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Colloque organisé le 11 décembre 2007 sur l'enseignement des littératures européennes

 

Rapport d'information n° 221 (2007-2008) de M. Jacques LEGENDRE, fait au nom de la délégation à l'Assemblée du Conseil de l'Europe, déposé le 27 février 2008

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N° 221

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2007-2008

Rattaché pour ordre au procès-verbal de la séance du 8 février 2008

Enregistré à la Présidence du Sénat le 27 février 2008

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom des délégués élus par le Sénat à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (1) sur le colloque organisé le 11 décembre 2007 sur l'enseignement des littératures européennes,

Par M. Jacques LEGENDRE,

Sénateur.

(1) Cette délégation est composée de : M. Denis Badré, Mme Josette Durrieu, MM. Francis Grignon, Jacques Legendre, Jean-Pierre Masseret et Philippe Nachbar, délégués titulaires ; MM. Laurent Béteille, Jean-Guy Branger, Michel Dreyfus-Schmidt, Jean-François Le Grand, Yves Pozzo di Borgo et Roland Ries, délégués suppléants.

Message de M. Christian PONCELET, Président du Sénat de la République française

Le colloque a bénéficié du Haut Patronage du Président du Sénat de la République française, qui a bien voulu adresser aux participants un message dont M. Jacques LEGENDRE a donné lecture à l'ouverture des travaux :

« C'est pour le Sénat une grande joie et un honneur d'accueillir aujourd'hui ce colloque. Je vous souhaite une très cordiale bienvenue au Palais du Luxembourg et je remercie mon collègue et ami, M. Jacques Legendre, d'avoir accepté de vous lire ce court message.

Le thème retenu pour ce colloque souligne « l'ardente obligation » qui nous incombe de mieux faire connaître aux citoyens de toute l'Europe les richesses de leur patrimoine littéraire, dans sa diversité comme dans sa modernité.

Mieux connues et donc mieux partagées, les grandes oeuvres de la littérature européenne apporteront leur pierre à la mémoire commune. Elles renforceront les affinités et les connivences qui rapprochent les citoyens de toute l'Europe, soucieux de conserver une identité dans un monde globalisé.

Je suis sûr que vos échanges sur ces sujets, et sur d'autres, seront fructueux.

Je forme les voeux les plus sincères pour le succès de votre rencontre et de vos travaux, en espérant que vous garderez de votre passage au Sénat un excellent souvenir et que vous serez ainsi incités à y revenir. »

OUVERTURE - Ouverture des travaux par M. Jacques LEGENDRE Ancien ministre, Sénateur, Président de la Commission de la Culture, de la Science et de l'Éducation du Conseil de l'Europe

« Je vous souhaite la bienvenue.

Pour ma part, je dirai que ce colloque vient à son heure. Il se veut une contribution à une réflexion sur la place que tient la littérature - les littératures - de l'Europe dans l'identité européenne et il est organisé à l'initiative de la Commission de la Culture de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe, qui rassemble 47 pays de la plus grande Europe.

Il y a plusieurs mois déjà que j'ai proposé au Bureau de notre Assemblée l'organisation de ce débat qui devait initialement comprendre deux colloques, à Torun, en Pologne, puis à Paris. Il a fallu annuler la réunion de Torun en raison des élections législatives anticipées en Pologne. Nous le regrettons mais les orateurs prévus qui pouvaient venir à Paris ont été invités aujourd'hui.

Ce débat est très actuel. Dans un journal français du 8 décembre, l'auteur d'une chronique intitulée : Europe, ta culture fout le camp ! explique : « dans tous les cas, la culture transmise [en Europe] n'irrigue plus l'ensemble des activités et des programmes scolaires... L'Europe souffre moins d'une crise de la création que de la transmission - les talents y sont plus nombreux et divers que jamais. L'obstacle est donc sa capacité de les assumer. »

Eh bien, notre colloque doit nous permettre aujourd'hui de clarifier des concepts. Au-delà, les membres de l'Assemblée parlementaire doivent prendre leurs responsabilités d'élus politiques et faire en sorte que la transmission de la culture soit assurée à l'école et à l'université.

De quoi parlons-nous. De la littérature européenne ou des littératures européennes ? De la littérature des pays européens ou des littératures s'exprimant dans une des langues européennes pour traduire éventuellement des idées ou des approches non européennes ?

Nous avons demandé à une équipe d'universitaires de nous aider à préparer ce colloque. Dès 1992, Mme Benoît et M. Fontaine ont publié un Manuel Universitaire d'Histoire de la littérature européenne, qui existe en plusieurs langues et dont une nouvelle édition vient de sortir. Un « réseau universitaire des lettres européennes », que préside Mme Maryla Laurent, rassemble des spécialistes de tous les pays européens. Mais suffit-il qu'on en rédige un manuel pour qu'existe une littérature européenne ?

Ne faut-il pas plutôt parler de l'interaction des littératures des pays européens qui se fécondent et réagissent, comme je l'ai appris à l'Université en cours de littérature comparée ?

Comment qualifier une littérature s'exprimant dans une langue européenne pour rendre compte des vibrations d'un autre continent ? J'ai enseigné le français en Afrique. J'admire Léopold Sédar Senghor. Mais c'est bien sa négritude qu'il entend exprimer avec les mots du français. Peut-on le considérer comme un écrivain européen ?

Nous avons aussi voulu éviter une injustice. Nous souhaitons que les chefs d'oeuvre, au moins des littératures européennes, soient portés à la connaissance du maximum d'Européens. Bien évidemment des noms viennent à l'esprit : Cervantès, Dante, Voltaire, Tolstoï, Goethe, Shakespeare. Mais les langues de moindre diffusion ont aussi produit des chefs d'oeuvre. Comment les traduire, comment les éditer ? Les nouvelles technologies de la communication doivent nous aider. Comment ? Où en sommes nous ?

Je pose ici beaucoup de questions. Mais j'ai une certitude : la fréquentation des livres aide à vivre. Montesquieu disait qu'il n'est pas de chagrin qu'une heure de lecture n'eût dissipé. Dans l'immense trésor des poèmes, des comédies, des tragédies, des romans, des nouvelles et même des chansons exprimées dans les diverses langues des États du Conseil de l'Europe, chacun de nos 800 millions de concitoyens peut trouver les correspondances secrètes avec ses propres rêves, ses aspirations, ses désirs d'échanger aussi avec d'autres hommes sur d'autres continents, et peut être enrichir à son tour le trésor commun de nouvelles créations.

Il ne s'agit pas d'une nécessité scolastique, encore moins de l'exaltation de particularismes irréconciliables.

Il n'existe pas de littérature de la Tour d'Ivoire - qu'on songe aux florilèges qui ont nourri des générations d'Européens, de Daphnis et Chloé de Longus, prototype du roman, aux frères Karamazov avec lesquels nous avons plongé dans les tourments humains.

Qui peut fixer les limites de l'invention littéraire ? Jean de la Fontaine eut ses modèles antiques. Et où est né Don Juan ? A Séville ou sous la plume de Molière avant d'inspirer le chef d'oeuvre de Mozart ? Roméo et Juliette sont-ils nés de la seule inspiration de Shakespeare ? Autant de légendes, d'influences, d'inspirations réciproques qui ont vivifié, d'âge en âge, autant de chefs d'oeuvre échappant à tout régionalisme étroit.

Je crois profondément que si on ne construit rien de respectable sur la censure des voix singulières ni sur l'uniformisation de leurs expressions linguistiques originales, l'universel parle à chacun de nous à travers mille récits nés de mille régions, de mille situations, de mille tempéraments, de styles bien individualisés s'influençant d'ailleurs d'époque en époque.

Il nous appartient, chers amis, auteurs, éditeurs, traducteurs, spécialistes de la numérisation, d'illustrer cette nécessité d'étendre et d'échanger le meilleur des créations littéraires accessibles dans les langues de la grande Europe pour vivre les bonheurs, et parfois les consolations, que nous ont apportés et nous apportent les écrivains.

Ce Colloque prépare l'adoption d'une recommandation par l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe mais il doit être aussi bien plus : un manifeste en faveur de la restitution à tous les jeunes européens des racines littéraires de leur culture commune. »

Allocution de M. Tzetvan TODOROV, Essayiste français d'origine bulgare

« Que peut la littérature ? A cette question redoutable, j'ai envie de répondre : beaucoup. Elle peut nous tendre la main quand nous sommes profondément déprimés, nous conduire vers les autres êtres humains, nous faire mieux comprendre le monde et nous aider à vivre. Ce n'est pas qu'elle soit, avant tout, une technique de soins de l'âme ; mais, révélation du monde, elle peut aussi transformer chacun de nous de l'intérieur. La littérature a un rôle vital à jouer ; mais il faut pour cela la prendre en ce sens large et fort qui a prévalu en Europe jusqu'à la fin du XIXe siècle et qui est marginalisé aujourd'hui, alors qu'est en train de triompher une conception inutilement réduite. Le lecteur ordinaire, qui continue de chercher dans les oeuvres de quoi donner sens à sa vie, a raison contre les professeurs, critiques et écrivains qui lui disent que la littérature ne parle que d'elle-même, ou qu'elle n'enseigne que le désespoir. S'il n'avait pas raison, la lecture serait condamnée à disparaître à brève échéance.

Comme la philosophie, comme les sciences humaines, la littérature est pensée et connaissance du monde psychique et social que nous habitons. La réalité que la littérature aspire à comprendre est, simplement, l'expérience humaine : la littérature est la première science humaine. C'est pourquoi on peut dire que Dante ou Cervantès nous apprennent au moins autant sur la condition humaine que les plus grands sociologues et psychologues, et qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre le premier savoir et le second. Tel est le genre commun de la littérature ; mais elle a aussi des différences spécifiques.

Une première opposition met en regard le particulier et le général, l'individuel et l'universel. Que ce soit par le monologue poétique ou par le récit, la littérature fait vivre des expériences singulières ; la philosophie, elle, manie des concepts. L'une préserve la richesse et la diversité du vécu, l'autre favorise l'abstraction, qui lui permet de formuler des lois générales. C'est ce qui fait qu'un texte est plus ou moins facile à absorber. L'Idiot de Dostoïevski peut être lu et compris par d'innombrables lecteurs, provenant d'époques et de cultures fort différentes ; un commentaire philosophique du même roman ou de la même thématique ne serait accessible qu'à la minorité habituée à ce genre de textes. Mais, pour ceux qui les comprennent, les propos du philosophe ont l'avantage de présenter des propositions sans équivoque, alors que les péripéties vécues par les personnages du roman ou les métaphores du poète se prêtent à des interprétations multiples.

En figurant un objet, un événement, un caractère, l'écrivain n'assène pas une thèse, mais incite le lecteur à la formuler : il propose plutôt qu'il n'impose, il laisse donc le lecteur plus libre et en même temps l'incite à devenir plus actif. Par un usage évocateur des mots, par un recours aux histoires, aux exemples, aux cas particuliers, l'oeuvre littéraire produit un tremblement de sens, elle met en branle notre appareil d'interprétation symbolique, elle réveille nos capacités d'association et provoque un mouvement dont les ondes de choc se poursuivent longtemps après le contact initial.

À tout moment, le membre d'une société est immergé dans un ensemble de discours qui se présentent à lui comme des évidences, des dogmes auxquels il devrait adhérer. Ce sont les lieux communs d'une époque, les idées reçues qui composent l'opinion publique, les habitudes de pensée, poncifs et stéréotypes, qu'on peut appeler aussi « idéologie dominante » ou préjugés. Depuis les Lumières, nous pensons que la vocation de l'être humain exige de lui qu'il apprenne à penser par lui-même, au lieu de se contenter des visions du monde toutes faites. Mais comment y parvenir ? Dans l'Émile, Rousseau désigne ce processus d'apprentissage par l'expression « éducation négative » et suggère de garder l'adolescent loin des livres, afin de lui éviter toute tentation d'imiter les opinions des autres. On peut toutefois raisonner autrement. Les idées reçues, surtout de nos jours, n'ont pas besoin de livres pour s'emparer de l'esprit du jeune sujet : la télévision est passée par là ! Les livres qu'il s'approprie, en revanche, pourraient l'aider à quitter les fausses évidences et à libérer son esprit. La littérature a un rôle particulier à jouer ici : à la différence des discours religieux, moraux ou politiques, elle ne formule pas un système de préceptes ; pour cette raison, elle échappe aux censures qui s'exercent sur les thèses formulées en toutes lettres. Les vérités désagréables - pour le genre humain auquel nous appartenons ou pour nous-même - ont plus de chance d'accéder à l'expression dans une oeuvre littéraire que dans un ouvrage philosophique ou scientifique.

Une frontière sépare donc le texte d'argumentation non du texte d'imagination, mais de tout discours, qu'il soit fictif ou véridique, décrivant un univers humain particulier autre que celui du sujet : l'historien, l'ethnographe, le journaliste se retrouvent ici du même côté que le romancier. Tous ils participent à ce que Kant, dans un chapitre fameux de la Critique de la faculté de juger, considérait comme un pas obligé de la marche vers un sens commun, autant dire vers notre pleine humanité : « penser en se mettant à la place de tout autre être humain ». Penser et sentir en adoptant le point de vue des autres, personnes réelles ou personnages littéraires, cet unique moyen de tendre vers l'universalité, nous permet d'accomplir notre vocation. C'est pourquoi il faut encourager la lecture par tous les moyens - y compris celle de livres que le critique professionnel considère avec condescendance, sinon avec mépris, depuis Les trois mousquetaires jusqu'à Harry Potter : non seulement ces romans populaires ont amené à la lecture des millions d'adolescents, mais de plus ils leur ont permis de se construire une première image cohérente du monde, que, rassurons-nous, les lectures suivantes amèneront à nuancer et à complexifier.

On doit entendre ici la littérature en son sens large, en se souvenant des limites historiquement mouvantes de la notion. On ne tiendra donc pas pour dogme inébranlable les axiomes un peu fatigués des derniers romantiques, selon lesquels l'étoile de la poésie n'aurait rien de commun avec la grisaille du « reportage universel », produit par le langage ordinaire. Reconnaître les vertus de la littérature ne nous oblige pas de croire que « la vraie vie, c'est la littérature » ou que « tout au monde existe pour aboutir à un livre », dogme qui exclurait de la « vraie vie » les trois quarts de l'humanité.

On voit qu'il s'agit là d'une ambition bien plus forte que celle qui est proposée dans l'enseignement scolaire. Les changements qu'elle implique auraient du reste des conséquences immédiates sur leurs débouchés. L'objet de la littérature étant la condition humaine même, celui qui la lit et la comprend deviendra, non un spécialiste en analyse littéraire, mais un connaisseur de l'être humain. Quelle meilleure introduction à la compréhension des conduites et des passions humaines qu'une immersion dans l'oeuvre des grands écrivains qui s'emploient à cette tâche depuis des millénaires ? Et, du coup : quelle meilleure préparation aux multiples professions ayant trait aux rapports entre hommes, au comportement des individus et des groupes ? Si l'on entend ainsi la littérature et si l'on oriente ainsi son enseignement, quelle aide plus précieuse pourrait trouver le futur étudiant en droit ou en sciences politiques, le futur travailleur social ou intervenant en psychothérapie, le futur historien ou sociologue ? Avoir comme professeurs Shakespeare et Sophocle, Dostoïevski et Proust, n'est-ce pas profiter d'un enseignement exceptionnel ? Et ne voit-on pas qu'un futur médecin, en vue de l'exercice de son métier, aurait plus à apprendre de ces mêmes professeurs que des concours mathématiques qui déterminent aujourd'hui sa destinée ? Les études littéraires trouveraient ainsi leur place au sein des humanités, à côté de l'histoire et de la philosophie, toutes ces disciplines faisant progresser la pensée à travers l'étude du passé, constitué tant par les oeuvres que par les doctrines, par les événements politiques que par les mutations sociales, par la vie des peuples comme par celle des individus.

Si l'on accepte cette finalité de l'enseignement littéraire, lequel ne servirait plus à la seule reproduction des professeurs de lettres, l'entente sur l'esprit dans lequel il doit être conduit devient facile : il faut inclure les oeuvres du passé dans le grand dialogue entre les hommes, engagé depuis la nuit des temps et dont chacun d'entre nous participe encore. « C'est dans cette communication inépuisable, victorieuse des lieux et des temps, que s'affirme la portée universelle de la littérature », écrivait le grand historien de la littérature Paul Bénichou.

Si je me demande aujourd'hui pourquoi j'aime la littérature, la réponse qui me vient spontanément à l'esprit est : parce qu'elle m'aide à vivre. Je ne lui demande plus tant, comme dans l'adolescence, de m'épargner les blessures que je pourrais subir lors des rencontres avec des personnes réelles ; plutôt que d'évincer les expériences vécues, elle me fait découvrir des mondes qui se placent en continuité avec elles et me permet de mieux les comprendre. Je ne crois pas être le seul à la voir ainsi. Plus dense, plus éloquente que la vie quotidienne mais non radicalement différente, la littérature élargit notre univers, nous incite à imaginer d'autres manières de le concevoir et de l'organiser. Nous sommes tous faits à partir de ce que nous donnent les autres êtres humains : nos parents d'abord, ceux qui nous entourent ensuite ; la littérature ouvre à l'infini cette possibilité d'interaction avec les autres et nous enrichit donc infiniment. Elle nous procure des sensations irremplaçables qui font que le monde réel devient plus chargé de sens et plus beau. Loin d'être un simple agrément, une distraction réservée aux personnes éduquées, elle permet à chacun de mieux accomplir sa vocation d'être humain.

Le continent européen porte le nom d'une jeune fille, Europe, qui aurait été enlevée par Zeus transformé en taureau, et abandonnée sur l'île de Crète, où elle donna naissance à trois fils. Mais Hérodote raconte une version beaucoup plus réaliste de la légende. D'après lui, Europe, fille du roi Agenor de Phénicie (terre correspondant au Liban actuel), a été enlevée, non par un dieu, mais par des hommes bien ordinaires, des Grecs de Crête. Elle y vécut ensuite, donnant naissance à une dynastie royale. C'est donc une Asiatique venue vivre sur une île de la Méditerranée qui donnera son nom au continent. Cette appellation semble annoncer, depuis les temps les plus reculés, la future vocation du continent. C'est une femme doublement marginale qui en devient l'emblème : elle est d'origine étrangère, une déracinée, une immigrée involontaire ; et elle habite aux confins, loin du centre des terres, sur une île. Les Crétois en ont fait leur reine ; les Européens, leur symbole. Le pluralisme des origines, l'ouverture aux autres sont devenus la marque de l'Europe et fondent la spécificité de la littérature européenne. A nous, adultes, incombe le devoir de transmettre aux nouvelles générations cet héritage fragile.

CLARIFICATION DES CONCEPTS - Littérature ou littératures européenne(s) Littératures des pays européens ou des langues européennes au-delà de l'Europe Littérature et identité culturelle (nationale, minoritaire, etc.)

M. le PRÉSIDENT : J'ouvre sans plus tarder notre première table ronde, qui est destinée à clarifier les concepts.

M. Guy FONTAINE, expert consultant, co-directeur du « Manuel d'histoire de la littérature européenne » : Que resterait-il de l'Europe, cette vieille dame au coeur fragile, si disparaissaient d'un coup les ligaments politiques et institutionnels qui l'ont tenue depuis plus d'un demi-siècle ? » s'interroge Raphaëlle Rérolle, Prix de la critique littéraire européenne, dans sa contribution au tout nouveau Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne.

