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La bataille des centres de décision : promouvoir la souveraineté économique de la France à l'heure de la mondialisation (rapport)

 

PREMIÈRE PARTIE : LES CENTRES DE DÉCISION ÉCONOMIQUE, ENJEU MAJEUR DE LA MONDIALISATION

La mondialisation, que l'opinion publique française à tendance à réduire très largement au phénomène des délocalisations d'activités industrielles33(*), apparaît, aux yeux des économistes, comme la tendance de fond qui structure les échanges mondiaux, qu'il s'agisse de biens et services ou de mouvements de facteurs de production, travail et capital.

Si la mission commune d'information estime nécessaire de partir de cette idée générale, c'est pour souligner que le développement des firmes globales va dans le sens de l'histoire économique et qu'il serait vain d'espérer s'en tenir à l'écart.

Depuis un certain temps déjà, il est clair que « toute entreprise a vocation à devenir mondiale34(*) », en ce sens que sa stratégie consiste à rechercher le mode d'organisation qui permette à l'entreprise de viser une couverture optimale des marchés solvables.

Cette formule convient assez bien pour caractériser le mode de fonctionnement des firmes de taille et d'horizon mondiaux, telles que les ont implicitement définies les personnalités entendues par la mission commune d'information.

A travers la concurrence des firmes globales et du fait de l'importance de la notion d'écosystème et des « effets d'agglomération » sur lesquels la mission commune d'information entend bien insister tout au long du présent rapport, ce sont des territoires qui sont en compétition et qui se trouvent engagés dans un processus, si ce n'est de sélection, du moins de hiérarchisation.

L'analyse de la mondialisation au travers du rôle des firmes globales a conduit la mission commune d'information à se poser deux questions fondamentales.

La première question est relative au rôle de l'Etat, et elle appelle une réponse franche et immédiate : si d'aucuns estiment que les seuls acteurs directs de la mondialisation sont les entreprises et que les Etats ne sont que des acteurs indirects, soit comme arbitres, garants d'un cadre et de règles du jeu, soit comme fournisseurs de services collectifs et, en particulier, d'infrastructures, la mission commune d'information estime au contraire que le respect des lois du marché et la confiance dans la dynamique de celui-ci n'empêche pas de faire de l'Etat un acteur à part entière de la mondialisation.

La seconde question a trait au poids du facteur national dans le comportement de ces entreprises et appelle une position plus nuancée, même si la majorité des personnes interrogées a souligné la persistance du facteur national dans les stratégies des entreprises globales.

Faut-il conclure de ces considérations liminaires qu'il y aurait, en quelque sorte, deux catégories de territoires, d'une part ceux qui accueillent des entreprises globales et se trouvent donc aux postes de commandement, d'autre part et ceux qui se contentent d'exécuter pour n'être qu'un simple rouage dans une mécanique productive globale, qu'il y aurait donc, en somme, des sujets et des objets de l'économie mondiale ?

Si le problème de l'insertion d'une puissance moyenne comme la France dans la mondialisation peut effectivement se poser en ces termes, il semble, heureusement, que la réalité soit moins tranchée et que la question ne soit pas simplement de choisir entre diriger ou subir.

L'examen des principaux pôles de décisions révèle que même l'Amérique du Nord n'occupe pas partout la première place et que la compétition pour les centres de décision ne concerne pas que le sommet de la hiérarchie mais aussi les échelons intermédiaires ou secondaires.

Cette interaction entre développement des territoires et développement des entreprises conduit à souligner les risques d'appauvrissement des territoires qui n'abriteraient pas suffisamment d'éléments nobles de la chaîne de valeur et, en particulier, de centres de décision, voire les risques de « paupérisation » pour reprendre la formule de M. Jean François Dehecq, président du conseil d'administration de Sanofi-Aventis, qui déclarait lors de son audition le 15 mars 2007 :

« Au fond, je pense que le mécanisme de paupérisation de l'Europe est une vraie évidence. On a essayé d'exploiter le Sud en allant y chercher la main d'oeuvre bon marché, mais cela se traduira rapidement par une paupérisation de l'Europe. » Il concluait par une formule choc : « Mon raisonnement est simple. Je dis toujours à mes troupes, et je harangue les 100.000 personnes de la maison partout où je passe, que mon ambition n'est pas que mes petits enfants n'aient pas d'autre métier que de mettre un tablier blanc pour servir des Coca Cola aux visiteurs chinois ! »

C'est donc au niveau de l'entreprise et de la capacité des entreprises françaises à s'imposer à travers le monde qu'il faut d'abord envisager la défense du niveau de vie des Français et de la prospérité de la France.

