser les tensions. Dans ce contexte, de tels débats, destinés à clarifier l'équilibre entre la liberté d'expression et le respect des croyances religieuses, sont particulièrement importants pour la paix dans le monde.

La publication des caricatures et le conflit qui s'en est suivi ont fait dans l'Église Protestante allemande l'objet de larges débats au cours desquels nous avons circonscrit les problèmes juridiques, éthiques et culturels que je vais maintenant exposer.

Dans la société laïque, la liberté d'expression et la liberté de la presse sont au coeur de la démocratie. La liberté est un fondement de notre système juridique et ce principe n'est pas négociable : la possibilité d'agir librement doit servir la société tout entière.

Dans les réactions européennes à l'affaire des caricatures, on a porté une haute considération à la liberté de la presse. Mais puisqu'il s'agit ici d'équilibre entre liberté d'expression et liberté religieuse, il faut réaffirmer que la liberté de la presse a des limites, qui doivent être respectées.

La liberté d'expression et la liberté de la presse peuvent laisser une place au scandale, à la satire et à la provocation. Mais il ne devrait y avoir ni tolérance ni compréhension pour une provocation de cette sorte-là : la liberté d'expression ne doit pas être détournée pour attaquer des croyances religieuses ou pour blesser les convictions d'autrui.

C'est bien ce sentiment de ce qui est sacré pour autrui qu'il convient de retrouver. C'est pourquoi le fait que certains chrétiens soient peu sensibles au mépris porté au christianisme ne saurait pas servir de base à la définition générale du respect des croyances religieuses.

Il doit être clair par ailleurs que les non musulmans ne sont pas tenus par l'interdiction des images : lorsqu'on se bat pour faire respecter les croyances religieuses, l'objectif n'est pas d'imposer des interdits et des tabous à ceux qui ne croient pas à la même religion.

Le Président du Conseil de l'Église Protestante allemande, l'évêque Wolfgang Huber, a explicitement énoncé qu'il fallait respecter les croyances et que personne ne devait être insulté pour sa foi religieuse. J'ajoute que chrétiens comme musulmans doivent être attentifs à ne pas faire monter la pression dans cette affaire. Les sentiments religieux ne doivent pas être détournés pour justifier la violence.

Les réactions violentes qui ont eu lieu à l'encontre des caricatures du prophète, qui le montraient dans un contexte de violence, avec une bombe, sont profondément regrettables, et on ne saurait pas fermer les yeux. Lorsque quelqu'un a le sentiment qu'on lui a manqué de respect, il ne devrait pas réagir lui-même de façon irrespectueuse ou violente. Un tel comportement est totalement contre-productif si l'on veut aller vers le respect mutuel, la confiance, et la réconciliation.

Aux termes de la loi, le conflit qui surgit entre deux parties privées relève au premier chef des tribunaux. Même s'il convient de reconnaître l'importance du dialogue entre les peuples, les cultures et les religions, dans un État de droit, il incombe à l'État de préserver la tolérance et de garantir la paix. Les différents codes pénaux nationaux, qui traduisent concrètement la liberté de religion, devraient accorder un même degré de protection à toutes les croyances. Le code pénal danois interdit l'insulte et le mépris envers toute les croyances et toutes les communautés religieuses. Les doctrines et les cultes religieux sont donc protégés, mais ce n'est pas le cas d'autres aspects, en particulier de la représentation des prophètes. Pour sa part, le code pénal allemand se concentre sur le contenu des croyances, sur les institutions et sur les rites et interdit toute insulte dans la mesure où l'ordre public est en danger.

Dresser un tableau de l'ensemble des codes pénaux des États membres du Conseil de l'Europe pourrait être source d'intérêt et d'exemple. Cela contribuerait à un débat calme et mesuré autour de l'application des différents critères normatifs, ce qui est très important pour nos sociétés multiculturelles.

L'éducation religieuse a aussi une grande importance afin de combattre les stéréotypes, qui sont l'une des sources de l'ignorance des autres peuples, de leurs sensibilités culturelles et spirituelles. Des enseignements spécifiques devraient éveiller l'intérêt des citoyens pour ces sensibilités, inciter chacun à montrer davantage de respect envers la diversité des cultures et à s'abstenir d'insulter les symboles, images et expressions religieux des autres.