La réponse est à trouver du côté de la littérature, et de son enseignement en tant que science humaine majeure, qui donnent chair et verbe à ce qui ne serait, sans eux, que construction administrative et langage technocratique désincarnés.

« Avoir comme professeurs Shakespeare et Sophocle, Dostoïevski et Proust », écrit Tzvetan Todorov dans La Littérature en péril « n'est-ce pas profiter d'un enseignement exceptionnel ? »

L'apprentissage de la littérature européenne, comme école de vie, comme institut de formation à la citoyenneté européenne : voilà l'une des ambitions que nous pourrions nous assigner, à l'issue de nos travaux. Mais pour arriver à cette fin, toute sorte d'hypothèques doivent être levées, tout un parcours doit être accompli, et ce colloque que tient l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe, à l'initiative du Président Jacques Legendre, en jalonne les principales étapes.

Le concept de littérature européenne va-t-il de soi ? Est-il, au contraire une utopie ?

Quelles sont les résistances fondamentales qui empêchent de parler de « littérature européenne » alors que les guides des études de toutes les universités du continent proposent l'approche de la « littérature américaine » ou de la « littérature latino-américaine », par exemple ?

Nous entendrons, sur ces points, le point de vue du Professeur Tim Beasley-Murray et du romancier espagnol José Manuel Fajardo.

J'évoquerai, pour ma part, l'outil pédagogique que nous avons mis au point, Annick Benoit et moi-même : Lettres Européennes, Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne, fruit de la collaboration de plus de 200 universitaires de toute l'Europe, travail entrepris depuis 1987 par le réseau Lettres Européennes.

Une seconde étape, vers l'apprentissage de la littérature européenne comme école de formation à l'identité culturelle européenne, est le respect de la polyphonie linguistique de tous les pays d'Europe.

Dans les pays des Balkans, comme dans les pays méditerranéens, ou en Europe de l'Ouest, ces langues poursuivent leur évolution millénaire, porteuse de l'identité des peuples qui les parlent : c'est le propos de la romancière Ipollita Avalli, des professeurs Cunningham et Bechstein.

Il revient au traducteur de rendre justice à cette polyphonie : la traduction littéraire est un vecteur de communication interculturelle, nous dira Maryla Laurent, traductologue, Présidente du réseau universitaire Lettres Européennes. Et le professeur Elzbieta Skibinska, qui a dirigé la traduction vers le Polonais du Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne, indiquera à quel point la traduction est à la fois une nécessité et une urgence « pour arriver à constituer un fonds commun, celui d'une liste de lectures requises pour tout Européen, dans toutes les langues parlées en Europe. »

Nous pourrons ainsi aborder l'étape de la pédagogie : les professeurs Martine De Clercq, Josef Jarab, et Peter Schnyder nous inviteront à voyager, entre la Weltliteratur et les littératures d'Europe, vers les rives d'une vision et donc d'un enseignement concrets de la littérature européenne.

Pour que cette pérégrination pédagogique atteigne et explore toutes les rives de l'Europe, l'étape ultime de la démultiplication et de la diffusion doit être abordée. Pour Vera Michalski, Arnaud Beaufort, Alain Absire et Laure Pécher, l'édition est un formidable démultiplicateur du dialogue culturel, et les nouvelles technologies sont un défi vertigineux à tous les niveaux de la chaîne de l'écrit.

Puis viendront les premières conclusions de ce colloque sur l'enseignement des littératures d'Europe, « colloquy on the teaching of european literature », dit, au singulier, le programme officiel en anglais. Et cette pluralité, cette singularité, dans deux traductions d'un même intitulé, sont emblématiques des interrogations qui fondent l'Europe singulière et plurielle. Ces conclusions intérimaires seront tirées par M. le sénateur Jacques Legendre, l'initiateur de la recommandation et de la résolution prochainement soumises au vote de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe et par Mme la Présidente Vaira Vike-Freiberga, à qui je dois des remerciements particuliers : elle a consacré la semaine qui a immédiatement suivi la fin de son mandat de Présidente de la République de Lettonie à rédiger, à notre demande, la préface de notre Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne.

Lettres Européennes, le premier Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne est un ouvrage collectif auquel participent plus de 200 universitaires de toute l'Europe. Quand nous avons, Annick Benoit et moi-même, voilà un peu plus de vingt ans, commencé à esquisser ce projet, nous avons été stupéfaits de constater qu'il n'existait depuis des décennies aucun ouvrage de référence présentant la littérature européenne comme une entité. Des pratiques pédagogiques de littérature comparée existaient bien : on pouvait demander à des étudiants de comparer la folie de Roi Lear de Shakespeare et celle de Henri IV de Pirandello. Certains pays d'Europe étaient plus ouverts que d'autres à la littérature universelle : je pense à la Pologne, par exemple. D'autres systèmes pédagogiques européens soucieux de développer l'agilité linguistique de leurs élèves et étudiants, n'hésitaient pas à combiner apprentissage d'une langue étrangère et approche de la littérature dans cette langue ; je pense aux pays Scandinaves, aux Pays-Bas, par exemple.

Mais je reviens à notre stupéfaction, non, il n'existait aucun ouvrage de référence proposant ceci à 800 millions de citoyens européens : connaître les racines, l'histoire et l'actualité de la production littéraire de l'Europe où ils habitent.

« L'Europe n'a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c'est là son irréparable échec intellectuel » écrit, en 2005, le romancier tchèque Milan Kundera.

Qu'on lise Marguerite Yourcenar, William Shakespeare, ou Yuri Andrukhovych, en omettant le prisme européen, nous voici en effet en situation d'échec : au XXe siècle en France, au XVIIe siècle en Angleterre, au XXIe siècle en Ukraine, le maillage européen existait et existe. Pourquoi détricoter l'Europe ? C'est ainsi que Marguerite Yourcenar, quand elle a exploré sa généalogie flamande depuis les confins du Nord de l'Amérique, a emprunté le titre de sa trilogie le Labyrinthe du Monde, à Comenius, un penseur de Bohème. C'est ainsi que le dramaturge anglais Shakespeare a trouvé l'intrigue de Hamlet chez Saxo Grammaticus, historien danois. C'est ainsi que le romancier ukrainien Yuri Andrukhovych, amoureux des mots, de leur sonorité et de leur explosion jubilatoire, revendique une filiation vieille de cinq siècles avec l'humaniste français Rabelais.

Ce sont ces héritages, ces parrainages, ces lignages, que veut mettre en évidence Lettres Européennes, Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne. Pourquoi refuser à la pédagogie de la littérature ce qui est non seulement admis mais considéré comme indispensable dans le domaine de la culture musicale ou picturale par exemple ? Les hasards de la vie font que j'habite en face de l'Angleterre : je ne puis imaginer d'aller chez un ami britannique dont la discothèque serait uniquement constituée d'oeuvres de Dowland, de Purcell, d'Elgar, et de Britten. Même chose pour un Français qui n'écouterait que du Lully, du Couperin, du Berlioz et du Maurice Ravel. Le cas de figure ne se rencontre pas, parce que l'imprégnation musicale et l'imprégnation picturale en Europe ne sont pas ethnocentriques.

Mais, me direz-vous, la consanguinité de la littérature et de la langue font que l'apprentissage de l'identité nationale doit passer par la familiarisation avec la littérature nationale. Soit. Mais c'est au nom d'un tel apprentissage que l'étudiant français de 18 ans ne connaît, à d'infimes exceptions près, ni Goethe, ni Gunther Grass, ni Saxo Grammaticus, ni Svend Age Madsen, ni Cicéron, ni Erri de Luca, ni les Doinos, ni Imants Ziedonis.

Pourquoi ne pas considérer que toute littérature produite en Europe est d'abord le résultat d'un maillage, qui doit quelque chose au reste du monde, quelque chose aux héritages biblique, celtique, greco-romain, arabo-andalou, quelque chose aux incessants conflits, à l'incessante circulation des idées qui donnent à la littérature européenne ce qui fait sa singularité : un caractère pluriel ?

Enseignement des littératures européennes ? Teaching of European Literature ? Je n'ai pas choisi. Notre ouvrage s'appelle Lettres Européennes (pluriel), Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne (singulier).

M. le PRESIDENT : Je vous remercie. Je donne maintenant la parole à M. Fajardo.

M. José Manuel FAJARDO, romancier et critique littéraire espagnol : L'Europe a vécu depuis l'Empire romain un conflit historique permanent entre les prétentions d'unicité - religieuse, politique, idéologique ou militaire, avec son cortège de violences et d'injustices - et la revendication des identités nationales qui ont souvent pris la forme de la xénophobie, de l'inimitié ou de l'intolérance.

La conclusion paradoxale, après cette longue expérience historique, c'est que la diversité est devenue la seule forme possible d'unicité en Europe. Autrement dit, que l'identité européenne n'est possible que si elle est basée sur le respect de la diversité, et axée pour tous autour de la loi et des droits de l'homme. Mais l'Europe a été un espace de rencontre et de métissage bien avant l'adoption positive de ce concept. Les continuels changements des frontières, les empires, les flux commerciaux, la circulation des idées, les guerres et les grands mouvements migratoires interdisent de considérer l'histoire d'un pays européen sans la mettre en relation avec les autres pays de l'Europe. Les signes de ce passé partagé sont présents partout, même au coeur de ce qu'on appelle l'identité nationale. La Russie, par exemple, doit son nom aux Vikings suédois, appelés les Rus à cause de leurs cheveux rouges, qui ont dominé un vaste territoire de Novgorod jusqu'à Kiev aux dixième et onzième siècles. L'Espagne porte un nom qui vient de celui qui a été accordé par les empereurs romains : Hispanie. Le nom de la France a son origine dans un peuple germanique, les Francs. Et sur l'écusson des armoiries royales de l'Angleterre est écrite une devise en langue française : « honni soit, qui mal y pense! ». Je crois que c'est opportun de reprendre cette devise car, vraiment, honte aujourd'hui à qui aurait la mauvaise pensée de ne pas considérer la dimension commune de l'Europe, une dimension liée de manière très étroite à la Culture.

Parce que, face aux guerres séculaires, la Culture a été depuis des siècles le territoire de la première identité européenne. Un territoire qui avec sa diversité de langues et d'écritures a su créer un réservoir d'idées, de projets et de rêves communs. C'est la raison pour laquelle, au-delà des langues et des nationalités, nous pouvons bien énoncer l'existence d'une littérature européenne que va plus loin que la littérature comparée, parce qu'il ne s'agit pas seulement de coïncidences, mais de véritables sujets partagés. On peut parler de littérature européenne de la même façon qu'on parle d'une littérature latino-américaine qui s'exprime en plusieurs langues dans une vingtaine de pays d'Amérique latine, même si la langue espagnole et la langue portugaise sont majoritaires. Mais cette diversité des langues n'empêche pas que chaque pays possède sa propre littérature étudiée de manière singulière dans son pays respectif. Nous pouvons donc parler d'une littérature européenne sans qu'elle exprime la négation des littératures nationales, mais plutôt son point de rencontre complémentaire et vivant. Il suffît d'énumérer certains de ses sujets communs pour bien comprendre à quel point la littérature européenne est une réalité, car il s'agit de thèmes et d'idées qui sont apparus à des époques historiques distinctes, en montrant comment les liens culturels européens sont un phénomène permanent.

On peut voir, de cette façon, que le roman de chevalerie a constitué un territoire commun de l'imaginaire héroïque européen. Les légendes anglaises du roi Arthur réécrites par Malory, les textes français de Chrétien de Troyes autour des Chevaliers de la Table ronde, l'histoire de Tirant Lo Blanch, de Martorell, chef d'oeuvre de la langue catalane, ou la révision ironique du genre faite par Cervantes dans Don Quichotte, sont des bons exemples.

Permettez-moi d'insister précisément, en tant qu'espagnol, sur le sentier européen ouvert par Cervantes avec Don Quichotte, car ce sentier conduit directement au roman Vie et opinions du chevalier Tristram Shandy de Laurence Sterne, mais aussi à Jacques le fataliste, de Denis Diderot, et aux Papiers posthumes du Pickwick Club, de Charles Dickens. Quand le grand écrivain russe Ivan Tourgueniev disait que même le plus humble paysan russe connaissait Don Quichotte, il ne montrait pas seulement l'admiration pour ce roman mais la vraie influence que le personnage de Don Quichotte a eu sur la littérature russe. Ce n'est pas par hasard que Tourgueniev fît la connaissance de Dostoïevski au cours de la lecture d'une conférence sur Hamlet et Don Quichotte. Mais cet impact du personnage de Cervantes ne s'est pas limité à la Russie. Gustave Flaubert se rappelait que son grand-père le prenait sur ses genoux pour lui lire Don Quichotte dès ses six ans et Franz Kafka disait que le livre de Cervantes était à relire « à chaque étape de la vie ».

C'est précisément à Prague que Hasek a créé son brave soldat Chvéïk, moderne relecture de la figure de Sancho Panza et de celle du picaro, et ce personnage du picaro a laissé aussi, dans toute l'Europe, une trace de la sagesse populaire dans le difficile art de survivre, malgré toutes le horreurs de la guerre et de la misère. Le Lazarillo de Tormes, en Espagne, Les aventures de Simplicius Simplicisimus, de Grimmelshausen, en Allemagne, le Candide de Voltaire, en France, ou le dit brave soldat Chvéïk, dans l'ancienne Tchécoslovaquie, ont exprimé la simplicité et l'esprit malin que forment les caractères extrêmes de ce type de personnage.

La littérature européenne partage aussi la relecture des classiques grecs et romains, de l'Ulysse de James Joyce aux textes de Robert Graves ou aux poèmes d'Elytis, et elle a créé des personnages qui sont devenus des références fondamentales de notre imaginaire amoureux commun, repris par plusieurs auteurs, comme Don Juan, protagoniste des textes de Tirso de Molina et de tant d'autres, ou la moderne figure de la femme adultère, protagoniste de trois grands romans de dix-neuvième siècle : Anna Karénine, Madame Bovary et La Régente.

De la même façon, les grands mouvements esthétiques de la modernité européenne, comme romantisme, surréalisme, existentialisme ou réalisme social, ont été transnationaux. Dans quelle littérature pourrait-on vraiment inscrire les ouvrages de Tristam Tzara, la roumaine ou la française ? Et ceux de Samuel Beckett, dans l'irlandaise ou dans la française ? Et ceux de Joseph Conrad, dans l'anglaise ou dans la polonaise ? Comment considérer étranger à la culture française les écrivains espagnols, allemands, italiens ou anglais qui ont vécu, qui ont écrit et qui se sont nourri de leurs expériences de vie en France ? Comment ne pas accorder une importance centrale au passage par le Berlin de l'entre-deux-guerres ou par la guerre civile espagnole dans la littérature d'écrivains d'autres nations, comme Malraux, Ehrenbourg, Joseph Roth ou George Orwell ?

Mais le territoire commun de la littérature européenne a aussi de profondes racines symboliques. Les mythes chrétiens et leurs interprétations ont été présents dans la littérature écrite dans tous les pays de l'Europe, mais il y a aussi la trace musulmane dans les pays des Balkans, l'Espagne ou le sud de l'Italie, qui a laissé des personnages classiques dans le théâtre et des mythes héroïques dans la poésie et la narration, et il ne faut pas oublier que la contribution culturelle juive a déclenché toute une écriture transnationale qui va de la mémoire blessée de Primo Lévi jusqu'à la angoisse de l'individu dans la société de masse chez Elias Canetti, en passant par la littérature qui, en France, en Grèce, en Italie, en Hollande, a été écrite, en langue espagnole et en hébreu, par des écrivains sefardim comme Léon Hébreu, Isaac Cardoso, Antonio Enriquez Gômez ou Baruch Spinoza, après l'expulsion des juifs espagnols par les Rois Catholiques.

La liste de sujets qui donnent une forme à la littérature européenne est longue et on peut y inclure les mythes révolutionnaires, les utopies et les anti-utopies qui ont servi d'objet de réflexion aux auteurs de toute l'Europe, comme Peter Weiss dans sa pièce théâtrale Marat-Sade ; comme Ilya Ehrenbourg dans ses essais sur Gracchus Babeuf, sur la guerre civile espagnole ou la Shoah ; comme Jaroslav Hasek dans les récits de Le commissaire rouge; comme Thomas More dans Utopie ; comme Cyrano de Bergerac dans son voyage aux royaumes du Soleil et de la Lune ; comme George Orwell dans 1984, comme Aldous Huxley dans Un monde parfait; ou comme Yevgeni Zamyatin dans Nous autres.

J'arrête ici l'énumération, car je pense qu'elle est éloquente : la littérature européenne existe et elle est devenue une base solide de cette conscience européenne indispensable pour que l'unité européenne ne soit pas seulement le résultat des mouvements économiques, toujours soumis aux caprices des événements mondiaux, mais un projet fondé sur une solidarité qui ne peut naître que d'une culture plurielle partagée. Si le premier objectif du Conseil de l'Europe est la construction d'un espace de coexistence pacifique et commun des européens qui nous empêche de revenir sur notre passé le plus sombre, de mon point de vue cette construction passe pour un double mouvement intellectuel. Il s'agit d'une part du respect de la diversité culturelle dans le cadre de la loi et des droits de l'homme, d'autre part de la mise en évidence des liens culturels qui lient l'ensemble de cultures de l'Europe.

Le débat préparatoire d'un manifeste européen pour la multiple appartenance culturelle, qui a eu lieu la semaine dernière à Strasbourg, à l'initiative du Conseil de l'Europe, et auquel j'ai été invité à participer, m'a rassuré sur cette idée de la nécessité de mener un double effort intellectuel pour la défense du droit à la multiple appartenance culturelle mais aussi pour la consolidation des espaces culturels communs qui se sont créés en l'Europe tout au long de sa tragique histoire. Une écriture peut, donc, appartenir en même temps à la littérature d'une langue minoritaire ou d'une langue qui est présente dans plusieurs pays et plusieurs continents, mais aussi à la littérature d'une nation, mais aussi à la littérature européenne, toujours dans le cadre d'une multiple appartenance culturelle.

Je suis persuadé que l'enseignement de la littérature européenne mettrait en évidence ces liens, cette traversée commune. C'est pour cela que je propose de recommander aux gouvernements européens l'introduction de l'enseignement de la littérature européenne dans leurs systèmes d'éducation respectifs. Mais il faut échapper à la tentation d'établir une sorte de canon ou de « version univoque » de la littérature européenne. L'enseignement de la littérature européenne doit montrer précisément comment, à partir de la diversité culturelle, linguistique et historique, la littérature en Europe a réussit à proposer des réflexions qui dépassaient largement les frontières politiques et géographiques. C'est en tenant compte de la singularité de chacun que l'enseignement de la littérature européenne doit aborder de façon transversale et non dogmatique l'évidence du lien commun, mais en sachant que cet espace de rencontre, pour faire sens, doit rester en permanente transformation et ouvert en permanence au débat. Ainsi l'enseignement de la littérature européenne deviendra un instrument incontournable de la consolidation d'une conscience européenne.

M. le PRESIDENT : J'ouvre maintenant la discussion.

M. José FREIRE ANTUNES, Portugal : M. Fajardo prône la nécessité d'un enseignement de la littérature européenne dans tous les pays de l'Union européenne. Peut-il nous dire, sur un plan pratique, comment il voit l'organisation d'un tel enseignement, et comment élaborer ses programmes ?

Mme Anne BRASSEUR, Luxembourg : Pour enseigner la littérature européenne, il faut y former les formateurs, ce qui revient à l'Université. Existe-t-il déjà des programmes universitaires pour initier les futurs enseignants aux littératures européennes ?

