B. POURQUOI IL FAUT UNE COORDINATION ÉTROITE DES POLITIQUES ÉCONOMIQUES

Vos rapporteurs préfèrent privilégier des approches plus réalistes. Il faut alors reconnaître que les gains de la coordination des politiques économiques ressortent clairement des différentes approches théoriques 7 ( * ) et empiriques qui ne sont pas inspirées par un dogmatisme étroit.

Ces résultats , qui sont logiques étant donné l'étroitesse des relations économiques entre les pays de l'Union européenne, confortent d'abord l'idée que la coordination a des vertus qui lui sont propres . Ils conduisent ainsi à mettre en évidence les coûts de la non-coordination , qui tiennent dans les incidences défavorables des politiques antagonistes (désinflation compétitive ou, au contraire, indifférence à l'inflation), auxquelles l'absence de coordination conduit les Etats.

Au-delà, il faut considérer les coûts d'opportunité résultant de la non-coordination des politiques économiques, les coûts de la non-Europe .

La conclusion est sans appel : l'absence de coordination dégénère systématiquement sur une configuration antagonique coûteuse et, par nature, prive l'Europe des gains positifs de la coopération.

1. Les gains de la coordination dans les approches théoriques

Trois catégories d'approches théoriques méritent ici une mention :


• la théorie des jeux qui montre qu'à défaut de coordination, les choix des Etats sont moins favorables qu'avec une coordination et tendent vers des solutions antagonistes ;


• le multiplicateur keynésien qui rend compte des interdépendances économiques entre les pays ;


• la considération de quelques principes d'économie publique .

a) L'incoordination crée de l'antagonisme, les leçons de la théorie des jeux

D'un point de vue purement théorique, les raisonnements développés dans le cadre de la « théorie des jeux » permettent de comprendre pourquoi la coordination est nécessaire et d'identifier les gains potentiels résultant de la coordination des politiques économiques.

Le message fondamental de cette théorie est qu'en l'absence de coordination les Etats européens sont incités à des décisions apparemment rationnelles de leur point de vue propre mais défectueuses pour tous. L'absence de coordination pousse à des stratégies nationales antagonistes qui, cumulées, sont une très mauvaise solution, pour chaque partenaire et pour l'ensemble qu'ils forment.

Ils montrent aussi que ces gains sont dépendants de conditions précises qui ne sont pas systématiquement réunies dans l'Union européenne.

APERÇU SUR LES GAINS DE LA COOPÉRATION DANS LA THÉORIE DES JEUX

En simplifiant beaucoup, la théorie de jeux s'efforce de rendre compte du comportement de deux (au moins) acteurs qui, conscients des interactions existant entre eux, ne savent pas dans quel sens agira l'autre ; cette ignorance, dans l'absence d'accord entre les acteurs, débouche sur une situation moins bonne pour tous (une solution « sous-optimale ») que si un accord était intervenu entre eux. La formulation la plus célèbre, et la plus simple, de la théorie des jeux est le dilemme du prisonnier. Il met en situation deux prisonniers A et B qui se voient proposer chacun le choix entre trois solutions éventuelles :

- dénoncer l'autre alors que celui-ci se tait ;

- dénoncer l'autre et être dénoncé par lui ;

- se taire.

Dans le premier cas, le dénonciateur est remis en liberté, l'autre est condamné à 10 ans de prison. Dans la deuxième hypothèse, tous les deux sont condamnés à 2 ans de prison. Dans la dernière hypothèse, les deux suspects sont libérés.

La meilleure solution est évidemment la troisième. Mais elle présente un risque considérable : celui de se taire et d'être dénoncé par l'autre. En ce cas, au lieu de la liberté espérée, c'est 10 ans de prison qui se présentent.

La perte est moindre lorsque chacun se dénonce puisqu'alors la peine n'est que de 2 ans de prison, soit une perte de bien-être de 2 au lieu de 10. Bien que sous-optimale, c'est la solution de dénoncer l'autre qui est alors la plus rationnelle.

Il est évident que la coopération entre les deux suspects, si elle avait eu lieu, aurait donné des résultats biens supérieurs . Chacun aurait été libéré sur le champ.

Appliquée aux politiques économiques, la théorie des jeux suggère que la conduite des politiques économiques reposant sur la rationalité individuelle de chacun aboutit à une solution sous-optimale par rapport à une situation où une coopération entre Etats interviendrait .

En bref, elle consacre, sur une base théorique, l'utilité de la coordination des politiques économiques .

On peut illustrer ce propos en imaginant que chaque Etat de l'Union européenne gagnerait 1 point de croissance à augmenter les salaires dans son pays, mais perdrait 1 point de croissance s'il n'était pas suivi par les autres qui, dans cette hypothèse, gagneraient chacun 0,5 point de croissance. La seule solution rationnelle en l'absence de coopération est de s'abstenir de relancer les salaires.

La démonstration de la supériorité de la coopération apportée par la théorie des jeux est essentielle, mais suspendue à deux conditions de faisabilité :

- elle suppose que chacun participe au même jeu, c'est-à-dire qu'il y ait homogénéité des acteurs ; chacun est dans la même situation et se trouve exposé aux mêmes conséquences d'un choix identique ;

- la démonstration repose aussi sur une vision claire des solutions et de leurs conséquences.

Dans le cas qui nous occupe, on ne peut prétendre que ces deux conditions soient toujours empiriquement réunies :

- il existe une forte hétérogénéité, réelle ou perçue, des situations entre les pays de l'Union européenne ;

- il n'existe pas toujours d'accord sur la meilleure solution possible.

Ces subtilités ne viennent pas remettre en cause le message principal, et précieux, de la théorie des jeux : la coordination des politiques économiques en Europe doit être active car il existe de fortes interactions. Elles le précisent.

Pour que la coordination des politiques économiques soit réellement mise en oeuvre, il faut :

- primo , que les sentiments particularistes ne dominent pas les approches communautaires, problème auquel répond, en théorie, l'affirmation par les Traités que les politiques économiques nationales sont d'intérêt commun ;

- secundo , qu'un consensus, ou à tout le moins un accord minimal, soit réuni sur la « meilleure solution possible » . Sur ce plan, la configuration institutionnelle de l'Europe, ainsi que les conditions techniques dans lesquelles se forgent les orientations des politiques économiques, en bref les processus décisionnels en Europe, sont loin de garantir la réalité d'un tel accord .

* 7 Au demeurant, les approches théoriques critiquées dans la section précédente ne se voient affublées de pouvoirs normatifs généraux qu'au prix de simplifications coupables.

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