Renforcer la connaissance réciproque et le respect mutuel contribue également à l'intégration des immigrés, grâce à la promotion du dialogue entre les cultures, les religions et les croyances.

La mondialisation mêle les nations et les cultures. Nous devons trouver le moyen d'accepter et de respecter les différences, ce qui passe en premier lieu par une société ouverte et libre.

L'église évangélique d'Allemagne est persuadée de la nécessité de promouvoir une société qui comprenne et respecte les sensibilités de tous les peuples du monde entier.

M. David MESSAS, Grand Rabbin de Paris : Le sujet qui nous intéresse ce matin est au coeur de la vie religieuse et de la responsabilité rabbinique. Je veux dire brièvement ce que je pense à titre personnel car je n'engage en rien ni la communauté, ni le judaïsme, ni la religion dans son ensemble : vous savez que, chez nous, il y a autant d'avis divers qu'il y a de rabbins et qu'il n'existe pas de langage monolithique, expression unique de l'ensemble de tous les rabbins et de toutes les communautés du monde.

Aucune réserve ne peut être posée quand il s'agit de la liberté d'expression. Par définition, dans le judaïsme, l'homme n'est pas simplement un animal qui pense, il est surtout un animal qui parle. Nous considérons que la parole qui lui a été donnée par Dieu est ce qui exprime en lui le souffle divin. La Cabale, la Bible et leurs commentaires nous expliquent que Dieu a créé l'homme comme n'importe quel animal, mais qu'ensuite (l'orateur s'exprime en hébreu) il a soufflé en lui un souffle de vie et l'homme est devenu une personne vivante. Tous les commentateurs disent que le souffle de Dieu qui rend l'homme vivant, c'est la capacité qu'a ce dernier de parler. En effet, le Zohar traduit (l'orateur s'exprime en hébreu) « une âme vivante » par « une âme qui parle ». Si bien que l'expression et l'engagement de l'homme par sa parole n'engagent pas simplement l'humain mais la partie divine qui est en lui. Et cette partie divine lui commande de parler parce que s'exprime ainsi à la fois son coeur, son intelligence, son corps, et parce que cela lui permet de sortir de lui-même pour créer un contact avec l'autre, l'autre étant Dieu lui-même, la personne qui est en face de lui, le lointain. Dans la mesure où l'homme s'enferme à l'intérieur de sa propre parole, il ne réalise pas le projet divin qui est en lui. Se taire alors qu'on a envie de parler, empêcher quelqu'un de parler, l'enfermer dans un discours monolithique qui ne lui permet pas d'exprimer sa pensée, c'est le mettre dans une prison et l'asservir.

D'ailleurs, dans l'Égypte biblique, les esclaves n'étaient pas seulement ceux qui devaient construire ou détruire et qui avaient perdu leur personnalité, mais ceux qui n'avaient pas de parole, ceux qui ne parlaient que la voix de leur maître. On dit donc que la sortie d'Égypte a été une libération non pas seulement physique mais surtout spirituelle, qui a permis de parler, de communiquer. C'est pourquoi le roi David, dans ses psaumes, compare la langue, qui est le parler, à la vie et à la mort (l'orateur s'exprime en hébreu) « la vie et la mort sont entre les mains de la langue », c'est-à-dire : avec la langue on peut faire vivre et construire, on peut aussi tuer et détruire. Mais la Bible nous donne quand même un conseil (l'orateur s'exprime en hébreu) « plutôt que la mort, vous choisirez la vie ». Or choisir la vie, c'est choisir non seulement la liberté de parler mais aussi le contrôle de cette parole pour qu'elle ne soit pas destructrice. L'expression de la liberté la plus grande, l'expression de l'homme lui-même en tant qu'être humain, ne peut se faire bien sûr que dans l'expression de cette liberté, mais en même temps dans sa maîtrise.

Il n'y a pas de liberté qui soit sans limite, la liberté est l'expression de la logique, de la pensée, de la responsabilité. Et ce n'est pas parce que j'ai un moyen, la parole, qu'il peut exprimer tout ce que je veux dire : il y a ici une responsabilité qui engage l'homme encore plus puisqu'il doit savoir qu'il a entre les mains l'instrument le plus fort, le plus extraordinaire qui puisse exister, qui est une arme pour construire ou pour détruire.