Mme Rose-Marie FRANCOIS : La littérature européenne nous renvoie d'abord au plurilinguisme et à la polyglossie. Dans quelle mesure inscrivez-vous l'enseignement de la littérature européenne dans une formation polyglotte de l'enfant dès le plus jeune âge ? L'autre axe de travail est la formation à la traduction littéraire.

M. José Manuel FAJARDO : La question de l'enseignement est à la fois nécessaire et ambitieuse. Sans être universitaire, j'ai quelques idées générales à ce sujet. L'étude de la littérature européenne doit prendre en compte, me semble-t-il, trois éléments. Il faut d'abord étudier les chefs d'oeuvre de toutes les littératures, ce en quoi le manuel de M. Fontaine et de Mme Benoit pourra servir de guide. Il faut ensuite compléter cette approche par l'étude des thèmes et des idées d'ensemble partagés par les littératures européennes. On lira Don Quichotte comme chef d'oeuvre de la littérature espagnole, mais plus encore parce qu'il a nourri la littérature des autres pays. Il faudra enfin développer la traduction. Son rôle est fondamental ; une grande partie des ouvrages que je lis sont traduits. La traduction est aussi un des aspects et un des instruments de la mondialisation. Il faut la valoriser, il faut aussi en analyser le rôle.

M. Guy FONTAINE : Sans doute les débats de cet après-midi apporteront-ils des réponses plus détaillées sur la pédagogie et sur la place de la polyglossie et de la traduction. Mais je répondrai d'un mot, pour ne pas esquiver ces questions de fond. Mme Brasseur, du point de vue français, à ma connaissance, rien ou pratiquement rien n'est fait pour favoriser l'apprentissage des littératures européennes, ni dans les universités ni dans les instituts universitaires de formation des maîtres. Si quelqu'un peut m'apporter un démenti à ce sujet, j'en serai très heureux.

S'agissant du rapport entre polyglossie et apprentissage de la littérature, l'INRP, l'institut national de recherche pédagogique, a mené, il y a une dizaine d'années, une étude dans les différents pays de l'Union européenne sur les rapports entre apprentissage de la littérature et de la langue maternelle. Cette étude conclut à une grande diversité, mais on peut distinguer deux catégories. Dans les pays qui appartiennent pour l'essentiel à l'Europe du Sud, dont la France, on veut avant tout transmettre une culture nationale, et l'apprentissage de la langue maternelle ainsi que de la littérature en cette langue forme le socle de cette culture que l'école inculque au citoyen. Dans les pays de l'Europe du Nord en revanche, on met plus l'accent sur la polyglossie et la traduction, ainsi que sur l'apprentissage des cultures d'autrui, qui se fait par l'éveil à d'autres langues.

M. Tim BEASLEY-MURRAY, école des études slaves et est européennes de l'University College London : Quand on parle de littérature européenne, qu'il s'agisse de se demander si elle existe ou en quoi elle consiste, il est tentant de faire l'analogie avec un phénomène historique : la naissance du concept de littérature nationale au sein de chaque nation européenne. À la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie et ailleurs ce phénomène a été concomitant au développement des États nations. Jusque là, la littérature était simplement vue comme telle, avec d'une part les classiques grecs et latins, accessibles aux personnes cultivées dont la langue repose sur le latin ou sur le grec, d'autre part, la grande littérature et la grande critique littéraire qui existaient à un niveau transnational, qui étaient destinées à une élite européenne et dont le latin était aussi fréquemment le vecteur.

Mais il ne s'agit pas d'entrer ici dans le débat complexe sur la création des États européens bourgeois. Il suffit de savoir que la littérature nationale enseignée dans les écoles et les universités, était considéré comme contribuant à légitimer cette nouvelle forme d'organisation sociale. Elle a ainsi joué un rôle essentiel dans ce que le théoricien du nationalisme, Benedict Anderson, a appelé la « communauté imaginée » de la nation. Les oeuvres littéraires étaient capables de créer des communautés nationales à partir de larges communautés de lecteurs, ouvertes à tous ceux qui pouvaient lire la langue. Anderson écrit que « la fiction glisse tranquillement et continûment vers la réalité, créant cette remarquable confiance de la communauté dans l'anonymat qui est la caractéristique des nations modernes. Par le développement des histoires littéraires nationales, par la création des canons nationaux et par la constitution d'un corpus universitaire, la littérature a joué un rôle considérable. On pensait qu'elle contrebalancerait l'égoïsme et le matérialisme encouragés par la nouvelle économie capitaliste ; qu'elle offrirait aux classes moyennes et à l'aristocratie des valeurs nouvelles et éclairées ; qu'elle ouvrirait aux travailleurs un accès à la culture dans une société où ils étaient matériellement exploités ; qu'elle permettrait à tous de se sentir membres d'une même communauté et qu'elle remplacerait ainsi la religion dans son rôle de ciment de la société. Terry Eagleton cite ainsi George Gordon, professeur de littérature anglaise à Leeds puis à Oxford : « L'Angleterre est malade et (...) la littérature anglaise doit la sauver. Les églises ont échoué et, les remèdes sociaux étant défaillants, elle a maintenant une triple fonction : nous distraire et nous instruire, mais aussi et surtout sauver nos âmes et guérir l'État. »

À partir de la création des littératures nationales, on est ensuite passé à la question qui nous préoccupe aujourd'hui, car l'Union européenne en tant qu'entité politique a autant besoin d'un ciment spirituel, si ce n'est plus, que l'Angleterre, l'Allemagne et la France du XIXe siècle. Le déficit démocratique entre Bruxelles et les citoyens d'Europe est réel. Les antagonismes entre les classes sociales n'ont pas disparu et les différences religieuses, culturelles, ethniques et raciales sont encore plus grandes. Avec l'élargissement, l'intimité entre les anciens membres se dilue. L'accession de nouveaux membres et la perspective qu'il en arrive plus encore mettent en lumière des différences ingérables de culture, de statut, de richesse et de priorités géopolitiques. La mondialisation de la culture européenne tient en partie à l'immigration extra européenne et à l'hybridation culturelle, linguistique et religieuse qui l'a accompagnée, qui suscite de véritables interrogations vis-à-vis de la citoyenneté et de l'appartenance européennes. Ce sont ces questions qui sont mises en avant dans les banlieues parisiennes et, plus tragiquement, dans les attentats terroristes de Madrid et de Londres. La religion et l'église chrétienne ne sont plus en position de force pour sauver les âmes et pour guérir l'État...

Face à cela, certains mettent en avant la littérature européenne ; la création de canons littéraires qui sauveraient et qui guériraient. Là où la religion et la politique ont échoué, la littérature pourrait donner un vrai contenu à la devise de l'Union : in varietate concordia, unité dans la diversité.

Le projet de littérature européenne fait toutefois face à des difficultés presque insurmontables.

Le processus de création d'une littérature nationale est à la fois un processus d'inclusion et d'exclusion. D'un côté, le développement d'une littérature nationale visait à réunir au sein d'une « communauté imaginée » tous ceux qui y avaient linguistiquement accès. Quelles que soient leurs différences sociales, tous les Anglais sont censés se retrouver dans leur appréciation de Shakespeare, Milton et Wordworth et dans leur identification aux qualités anglaises que cette littérature est supposée incarner. De l'autre côté, la formation de la littérature nationale a aussi exclu car elle a défini la littérature anglaise en ce qu'elle n'était ni française, ni allemande, ni grecque. Elle était ainsi, dans un cadre extra européen, un produit culturel faisant partie de l'ensemble constitutif de la langue anglaise permettant d'impressionner et de civiliser les indigènes, mais aussi de distinguer les colons des colonisés. Dans le cadre européen, elle était un moyen pour une nation d'affirmer sa supériorité grâce à son génie littéraire. « Où est votre Shakespeare ? » pouvait ainsi demander un Anglais à un Allemand, tandis que celui-ci répondait « Où est votre Goethe ? »...

Dans le cas de la littérature européenne, la création et l'enseignement d'un nouveau canon européen pourraient avoir une fonction d'intégration. Il n'est pour moi pas surprenant que la première traduction de l'ouvrage de Guy Fontaine ait été en polonais. En tant que spécialiste de la littérature tchèque et slovaque, je puis dire que l'Europe centrale et orientale a le sentiment d'avoir été longtemps délaissée. L'expression « littérature européenne » devrait y signifier que l'on remet les succès littéraires de la « nouvelle Europe » à leur juste place. Un Polonais devrait être capable de parler avec conviction de Mickiewicz et de Gombrowicz, un Tchèque de Mácha et de Nezval, aussi bien qu'un Anglais parle de Byron et de Auden. Il faut modifier les relations entre la périphérie et le centre culturels de l'Europe. Quand je parle de littérature tchèque, même à des personnes cultivées mais non spécialistes, je suis obligé de qualifier Nezval d'« Aragon tchèque ». Pourquoi ne devrais-je pas aussi expliquer que Aragon est le Nezval français ? Il ne faut donc jamais oublier que l'exclusion est l'autre versant de l'inclusion.

Les Tchèques, les Polonais, les Hongrois, les Slovaques et les autres peuples de l'ancien bloc de l'Est se sentent maintenant réintégrés à l'Europe d'où le communisme les avait exclus. Ce sentiment d'avoir été injustement exclu a été dépeint de façon poignante par Milan Kundera dans L'occident kidnappé, un essai qui a été à l'origine du mouvement des intellectuels dissidents des années 1980. L'image de la culture et de l'européanité de l'Europe centrale que donne Kundera a été créée par opposition à celle déformée d'une Russie reléguée en Asie, zone barbare de non civilisation à la source d'une horreur sans limite. Le plaidoyer de Kundera pour que la culture tchèque soit à nouveau incluse en Europe n'est rendu rhétoriquement possible que par l'exclusion de la Russie.

Mais ce n'est qu'un exemple. La culture européenne s'est toujours construite de la sorte, depuis l'opposition des Hellènes et des barbares dans la Grèce ancienne, jusqu'aux discours sur les races dans la culture coloniale.

Peut-on concevoir une européanité, donc une littérature européenne sans de tels procédés d'exclusion ? Je ne le pense pas. Même la conception la plus inclusive de la littérature est contrainte d'exclure. La « communauté imaginée » d'Anderson doit être à la fois universelle et liée. Et l'exclusion de certaines catégories pose donc bien problème.

Je vis dans l'est de Londres, dans un quartier où la moitié de la population est d'origine musulmane bangladeshi. Est-il possible de bâtir un canon de littérature européenne qui pourrait être enseigné dans le secondaire, là où 98 % des élèves sont des bangladeshis nés anglais ? Ils ne sont pas moins européens que les autres Londoniens ! Il est pourtant improbable qu'un tel canon puisse inclure l'étude de Rabindrath Tagore, ou de n'importe quel élément de la culture bangladeshi, en tant que contribution à l'identité britannique, donc européenne. Malgré l'importance théorique d'enseigner Cervantès ou Rilke, n'importe quel enseignement de la littérature européenne doit également être approprié pour ces Européens et leur expérience du monde. La construction d'un canon normatif de la littérature européenne rejetterait mes voisins anglo-bangladeshis et leur culture au-delà de ses limites. Ce dont on a besoin, c'est simplement d'une littérature ouverte et flexible, qui irait à la rencontre des enfants d'Europe quelle que soit leur situation.

Au lieu d'élaborer un canon littéraire européen, je propose d'européaniser l'enseignement de la littérature dans toute sa pluralité. L'étude de la littérature est aujourd'hui menacée de plusieurs parts, en particulier en raison de l'influence croissante des sciences sociales dans l'éducation et dans la vie en général, qui caractérise le capitalisme tardif.

Face à cela, la littérature doit être promue et enseignée, non pas comme une doctrine fixe, mais plutôt comme un mode de pensée qui porte en lui-même des interrogations sur le sens du monde, avec plus de questions que de réponses, avec non pas des valeurs éternelles mais des transgressions et des valeurs nouvelles. Enseigner ainsi la littérature suppose de mettre en avant la relation à l'autre, qu'il soit ou non Européen. Cela est incompatible avec les canons et les manuels. Cet enseignement doit être critique et moderne. Cependant, quel que soit le matériel littéraire étudié, qu'il soit en langue nationale européenne ou non, un tel enseignement de la littérature incarnera les valeurs européennes, ces valeurs qui refusent l'exclusion et qui mettent inlassablement en avant l'esprit critique des Lumières. C'est ce qui marquera l'européanisation de la culture.

M. le PRÉSIDENT : Voilà qui va animer nos débats... Nous avions une thèse et nous avons désormais, si ce n'est une antithèse, du moins une autre thèse. Dire qu'il nous faudra ensuite faire la synthèse...

M. Markku LAUKKANEN, Finlande : Il est très important de savoir d'où l'on vient et à quelle communauté on appartient, mais aussi où l'on place sa propre identité. Dans le passé, les choses étaient très simples : on disait «je viens d'Angleterre, je suis Britannique ; je viens de Finlande, je suis Finlandais». Hannu Väisänen, écrivain finlandais de renom, écrit en finnois et vit à Paris, ce qui signifie qu'il a créé des oeuvres tant finlandaises que françaises.

Nombreux sont ceux qui ont une identité complexe. M. Fajardo, par exemple, est-il davantage Espagnol ou davantage Européen ? Je souhaite donc que l'on revienne sur la question de l'identité multiple et des nouvelles identités. Elle intéresse en particulier les jeunes, qui créent des communautés, notamment sur Internet, et qui parfois font partie d'une communauté aujourd'hui et d'une autre demain

M. Robert WALTER, Royaume-Uni : Jusqu'à ce que M. Beasley-Murray apporte son éclairage, j'avais un peu de mal à comprendre les concepts que nous abordions. La littérature européenne est-elle simplement un groupe de littératures nationales ou nous efforçons-nous ici de trouver une autre dimension ? Si l'on agrège l'ensemble des littératures européennes dans l'histoire, sont-elles véritablement européennes ou ne convient-il pas plutôt de les définir par la langue dans laquelle elles étaient exprimées : si vous écriviez en anglais, vous étiez auteur anglais, si vous écriviez en français vous étiez auteur français ? Mais si l'on s'affranchit de la contrainte que constitue la barrière linguistique, les auteurs ne sont pas nécessairement amenés à s'inscrire dans la dimension politique d'un État-nation. Si nous sommes en train d'évoquer une somme de littérature européenne, où est donc l'Europe dont nous parlons ? Excluons-nous de la tradition européenne la littérature américaine, latino-américaine, australienne ? Excluons-nous tous ceux qui ont parcouru le monde dans le cadre des mouvements migratoires ? Pourtant, tous font partie de notre tradition, une tradition que l'on pourrait choisir d'appeler « littérature européenne ». Ou bien parlons-nous simplement de la littérature telle que nous la comprenons ici, c'est-à-dire d'une littérature différente des littératures indigènes d'Afrique ou d'Asie ? Tous les intervenants ont parlé de littératures, au pluriel, et l'on peut sans doute parler de littérature européenne même si l'auteur est australien ou américain.

Mme la Baronne HOOPER, Royaume-Uni : Je souhaitais moi aussi poser la question de la diaspora européenne dans les Amériques comme dans d'autres régions du monde.

Mme Rose-Marie FRANCOIS : Si je comprends bien, on ne peut pas parler de littérature européenne à cause de toutes les influences subies. Mais peut-on encore alors parler de littérature américaine ? Car si une littérature est véritablement portée par des influences étrangères, c'est bien celle-ci.

M. Azis POLLOZHANI, « ex-République Yougoslave de Macédoine » : M. Beasley-Murray vient de montrer que les littératures nationales sont une forme puissante de légitimation des États-nations fondés sur des valeurs communes. Cela correspond à la réalité d'un grand nombre des États européens du XVIIIe et XIXe siècle, mais on a vu apparaître de nouveaux États, qui ont éprouvé la nécessité d'affirmer leur identité, ce qui va à l'encontre de l'idée d'une européanisation de la littérature et qui s'oppose au processus de mondialisation. Il faut donc se demander comment s'adapter aux besoins de ces petits pays, de ces petites cultures, de ces petites nations, en particulier à leur besoin d'être également Européens.

Je fais ici bien évidemment référence au sud-est de l'Europe, d'où je viens. Pour ma part, je joue un rôle très actif au sein des intellectuels du Conseil de l'Europe afin d'amener les établissements d'enseignement supérieur à préparer les enseignants à relever ce défi. À défaut, il sera très difficile d'aller vers des orientations et des normes communes et de répondre, dans le contexte de la mondialisation, aux demandes des nations émergentes comme à la nécessité d'organiser la littérature ou les littératures européennes, les deux orthographes à me convenant parfaitement.

M. Jacques DARRAS : Je suis professeur émérite de langue anglaise et auteur dans l'anthologie qu'a présentée M. Fontaine.

Avec les Anglais, on a toujours une vision très réaliste et très pragmatique des choses et je remercie M. Beasley-Murray d'avoir mis le réalisme au centre de ce débat. Mais le réalisme est aussi une idéologie, toujours marquée sinon d'euroscepticisme, du moins de conservatisme. Dire que les littératures se sont forgées dans le nationalisme au XIXe siècle, à l'issue du mouvement romantique qui a traversé toute l'Europe, c'est un fait. Mais l'Europe dont nous parlons aujourd'hui, c'est un mouvement, c'est un idéal ; c'est précisément pour surmonter ces nationalismes belliqueux qu'elle s'est faite. Et la littérature qui se fait aujourd'hui en Europe est précisément porteuse de ce dépassement. Il est tout à fait normal que dans les universités et dans les lycées, au contact de la jeunesse, on n'oublie pas que les littératures se sont faites contre les religions, contre les conservatismes politiques, pour l'affirmation d'un humanisme. Par conséquent, l'Europe est un projet, une identité en devenir mais un Anglais sera bien le dernier à le reconnaître. Or, nier cette volonté de dépassement, ce n'est plus du conservatisme, c'est de l'archaïsme !

M. Tzetvan TODOROV : Je m'apprêtais à intervenir un peu dans le même sens. Il est sans doute opportun qu'une personne venant de Grande-Bretagne apporte ici cette voie sceptique et nous ne pouvions éviter ce cliché. Mais il me semble, M. Beasley-Murray, que vous combattez un géant qui n'existe pas car personne ne pense que l'Europe doit être formée sur le modèle de l'État-nation. Un tel projet serait voué à l'échec puisqu'il y a ni peuple européen unique ni nation européenne unique. Il s'agit bien davantage d'accepter les différences entre toutes les nations qui composent l'Europe, donc d'accepter cette combinaison de littératures qui ne s'excluent pas mutuellement. À l'évidence, vous pensez au choc des civilisations. Mais si les États peuvent se retrouver en position de choc frontal, ce n'est évidemment pas le cas des civilisations, qui sont comme les hommes et femmes qui les constituent et dont les enfants ont à la fois les caractéristiques génétiques du père et de la mère. Il n'y a aucune raison pour que les Bangladeshis de votre quartier ne se voient enseigner que la littérature du Bangladesh. Il est bon que leurs enfants, comme les autres, soient exposés à de nombreux impacts extérieurs.