Dans ces conditions, dès lors que l'entreprise globale apparaît clairement comme le facteur structurant des échanges internationaux, il convient de s'interroger sur le poids des considérations nationales dans la gestion de l'entreprise et sur l'impact de sa nationalité sur sa politique de développement, pour souligner les risques de marginalisation encourus par un territoire qui ne saurait pas retenir les centres de décision...

I. LA FIRME GLOBALE, FACTEUR STRUCTURANT DES ÉCHANGES INTERNATIONAUX

Longtemps puissance économique et capacités de production industrielles sont allées de pair ; les rapports de force économiques entre les grandes puissances se mesuraient encore, il y a peu, par la comparaison tant des revenus par tête que des rangs occupés pour la production de tel ou tel produit industriel ou agricole.

La globalisation conduit aujourd'hui à mettre en perspective ces chiffres, qui restent certes à prendre en considération, par d'autres données plus qualitatives mais non moins significatives.

Comme l'a dernièrement résumé le rapport de la commission sur l'économie de l'immatériel35(*), « l'économie a changé. Durant les Trente Glorieuses, le succès économique reposait essentiellement sur la richesse en matières premières, sur les industries manufacturières et sur le volume de capital matériel dont disposait chaque nation. Cela reste vrai, naturellement. Mais de moins en moins. Aujourd'hui, la véritable richesse n'est pas concrète, elle est abstraite. Elle n'est pas matérielle, elle est immatérielle. C'est désormais la capacité à innover, à créer des concepts et à produire des idées qui est devenue l'avantage compétitif essentiel. Au capital matériel a succédé, dans les critères essentiels de dynamisme économique, le capital immatériel ou, pour le dire autrement, le capital des talents, de la connaissance, du savoir. En fait, la vraie richesse d'un pays, ce sont ses hommes et ses femmes. »

Compte tenu du rôle de la firme globale dans le développement des échanges internationaux, la question n'est pas seulement de savoir où l'on produit, mais plutôt qui décide de ce que l'on produit et où cela va être produit.

D'où la nécessité de procéder, sur la base d'une photographie des centres de décision économiques, à une brève analyse des ressorts du développement des firmes globales.

A. L'IMPLANTATION DES FIRMES GLOBALES, RÉVÉLATEUR DES RAPPORTS DE PUISSANCE ÉCONOMIQUE : LES RÉSULTATS DE L'ÉTUDE D'ERNST&YOUNG

Les développements suivants s'appuient sur une étude réalisée par le cabinet Ernst & Young à la demande de la mission commune d'information, établie sur la base des classements du magazine américain Forbes des 2.000 entreprises les plus importantes du monde pour les années 2004 et 2006.

Les principaux enseignements de ladite étude, publiée en annexe du présent rapport, témoignent de la persistance de la domination du Nord et en particulier de l'Amérique du Nord mais aussi l'émergence de nouvelles puissances.

1. Une concentration géographique qui tient compte de facteurs historiques et structurels

a) La domination persistante du Nord : États-Unis, Europe, Japon

En 2006, les zones traditionnelles d'implantation des centres de décision économique demeuraient prédominantes :

- l'Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) en premier lieu, siège de 753 des 2.000 plus grandes entreprises du monde, soit 38 % ;

- l'Asie de l'est, qui en accueille 559 (28 %), dont 320 pour le seul Japon ;

- L'Europe ensuite, où sont implantés 544 (27 %) de ces groupes, dont 125 au Royaume-Uni, 67 en France et 58 en Allemagne.

Source : Ernst & Young

* 33 Pour M. Jean-Michel Charpin, qui a été entendu le 18 octobre 2006, « la délocalisation est définie comme une perte d'emploi pour laquelle on peut mettre en correspondance, au sein du même groupe, une augmentation simultanée ou immédiatement consécutive des importations du bien produit par les salariés concernés. Cette notion n'est donc pas liée à l'acte de création ou de rachat d'une entreprise à l'étranger, mais aux statistiques d'importation à un niveau très fin ».

* 34 Alain Cotta, « Les Cinq Erreurs », Olivier Orban, Paris, 1985.

* 35 Maurice Lévy, Jean-Pierre Jouyet, « L'économie de l'immatériel, la croissance de demain », rapport de la commission sur l'économie de l'immatériel au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, novembre 2006.