Telle est la première définition de l'homme que donne la Bible. On dit d'ailleurs que Dieu a créé l'épouse à Adam mais que jusque-là celui-ci ne pouvait pas exprimer sa liberté et qu'il se sentait seul, tout seul, non pas parce qu'il n'y avait personne à côté de lui, mais parce qu'il avait un instrument, la parole, mais personne à qui parler. Lorsque Dieu a créé la femme, la communication a pu se faire entre l'homme et la femme, et selon la tradition biblique, parler avec la femme, c'est véritablement parler avec l'autre par excellence : la femme, c'est celle qu'on aime et en même temps celle qui est complètement différente de vous. La possibilité de parler constitue le fait de pouvoir parler et plus encore le fait de pouvoir écouter ce qu'on vous dit. C'est dans ce rapport entre parler et écouter que se réalise l'expression la plus belle de la communication et, au-delà, le respect de l'autre : je ne puis le respecter que dans la mesure où je respecte en même temps sa parole.

Quand on parle de liberté d'expression, il s'agit donc bien au-delà de la liberté de l'être dans son essence même. Si l'expression n'est pas libre, s'il y a une pensée unique, l'être a disparu. On ne dit pas, dans le judaïsme, « je pense donc je suis », mais « je parle donc je suis ». C'est dans la mesure où je peux parler que j'existe, quand on m'empêche de parler, quand je n'exerce pas un contrôle sur moi-même dans l'expression de ma parole, je peux me mettre moi-même à l'intérieur d'une prison ou m'autodétruire.

Plus que cela, le seul dialogue que l'on peut avoir avec notre Créateur, c'est à travers la parole, par la prière, par la supplication mais aussi, dans les textes les plus anciens, par la prophétie. La prophétie est une forme de parole puisque, en hébreu, le prophète s'appelle « Navi », c'est-à-dire « celui qui parle » (l'orateur s'exprime en hébreu) « celui qui exprime par les mots le son qui sort de ses lèvres ». Un prophète n'est pas simplement quelqu'un qui a une inspiration, qui est considéré comme un saint homme, le prophète n'est prophète que dans la mesure où il est capable par la parole de communiquer la parole de Dieu qu'il a entendue lui-même. C'est dans ce domaine seulement que l'expression devient en quelque sorte la réalisation de l'être par excellence.

Il faut donc être bien conscient que la parole est à la fois à l'expression de la liberté de l'homme et du respect de l'autre. Et le mot respect est extrêmement important : respecter signifie considérer les gens avec coeur, les considérer dans ce qu'ils sont, considérer que même s'ils sont différents de moi ils méritent d'être respectés. Si l'humanité tout entière avait retrouvé le respect de l'autre, le grand Messie que les uns et les autres attendent serait arrivé depuis longtemps car l'espoir existe quand nous ne rejetons pas l'autre, quand nous ne le considérons pas comme inférieur.

Ce n'est donc pas par l'équilibre des armes atomiques que le monde peut exister. Nous, hommes de parole et de religion devons délivrer un message assez fort pour faire comprendre à tous que l'instrument le plus fort qui existe est la parole et que la parole est là non pas pour tolérer l'autre, même si on parle beaucoup de tolérance, mais pour le respecter. La tolérance, c'est l'acceptation de l'autre tel qu'il est, mais avec une certaine condescendance : il est dans l'erreur, il est dans l'obscurité, il veut pas revenir dans ma lumière, mais je le tolère quand même. Je me situe au sommet de la montagne, non seulement j'ai raison mais j'ai cette force encore plus grande et je tolère les gens qui sont dans le péché et qui se sont dévoyés. C'est en fait un sentiment qui n'est pas très honorable, qui n'exprime que l'orgueil et l'exclusion. Ce mot n'existe d'ailleurs pas dans le judaïsme, à la différence du mot « kavod », qui est très important et qui signifie respecter quelqu'un, le regarder non pas simplement avec les yeux, en l'objectivant, mais avec le coeur. Nous autres, rabbins, aimons beaucoup faire le calcul de la valeur des lettres. Or la valeur de « kavod » c'est « lev », c'est-à-dire le coeur.