Vous avez raison de considérer qu'il serait malvenu de vouloir créer un cadre européen qui exclurait à tout jamais tout ce qui n'y serait pas conforme. Je crois qu'il y a une véritable identité des littératures européennes, mais qu'elle s'exprime par la façon dont toutes les littératures interagissent les unes avec les autres. On pourrait dire que lorsqu'un auteur crée une oeuvre, il appartient à sa culture historique et linguistique nationale. Mais c'est la façon dont cette oeuvre est perçue, lue et acceptée qui lui donne son caractère européen car il y a bien des éléments que l'on retrouve dans toute culture et dans toute littérature européennes, qui sont partie intégrante de l'identité européenne, puisque tous les Européens les lisent, du moins ceux qui lisent encore...

M. le PRESIDENT : Après ces questions, je donne la parole à la défense !

M. Tim BEASLEY-MURRAY : On m'a un peu caricaturé en britannique forcément eurosceptique. Bien entendu, personne ne pense à créer une nation européenne ni une littérature unique. J'ai peut-être prêté le flanc à la critique sur ce point. J'en suis d'accord, il n'y a pas de canon littéraire européen, et je ne pense pas, moi non plus, que nous vivons un choc des civilisations. Mais quand on parle de l'enseignement de la littérature européenne, c'est bien dans cette voie, de fixation d'un canon, qu'on risque de s'engager.

Il y a, a dit un intervenant, quelque chose d'utopique à parler de littérature européenne. Je le pense également. La littérature permet de dépasser les nationalismes hérités du XIXe siècle, mais elle n'est pas pour autant canonique, elle appartient à tous de plein droit. Je ne dis pas que les jeunes Bengladeshis dans un quartier de Londres doivent lire les auteurs bengladeshis, mais que leurs camarades de classe anglais doivent aussi recevoir un enseignement sur la littérature en bengladeshi, de même qu'aux enfants du Bangladesh on apprend les auteurs anglais.

Certes, il existe une façon commune de percevoir. T. S. Elliott disait qu'on écrit en conversation avec les auteurs qui ont écrit avant vous. Quant à dire comment promouvoir la littérature, cela pose problème.

Nous avons des identités plurielles, par définition. C'est plus vrai encore pour les jeunes de nos villes. Les Bengalis de deuxième génération dont je parlais se considèrent comme des habitants de Brick Lane. Nos identités, nationale et supranationale, cohabitent.

M. José Manuel FAJARDO : Le problème à mes yeux n'est pas d'inventer quelque chose de nouveau, mais de reconnaître quelque chose qui existe déjà. Il ne s'agit pas de créer la littérature européenne, mais de reconnaître l'existence d'un territoire culturel et littéraire déjà ancien. L'Amérique était déjà là avant que le viking Eric le Rouge n'y pose le pied, des siècles avant que Colomb ne la « découvre ». Mais c'est alors seulement que se fit la prise de conscience de son existence. De même, il faut prendre conscience qu'il existe un réservoir littéraire européen partagé, qui se nourrit de la diversité des littératures en Europe et en langues européennes dans d'autres territoires, au delà du continent européen. Néanmoins, cette littérature européenne n'est pas la simple addition des littératures nationales : de cette addition naît quelque chose de plus, un territoire partagé qui, j'en suis d'accord, n'est pas un corpus fermé mais doit rester ouvert, être un lieu de rencontre. Chaque littérature a joué un rôle dans la construction d'un État-nation, mais elle a toujours exprimé l'esprit d'une époque de façon transnationale : c'est cela le territoire partagé.

M. Guy FONTAINE : Entre l'ethnocentrisme des littératures nationales hérité du XIXe siècle et la mondialisation d'aujourd'hui, la littérature européenne est un concept auquel on peut donner sa chance, même si je ne comprends toujours pas pourquoi il n'a jamais été formalisé. Sans doute les jeunes Pakistanais qui jouent au football dans un quartier de Londres n'ont-ils pas grand-chose à faire de Milton, comme les jeunes qui, dans une banlieue française, mettent le feu aux voitures, n'ont rien à faire de Victor Hugo. En même temps, nos nations sont capables d'attirer des écrivains allochtones et de les aider à produire. Il existe en Europe une très bonne littérature produite par des auteurs qui écrivent dans la langue d'un pays européen même s'ils n'en sont pas originaires.

M. le PRESIDENT : Qu'on me permette de sortir un instant de mon rôle de président. On parlé d'inclusion et d'exclusion. Pour certains, ne pas se reconnaître dans la littérature européenne est un choix. Un homme comme Léopold Sédar Senghor, agrégé de grammaire, membre de l'Académie française, dont les oeuvres seront bientôt dans la collection de la Pléiade, a porté la négritude et voulu rendre compte des vibrations de l'Afrique grâce à l'usage de la langue française. De même, je ne suis pas sûr que Aimé Césaire se déclarerait un auteur européen, si marqué soit-il par la littérature européenne. Certains veulent être de la famille, d'autres utilisent une langue européenne pour exposer les réalités d'un autre continent. Mais cela aussi, c'est une démarche d'Européen, après tout.

M. O'HARA, Royaume-Uni : M. Beasley-Murray a cité une opinion du professeur Gordon qui est pour le moins originale. Il va de soi que les géants de la littérature anglaise ne sont pas appréciés seulement parce qu'ils ont écrit en anglais, mais parce qu'ils offrent des points de vue, des valeurs à nous transmettre, qui transcendent le cadre local. Tout auteur s'inscrit dans un contexte, mais il s'inscrit aussi dans une grande tradition qui le précède et l'influence, celle des auteurs antiques puis des grands auteurs européens. Il s'en imprègne et y réagit, car les valeurs ne sont pas figées, elles sont reprises, éclairées par ceux qui suivent. Ainsi évolue la littérature. Certes, il y a une littérature nationaliste, Kipling par exemple. Mais même Kipling était ouvert à des influences extérieures. Dans la littérature anglaise contemporaine, les Antillais ont apporté leurs valeurs et leurs influences, ainsi que de jeunes auteurs du sous-continent indien, qui y vivent mais contribuent pleinement au corpus de la littérature de langue anglaise. On a parlé de diaspora : la diaspora anglaise a peut-être été plus sensible que d'autres aux influences des lieux où elle s'est établie. À l'inverse, les Bengladeshis de Brick Lane témoignent de l'influence d'une autre diaspora sur la littérature anglaise.

M. Andrew McINTOSH, Royaume-Uni : Il me semble que la discussion s'attarde trop sur l'époque des États-nations ; celle-ci est passée, l'histoire s'est poursuivie. Deux phénomènes ont eu lieu en même temps, à savoir l'opposition d'États-nations aux anciens empires et la possibilité d'interactions croissantes de diverses langues. Avant les États nationaux, la littérature restait le privilège d'un petit nombre de gens sans vrais liens nationaux, qui voyageaient, et qui pratiquaient le latin l'arabe, le sanscrit ou le grec plutôt qu'une langue nationale particulière. Aujourd'hui, nous disposons de littératures dans bien plus de langues, grâce à l'éducation et aux voyages, et cette situation est définitive. On ne reviendra jamais à la domination d'une grande langue culturelle, les littératures écrites continueront à l'être dans les langues nationales, et c'est très bien ainsi. On va aller simplement vers une idée européenne, mais cela ne modifiera pas cette situation.

M. Thomas OTTMER : On a parlé d'importation, d'exportation aussi. M Fontaine envisage d'exporter son manuel dans plusieurs pays. Mais dans quelle langue ?

M. José FREIRE ANTUNES, Portugal : Si j'ai demandé comment on envisageait de structurer un enseignement de la littérature européenne, c'est que je suis assez d'accord avec M. Beasley-Murray. Une chose est de dire qu'il existe une littérature européenne, une autre d'essayer d'européaniser la littérature. Léopold Sédar Senghor a apporté la négritude à la littérature française. Peut-être ne se considère-t-il pas comme un écrivain européen, mais il en est bien un, car il a aussi apporté à l'Afrique des valeurs européennes comme la démocratie, le désir d'indépendance. Peut-on vraiment dissocier les choses, parler d'inclusion et d'exclusion ?

Dire cela, ce n'est pas faire preuve de scepticisme envers l'Europe. Mais qui est-elle ? Une jeune femme, dit l'un ; une vieille dame, dit l'autre. L'Europe a apporté au monde bien des choses comme la lutte pour les droits civiques, la lutte, pendant des siècles, contre l'idée que le pouvoir soit la propriété d'une minorité. Aujourd'hui, d'autres minorités contestent l'apport européen. Elles instrumentalisent l'idée de Dieu pour nous annihiler. Aujourd'hui, deux conceptions de la vie s'opposent clairement, celle qui instrumentalise ainsi le divin et l'autre qui tend à l'européanisation. On peut bien parler d'un choc de civilisations, car le mariage de la vie et de la mort ne peut être fécond.

Mme Cecilia KEAVENEY, Irlande : En Irlande, nous faisons des recensions de la musique de notre pays, mais beaucoup de gens n'ont pas chez eux de collection de musique classique, ils ne s'intéressent qu'à la pop music. En tant qu'enseignante, j'essaye de promouvoir une éducation musicale chez les enfants. C'est difficile, également pour des questions de moyens dont nous reparlerons peut-être. Mais cela me conduit à la question : comment amener les gens à la littérature ? Et si nous nous dotons d'un programme d'enseignement de la littérature européenne, quelles sont les priorités ? En Irlande, les programmes donnent priorité à l'intégration nationale. Et l'Europe ? A mes yeux, c'est une vieille dame, mais une vieille dame qui aime danser. Dans notre pays, où l'on a toujours préféré l'intégration, quand on parle de programme de littérature européenne, la question est de savoir comment comprendre ce qu'est l'Europe nouvelle - je ne suis même pas sûre que l'on sache ce qu'est la nouvelle Irlande. L'européanisation est sans doute une façon de se sortir de problèmes politiques, mais j'ai du mal à la définir.

M. José Manuel FAJARDO : Puisque l'on parle de diaspora, j'évoquerai tout naturellement celle de l'espagnol en Amérique latine, avec toutes ses influences en retour. Personnellement, je me sens plus fils de Garcia Marquez que de certains auteurs espagnols. Chaque langue a sa mémoire, son monde, ses références, Senghor pour les uns, Garcia Marquez pour les autres. Ce que je veux apporter au débat, c'est plutôt l'idée qu'il faut proposer à nos concitoyens, et surtout aux jeunes, un espace de débat et de rencontres. La littérature européenne ne doit pas être un catalogue, avec des critères obligatoires pour différencier qui est européen et qui ne l'est pas. Son enseignement doit offrir un espace de rencontres pour aborder de grands sujets et de grandes oeuvres. Il n'est pas question de définir un seul programme, il doit être adapté dans chaque pays, en fonction de son histoire et de ses évolutions littéraires.

L'Europe est en train de se construire contre une mémoire terrible. Nous nous faisons donneurs de leçons ; je pense que, champions mondiaux du massacre, nous devrions nous montrer plus humbles. C'est en raison de ce passé guerrier - et de ses prolongements encore aujourd'hui - que nous devons instaurer un espace de rencontres. Depuis toujours, la littérature en a offert un ; il doit rester ouvert, et ne pas s'enfermer dans un canon. Si l'on me pardonne cette comparaison très profane, une équipe de football européenne a des joueurs d'Afrique et d'Asie. Et le mouvement des idées ne s'arrête jamais, il est en contact avec d'autres cultures, dans une intégration qui peut être conflictuelle. Il faut en tenir compte et éviter de geler la littérature européenne dans l'espace ou dans le temps.

M. Guy FONTAINE : Pour ce qui est de l'exportation de notre manuel, il est sorti en septembre et il est en cours de traduction en Pologne et au Portugal ; la Lettonie a aussi acheté les droits.

À propos de l'enseignement de la littérature européenne en Irlande, je dirai que, bien sûr, le jeune Irlandais doit apprendre sa littérature et son histoire. Mais par exemple, notre manuel consacre quatre ou cinq pages à Swift avant les trois ou quatre pages consacrées à Voltaire. On tirera profit à les lire à la suite. Autre idée : en 1922, année où Joyce écrit Ulysse, Proust meurt, Pirandello écrit son Henri IV, Germaine Acremant vient de publier Ces dames aux chapeaux verts. Les mettre en perspective est une autre façon d'aborder les oeuvres littéraires.

M. Tim BEASLEY-MURRAY : Le débat est fascinant mais il me paraît parfois un peu absurde. Si l'on dit que l'on peut faire figurer la diaspora anglaise dans la littérature européenne, à l'évidence, cela ne concerne pas seulement le Nigeria mais aussi les États-Unis.

En fait, quand on essaie de voir quoi mettre dans la littérature, on se heurte à de nombreuses questions. Faut-il par exemple faire figurer parmi la littérature britannique des années 1980 Salman Rushdie, ancien élève d'Oxford marqué par notre littérature, mais dont les origines renvoient aussi à l'effondrement de l'empire britannique ? On le voit, ce qui a été jadis construit commence à se désintégrer. En fait, nous nous trouvons face à un espace ouvert de rencontres qui est la littérature, quelle soit mondiale, européenne ou autre.

Le cas de l'Irlande est passionnant car elle a été confrontée à ces questions de manière très concrète. C'est un pays où auparavant une grande partie de la population émigrait et où désormais on immigre. Il faut intégrer ces arrivants dans un projet civil. En fait, en fonction des circonstances locales, il faudrait réécrire une identité nationale et une identité littéraire en tenant compte non seulement de la division entre le Nord et le Sud mais aussi du fait que l'identité de ce pays est plurielle.

Mais on traite de cas pratiques d'Europe occidentale alors que je suis expert de l'Europe de l'Est... Des sociétés comme la Slovaquie ou la Macédoine se dotent d'une identité à travers la littérature, tout en cherchant à faire partie d'une famille de nations. Que doit-on y enseigner ? Faut-il construire des canons nationaux ou se concentrer sur l'aspect européen de la littérature ? En République tchèque, les écrivains les plus européens sont aussi les plus grands auteurs nationaux. En réalité, les points forts de ces nations et ceux de l'Europe sont les mêmes.

M. le PRÉSIDENT : Merci à tous. Je vous propose de passer immédiatement à notre deuxième table ronde.

FACILITER L'ACCÈS À TOUTES LES LITTÉRATURES EUROPÉENNES

Mme Ippolita AVALLI, romancière et poète italienne : Je suis très honorée d'avoir été invité à m'exprimer, en tant qu'écrivaine italienne et européenne, sur un terme particulièrement pertinent : l'accès et l'enseignement de la littérature européenne, en particulier de celles qui sont le moins diffusées.

Sous des formes variées, la littérature crée un monde imaginaire capable d'interagir avec le monde réel. Elle nous permet de connaître la culture particulière dont elle est l'expression ainsi que des existences inconnues, différentes de la nôtre. Flaubert disait que si un écrivain a dans l'idée de réaliser une oeuvre universelle, il n'arrivera nulle part. Au contraire, un écrivain doit partir de lui-même. Plus il parvient à donner vie à ses propres spécificités humaines et culturelles, plus il est à même de se rapprocher de l'autre comme de se rapprocher de l'universalité.

C'est pourquoi je suis convaincue que nous devons créer les conditions d'un accès plus facile et plus familier aux différentes littératures nationales, afin non seulement d'augmenter le potentiel et les capacités des individus mais aussi de développer une identité culturelle commune aux Européens.

Littérature et langue ne sont pas une seule et même chose. Du côté linguistique, on assiste depuis un certain temps à un processus qui semble une forme de signal d'alarme et qui doit nous inciter à mener une véritable réflexion : le pragmatisme, les échanges commerciaux, les technologies, les facilités de déplacement, les flux d'informations ont eu pour conséquence la création d'une langue hybride, sorte d'anglo-américain qui suffit à peine pour que les procédures soient menées à bien mais qui risque de mettre au rebut toutes les autres langues européennes et d'en faire des langues minoritaires et accessoires. Cet hybride est né dans les aéroports, lieux de rencontres fortuites, qui permettent de partager un destin commun l'espace de quelques heures. Cette langue s'étend grâce à l'Internet et la musique. Ce sont surtout les jeunes qui l'ont adoptée massivement parce qu'ils sont à même d'utiliser cette langue souple, qui les rassure, qui leur permet un minimum de communication, qui leur évite de se sentir gênés quand ils ne parlent pas très bien. Il s'agit donc d'une langue qui risque en tant que telle de produire bientôt sa propre littérature. Ce mouvement vivant provoque un véritable raz-de-marée et il serait donc politiquement insensé et historiquement erroné d'essayer d'y mettre fin. D'ailleurs, pourquoi s'y opposer : c'est une véritable force qui naît du désir légitime d'être compris, d'échanger sur un pied d'égalité et de se sentir partie intégrante d'une communauté. Et nous savons combien la communication a transformé qualitativement les rapports au savoir.

Si parler une langue commune revêt une importance politique énorme, l'hypothèse de l'avènement d'une langue unique, qui serait par la force des choses hégémonique, constitue un scénario inimaginable d'un strict point de vue culturel. Je m'inquiète des conséquences que cela pourrait avoir. Pourtant, cette évolution est peut-être inévitable. Il est possible que nous vivions demain dans un monde où l'on ne parlera plus que trois ou quatre langues, mais où un auteur traduit en anglais verra le nombre de ses lecteurs augmenter de façon spectaculaire. Nos langues européennes ne sont-elles pas dignes de survivre ? Cela dépendra surtout d'une volonté politique qui s'exprime dès aujourd'hui.

Les langues des littératures européennes passent par l'éducation : il faut enseigner les langues en milieu scolaire dès le plus jeune âge afin de rendre nos enfants bilingues pour qu'ils puissent non seulement utiliser les Playstation mais aussi lire les fables et les oeuvres de la littérature européenne. Une seule strophe de poésie donne accès à des univers tout entiers. Créons chez les jeunes la curiosité ainsi que la proximité qui confère un sentiment d'appartenance. Donnons leur les modèles et les outils nécessaires pour apprécier et découvrir les autres pays de l'Union. Il ne faut pas attendre qu'ils expriment la volonté d'aller étudier dans un autre pays, il faut insister sur l'apprentissage de la lecture. La lecture est un plaisir mais aussi une nécessité : pour bien parler et bien écrire il faut bien lire et pour communiquer dans ce monde compétitif, il faut disposer de l'écrit.

Comment venir en aide à la littérature ? Celui qui écrit place quelque chose là où il y aurait eu un vide. Un roman, un récit ne sont pas seulement des représentations fidèles à la réalité qui les a inspirés, ils ont leur propre structure, leur autonomie, ils sont un modèle de vie et de comportement. Le bassin de la littérature des pays de l'Union est riche, incroyablement riche en modèles de vie. La production des auteurs de ce bassin constitue un capital immense qui doit faire changer les choses.

Je souhaite dire quelques mots de la situation en Italie.

