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La bataille des centres de décision : promouvoir la souveraineté économique de la France à l'heure de la mondialisation (rapport)

 

III. LES RISQUES DE MARGINALISATION VOIRE DE PAUPÉRISATION DES TERRITOIRES

La mondialisation, telle qu'elle est mise en oeuvre par les firmes globales, s'analyse comme relevant du processus de destruction créatrice qui caractérise, selon Joseph Schumpeter, le développement du capitalisme.

Bien que le jeu soit, à l'évidence, à somme positive, il est clair que les Français, du fait même de leur peu de confiance dans les vertus du libéralisme, ont tendance à en voir surtout les effets négatifs, c'est-à-dire les délocalisations.

Il n'est guère étonnant, dans ces conditions, que les firmes multinationales soit perçues trop souvent comme agents économiques uniquement mus par le profit à court terme et que leur image dans l'opinion soit parfois médiocre.

Loin de nier l'impact négatif que peuvent avoir certaines décisions des firmes globales, qui sont susceptibles de se traduire par des pertes de substance difficilement réversibles pour l'économie nationale, la mission commune d'information veut, d'une part, les remettre dans leur contexte et, d'autre part, en prendre argument pour justifier une politique tendant à préserver, développer et attirer des centres de décision économiques.

Mais, pour toute une série de raisons, la marge de manoeuvre est étroite et il est à craindre que le souhait, légitime, de n'accepter la mondialisation que sous bénéfice d'inventaire, ne soit très difficile à réaliser et qu'il faille donc se résoudre à en accepter les règles, pour autant que nos partenaires et compétiteurs en jouent, eux aussi, pleinement le jeu.

A. LA PÉRIPHÉRIE, VARIABLE D'AJUSTEMENT PAR EXCELLENCE DES FIRMES GLOBALES

Abondamment utilisé par des économistes engagés96(*) pour expliquer le sous-développement, le couple centre/périphérie que l'on retrouve également chez des universitaires plus académiques tel Paul Krugman pour expliquer les concentrations industrielles97(*), présente une réelle pertinence pour l'analyse de l'impact du développement des firmes globales sur les territoires.

1. Loin des yeux, loin du coeur : les territoires périphériques naturellement fragiles

a) Une menace qui va au-delà de la déqualification des territoires

Le départ d'un centre de décision, que ce soit à l'occasion d'une prise de contrôle, d'une évolution stratégique de l'entreprise98(*) ou dans le cadre d'une démarche d'optimisation des coûts, signifie, en premier lieu, la perte de ressources fiscales ainsi que la disparition d'emplois à salaires élevés des personnels de direction et leurs effets induits sur l'économie.

Cet effet est loin d'être négligeable dans la mesure où, au-delà des fonctions de siège stricto sensu99(*), la présence d'un centre de décision peut s'accompagner de celle d'autres activités plus riches en emplois, telles que les services d'achat ou de back-office, de recherche, d'études ou de gestion de l'informatique100(*).

Au surplus, la présence d'activités « corporate » induit une demande pour des services externes, tels la comptabilité, le conseil en organisation ou le conseil en recrutement. Mutatis mutandis, la mission commune d'information a pu constater lors de son voyage en Alsace que dans cette région, ces activités de services hautement qualifiés souffraient d'une concentration des sièges sociaux en région parisienne. Nul doute que Paris pourrait, de ce point de vue, souffrir à son tour à son niveau, si les rapports de puissance évoluaient en Europe en sa défaveur.

La présence des centres de décision a donc un impact direct sur la création ou le maintien d'emplois de services à forte valeur ajoutée, qui se trouvent correspondre le mieux aux avantages compétitifs de pays tels que la France.

La disparition du siège d'une entreprise ne signifie pas seulement la perte des activités à forte valeur ajoutée qui lui sont associées, elle diminue aussi les chances de voir s'implanter les sièges d'autres entreprises, conformément à la logique des écosystèmes qui veut que les centres de décision s'approchent d'autres centres de décision101(*). De plus, au-delà de cette menace immédiate, les territoires éloignés des centres de décision risquent fort de devenir les oubliés des états-majors.

* 96 Werner Sombart, au tout début du XXème siècle, et plus récemment, Raúl Prebisch, Arghiri Emmanuel ou encore Samir Amin.

* 97 Dans son ouvrage Geography and Trade de 1991, Paul Krugman tend à démontrer que l'industrie se concentre parce que les firmes trouvent un intérêt à être proche les unes des autres. Chacune d'elles bénéficie donc d'économies d'agglomération c'est-à-dire de gains dans la réalisation des opérations de production produits par la proximité géographique avec les autres firmes. Sur cette base, la formation d'une agglomération tient essentiellement à quatre grandeurs : les rendements croissants, les coûts de transport, la taille du marché et la différenciation des biens.

* 98 Telle qu'une opération de croissance externe, la conquête d'un nouveau marché ou le lancement d'un nouveau produit.

* 99 La direction générale, les relations avec les investisseurs, les directions financières, juridiques de la stratégie ainsi que des ressources humaines.

* 100 Et ce, malgré une tendance à la décentralisation des différentes fonctions centrales par rapport aux sièges des groupes observée notamment par le centre d'étude BRUEGEL (Brussels European and Global Economic Laboratory).

* 101 Cf. infra.