Il ne peut pas y avoir de respect préfabriqué, conformiste. Le respect ce n'est pas la politesse qui, bien que nécessaire, est factice et extérieure, le respect vient vraiment de l'intérieur. C'est pourquoi il y a dans le Talmud, commentaire de la Torah, à propos de la relation entre l'homme et la femme, ce mot très important (l'orateur s'exprime en hébreu) « il faut aimer sa femme comme soi-même - on s'aime tellement qu'on ne peut pas aimer quelqu'un plus que soi - mais l'honorer plus que soi-même ». Et, je l'ai dit, dans la tradition, la femme est non pas celle qu'on regarde comme on se regarde soi-même dans un miroir, mais celle qu'on regarde comme quelqu'un d'autre, comme une sensibilité qui n'est pas masculine, avec une intelligence, une intuition qui lui sont tout à fait propres - c'est très bien - avec un esprit porté plus vers les sentiments que vers la logique - c'est très bien.

À ce propos, nous, rabbins, qui nous occupons beaucoup de la paix dans les ménages, racontons cette petite histoire : un rabbin reçoit un homme qui pleure et qui se plaint du caractère épouvantable de sa femme, qui l'empêche de vivre. Le rabbin pleure avec lui et lui dit « tu as raison, tu as raison ». À peine l'homme est-il sorti qu'entre sa femme, qui pleure et se plaint du caractère horrible de son mari. Le rabbin pleure avec elle et lui dit « tu as raison, tu as raison ». Le fils du rabbin, qui a assisté au deux scènes, dit à son père : « je ne comprends pas : ou bien c'est le mari ou bien c'est la femme qui a raison ». Et le rabbin lui répond « toi aussi, tu as raison, mon fils »... Cela signifie tout simplement qu'il arrive un moment ou si les gens ne se comprennent pas, c'est parce qu'ils n'ont pas compris le mode de raisonnement de l'autre.

La grande difficulté entre les religions tient simplement au fait qu'on rejette parce qu'on n'arrive pas à se mettre à l'intérieur du système de l'autre. À partir du moment où on comprend qu'il y a une cohérence, le respect consiste en quelque sorte à se vider de soi-même à se mettre dans la peau de l'autre, à voir de quelle manière il réfléchit. Le respect ne consiste pas à se diluer dans l'autre ; l'amour ne consiste pas à se perdre dans l'autre, il n'est pas fusionnel ; l'amour le plus fort, c'est quand l'homme et la femme sont chacun ce qu'ils sont, que chacun respecte ce qu'est l'autre alors que dans un amour fusionnel l'un et l'autre doivent disparaître pour devenir autrui. En revanche, dans un amour fondé sur l'esprit, sur l'intelligence, sur la communication, sur le désir, sur l'affection, tout fait que l'on tend beaucoup plus vers le respect que vers la démission ou vers l'exclusion.

Et ce que je dis pour la femme vaut bien sûr pour n'importe laquelle des idéologies qui nous entourent, pour les convictions des uns et des autres. On peut dire ce que l'on veut à condition de le faire avec beaucoup de respect, de ne pas caricaturer, de ne pas humilier, de ne pas toucher les personnes et les convictions. Si on ne le fait pas, non seulement on se montre irrévérencieux, mais on touche à l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus élevé. Quand quelqu'un a des convictions, quand il a souffert pour elles, comment supporterait-il que d'un seul coup sa vie intérieure tout entière soit détruite, qu'elle soit réduite à néant par une caricature ?

Les caricatures, toutes les formes irrévérencieuses, ne s'adressent pas à l'esprit. Il n'y a rien de plus terrible que la dérision : non seulement on manque de respect à l'autre mais on le tourne en ridicule. Certains s'engagent pourtant dans le ridicule, c'est-à-dire dans le néant absolu. Je peux avoir mes convictions, mais dans la manière de les exprimer, si la priorité est la liberté, cette dernière doit être entourée par le respect le plus grand.

Concilier l'un et l'autre, concilier l'inconciliable, c'est le génie de l'homme ! Ce qui est utopique peut se réaliser par l'homme. Cela étant, si on pouvait trouver la vertu du dialogue pour résoudre tous les problèmes, je suis sûr que les choses changeraient.