Sur PartBase, qui est l'une des pages principales institutionnelles du site Internet officiel de l'Union dédié à la plateforme européenne des programmes de recherche des partenaires de la communauté, sept langues disposent d'un lien actif : l'anglais, le français, l'allemand et l'espagnol, auxquelles on a ajouté le finnois, le danois et le néerlandais. Mais le lien italien n'est pas encore actif, pas plus que le lien portugais. Cela tient à une défaillance de nous-mêmes, Italiens, et je lance ici un appel solennel aux hommes politiques de mon pays pour qu'ils renoncent à leurs luttes intestines et pour qu'ils approuvent les réformes qui mettront enfin notre pays en phase avec l'Europe. Il ne s'agit pas seulement de débattre de la sécurité, du bien-être ou de la réforme du système électoral ou de savoir s'il faut adopter un modèle allemand ou un modèle espagnol. Il faut tout simplement rappeler à tous, jeunes ou moins jeunes, que nous ne pouvons savoir où nous allons si nous oublions nos racines et notre histoire. C'est ce que nous fûmes qui définit ce que nous sommes. Nul parmi nous ne doute de la grandeur de notre patrimoine linguistique et culturel. Mais il ne suffit pas de créer et de penser si les actes ne suivent pas. C'est à Palerme, avec l'école sicilienne, qu'est née la poésie moderne ; on doit à Giotto la perspective ; le code Romain est encore en usage aujourd'hui ; c'est en italien que fut écrite la plus grande oeuvre poétique occidentale, La Divine Comédie ; la Renaissance a révolutionné l'art de la peinture ; l'Italie détient 65 % des oeuvres d'art du monde ; sa florissante tradition dans le domaine de l'opéra a fait que, pendant longtemps, l'apprentissage de l'italien était obligatoire pour obtenir un diplôme d'un conservatoire américain ; nous avons des prix Nobel, des écrivains, des peintres, des musiciens, des intellectuels. Pourtant, dans l'imaginaire collectif, nous sommes le pays de la pizza, de la mode, des Ferrari, de la coupe du monde de football, des vacances et de la mafia... Quel dommage qu'alors que les statistiques montrent une recrudescence de l'intérêt pour l'enseignement de notre langue, à Florence et ailleurs on ferme les écoles de langue dans l'indifférence la plus totale des pouvoirs publics.

Et que dire de la façon dont on traite nos traducteurs ? Montale disait que, pour traduire une poésie, il faut être soi-même poète. Nous avons d'excellents traducteurs, mais ils sont rares parce que l'on encourage trop peu l'étude des langues, parce qu'on traite mal leur enseignement, parce qu'on paie mal les traducteurs qui sont en fait des médiateurs du sens, qui jouent en tant que tels un rôle fondamental, qui ont une responsabilité énorme et qui doivent être soutenus et mis en valeur.

Il faudrait que ce colloque débouche sur des programmes qui prennent soin de la biodiversité des littératures des langues européennes, en particulier des plus faibles parce que moins diffusées. Nous devons élaborer de nouvelles stratégies, avoir la force et l'autorité nécessaires pour les faire approuver dans des enceintes institutionnelles. Souvent, quand je lis un auteur étranger, je regrette de ne pas trouver le texte original sur la page en vis-à-vis. Pourquoi le fait-on pour les poèmes et non pour les romans ? Cela serait certes onéreux, mais on pourrait peut-être se contenter du premier chapitre. Au moins aurait-on ainsi une saveur, un parfum, un peu comme lorsqu'on part en voyage et que l'on fait des photographies auxquelles on associe ensuite des souvenirs qui donnent envie de retourner sur place.

Si, comme le dit Cioran, une langue est un lieu que l'on habite, j'aime à penser aux littératures européennes comme si elles étaient autant de maisons avec chacune son propre caractère, sa propre forme, ses spécificités. Je les imagine au creux de cette vallée qu'on appelle l'Europe et je suis heureuse de penser que ceux qui les habitent ont dans la poche les clés de toutes les autres !

M. Valentine CUNNINGHAM, Professeur de langue et littérature anglaise, Université d'Oxford : On m'a demandé de traiter de l'enseignement de la littérature britannique.

Si, dans mon pays, cette discipline s'appelle tout simplement « anglais », il me semble que l'enseignement doit aussi avoir pour objectif de maintenir en vie la littérature, car il s'agit bien d'une activité vivante.

Je n'ai pas une interprétation étroite du fait littéraire et de ce que l'on enseigne dans les écoles et dans les universités britanniques. Pour moi, la littérature est un processus de grande envergure et de longue haleine. Il faut donc faire passer aux étudiants les idées de la synchronicité du fait littéraire, de son évolution chronologique, de son caractère dynamique et vivant, ainsi que de sa dimension européenne.

L'objectif de l'enseignement est bien évidemment de former un lecteur, vif et critique, des écrits contemporains dans leur grande diversité, mais qui connaisse aussi la tradition de la littérature britannique et qui n'oublie jamais la scène européenne. T. S. Eliot, bien qu'il fût Américain, disait que le poète doit écrire avec « en lui l'esprit d'Europe ». Cet esprit devrait aussi animer le lecteur idéal.

La littérature britannique est une affaire transnationale : essentiellement anglaise, elle inclut aussi la littérature irlandaise, écossaise et galloise ; elle s'inspire des migrations, des invasions, des incursions sur notre territoire et dans notre conscience culturelle ; elle est française et espagnole, classique et moderne. C'est une littérature d'assimilation, africaine, américaine, antillaise, polonaise.

Lorsque je suis allé voter pour le référendum d'adhésion du Royaume-Uni à l'Union européenne, j'avais deux choses présentes à l'esprit. Je me demandais d'abord si j'aurais du vin français meilleur marché et mon voeu n'a hélas pas été exaucé... Mais je pensais aussi à la correspondance de Milton avec ses amis en Italie et je lui ai en quelque sorte rendu hommage en votant « oui ».

Pour en venir plus spécifiquement à l'enseignement de la littérature, il est frappant de constater qu'il n'existe pas chez nous de littérature comparée dans les écoles mais qu'elle est aussi pratiquement absente de l'université, si ce n'est pour ce que l'on appelle les langues modernes. Or, ceux qui s'intéressent à ces langues au niveau du baccalauréat sont rares : de moins en moins d'élèves choisissent d'étudier le russe, l'espagnol, l'allemand, l'italien. Quelques uns s'intéressent encore au français, mais le portugais, le suédois et bien d'autres langues n'ont pratiquement aucun adepte. L'enseignement des langues est ainsi en train de disparaître de nos écoles, tout comme ont pratiquement disparu le grec et le latin. On parle ainsi aujourd'hui de lycéens « monolingues ».

Il en va logiquement de même à l'université : celles qui enseignent les langues étrangères ont du mal à recruter des étudiants. À Oxford, on enseigne le latin au niveau débutant, ce qui signifie que l'on ne trouve personne qui ait déjà étudié cette langue !

Pourtant, 15 000 élèves s'inscrivent chaque année en littérature anglaise et c'est le sujet qui intéresse le plus les élèves. On a toutefois constaté cette année pour la première fois une diminution des inscrits en cours d'anglais à Oxford. On observe également une féminisation de cette filière, dans laquelle les jeunes filles sont aujourd'hui près de 75 %. On en vient ainsi à ouvrir des collèges qui leur sont destinés à Oxford et à Cambridge. Les jeunes hommes, en particulier noirs et métis, sont de facto exclus de ces études.

Au sein de l'enseignement de la littérature, les possibilités sont extrêmement nombreuses. En 2004, on comptait 170 auteurs dont l'étude était obligatoire. Dans les plus anciennes universités, on enseigne un très grand nombre d'auteurs et on étudie la littérature française ainsi que la traduction en anglais d'oeuvres étrangères.

Il est toutefois inquiétant que les oeuvres les plus anciennes soient délaissées. C'est vrai en particulier dans les écoles et dans les lycées où l'on étudie essentiellement des auteurs modernes et où les élèves n'ont jamais lu Milton, Defoe, Swift et même Dickens. La commission des programmes n'impose en fait que l'étude d'une pièce de Shakespeare. Dans ces conditions, le canon littéraire des élèves et leur sens de l'histoire sont singulièrement parcellaires et il est frustrant d'enseigner l'anglais dans les écoles. Cette perte du sens de l'histoire fait aussi perdre de vue le caractère multiculturel du passé du Royaume-Uni. Dans les universités, on tente ensuite de combler ce déficit, mais c'est très difficile.

Dans les écoles comme dans les universités, on constate également que la poésie est menacée par la prééminence des oeuvres de fiction et des pièces de théâtre. Le XVIIIe siècle a à peu près disparu de l'enseignement. On constate en revanche une véritable obsession pour la littérature de la Première guerre mondiale aux dépens de figures plus classiques. Au niveau universitaire, à part quelques vieilles universités anglaises et écossaises, l'enseignement de la littérature est en régression. Dans les établissements les plus récents, on peine à donner une idée d'une certaine continuité littéraire. En fait, la littérature américaine envahit tout ce qu'on appelle les english courses. C'est l'effet de la mondialisation, mais on devrait plutôt appeler celle-ci la « nord-américanisation » ;

D'autre part, lorsqu'on lit encore, on se contente de plus en plus d'extraits, de photocopies, mais pas de livres. S'il y a des conseils à donner pour faire une éducation littéraire c'est, de grâce, de lire des livres entiers. On vend de plus en plus d'ouvrages, certes, notamment grâce aux clubs de livres qui fleurissent dans toutes les villes. Mais que vend-on ? Plus du tout de poésie, en tout cas un tout petit nombre de poètes. On vend des ouvrages d'informatique, de cuisine, de jardinage, de sports. De plus en plus de gens lisent aussi, mais ils lisent sur Internet. Les bibliothèques publiques sont devenues des centres de ressources médias, dans lesquelles les livres tiennent une place secondaire. Quand aux clubs d'achat de livres, ils ont comme membres des dames bourgeoises, d'un certain âge, et blanches.

M. le PRESIDENT : Cette description devrait en interpeller plus d'un.

Mme Jutta BECHSTEIN-MAINHAGU, Directrice du bureau de liaison littéraire du Goethe Institut de Bordeaux : Je suis un peu confuse, après ces exposés, de représenter une littérature nationale, plus exactement un centre culturel national, le Goethe Institut. J'ai eu l'impression que tous les instituts nationaux devraient se transformer en instituts européens - en dehors de notre continent, ce serait d'ailleurs une idée intéressante. Le Goethe Institut, par exemple ce sont 140 établissements, dans 81 pays, qui assurent des cours de langue, des manifestations culturelles et mettent à disposition des bibliothèques publiques.

Mon propos se place sur un plan très pratique. Le Goethe Institut est passé d'une politique de bibliothèques à une politique de promotion de la littérature de langue allemande dans tout l'espace francophone, en recourant aux nouvelles technologies de l'information, en favorisant la présence d'auteurs allemands, en jouant un rôle de médiateur. C'est ainsi que je dirige un bureau de liaison littéraire à Bordeaux, qui organise des manifestations en France pour donner accès à cette culture de langue allemande.

Ce que je constate, c'est que la France traduit beaucoup, plus que le monde anglophone ne le fait, assurément ; que la littérature de langue allemande est très présente et qu'il y a une grande demande à son égard. Il y a quelques décennies, ce sont de grandes manifestations qui jouaient un rôle déterminant, par exemple de grandes expositions qui mettaient en valeur un courant artistique. Dans les années 1970, avec l'exposition Caspar David Friedrich, on découvrit le romantisme, le rêve, l'inconscient, dans une Europe où la psychanalyse jouait un rôle majeur ; ce fut un atout pour la littérature romantique allemande. Puis ce fut l'exposition Paris-Berlin 1900-1933, qui déplaça le projecteur sur la littérature des années 1920, le cinéma, la poésie, le théâtre expressionnistes. L'exposition sur Vienne, l'apocalypse joyeuse mit sur le devant de la scène sa modernité et le grand roman austro-hongrois. Le public français a donc été familiarisé de façon assez approfondie avec la littérature allemande. Au milieu des années 1980, c'était l'une des plus prisées, et le cinéma apportait sa contribution avec des films comme le Tambour de Völker Schlöndorf. Peut-être la division politique de l'Allemagne n'y était-elle pas étrangère : « Nous aimons tellement l'Allemagne » disait François Mauriac « que nous sommes heureux d'en avoir deux ». Puis, après la chute du Mur de Berlin, l'Allemagne devint en quelque sorte moins exotique. Les écrivains semblaient avoir perdu cette dimension de l'introspection, du sérieux proprement allemands, s'être affranchis du poids de l'histoire.

J'ai réalisé une enquête pour le Goethe Institut auprès des éditeurs, traducteurs et journalistes, pour savoir comment était perçue la littérature allemande, comment était faite sa promotion et quelles étaient les possibilités. J'ai été frappée par le nombre de résidences d'écrivains qui séjournent en un lieu pour un ou deux mois, animent des ateliers de traduction, d'écriture, des rencontres avec des auteurs ou avec le public, les étudiants. Les éditeurs m'ont dit : « recommandez-nous de bons livres, et nous les publierons ; mais aidez-nous aussi à financer la traduction et la diffusion des livres ».

Le Goethe Institut diffuse un bulletin littéraire à 250 médiateurs de tout l'espace francophone et a un portail Internet en français. Il subventionne des traductions, collabore à des festivals, des salons, des résidences d'artistes, pour que les auteurs allemands soient le plus présent possible. Le rôle le plus important revient certainement aux bibliothécaires. En 2001, lorsque l'Allemagne était l'invitée d'honneur du Salon du livre, a été diffusée une liste des 50 livres qui constitueraient une bibliothèque idéale. Nous avons beaucoup de demandes d'informations complémentaires, pas seulement sur l'actualité, mais aussi sur les écrivains classiques et ceux du XXe siècle. Nous avons fourni de très nombreuses listes aux bibliothèques, qui l'apprécient. Nous avons conçu une exposition littéraire sur les auteurs qui peut être empruntée par les bibliothèques et les établissements scolaires. Mais les éditeurs et les bibliothécaires sont aussi heureux d'apprendre qu'il y a une littérature allemande d'accès facile pour le grand public, notamment de jeunes femmes écrivains qui se comparent aux jeunes femmes auteurs en France. Les listes thématiques, par exemple sur Berlin ou sur la seconde guerre mondiale, reçoivent aussi un très bon accueil des bibliothécaires et des documentalistes. Le portail la clé des langues du ministère de l'Éducation nationale nous a demandé une contribution régulière sur la littérature allemande.

Comme le dit Milan Kundera, la littérature européenne est une contribution majeure à l'histoire universelle par la place qu'elle accorde à l'individu et à ce qu'il appelle « le paradis imaginaire des individus ». C'est une belle définition de l'Europe.

M. le PRESIDENT : Nous avions invité Milan Kundera. Il lui était impossible de venir et il le regrettait - tout comme nous. Nous regrettons également l'absence de Luan Starova, écrivain et critique littéraire macédonien, car nous souhaitions faire place à des langues européennes moins parlées, et qui n'en ont pas moins produit des chefs d'oeuvre de la littérature. Nous avons bien à l'esprit l'égale dignité et l'égale importance de toutes les langues et toutes les littératures d'Europe.

Mme Rose-Marie FRANCOIS : Je remercie Mme Avalli d'être intervenue dans la magnifique langue italienne. Elle a regretté que celle-ci ne soit pas utilisée sur le site Internet officiel de l'Union dédié à la plateforme européenne des programmes de recherche des partenaires de la communauté. C'est l'effet d'une distinction entre petites et grandes langues. Quand cessera-t-on de les classer en fonction de leur nombre de locuteurs ? Là où il y a une grande littérature, il ne peut y avoir de petite langue. Je me souviens avoir entendu il y a 25 ans à Louvain - Leuven -, une italienne dire que la meilleure façon d'être polyglotte, c'est d'abord de parler sa langue maternelle de telle façon que les allochtones puissent la comprendre. C'est ce que Mme Avalli vient de faire, et nous l'en remercions.

M. Markku LAUKKANEN, Finlande : Je suis heureux que l'on ait parlé des bibliothèques. Comment préparer leur avenir face à la concurrence des médias, et comment amener les jeunes à les fréquenter ? Même sur le plan financier, il peut y avoir des choix à faire, par exemple entre investir dans les bibliothèques ou dans la santé. Comment décider ? Les bibliothèques publiques devraient être des lieux de vie ouverts à tous sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre afin de remplir des objectifs et d'organiser des manifestations culturelles qui ne soient pas limités à leur objet premier.

Mme Régine FRIEDERICI : Je dirige le Goethe Institut de Paris et je regrette vivement que les bibliothèques publiques, à Paris, Londres ou Berlin, offrent aussi peu de littérature européenne, dans la langue d'origine et même en traduction. Récemment, la bibliothèque du Goethe Institut a dû se débarrasser d'une partie de son stock d'ouvrages littéraires. J'ai désespérément cherché une bibliothèque publique à Paris qui puisse prendre une partie de ce fonds. En vain. Pourtant je connais beaucoup de bibliothèques publiques à Paris et en Île-de-France où, à part des méthodes de langue et des traductions d'un auteur de romans à succès, on n'offre pas de littérature allemande. Les bibliothèques devraient jouer un rôle plus important pour faire connaître la littérature européenne, celle des pays voisins.

M. Josef JARAB : Je comprends bien l'intention du Conseil de l'Europe, qui est de renforcer chez tous la conscience que l'ouverture à de nouveaux membres de la famille est une nécessité. L'intention est magnifique, sa réalisation difficile. J'y reviendrai dans ma communication sur l'enseignement.

Mme Bechstein-Mainhagu suggérait que l'Allemagne avait perdu de son « exotisme » à la chute du Mur. Je dirai que c'est toute l'Europe de l'Est qui a vécu cela. À l'époque du rideau de fer, en Tchéquie, on était plus européen que les Européens de l'Ouest, qui étaient libres de l'être. Il importait alors de nous identifier à la littérature anglaise, allemande, française, pour surmonter le totalitarisme ou, selon le mot de Kundera, la barbarie, et non à la littérature russe, si magnifique soit-elle, et que nous avons toujours bien distinguée du régime soviétique. L'action que mène l'Institut Goethe pour faire connaître une littérature nationale en Europe n'est en rien contradictoire avec le fait de renforcer la conscience d'appartenir à une culture européenne au-delà de sa culture nationale. À l'inverse, les États-Unis ont pratiquement abandonné le soutien à la diffusion de la littérature américaine en Europe de l'Est depuis la chute du Mur. C'est une erreur, car il faut offrir sa littérature nationale en partage.

M. Thomas OTTMER : En Allemagne, des traductions sont proposées et mon fils a ainsi eu l'occasion d'étudier des auteurs français. M. Cunningham pourrait-il nous dire si, dans les cours d'anglais donnés en Angleterre, on présente aussi les auteurs d'autres pays ?

Mme Ippolita AVALLI : La difficulté à laquelle nous nous heurtons est considérable car, de tous les points de vue, on est vraiment dans une période de mutation.

Cela a été justement souligné : connaître de façon approfondie notre propre langue est une façon de pouvoir mieux communiquer aussi avec les littératures et avec les langues des autres. Nous, qui sommes d'un certain âge, avons étudié la littérature sur la base d'une certaine idée de la culture. Aujourd'hui, nous craignons de perdre quelque chose : que nos langues soient moins parlées, qu'on ne nous reconnaisse pas dans nos rapports avec les autres qui parlent une autre langue, que notre identité disparaisse. Il y a là un problème d'identité qui va bien au-delà de la littérature. Or, nous devrions bien davantage penser à ce que nous allons gagner.

L'Angleterre, la France, les États-Unis surtout, sont depuis bien longtemps des terres d'immigration. En Italie, ce phénomène est nouveau et nous sommes confrontés à l'arrivée de personnes qui ne parlent pas l'italien. Or, même s'il est douloureux pour moi de le reconnaître, les Italiens eux-mêmes parlent mal leur langue et la lecture n'est pas vraiment leur fort. On pourrait dire que nous avons plus d'écrivains que de lecteurs... Mais on ne saurait oublier que, pour pouvoir écrire, il faut savoir lire : c'est en lisant que l'on apprend.

À Rome, la municipalité de gauche a beaucoup fait en faveur des bibliothèques, par exemple en créant des cercles de lecture où les lecteurs peuvent décerner des prix aux écrivains. Cela va tout à fait dans le bon sens car il faut susciter la demande : plus elle sera forte, plus on consacrera d'argent à la lecture, plus les institutions seront disposées à financer les initiatives favorables à l'amélioration du produit littéraire.

Je souhaite moi aussi que l'on puisse trouver dans les bibliothèques des livres dans leur langue originale. Je l'ai dit, le goût et la saveur de la langue sont très importants. Lire un livre, c'est un peu comme effleurer le corps de celui qui l'a écrit. L'oeuvre est vivante, elle a un visage, une odeur, un son, une musicalité. Ce qui est magnifique, lorsqu'on lit, c'est qu'on se retrouve dans des littératures complètement différentes des nôtres, tout simplement parce que c'est un autre être humain qui s'adresse à nous.

M. Valentine CUNNINGHAM : Les bibliothèques sont menacées. Mes propres étudiants n'ont plus besoin d'y aller : il leur suffit de se connecter sur Internet pour consulter des bases de données et des articles érudits. Dominées par les nouveaux médias, les bibliothèques publiques sont ainsi en train de disparaître et leurs fonds d'archives se réduisent comme peau de chagrin. Très souvent, elles vendent leurs collections ou même les jettent : à Londres, on a versé des vieux livres dans les bennes à ordures et les étudiants sont venus y récupérer des éditions rares. L'université de Constance avait des collections formidables, notamment en littérature anglaise, issues pour partie d'anciennes bibliothèques ouvrières. Tout ceci n'existe plus, c'est déplorable.

Le British Council a fermé plusieurs de ses instituts en Europe occidentale. On voit beaucoup d'étudiants abandonner la littérature anglaise pour se mettre à étudier les médias.

On a évoqué les lacunes de l'enseignement des grands classiques dans nos écoles. Comment s'en étonner quand on sait qu'un éditeur a récemment offert aux bibliothèques des écoles publiques une collection de 50 ouvrages classiques et qu'un grand nombre d'entre elles ont refusé, par manque de place, ou faute d'en avoir l'usage...

Je réponds à M. Ottmer : on n'étudie pratiquement pas d'auteurs non anglophones dans notre pays et très peu d'oeuvres européennes sont traduites. On étudie parfois en traduction le vieux gaëlique irlandais, mais c'est très rare. Il y a aussi très peu de cours d'interprétation critique. Seules les universités de premier plan incitent à la lecture d'ouvrages pertinents dans un contexte de littérature comparée.

Mme Jutta BECHSTEIN-MAINHAGU : Malheureusement, l'Angleterre semble avoir inspiré tous nos instituts culturels et le Goethe Institut a aussi réduit ses bibliothèques.

L'Allemagne était jadis le pays des bibliothèques, aujourd'hui on trouve dans la presse des faire-part de décès ! Les bibliothèques allemandes, qui faisaient rêver les étudiants et les enseignants français, ont éliminé des millions d'ouvrages.

La France fait exception, les représentants du ministère de la culture dans les régions étant même obligés de freiner les ardeurs des maires de petites communes, qui veulent tous avoir une grande bibliothèque et des manifestations culturelles. On constate un véritable engouement pour la lecture et pour tout ce qui y a trait comme les cercles ou les comptes rendus de lectures. Il est merveilleux que l'on soit encore porté de la sorte par la littérature.

M. le PRÉSIDENT : Je puis en effet témoigner, en tant qu'élu local français, que nous avons en ce moment de nombreuses demandes de construction de bibliothèque dans les villages. Je m'en réjouis car je suis horrifié à l'idée que l'on puisse jeter des livres.

Voilà qui m'ouvre des pistes de préconisation pour mon futur rapport. Il me faudra en particulier rappeler le rôle des bibliothèques publiques et dire que l'Internet est une chose mais que le contact physique avec le livre, qui n'est pas seulement le privilège de notre génération, reste extrêmement important.

Mais nous en reparlerons cet après-midi, en particulier avec le directeur-adjoint de la Bibliothèque nationale de France, et nous verrons comment les nouvelles technologies peuvent favoriser la diffusion des oeuvres de la littérature européenne dans son ensemble.

Merci à tous ceux qui ont participé à nos débats de ce matin.

TRADUCTION

M. le PRÉSIDENT : Nous reprenons nos travaux par une nouvelle table ronde, qui nous permettra d'entendre deux spécialistes de la traduction.

Mme Maryla LAURENT, Présidente du « Réseau universitaire Lettres Européennes » traductrice littéraire et traductologue, Université Charles de Gaulle, Lille 3 : La question de la traduction est fondamentale et elle est d'ailleurs apparue dès ce matin plus qu'en filigrane.

Au cours des trente dernières années, les programmes scolaires européens ont favorisé l'apprentissage des langues vivantes, en fait le plus souvent de l'anglais, d'abord pour savoir demander son chemin dans le « tube », ensuite pour pouvoir discuter des marges bénéficiaires. Paradoxalement, l'exercice de la traduction - le thème et la version scolaires en France - s'est vu progressivement restreint jusqu'à devenir quasi inexistant pour la version des langues anciennes ou celle des textes de grande littérature. Certains chercheurs, tel Daniel Heller-Roazen, nous pensent ainsi entrés dans un « millénaire monoglotte ».

Tout se passe comme si nous avions oublié que, lorsqu'en 1812 Marie-Claude-Frédéric Vaultier, parlant de la traduction dans le système d'études, en rappelait les mérites réels : « des signes nouveaux apportent avec eux des idées nouvelles ; l'étude d'une grammaire étrangère éclaircit, par la comparaison, toutes les obscurités de la grammaire nationale : une lutte sans cesse renouvelée contre des termes et des tours donnés amène, avec l'habitude de s'exprimer avec précision, celle de varier les formes du style... ». Autrement dit essayer de comprendre une littérature étrangère revient à prendre une distance avec sa propre langue, avec ses propres pensées, donc à renforcer en même temps sa langue, sa culture et, au-delà, son identité.

Vouloir saisir les idées, les sentiments, les émotions qu'une langue étrangère exprime ouvre l'aventure d'un nouvel imaginaire, parfois totalement inconnu, impensable dans la langue que nous parlons depuis toujours. Avoir à communiquer cet imaginaire à ceux qui ne connaissent pas la langue étrangère, le traduire dans notre langue, est, dès lors, une entreprise qui exige un savoir-faire d'autant plus élaboré que le texte est celui d'une grande oeuvre littéraire. À cela, nos systèmes éducatifs ne préparent pas.

Le code de déontologie des traducteurs littéraires prévoit que l'on ne traduise que vers sa langue maternelle. Or, la liste est longue des langues européennes qu'aucun Français, aucun Anglais, aucun Espagnol, etc, ne connaît suffisamment pour pouvoir en traduire la littérature. Combien de langues étrangères ne sont pas enseignées, pas même dans nos universités ?

Pourtant, entre apprendre une langue étrangère et la traduire, un long travail est nécessaire, des techniques sont à acquérir, des prises de conscience sont à faire.

En 1995, Antoine Berman, un des plus éminents traductologues, a attiré l'attention sur les deux principales déformations que subit un texte littéraire traduit. La première fait intervenir la linguistique pour expliquer ce qui est possibles entre la langue source et ce qui l'est plus difficilement dans la langue cible. C'est en fait ce dont il était question ce matin lorsque nous parlions des non Européens écrivant dans des langue européennes. Il y a bien évidemment des différences, par exemple entre un pays où il y a des falaises et un autre où il n'y en a pas et où il n'y a donc pas de mot pour les décrire. Dans une approche cartésienne stricte, c'est à de tels niveaux que les déformations peuvent intervenir.

Les autres déformations, qui nous intéressent plus encore quand nous évoquons la traduction littéraire, procèdent de l'analyse au sens psychanalytique du terme, et affectent la pensée de l'auteur ainsi que ce qui chez lui est fort éloigné de ce que nous pensons, c'est-à-dire de la culture d'accueil. Pour Berman, il y a là quelque chose de largement inconscient, qui subit des forces qui s'exercent sur l'oeuvre originale lors de son passage vers l'ailleurs étranger.

L'une des déformations fréquemment subies par un texte littéraire est due à l'ethnocentrisme, d'ailleurs compris positivement. Comme l'explique Antoine Berman, « une langue cultivée résiste à la commotion de la traduction ». Or, en littérature, une traduction ethnocentrique conduit à estomper l'imaginaire de l'autre et, tel Procruste, à égaliser ce qui dépasse les cadres de la culture d'accueil, celle que cet imaginaire doit précisément enrichir de ses différences. Voilà qui nous ramène à Senghor et à Rushdie : il est très important que les traductions ne les ethnocentrisent pas, c'est-à-dire qu'elles ne gomment pas leurs différences profondes, culturelles, affectives, mémorielles.

Le traducteur doit donc être formé à acquérir une éthique rigoureusement interculturelle et être conscient du fait que son travail contribue à établir une coopération interculturelle stable et à long terme. Le respect de l'autre, de sa littérature par une traduction juste - donc une diffusion vers l'ailleurs qui équivaut à une reconnaissance - limite les souffrances provoquées par des relations non égalitaires entre les hommes. Comme l'a dit magnifiquement M. Todorov, c'est la littérature qui exprime l'homme. Tout chef d'oeuvre littéraire témoigne de la complexité de l'existence humaine et exprime sa richesse de multiples manières. Aussi convient-il toujours de travailler à une déperdition minimale de la polylogie dans le passage d'une langue à l'autre.

Il faut donc, en traductologie, interroger la relation entre la culture émettrice de l'oeuvre et celle qui l'accueille. Or, dans ce domaine, nous restons encore trop souvent les héritiers des divisions politiques européennes passées. Une relation dominé/dominant est présente dans le legs mental des histoires littéraires. Les armées d'occupation se sont toujours prévalues de porter la culture aux peuples qu'elles opprimaient, au mépris de la leur. Une Europe qui n'est plus celle des empires coloniaux doit se défaire de ses impérialismes culturels d'hier. Encore faut-il qu'elle en soit culturellement consciente.

Plus près de nous, dans une Europe divisée par le Rideau de fer, le Comité central des pays de communisme réel sélectionnait les auteurs autorisés à être traduits et publiés à l'étranger. Les critères littéraires intervenaient de façon secondaire dans les listes proposées aux éditeurs français, anglais, etc. Pire, l'ethnocentrisme interne du bloc soviétique russophile fait que, aujourd'hui encore, les traductions d'auteurs comme le Géorgien Tchaboua Amiredjibi, le Letton Imants Ziedonis, le Lituanien Justinas Marcinkevicius, l'Ukrainien Yuri Andrukhovych, l'Arménien Berdj Zeytountsian, l'Azerbaïdjanais Anar Rzaev, restent rares dans les langues dites « dominantes ». Leur présence « occidentale » n'a rien de commun avec celle des auteurs de langue russe. Voilà une affaire d'hier dont l'Europe d'aujourd'hui doit absolument sortir. Milan Kundera ne s'inquiète-t-il pas de la place qu'aurait eue Franz Kafka s'il n'avait écrit en allemand ? Il s'agit désormais non pas de « civiliser » les autres, mais d'offrir à chacun un ancrage littéraire, en respectant la mémoire et les références de l'autre.

La stabilité de l'Europe que nous espérons au XXIe siècle passe par cette reconnaissance des valeurs et de l'imaginaire véhiculés par le patrimoine littéraire de chaque langue. Sortir des mauvais héritages politiques, humiliants pour un certain nombre de nations européennes, exige toute la vigilance du monde intellectuel et politique. L'association Les Lettres Européennes, dont je suis actuellement la présidente, s'y emploie depuis plusieurs décennies. Cela consiste à sensibiliser le lecteur de demain au moins à l'existence d'auteurs dans les pays proches. Grâce aux moyens modernes de communication, des enseignants ont noué des liens à l'autre bout de l'Europe et leurs élèves voient ainsi qu'il y a des auteurs importants dans chaque langue et dans chaque littérature.

En 1990, l'Assemblée parlementaire avait déjà adopté une recommandation demandant notamment au Comité des Ministres de créer un fonds européen pour la traduction littéraire, en faveur notamment, pour reprendre l'expression heureuse du président Legendre, des langues européennes « de moindre diffusion », qui méritent d'être encouragées.

Il faut nous inquiéter des résultats de cette recommandation et nous soucier également d'un enseignement de la traduction. Il y a des efforts, ici et là, pour créer des écoles de traducteurs, mais ils sont vraiment très insuffisants étant donné les besoins de la littérature et des éditeurs. J'ai été membre des commissions de recrutement des Journaux officiels de Bruxelles et il nous était difficile de trouver des traducteurs pour certaines langues ; la situation est plus difficile encore pour la traduction littéraire.

Il est important d'aider l'enseignement dans tous les pays européens de toutes les langues européennes. Il n'est pas imaginable que tout Européen connaisse toutes les langues parlées en Europe, mais il est indispensable que, dans chaque pays européen, certains individus connaissent les langues considérées comme les moins parlées pour être en mesure d'en devenir les hérauts dans leur culture originelle.

Enfin, il est important d'aider à la formation d'une génération nouvelle de traducteurs soucieux d'une éthique interculturelle et non ethnocentrique.

Mme Elbieta SKIBINSKA, traductologue, Université de Wroclaw : Dans le programme de cette rencontre, j'interviens à double titre : en tant que spécialiste de cette science récente qu'est la traductologie, mais également parce que, depuis un an, je coordonne l'équipe universitaire qui prépare la version polonaise de l'ouvrage Lettres Européennes, Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne. Mon intervention sera le reflet de cette double activité.

Je partirai de l'expérience que mon équipe et moi avons vécue avec le Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne. Les concepteurs et les auteurs de celui-ci ont jugé naturel et nécessaire - à juste titre - d'introduire dans leurs articles de nombreuses citations empruntées aux oeuvres des auteurs qui ont jalonné l'histoire de la littérature de leur pays - et celle de l'Europe.

En Pologne - et, je pense, partout ailleurs - lorsque l'on rencontre une citation dans un texte à traduire, il est de rigueur de recourir à la traduction polonaise de l'ouvrage original pour en extraire les phrases relevées par l'auteur de l'article en cours de traduction. Chaque traducteur de mon équipe de l'Institut de philologie romane de Wrocaw a donc dressé une liste d'oeuvres dont il fallait consulter la version polonaise pour y chercher la citation requise. Cette démarche, très simple en apparence, est vite devenue un de nos problèmes majeurs, l'un de ceux qui ont considérablement ralenti et compliqué le travail sur l'édition polonaise du Manuel d'Histoire de la Littérature Européenne. En effet, une fois dépouillés les catalogues des plus importantes bibliothèques polonaises, dont la Bibliothèque nationale, force nous a été de constater, non sans étonnement, que parmi les oeuvres citées dans Lettres Européennes, et donc considérées par les spécialistes de leur pays et de leur époque, auteurs des chapitres respectifs de l'ouvrage, comme essentielles ou représentatives d'un phénomène, certaines n'ont pas été traduites en polonais. Il ne s'agissait pas des écrits d'auteurs peu connus globalement, confinés dans une de ces langues que l'on dit « petites » parce que parlées par de trop rares personnes aux périphéries de l'Europe. Non. Nous avons constaté, par exemple, l'absence d'auteurs espagnols tel José de Espronceda, Duc de Rivas ou Lara. Pour d'autres auteurs, abondamment traduits en polonais dès l'origine, c'est l'oeuvre dont provenait la citation recherchée qui a été laissée de côté, jamais traduite. Nous avons été confrontés à cette réalité surprenante avec des citations d'Alfred de Musset ou de Victor Hugo, Wordsworth, Camôes, Luis de Góngora, Giambattista Marino, Thomas Hobbes, Hieronymus Van Alphen, Walter Scott, Mary Shelley, Ilja Erenburg... Je tiens à souligner qu'il s'agit de certaines oeuvres d'auteurs qui, par ailleurs, sont connus des lecteurs polonais : on a toujours traduit rapidement et beaucoup en Pologne.

Ces difficultés rencontrées par les traducteurs n'étonnent pas la traductologue que je suis également. Il est, malheureusement, établi que la communication interculturelle qui se fait par le biais de la traduction est loin d'être symétrique, égalitaire et équitable. Au contraire, cette communication obéit à des facteurs de nature autre que linguistique, littéraire, artistique... Comme l'observent les chercheurs se situant dans le courant sociologique de la traductologie, la traduction ne peut être traitée que comme un « échange inégal » qui se situe dans un espace de relations internationales avec des rapports de force - ni simples, ni égalitaires - entre les pays, leurs cultures et leurs langues. Ainsi y a-t-il des langues et cultures « importatrices », celles vers lesquelles on traduit beaucoup, mais dont on traduit moins - tel est le cas de la langue polonaise... D'autre part, il y a les langues et cultures dites « exportatrices », dont on traduit beaucoup, mais vers lesquelles ont traduit relativement peu comme l'anglais, le français... Nous savons aussi que « le choix de traduire tel ou tel texte, et d'en laisser d'autres, de valeur égale ou supérieure, dans le domaine de l'intraduit, ne se fait pas nécessairement en fonction de la place dudit texte au sein de sa propre culture, mais plutôt selon le système de valeurs ou d'aspirations de la culture d'arrivée ». Ceci s'applique aussi bien aux cultures exportatrices qu'importatrices.

La culture polonaise appartient à ces dernières et sa position dans le champ littéraire ou culturel international fait que la traduction y a toujours joué un rôle important. Les oeuvres traduites ont toujours été nombreuses et valorisées. En conséquence, la profession de traducteur, en particulier celle de traducteur littéraire, s'en est trouvée considérée comme relativement prestigieuse. L'absence des traductions de certaines oeuvres importantes, comme l'a révélé notre travail sur la traduction de l'histoire de la littérature européenne, prouve que même une culture importatrice ne traduit pas - ne peut pas traduire - tout. Cette absence soulève une autre question, très sérieuse, celle de l'accessibilité aux oeuvres européennes majeures dans les langues qui traduisent moins les littératures étrangères.

Dans le cadre de ce colloque, dont le but est débattre de l'enseignement européen des lettres européennes - lettres créées en plus d'une vingtaine de langues - cette question évolue pour devenir une interrogation autrement importante, concernant la constitution d'un fonds commun, d'une liste de lectures requises pour tous les Européens - et donc accessibles, grâce à la traduction, dans toutes les langues parlées en Europe. Pour le dire de façon très simple : quelles sont les oeuvres qu'un Européen devrait avoir lues pour être Européen, avoir une identité européenne ? C'est la version élargie de la question que se posent dans tout pays les spécialistes responsables de la constitution d'une liste des lectures scolaires obligatoires pour tous les niveaux lors des réformes scolaires.

Le débat polonais à ce sujet, au printemps dernier, a eu des échos internationaux : la présence-absence de Gombrowicz sur cette liste suscita de vifs débats et émois.

Si un auteur peut susciter des polémiques vigoureuses dans un pays, on imagine facilement les difficultés qui peuvent naître lors de la constitution d'un canon littéraire commun pour tous les pays de l'Europe. Faut-il y inclure Balzac et Dickens ? Et pourquoi pas Prus et Perez Galdos ? Shakespeare et Racine ? Et pourquoi pas Gogol et Mroek ? Kundera à côté ou à la place de Kafka ? De tels choix laissent toujours un sentiment d'inassouvissement, de manque, de frustration. La consultation des anthologies des littératures européennes, telles que Mémoires d'Europe publiée par Gallimard en 1993, en donne un avant-goût.