Notre société moderne est frappée par la maladie de la mondialisation et de la communication à tout va par les médias. Je ne sais pas s'ils sont animés par les idées que je viens d'exprimer ou s'ils suivent une ligne éditoriale. Je n'ai jamais bien compris cette expression qui semble signifier que le média n'est pas là pour défendre la vérité mais une certaine vision du monde. Certes, nous ne sommes pas ici pour parler de la presse, mais de la liberté d'expression. Cela étant, comment ignorer une forme d'instrumentalisation de la parole en vue d'une expression de la haine ?

Je finirai par cette injonction que nous autres rabbins nous adressons à nous-mêmes (l'orateur s'exprime en hébreu) « vous sages, qui avez la parole, faites attention à ce que vous dites ». Surtout dans le dialogue interreligieux, dont on a besoin aujourd'hui plus que jamais, la liberté doit exister, mais le respect doit gouverner la propension que nous avons à parler : expression de la liberté oui, mais une liberté surveillée par la conscience.

M. le PRÉSIDENT : A ce moment du débat, je dois vous faire part de ma préoccupation : nous avions invité M. Tarek Oubrou, Recteur de la mosquée de Bordeaux, à venir donner un éclairage musulman à cette audition, il avait donné son accord. Nous le connaissons d'ailleurs bien puisqu'il a déjà participé à une audition sur l'éducation et la religion qui s'est tenue à Paris le 2 décembre 2004. Pour une raison que j'ignore, il ne nous a pas rejoints.

Je vais donc donner la parole à la salle, me réservant la possibilité, s'il arrivait, d'interrompre la discussion pour lui permettre d'intervenir. De même, s'il n'était là que cet après-midi, nous nous efforcerions de trouver un moment pour qu'il puisse s'exprimer.

Bien évidemment, vous le constatez, nous nous sommes efforcés à l'occasion de cette audition, de donner la parole à toutes les religions et à toutes les sensibilités.

M. Lluis Maria DE PUIG, (Espagne) : Je trouve très intéressant d'entendre de la sorte des personnes qui viennent de positions religieuses différentes.

Le Père Madelin nous a dit que croire était un droit, mais ne pas croire est aussi un droit. Il y a déjà un certain temps, j'ai présenté au nom de notre commission un rapport sur « religion et démocratie ». Il s'agissait d'essayer de voir quels étaient les devoirs des États envers les religions, mais aussi les devoirs des religions envers les États.

Le sujet qui nous réunit aujourd'hui est un peu différent. Il ne s'agit pas de la liberté dans le cadre d'un État, de la liberté d'exercice des religions, de la liberté d'opinion sur les religions, mais davantage d'une question déontologique ou éthique, c'est-à-dire de savoir jusqu'où la liberté pourrait aller à l'encontre de ceux qui ont des croyances, de ceux pour qui certains aspects sont sacrés, tout en préservant la liberté d'expression.

Dans chaque religion, il existe des aspects que la vie quotidienne vient contester. Telle religion n'aime pas que l'on mange, que l'on boive tel type de choses, tandis que le reste de la population le fait normalement. Certains dogmes sont très fort dans les religions, constituent le noyau dur des croyances mais ils vont à l'encontre d'une certaine idée du rationalisme chez les non-croyants. Dans ces conditions, comment serait-il possible toujours, dans tous les États, d'être correct envers toutes les croyances ?

On a parlé du Da Vinci Code. Mais on sait que même au sein du christianisme les Évangiles sont controversés : il y a plusieurs Évangiles, plusieurs textes, les connaisseurs de la chose biblique savent que bien des points sont discutables. On a découvert encore récemment des textes contredisant ce qui était accepté dans le passé par les théologiens. Comment voudrait-on interdire que le débat d'idées, que les historiens s'emparent de ces sujets ? Comment voudrait-on interdire à la création littéraire toute fiction à ce propos ? Peut-on vraiment condamner cet exercice de la liberté d'opinion et même le discours littéraire et la spéculation ? Cet exercice serait possible en matière philosophique ou politique mais prohibé en matière religieuse ? Je ne parle pas de blasphème ou de caricature, car il y a là quelque chose d'offensant, mais bien de spéculation et de création littéraire.