Les jeunes Polonais qui quittent l'école ont connu Homère, Sophocle, Pétrarque, Dante, Cervantès, Shakespeare, Molière, Goethe, Balzac, Stendhal, Verlaine, Camus, mais aussi Andersen, Tolkien, Lewis, Sempé et Goscinny, Astrid Lindgren, Tove Jansson... Les oeuvres de ces auteurs, lues dans leur intégralité pour certaines, par pages choisies pour d'autres, constituent un fonds sur lequel on peut observer l'apport des auteurs polonais. Mais elles constituent aussi une passerelle permettant à un jeune Polonais de parler de Tartuffe, Rastignac ou Julien Sorel avec son camarade français. Celui-ci ne sait cependant rien de Pan Tadeusz ou Ferdydurke, des Paysans ou de La vallée de l'Issa, absents (même sous forme de résumé ou d'extrait) des listes d'oeuvres lues dans les écoles françaises.

Imaginons cependant - comme dans la belle chanson de John Lennon - qu'un tel canon littéraire européen voie le jour. Pour que les oeuvres qu'il proposera puissent être lues dans tous les pays de l'Europe, il faudra qu'elles soient accessibles dans les langues parlées dans ces pays. Ceci veut dire que certaines oeuvres appartenant de fait au patrimoine européen, doivent être traduites dans certaines langues pour la première fois, mais aussi que des traductions existantes doivent être revues.

Je reviens à l'expérience de la traduction des Lettres Européennes et au problème des citations. J'ai déjà évoqué l'absence de traduction pour certaines oeuvres. Une autre facette du problème a été la non conformité de la traduction polonaise du passage recherché par rapport à celui contenu dans le texte français. Le recours à l'original a permis de constater plus d'une fois que le traducteur de l'une ou l'autre version a pris des libertés créatrices qui ont infléchi le message véhiculé par l'original. Dans d'autres cas, il s'agit du phénomène bien connu du « vieillissement » des traductions. Dès le XVIIe siècle, Charles Sorel disait déjà que « [...] c'est le privilège de la traduction de pouvoir être réitérée dans tous les siècles, pour refaire les livres, selon la mode qui court » ; peu de temps après lui, Voltaire exhortait Madame Dacier : « il faut écrire pour son temps, et non pour les temps passés ». Les théoriciens contemporains de la traduction le disent dans un discours de leur temps : « Toute traduction est historique, toute retraduction l'est aussi. Ni l'une ni l'autre ne sont séparables de la culture, de l'idéologie, de la littérature, dans une société donnée, à un moment de l'histoire donné ».

« Écrire pour son temps » veut dire penser au public auquel les nouvelles traductions, ou les traductions revues, s'adressent : le public de l'époque de la mondialisation, de l'Internet, de la communication multimédia et d'une nouvelle façon de percevoir le temps et son écoulement. Un défi essentiel...

Bien sûr, tout n'est pas à retraduire : il y a des traductions qui sont devenues un élément du patrimoine littéraire, comme la Bible de King James ou Dworzanin de £ukasz Górnicki ; il y a des traductions qui demandent simplement à être revues ou commentées. Il reste cependant que le rôle des traducteurs, dans ce cheminement vers une République Européenne des Lettres, ou une Europe littéraire unie respectueuse des spécificités de ses composantes, est d'une importance capitale.

M. le PRESIDENT : Nous passons aux questions sur la traduction.

M. Tim BEASLEY-MURRAY : Bien entendu, sur le fond, on ne peut qu'être d'accord avec une grande partie de ce qui a été dit. La traduction est nécessaire. Mais la vraie question est plutôt de savoir si elle est suffisante. Le projet de traduire des auteurs essentiels dans d'autres langues européennes pose problème. Cela rend les cultures accessibles, et permet par exemple de faire connaître le naturalisme polonais en France. Mais la concentration sur les oeuvres traduites rendra du même coup le reste de la littérature polonaise inaccessible. Les éditeurs slovaques insistent pour que nous publiions une anthologie de la littérature de leur pays en anglais. Mais à mes yeux, les anthologies sont une catastrophe. C'est en quelque sorte une bande annonce de la littérature, et cela ne sert à rien. Ce qu'il faut plutôt, comme on l'a suggéré, c'est éduquer une génération d'étudiants qui auront une connaissance accomplie d'une langue et d'une littérature et en imprégneront l'université. C'est difficile, certes car les langues sont de moins en moins étudiées. Mais si l'on veut créer une culture européenne commune, il faut que des jeunes polonais apprennent le français, des jeunes danois le hongrois etc. C'est plus important que la traduction, qui est nécessaire mais pas suffisante.

Mme Rose-Marie FRANCOIS : S'agissant de la formation de traducteurs littéraires, et dans la lignée de la réflexion d'Antoine Berman, je voudrais apporter modestement ma pierre. Sur un plan déontologique, on ne traduit que vers sa propre langue. Et les poètes doivent être traduits par d'autres poètes. Mais il n'y a pas assez de poètes polyglottes en Europe pour le faire sans aide. Traduire de la poésie, c'est rendre des idées, mais surtout un rythme, une musique, une écriture qui est née du subconscient. Il n'y a pas de traduction littéraire d'un poème. Dès lors, comment faire ? Au fil des années, et de mon expérience, j'ai mis au point une méthode de traduction de la poésie qui est triangulaire. Je l'ai expérimentée du français vers le letton et du letton vers le français. Elle a fait l'objet de deux communications, non encore publiées, dans des colloques à Liège et à Riga. Elle permet de traduire en collaboration avec les auteurs eux-mêmes et des intermédiaires, qui ne traduisent surtout pas, mais ont un rôle spécifique - on peut leur assigner une dizaine de tâches. Il serait bon de dispenser ce genre de formation dans les centres de traduction littéraire en Europe.

Mme Christine MUTTONEN, Autriche : Il faut avoir des stratégies pour faciliter l'accès à la littérature produite par des plus petits pays et donc renforcer les efforts de traduction littéraire. Dans cet esprit, je signale un projet, en cours de signature à Pula, qui a été lancé par des organisations à but non lucratif, et que soutient le ministère autrichien de l'Éducation. Il s'agit de transmettre la littérature contemporaine des pays de langue allemande, Allemagne, Autriche et Suisse, et celle de l'ensemble des pays des Balkans. L'objectif est politique, historique, culturel, afin de contribuer à l'avenir de l'Europe en resserrant les liens des nations entre elles. Il est principalement de promouvoir la traduction littéraire. Celle-ci est importante en soi, mais il faut la placer dans une approche d'intégration, ou de médiation, donc de communication entre l'espace germanophone et le pays du Sud-Est européen, mais aussi entre ces pays eux-mêmes, qui pourront ainsi se connaître mieux les uns les autres en même temps qu'ils connaîtront mieux la littérature allemande. Le projet mérite donc qu'on le soutienne. Il fait une place particulière à la littérature pour les enfants. Les livres ont été sélectionnés par des spécialistes sur place. Le projet s'accompagne de manifestations comme des soirées de lecture ou des séances de discussion. Les partenaires sont les ministères allemand et autrichien de l'Éducation, la fondation Pro Helvetica et la fondation Samuel de Berlin. Il s'agit d'un projet de longe haleine, prévu sur cinq ans.

Mme José ENSCH : Je souhaite saluer les deux interventions que nous avons entendues et que j'ai admirées. J'étais professeur à l'époque où une poétesse polonaise a reçu le prix Nobel, et je crois que l'étais la seule dans mon entourage à posséder un exemplaire de Polnische Lyrik, duquel je me suis empressée de faire des reproductions et des traductions afin de la faire connaître. À propos de traduction, ces dames nous ont donné des pierres précieuses. Je n'ai à y ajouter que mes petits cailloux.

Je suis une amie depuis des décennies de Gisèle Prassinos. Avec son mari, Pierre Fridas, ils ont traduit les romans de Kazantzakis mais, avant cela, ils s'étaient essayés à traduire ses poèmes. Mais devant des phrases comme « l'âme humaine tâte le sein de Dieu », ils avaient été obligés de lui dire que c'était impossible en français.

Autre exemple : une amie journaliste a organisé il y a quelques années un colloque pour les « petites » langues. Je dois dire que nous nous sommes vraiment sentis très petits, en butte, sinon au mépris, du moins à une certaine condescendance : le luxembourgeois, au fond, n'est qu'un dialecte germanique, même si on se plaît aussi à parler de francique mosellan. Pour ma part, on me dit poète, et j'ai traduit différents ouvrages de Paul Celan, à titre d'exercice. Le dictionnaire que j'ai utilisé à cet effet a, si j'ose dire, volé en éclats : je me suis rendu compte que, pour être un traducteur correct, il fallait une formation littéraire avant d'avoir une formation de traducteur universitaire. On ne peut pas épouser le dictus d'un poète, sa mélodie, ses sentiments, sans l'épouser parfaitement. Je n'en étais pas capable ; je vous félicite, mesdames, de l'être, et je vous en remercie.

Si je peux encore apporter un dernier petit caillou, c'est pour vous parler de cette amie vietnamienne qui effectuait des traductions de sa langue au mot à mot. Nous avons parlé à l'infini du mot « eau ».

Mme Ipollita AVALLI : Pour apporter un petit caillou à mon tour, je me souviens du premier livre que j'ai publié et qu'on voulait traduire en allemand C'était un texte haut en couleurs, utilisant beaucoup l'argot. La traductrice allemande disait qu'elle ne pourrait jamais rendre cette musicalité, la sonorité de cet argot. Grâce à l'éditeur, je l'ai fait venir un mois à Rome, et nous avons vécu une vie de bâton de chaise, de bars en massages, afin qu'elle vive le texte écrit, et lui donne son vrai sens. Elle a effectivement réécrit l'ensemble de l'ouvrage à la suite de cette expérience, et on me dit que c'est une traduction merveilleuse. Mais les traducteurs n'ont guère le temps de s'imprégner ainsi à fond d'un texte : leur travail est peu payé, ils ne peuvent se consacrer entièrement à un auteur, mais en servent plusieurs qui n'ont rien de commun ; il leur est pratiquement impossible de se familiariser à ce point avec la personnalité de l'auteur. Il faut les aider et il y a beaucoup à faire en ce domaine. La traduction aboutie peut être une nouvelle oeuvre, une réécriture, dans laquelle l'auteur ne se reconnaît pas forcément, mais qu'il accepte.

M. José Manuel FAJARDO : Alors que nous insistons sur le rôle de la traduction pour la connaissance de la littérature européenne, nous ne devons pas oublier à quel point elle est mal payée. Les institutions accordent des aides pour la traduction aux maisons d'édition, mais pas directement aux traducteurs et nous devons donc impérativement réfléchir aux moyens concrets de les soutenir.

Mme Maryla LAURENT : Les traducteurs et les éditeurs s'accordent sur la nécessité d'un soutien financier à la traduction, notamment à la traduction littéraire, qui est la plus déconsidérée de toutes, d'un point de vue financier.

J'ai été particulièrement émue d'entendre cette grande poétesse qu'est José Ensch nous parler de ses « petits cailloux ».

Mme Avalli a raison de parler de « nouvelle écriture », car c'est bien ce qu'est la traduction. C'est pourquoi, depuis une trentaine d'années, la traductologie fait l'objet d'une réflexion en profondeur. La traduction est un métier fort ancien, mais nous travaillons à tout ce qui était jusqu'ici inconscient. Ainsi, pour que la nouvelle écriture respecte la première, on a besoin de sensibilité plus que de technique.

Les nouvelles technologies peuvent être un complément heureux de la traduction. À l'Université de Lille, nous avons publié un cd-rom sur la littérature des Lemkoviens, qui utilisent une langue slave très peu connue. Nous avons ainsi pu non seulement donner une version traduite de leur poésie, mais aussi la faire entendre. Car il est très important de pouvoir entendre la musique d'une langue, même quand on ne la comprend pas. Lire Dante et l'écouter, ce n'est pas la même chose. La traduction ne doit pas faire perdre la musique de la langue et l'accompagner de belles pages lues dans la langue d'origine permet aux langues de communiquer aussi d'un point de vue musical.

La traduction est un exercice difficile, surtout pour les langues : nous essayons de mettre en place des techniques mais elles font courir le risque d'une perte du maillage inconscient des mots. Voilà ce qui rend nécessaire de travailler encore et toujours aux traductions.

Mme Elbieta SKIBIÑSKA : Dans Les Lettres Persanes de Montesquieu, rencontrant un traducteur qui travaille depuis vingt ans à une nouvelle traduction d'Horace, un géomètre l'apostrophe en ces termes : « Quoi ! Monsieur, il y a vingt ans que vous ne pensez pas ! Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous ! ».

Ne retrouve-t-on pas là nos questions sur le statut du traducteur, dont on ne reconnaît pas le travail à sa juste valeur ? Or, il produit un autre texte, très spécial, qui n'a jamais existé jusque là et qui a un lien très fort avec le texte original. Il se crée ainsi une dialectique du même et de l'autre : le texte autre doit remplacer aussi fidèlement que possible le texte premier pour ceux qui ne peuvent le lire dans sa langue originale.

On a d'ailleurs évoqué la possibilité ou l'impossibilité d'atteindre l'identité en poésie : il y aura toujours quelqu'un pour trouver à redire à une traduction que son auteur avait jugée parfaite. Cet auteur lui-même observera une imperfection quelque temps plus tard. Paul Ricoeur parlait du « deuil de la traduction parfaite » : elle n'existe pas car la traduction est toujours à refaire. On touche ici à la question sensible de l'évaluation de la traduction et de ses critères, qui pourrait à elle seule faire l'objet de plusieurs colloques...

Traduire est-il suffisant ? Il y a forcément une sélection des oeuvres, car on ne peut pas tout traduire et dans toutes les langues. Sur quels critères l'opérer ? C'est le problème auquel sont confrontés les auteurs d'anthologies d'oeuvres européennes. Je me suis ruée sur celle qu'a publiée Gallimard en 1993 pour voir quelles oeuvres avaient été retenues pour représenter la littérature polonaise. J'y ai trouvé un poème de Krasicki que l'histoire littéraire de la Pologne ne considère pas comme représentatif de son oeuvre. De même, on trouve surtout en France l'oeuvre en prose de Czeslaw Milosz ainsi qu'une petite anthologie de poèmes qui n'est absolument pas représentative de sa production poétique alors que c'est surtout cette dernière qui lui valu le prix Nobel. On donne de la sorte une vision faussée des autres littératures.

M. le PRÉSIDENT : Nous devons avoir à l'esprit que l'Europe peut soit devenir un espace où une seule langue sera utilisée comme langue de communication, soit demeurer une terre de diversité culturelle et linguistique. Cela, on ne peut pas se contenter de le revendiquer, il faut pousser nos jeunes à apprendre au moins deux autres langues que celle de leur pays. C'est ainsi seulement qu'ils pourront « goûter » à certaines oeuvres de l'esprit dans leur langue mère. C'est aussi ainsi que l'Europe restera un territoire où la traduction aura tout son prix, à travers sa légitime rémunération, mais aussi à travers son utilité pour accéder aux oeuvres des langues que l'on n'aura pas apprises.

Moi, qui me suis battu à l'UNESCO pour l'adoption d'une charte sur la diversité culturelle, je suis persuadé que nous avons besoin de traducteurs respectés et de traductions de qualité.

PÉDAGOGIE - L'enseignement de littérature(s) Identification des canons littéraires Littératures nationale, linguistique et du monde Doctorats européens

M. le PRÉSIDENT : Nous en venons à notre avant-dernière table ronde, qui est consacrée à la pédagogie.

Mme Martine DE CLERCQ, Chaire de littérature européenne, Katholieke Universiteit, Brussel : Merci de m'avoir invitée à présenter quelques idées liées à mon expérience de plus de trente ans d'enseignement de la littérature européenne à Bruxelles.

La littérature européenne est tellement vaste que, de toute façon, le titre de l'ouvrage d'Annick Benoit-Dusausoy et de Guy Fontaine, Lettres européennes (Manuel d'histoire de la littérature européenne) convient mieux à l'approche d'un concept qui pourrait circonscrire une notion « d'identité européenne ».

C'est dans L'art du roman de Milan Kundera que j'ai trouvé une définition qui nous a aidés à trouver un chemin : « le romancier n'est ni historien, ni prophète mais un explorateur de l'existence », dont le cheminement se retrouve dans les histoires - « the stories » - que les auteurs nous présentent. Cette idée se rapproche de ce qu'un auteur belge francophone, Pierre Mertens, a écrit dans L'agent double : « Plus il fictionnalise plus il exprime le vrai ».

Pour Kundera, « l'essence précieuse de l'individualisme européen se trouve comme ancrée dans un reliquaire, dans l'histoire du roman, dans la sagesse du roman ». Pour lui, Don Quichote s'est mis en route dans un espace ouvert. Les premiers romans sont des voyages à travers le monde. Au début du roman Jacques le Fataliste et son maître, nous découvrons deux héros au milieu du chemin ; nous ne savons pas d'où ils viennent, ni où ils vont. Ils se trouvent dans un temps illimité et dans un espace sans frontières, au milieu d'une Europe pour laquelle l'avenir n'a pas de fin. Un demi-siècle après Diderot apparaît Balzac, pour lequel l'horizon a disparu comme un paysage derrière les institutions et qui s'est mis dans le train qu'on appelle l'Histoire : « Le roman fait concurrence à l'état civil ».

Mais quelle est cette Europe anno 2007 ? Comment répondre aux questions que Derrida s'est posées dans L'autre cap : « Quelle imminence ? Quelque chose d'unique est en cours en Europe, dans ce qui s'appelle encore L'Europe même si on ne sait plus très bien ce qui s'appelle ainsi. À quel concept, en effet, à quel individu réel, à quelle entité singulière assigner ce nom aujourd'hui ? Qui en dessinera les frontières? »

L'oeuvre de Claudio Magris m'a inspirée. Il est à la recherche d'une définition de frontières. Pour lui, elles sont toujours doubles, inévitables, fluides, nécessaires, parce que sans frontières il n'y a pas de différence, de diversité, d'identité. Son oeuvre est une quête d'identité ; cette oeuvre elle-même est difficile à être définie selon les démarcations traditionnelles, mais peut être caractérisée comme une « faction » (« facts and fiction », faits et fiction), dans laquelle Trieste et le Café San Marco sont décrits comme des espaces frontaliers entre différentes cultures, langues et peuples dans Microcosmes (1997) : « Le San Marco est un vrai café, banlieue de l'Histoire authentifiée par la fidélité conservatrice et le pluralisme libéral de ses habitués... Le café est un des lieux de l'écriture... La plume est une lance qui blesse et qui guérit... Écrire, c'est savoir qu'on n'est plus dans la Terre promise... mais continuer opiniâtrement à cheminer dans sa direction... Assis au café, on est en voyage. »

Ce motif du voyage, on le retrouve à chaque instant dans le manuel Lettres européennes : comme métaphore, introduisant les différents chapitres comme « Un tour d'Europe », se penchant sur les grandes épopées, sur les récits de voyages imaginaires qui deviennent des quêtes du type mystique, sur l'écriture qui se déploie comme voyage à travers l'histoire de la renommée, une écriture qui se creuse comme une descente dans les silences de l'âme, comme pèlerinage, comme genre littéraire, comme roman picaresque où les paroles de Céline dans Voyage au bout de la nuit résonnent : « Voyager, c'est bien utile, ça fait travailler l'imagination »... Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voila sa force ! « L'imagination au pouvoir !», offrant le grand tour, le mouvement des idées, le panorama de la littérature européenne avec de nombreuses pérégrinations.