On a évoqué l'attitude des témoins de Jéhovah vis-à-vis de la transfusion sanguine. Ils pourraient nous reprocher d'attenter à leurs croyances, de toucher a quelque chose de sacré pour eux. Cela montre bien qu'il faut se demander jusqu'où on peut admettre que la liberté d'expression soit limitée au nom de croyances : faut-il interdire de commenter ces croyances ou d'aller à leur encontre ?

Lord RUSSELL-JOHNSTON, (Royaume-Uni) : Pour ma part, je n'ai pas terminé le Da Vinci Code parce que le livre m'est tombé des mains tellement il était ennuyeux. Je trouve donc un peu étonnant que le Vatican envisage de le mettre au ban.

J'en viens à ma question, qui s'adresse au Grand rabbin Messas. Nombre des interventions qui ont précédé la vôtre ont donné l'impression que l'Europe était une sorte de refuge pour la liberté de parole. Or il y a en Autriche un homme, sans doute mentalement dérangé, qui a été emprisonné parce qu'il a nié l'existence de l'holocauste. Un certain nombre de gens considèrent qu'il s'agit d'un crime, qu'en pensez-vous ?

M. Alexander FOMENKO, (Russie) : Faut-il faire une distinction entre ce qui est extrême et ce qui ne l'est pas ? M. de Puig a distingué le blasphème de la spéculation littéraire. Pour ma part, il me semble impossible de le faire de façon stricte car tout dépend des croyances.

Pour revenir au livre de Dan Brown et au film qui vient de sortir, on voit bien qu'il y a une différence entre les spéculations philosophiques et théologiques au sein des universités ou chez les scientifiques et un film qui prétend montrer la réalité. Et demander au public de faire la différence entre fiction et réalité reviendrait un peu à demander un enfant de quatre ans comment fonctionne la bourse de New York... La question n'est pas de savoir si le livre est ennuyeux mais s'il est stupide et si le public est prêt à le recevoir.

Je ne pense pas qu'on doive ramener le sujet à une question de dogme religieux. On peut discuter de ces questions, y compris avec des non-croyants. Qu'on débatte au sein des universités ne pose pas problème, mais quand on s'adresse aux croyants pour leur expliquer qu'ils ont tort ou qu'ils n'ont pas droit au salut, faut-il s'étonner que cela suscite une certaine colère ? Je ne comprends pas pourquoi autant de gens essaient de convaincre les croyants que leur foi n'est qu'un prétexte à la spéculation et au débat.

M. Edward O'HARA, (Royaume-Uni) : J'ai été très impressionné par les interventions que j'ai entendues jusqu'ici et par l'existence d'un véritable consensus, qui semble reposer sur les traditions du christianisme et du judaïsme, en faveur de la liberté d'expression. J'ai en particulier été fasciné par ce que nous a dit le Grand rabbin sur cette question.

Il s'agit ici de la liberté d'expression, bien sûr, mais aussi du respect réciproque et mutuel, comme l'a dit M. Madelin, de la liberté de croire comme de la liberté de ne pas croire.

Il semble qu'il y ait aussi consensus sur la nécessité, lorsqu'il y a crime ou blasphème, d'accorder la primauté au droit.

On parle beaucoup aujourd'hui des caricatures, mais il y a eu des précédents, en particulier au Royaume-Uni avec Jerry Springer, comédie musicale qui a provoqué la colère de l'église chrétienne qui y a vu un manque de respect à l'égard de Jésus-Christ et du christianisme. S'il n'y a toutefois pas eu de violences à l'encontre des auteurs et du producteur, les formes d'intimidation pour empêcher les représentations m'ont paru excessives.

Nous appelons tous de nos voeux le respect de chacun, de la liberté d'expression, de la liberté de religion, mais peut-être s'agit-il d'une utopie. Le manque de respect s'exprime par le ridicule, la moquerie, la satire, qui peuvent susciter des réactions de colère, mais il peut aussi prendre la forme d'une incitation à la haine. Je crois qu'il est nécessaire de faire la distinction non seulement dans nos propos mais aussi dans la législation. Nous voulons pour cela faire adopter une nouvelle loi au Royaume-Uni, mais les choses sont difficiles.

Les caricatures sont-elles une satire ou incitent-elles à la haine ? C'est le droit qui doit trancher, je suis d'accord avec M. Madelin sur ce point. Quant aux manifestations, j'ai surtout été frappé par leur manque de spontanéité : elles étaient organisées avec une discipline presque militaire et j'ai été surpris de voir qu'il existait dans le monde autant de drapeaux danois à brûler...

Mme Anne BRASSEUR, (Luxembourg) : Vous avez fait, Monsieur le Grand rabbin, la différence entre respect et tolérance et vous nous avez expliqué que le mot tolérance n'existait pas en hébreu. Je suis d'accord : le respect est quelque chose de beaucoup plus élevé, de plus noble, mais il faut commencer par la tolérance, qui est la compréhension de l'autre, pour en venir au respect de ce qu'il est et de ce qu'il pense. C'est pourquoi il me semble que vous devriez traduire ce mot. J'ajoute que respect comme tolérance n'existent vraiment que s'ils sont à double sens.

M. Johannes RANDEGGER, (Suisse) : Le temps n'est-il pas venu que se réunissent les leaders des grandes religions pour élaborer une convention qui déterminerait ce que signifie la tolérance et le respect des religions de manière à disposer d'une base de jugement pour définir ce qui est tolérable et ce qui ne l'est pas ?

M. Anatoliy KOROBEYNIKOV, (Russie) : Les gens sont divers et les confessions sont différentes mais le monde s'unifie avec la mondialisation. Y a-t-il des perspectives de rapprochement des différentes confessions qui permettraient d'adopter une telle convention commune ?

M. David MESSAS : Au sujet de la personne emprisonnée en Autriche pour avoir nié l'holocauste, je préciserai qu'elle a été condamnée par la justice. Si quelqu'un commet une action contraire à la justice et n'est pas condamné, alors c'est la fin de la démocratie. Je ne pense pas que vous contestiez l'importance de la démocratie...

La parole doit s'arrêter au moment où elle devient une incitation à la haine. Sur le plan moral, nier l'holocauste est un crime grave car c'est considérer le peuple juif comme un menteur. L'expérience de l'holocauste devrait nous apprendre que les paroles ne sont pas vaines et qu'un passage à l'acte est toujours possible. La parole, quand elle se fait médisance, devient également destructrice.

Mais mon discours se plaçait au niveau de l'éthique et non de la loi. Toute parole conduisant à la haine, à la guerre ou à la destruction n'est pas tolérable sur le plan moral. Auschwitz a signé l'échec de la civilisation occidentale et le fait que des millions de personnes aient pu y mourir brûlées, doit servir de leçon pour que plus jamais cela ne se produise. Elie Wiesel nous a alertés en affirmant que si cela a existé une fois, cela pouvait arriver de nouveau. L'inimaginable s'est produit : derrière les mots, il faut redouter le passage à l'acte.

Il ne peut y avoir de respect sans tolérance : comment respecter quelqu'un si l'on n'est pas tolérant ? Le mot « tolérance » n'existe pas dans les mots bibliques mais il existe aujourd'hui en hébreu (l'orateur s'exprime en hébreu) et sur le plan de la connaissance biblique, telle que me l'ont transmise mes maîtres, j'ai appris bien sûr à tolérer les autres mais surtout à les respecter.

M. le PRESIDENT : Merci Monsieur le rabbin. On aura senti dans vos paroles l'expression d'une souffrance.

M. Henri MADELIN : L'idée d'un accord des religions dans une lecture commune du monde pour le futur existe déjà, autour des Nations Unies, avec Hans Küng. J'appartiens à un ordre religieux qui compte dans ses rangs un grand théologien, Teilhard de Chardin, qui a parlé du monde futur. On trouve chez lui l'idée de rassemblement de toute l'humanité au nom du principe spirituel. Mais on n'arrivera pas au terme d'un tel processus si l'on ne se met pas aussi d'accord avec les non-croyants.

Le monde actuel a un problème avec la tolérance à cause du système libéral où chacun est maître de ses propres jugements et où les différences ne font que coexister. La tolérance est à mi-chemin entre acceptation et respect de l'autre.

Il existe une violence intérieure des religions. Paul Ricoeur a très bien dit en quoi l'histoire montre que les religions ont du mal à entrer dans le processus pacifique. C'est en fait parce que, et c'est leur grandeur, les croyants portent en eux quelque chose d'extrêmement fort. Pour eux, entrer dans la modernité, dans la démocratie, c'est accepter que cette parole violente se transforme en parole d'échange.

Sur la nécessité de contraindre plutôt que de limiter la liberté, dans le cas de la secte que vous avez évoquée, on peut recourir à la notion juridique de non-assistance à personne en danger de mort.

L'Europe est fascinée par sa marge. Les églises ont fixé un canon pour dire ce qu'elles pensaient recevable du témoignage du Christ. Les Modernes sont alors fascinés par ce qui a été laissé de côté et piochent dans ce qui a déjà été écarté une première fois pour de nobles raisons, et cela avec des arguments souvent peu scientifiques : le Da Vinci Code en est un bon exemple. Voilà une société qui n'accepte pas le socle sur lequel elle repose.

M. l'Évêque FEOFAN : Un intervenant a proposé que nous nous réunissions pour élaborer un code commun aux différentes religions. Pourquoi alors ne pas se poser la question d'une religion universelle ? Il y a un Conseil mondial de l'église qui travaille depuis des décennies et différents forums se réunissent pour discuter d'aspects éthiques, économiques, etc. Mais les exigences de la société sont d'une sorte aujourd'hui et seront d'une autre demain. Le monde séculier et le monde religieux considèrent différemment la nature même de l'homme. De ce point de vue les religions délivrent un message spécifique, à travers les Dix commandements qui expriment les principes éthiques et moraux des relations entre l'homme et Dieu. Le monde séculier ne se fonde lui que sur une base de droit.

L'anthropocentrisme est devenu très fort : autrefois, l'État prévalait sur la personne, désormais c'est l'inverse. Du point de vue des croyants, des libertés sont données qui, une fois appliquées, détruisent la personnalité et la vie sociale. Sur la question des minorités sexuelles, la liberté de chacun existe mais la nature a tout de même donné un code à l'homme. Si l'on s'oppose à la nature, au nom d'une certaine conception de la liberté, l'humanité elle-même est en danger, on le voit avec les maladies du siècle comme avec les problèmes démographiques. L'Histoire est riche d'exemples de civilisations entières qui ont cessé d'exister. Notre objectif essentiel est de trouver un équilibre entre la liberté et son application positive, c'est ce qu'a évoqué le grand rabbin en parlant d'une limitation intérieure de la liberté.

L'objectif d'aujourd'hui n'est pas que chacun expose sa vérité mais que soit trouvé un consensus afin de permettre à la fois une existence normale et une vie sociale et politique dans nos sociétés. Je remercie le Conseil de l'Europe et votre commission d'avoir commencé à écouter la voix de personnes qui représentent des intérêts religieux. Lorsque nous préparons des textes ensemble, nous pouvons nous comprendre et défendre nos intérêts respectifs et la liberté peut s'exprimer dans le pluralisme de nos opinions.

Mme Sabine Von ZANTHIER : Je souhaite revenir sur les caricatures, en particulier sur celle qui représente Mahomet avec une bombe dans son turban. Une caricature est une exagération humoristique de certains traits. Quelles sont les limites imposées à la presse en la matière ? S'agit-il de l'empêcher de parler de Mahomet et des bombes ? S'agit-il d'empêcher de parler du terrorisme religieux ? Y a-t-il une limite en cas d'insulte mais est-ce une insulte que de parler de bombardements et d'attentats suicides ? A-t-on même le droit de représenter Mahomet ? Y'a-t-il d'un code de conduite en matière de religion ? Toutes les religions ne doivent-elles pas s'opposer aux attentats suicides ?

Pour l'instant nous ne nous sommes pas suffisamment concentrés sur les problèmes réels, par exemple faut-il évoquer les questions religieuses dans le code pénal ? N'oublions pas en outre que l'on touche là au phénomène de l'immigration massive en Europe car ces immigrés ont, en général, une foi très forte et ressentent comme une insulte certains points de notre droit.

M. le PRÉSIDENT : Ainsi s'achève notre deuxième séance.