Quand on voudrait définir le roman contemporain, on pense à la `métafiction', aux formes `d'intertextualité', aux formes hybrides, à la « faction » et on pourrait mentionner une « French Connection » : Dans Flaubert's Parrot Julian Barnes, auteur britannique, s'est penché sur la biographie de Flaubert et, dans A History of the World in 10 ½ Chapters sur la relation entre les faits et la fiction : « We can study files for decades, but every so often we are tempted to throw up our hands and declare that history is merely another literary genre, the past is autobiographical fiction pretending to be a parliamentary report ». Nous apprenons également que, pour pouvoir comprendre une situation, nous avons besoin de l'imagination : « How do you turn catastrophe into art ? We have to understand it, of course, this catastrophe; to understand it, we have to imagine it, so we need the imaginative arts. »

Marguerite Yourcenar, l'auteur des Archives du Nord, dans une oeuvre moins connue, Les yeux ouverts, établit une fois de plus la relation entre l'histoire, le passé et la mémoire : « Quand on parle de l'amour du passé, il faut faire attention, c'est de l'amour de la vie qu'il s'agit ; la vie est beaucoup plus au passé qu'au présent... Je vais de l'avant, c'est tout. Mais tout voyage, toute aventure (au sens vrai du mot : ce qui arrive) se double d'une exploration intérieure. Il en est de ce que nous faisons et de ce que nous pensons comme de la courbe extérieure et de la courbe intérieure d'un vase : l'un modèle l'autre ».

En guise de conclusion, je soulignerai l'importance des articles rédigés par Henk Pröpper dans Dromen van Europa, que l'on pourrait traduire par « Rêves d'Europe », ou « Rêver de l'Europe ». Les deux interprétations sont valables : quels ont été les rêves d'Europe et quels sont ceux à venir ? Pour lui, l'identité européenne est plus qu'une union économique, c'est une attitude, une conduite de vie. Pour comprendre l'Europe, il faut, comme Enzensberger l'a déjà fait, se tourner vers la périphérie, vers la Turquie par exemple et lire un roman d'Orhan Pamuk. C'est là qu'on découvre les fractures, les couches, les strates, les déchirures de notre histoire qui peuvent nous aider à établir ce qu'on est devenu et ce qu'on pourrait devenir, dans nombre de ses romans, tels Snow ou Istanbul, mais surtout dans son oeuvre récente Other Colours (2007), où l'on trouve des essais sur la littérature et culture européennes - Sterne, Dostoïevski, Gide, Nabokov, Llosa, Rushdie - entrelacés par des réflexions autobiographiques et des analyses politiques.

Dans un recueil Europe. A Beautiful Idea ; Nexus 42, A. Byatt nous donne son témoignage : « Comment suis-je devenue une Européenne ? En lisant Balzac, Proust, Mann et tant d'autres auteurs canonisés afin de pouvoir écrire moi-même un roman qui s'exerce en même temps à plusieurs niveaux, qui construit une trame dans laquelle l'histoire de la pensée et le réseau des références culturelles soient établies ». En tant que présidente du jury du premier prix littéraire de l'Union européenne, en 1990, elle a découvert une forme narrative importante dans l'oeuvre d'auteurs tels que Kadaré, Saramago, Magris, Eco, mais également Nooteboom. Pour ce dernier, « l'Europe forme une gigantesque toile d'araignée de références croisées ». Il explore cette vaste toile dans le recueil L'enlèvement d'Europe, où il met en scène l'homme européen par excellence, le cosmopolite qu'il est, essayant de conserver en lui une certaine unité tout en s'ouvrant à toutes les différences. Il évoque ses lectures, les tableaux découverts dans des musées, tout ce qui forme l'étoffe physique et métaphysique de l'être.

Jusqu'au 20 janvier 2008, se tient à Bruxelles, dans le contexte d'Europalia, une exposition intitulée « Le Grand Atelier, Chemins de l'Art en Europe (Ve-XVIIIe siècle) », qui explore tout ce qui nous unit, mais qui montre également toutes les richesses des diversités culturelles. Pour moi, le manuel Lettres européennes est comme un immense atelier, qui nous offre un tour d'horizon, des phares d'un collectif culturel, comme bases d'un avenir commun où les jeunes de demain peuvent se trouver.

M. le PRÉSIDENT : Nous avions bien évidemment invité Claudio Magris mais il n'a pu se libérer. Nous aurions pourtant aimé qu'il nous dise comment il voit tous ces problèmes depuis son café de Trieste...

M. Josef JAØAB, Professeur de littérature, Université d'Olomouc : Nous avons déjà abouti aujourd'hui à un résultat en plaçant le débat sur la littérature en Europe dans un contexte social.

Ayant exercé les deux fonctions, je sais combien les hommes politiques voient les questions d'éducation différemment des enseignants, en particulier parce que les premiers raisonnent en termes de cycles. Ceux qui voient au-delà sont dignes d'admiration.

On a dit que Kafka n'aurait pas été aussi connu s'il avait écrit en tchèque, mais ne pourrait-on aussi considérer que Milan Kundera, que l'on a cité à plusieurs reprises, aurait eu moins de succès s'il n'avait pas vécu à Paris ? Je suis simplement heureux qu'il soit considéré à la fois comme un auteur tchèque représentatif et comme un auteur européen. Mais il est d'autres auteurs dont l'apport est indéniable. Qui choisir et qui exclure si nous voulons donner un condensé de la littérature de notre pays ? Qui doit faire la sélection ? Dans la pratique, aucune autorité n'est à même de décider quels seront les canons, c'est pourquoi je m'oppose à ce qu'on en élabore.

Nous ne nous efforçons pas de créer une littérature européenne : elle existe déjà. Consacrons plutôt nos forces à amener les Européens à lire !

C'est l'expérience qui fait l'histoire de l'humanité et M. Todorov a souligné que la littérature nous donne les moyens d'interpréter notre expérience. Dans ce cadre, la culture est plus importante que l'économie et la politique. Quant à la littérature, elle donne du sens à l'expression, mais aussi à notre existence et à notre vie car la langue nous permet de comprendre ce qui s'est passé jusqu'à présent et d'envisager le futur.

La littérature essaye de donner plus de sens, plus de profondeur au langage que celle que nous lui donnons d'ordinaire. L'écrivain est celui qui y parvient. Et c'est en utilisant les contraintes du langage, comme l'a dit Tzvetan Todorov, qu'il le fait. En développant le sens de la lecture, on développera donc aussi la connaissance de l'humanisme. C'est une des raisons importantes pour lesquelles la littérature doit s'inscrire dans les programmes d'éducation.

Dès lors, comment enseigner la littérature, quelle littérature enseigner, et quel est le lien entre cet enseignement et la culture humaniste ?

Il n'y a pas de réponses simples à ces questions. Bien des choses dépendent de l'époque, du contexte historique. On ne s'étonnera pas que, dans les époques de renouveau des mouvements nationalistes ainsi que dans les états nouvellement créés, la littérature devienne un produit culturel qui sert les efforts d'affirmation d'une identité. C'est toujours le cas, par exemple en Macédoine de nos jours. C'est alors une manifestation de patriotisme, une illustration de cette indépendance qu'on désire tant ou qu'on vient d'obtenir. Ensuite, l'imitation des grandes littératures ou des grands auteurs des autres littératures traduit la tentative, en général pas trop réussie, de sortir du piège du provincialisme national. Ainsi, à l'époque romantique se tourna-t-on vers Walter Scott. Néanmoins, un grand poète romantique comme Karel Macha sut prouver qu'il était capable non seulement de produire une oeuvre qui faisait sens pour la communauté tchèque, mais aussi pour l'humanité tout entière. C'est là, dira-t-on, une situation qui prévalait au siècle dernier ou même avant. Mais un héritage de ce genre, avec les limites qu'il induit, se retrouve encore dans un certain nombre d'écoles européennes, même de haute érudition. Milan Kundera avait raison de se révolter contre « le nationalisme de l'université » - c'est-à-dire un enseignement de la littérature comme discipline philologique étroitement liée à une langue particulière, sans référence aux littératures étrangères. À l'université, c'est ce qu'il nous faut dépasser. Kundera recommandait d'enseigner la littérature comme le développement de genres littéraires dans toute l'Europe, dans le monde occidental et même au-delà. Mais cela pose le problème de lire et d'enseigner des textes qui ne sont pas en langue originale, mais des traductions toujours un peu en décalage. Kundera lui-même, s'étant mis à écrire en français, avait la prudence de refuser que personne ne le traduise en tchèque. Il n'avait confiance qu'en lui-même et voulait être son propre traducteur. Évidemment, ce n'est pas vraiment là le moyen de résoudre le problème de la traduction !

Dans les pays communistes comme le fut la Tchécoslovaquie, enseigner la littérature occidentale pouvait devenir une sorte d'activité de comploteur, de politique alternative. Personnellement, j'enseignais la littérature anglo-américaine comme dans une sorte de prison. J'ai d'ailleurs eu la surprise de constater que ce n'était pas plus facile de l'enseigner après 1990, dans un monde désormais plus libre. Ce qui était auparavant un instrument politique pour lutter contre un ennemi inconnu devenait un objectif qui n'avait plus de lien avec la défense de la démocratie ; il devenait plus difficile de choisir les auteurs. Auparavant, il fallait huit à dix ans pour qu'une traduction tchèque ou slovaque d'une oeuvre soit publiée. Lorsqu'elle l'était, des queues se formaient dès quatre heures du matin devant les librairies qui la mettaient en vente. Ce fut le cas pour la traduction de Catcher in the Rye. La littérature était donc une politique alternative. Est-ce que cela devrait être le cas en Europe ? Pourquoi pas, mais comment ? Le sens en était de rendre la littérature plus proche aux enseignants et de leur faire ainsi comprendre qu'au-delà de nos différences, nous avons beaucoup de points communs.

Dans un monde désormais plus libre, et dans certaines zones de l'Europe, nous constatons la création de canons littéraires. Dans les pays totalitaires, on en décidait selon des critères idéologiques ; dans les pays occidentaux, ces canons souffraient parfois de ce que l'on mettait trop l'accent sur les grandes oeuvres. Dans son dernier ouvrage, Edouard Saïd faisait observer que les canons fossilisés ne servaient plus l'humanisme, en raison de trop peu d'ouverture au monde. Dans cette définition de canons littéraires, il y a aussi toujours un jeu de pouvoir. Il importe beaucoup de savoir à la fois ne pas mettre au rebut des valeurs qui ont eu de l'importance pour des générations qui nous ont précédés, et en même temps d'être suffisamment ouvert au changement. La présentation des oeuvres parues ces cinq ou six dernières années ne remplacera pas une anthologie des grands auteurs américains ; elle ne peut que s'y ajouter.

Il y a sans nul doute un espace pour sensibiliser les Européens à leur patrimoine commun. L'Europe a été longtemps divisée et, dans notre partie de l'Europe, on essaye de rattraper le retard en lisant et en traduisant. En revanche, nos auteurs sont désormais moins en vue que lorsqu'ils étaient emprisonnés.

À mon sens, l'essence de l'humanisme consiste à comprendre l'histoire humaine comme un processus continu de définition de soi, d'examen de soi, et d'analyse de soi, prenant en compte à la fois le présent et le passé. Et lire, comme apprendre à lire en donnant du sens à ce qu'on lit, nous aide à nous comprendre et à devenir des êtres humains et des citoyens du monde.

M. Peter SCHNYDER, directeur, Institut d'étude en langues et littératures européennes : Il nous faut concrétiser l'européanisation évidente de la culture et de la littérature par leur enseignement : tel est le sens de mon propos. Au fil des interventions s'est en effet dégagé un consensus sur les valeurs. Mais il faut franchir une étape supplémentaire pour faire exister un espace culturel et littéraire. Comment y parvenir ? On a parlé d'Europe en évoquant un pluriel ou des singuliers - on retrouve les deux dans le manuel de M. Fontaine et de Mme Benoit. Accès à la littérature et compréhension sont les deux aspects de la démarche. Mais la liberté doit s'accompagner d'une nouvelle identité. À partir du moment où nous parlons d'une Europe qui existe déjà, il faut forger de nouvelles mentalités et se mettre d'accord sur la façon d'organiser l'enseignement. Il ne s'agit pas de placer la barre trop haut, ni de maintenir coûte que coûte une vision universaliste. Or, un certain nombre de faits existent dans l'espace européen et il s'agit maintenant de leur donner une forme stable, abordable comme matière d'enseignement.

Le contexte idéologique et politique va souvent à l'encontre de cette volonté sur le plan littéraire. Il faudrait faire de la littérature une nouvelle valeur qui permettrait de renoncer aux idéologies qui font obstacle à l'européanisation et qui empêchent la création d'un patrimoine culturel européen commun. Ce patrimoine, précieux, est trop souvent négligé. Il y a lieu de concrétiser des canons littéraires, sans prétendre les inscrire dans le marbre. Il faut que la société le désire. Comme le souligne le manuel de Benoit - Fontaine, le projet européen consiste en la création d'identités et de valeurs qui ne sont pas invariables - il serait d'ailleurs regrettable qu'elles le soient. Mais il faut en définir le corpus, un corpus ; de nouvelles pourront venir s'y adjoindre par la suite. L'essentiel, c'est de commencer !

Les éléments nationaux qui s'ajoutent créent une valeur nouvelle, on l'a dit, supérieure à leur simple addition. Au fil de l'histoire européenne, se sont succédé des mouvements très différents, qui ont influencé l'ensemble de la littérature, du classicisme au surréalisme. Il en est né une pensée européenne. De même, en peinture et en musique, les éléments nationaux se chevauchent. Ce qui nous importe est de savoir comment, dans l'enseignement, on peut familiariser les élèves avec cette grande diversité. Il y faut un soutien politique et, ici, nous avons besoin de vous, Mesdames, Messieurs du Conseil de l'Europe.

C'est le plus souvent pour des obstacles politiques que cette oeuvre ne se réalise pas. Certes, on peut parler de Voltaire et de Goethe. Mais il faut un nouvel espace d'enseignement, et le politique peut y contribuer. Je dirige un institut de recherches sur les langues et littératures européennes. Nous organisons des congrès, européens cela va de soi. Mais je déplore que les étudiants qui y participent ne soient pas prêts à comprendre la dimension européenne. Comment le feraient-ils puisqu'ils n'ont pas appris à le faire ? Il est donc essentiel de ne pas oublier cette dimension, et de la mettre en pratique, sans tarder.

Sans nous montrer trop exigeants, encore une fois, dans notre volonté d'européaniser l'enseignement, nous pouvons parvenir à un consensus et créer une discipline d'enseignement de la littérature européenne, par exemple une heure par semaine. Comme le dit Goethe, « ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder ». Et cet Européen convaincu disait aussi que qui ne parle pas de langue étrangère ne possède pas sa propre langue. Cela ne vaut-il pas aussi pour la connaissance d'une littérature qui devient tous les jours un peu plus européenne ?

L'AIDE À LA DIFFUSION : L'APPORT DES NOUVELLES TECHNOLOGIES - Édition et nouvelles technologies Prix littéraires

M. le PRESIDENT : Après avoir ainsi complété notre réflexion, nous allons, dans la suite des interventions, passer aux aides à la diffusion et à l'apport des nouvelles technologies. Je donne d'abord la parole à Mme Vera Michalski, directrice des éditions Noir sur Blanc.

Mme Vera MICHALSKI, Directrice des Editions Noir sur Blanc : C'est en tant qu'éditrice plus que de directrice d'une maison d'édition que j'interviens. Après toutes les considérations convaincantes qui ont été présentées, je le ferai d'un point de vue plus pratique, m'étant attachée depuis une vingtaine d'années à la diffusion de la littérature européenne, d'une part dans l'espace francophone, d'autre part en Pologne. Sans être spécialiste de littérature, et bien qu'assez éloignée des travaux universitaires, je plaide fermement pour la défense de la littérature européenne, et je déplore l'absence de tout enseignement en cette matière. Il est regrettable que les élèves ne découvrent que leur littérature nationale. Il leur manque ainsi un instrument essentiel de compréhension de l'Europe : leur horizon culturel en est borné.

Les éditions Noir sur Blanc ont été fondées il y a une vingtaine d'années par mon mari Jan Michalski et par moi-même. Nous avions l'impression de porter l'Europe en nous. Lui, polonais, homme de l'autre Europe, celle de derrière le Rideau de fer, considérait qu'il y avait là un accident de l'histoire et qu'il fallait travailler à la compréhension de l'Europe comme identité. Pour citer un extrait de notre premier catalogue en 1986, nous voulions « donner à connaître au monde francophone la richesse de la production intellectuelle des pays de l'autre Europe ». En parlant de production intellectuelle, nous voulions ne pas nous limiter aux belles lettres, mais englober cette non fiction, tout le Sachbuch des Allemands, qu'une frontière d'ailleurs ténue sépare parfois de la littérature.

Le premier livre que nous avons publié, Proust contre la déchéance de Joseph Czapski, est emblématique d'une certaine conception de l'Europe de la culture. Peintre remarquable, issu d'une famille austro-polonaise, Joseph Czapski a passé une partie de sa jeunesse à Saint-Petersbourg, puis s'est établi à Paris pour y étudier la peinture. Convalescent après une crise de typhus, il s'est plongé dans la lecture de Proust. Lorsqu'il a été interné pendant la guerre dans le camp d'officiers de Starobielsk, sous couvert d'enseigner le français à ses codétenus, il donnait en fait des conférences sur Proust. Comme il l'écrit, « Il fallait voir ces hommes, dans le froid mordant et la faim au ventre, écouter religieusement les épisodes de la vie de Swann », tels qu'il les relatait sans notes, parce qu'il avait intégré Proust au point de pouvoir en parler dans un langage simple à des non spécialistes de littérature.

Nous avons publié des récits, des documents, des témoignages où il était souvent question de ces livres auxquels, au milieu des atrocités, les gens pouvaient se raccrocher comme à une branche les sauvant de la noyade.

Nous nous sommes consacrés dans un premier temps aux livres issus de Russie et de Pologne, qu'il s'agisse de classiques - nous avons ainsi publié la première traduction en vers de Pan Tadeusz, qui donne selon moi la vraie mélodie du texte de Mickiewicz - ou de nouveaux talents, dont la voix pouvait heurter nos canons de la beauté.

À ce propos, je m'insurge contre cette notion de « canon » : les éditeurs doivent pouvoir rester ouverts à des coups de coeur, à des appréciations subjectives et leur liberté est essentielle pour permettre l'émergence de nouveaux talents.

Nous avons par la suite étendu notre activité à d'autres langues d'Europe. Surtout, nous avons ouvert en 1990 à Varsovie la branche polonaise des éditions Noir sur Blanc, afin, dans une démarche inverse, de faire connaître à la Pologne, qui dispose d'une forte tradition de traduction, de nouveaux auteurs français, espagnols et américains, car nous ne souhaitions toujours pas nous limiter à des régions ou à des genres littéraires. Nous avons aussi traduit des romans policiers, dont certains considèrent qu'ils appartiennent à un genre mineur, mais qui apprennent des choses sur les autres pays.

Si je tentais, après vingt ans, de faire le bilan de notre activité sur le front du dialogue interculturel, je rappellerai que cette maison d'édition est née en Suisse, qu'elle a essaimé en France puis en Pologne ; qu'elle a été à l'origine d'un petit groupe indépendant européen ; qu'avec d'autres maisons d'édition en France et en Pologne, elle joue un rôle de pépinière de talents littéraires français, que nous faisons ensuite découvrir en Pologne. Plus de vingt langues sont représentées dans notre catalogue : on y trouve des auteurs de langue lettone, russe, anglaise, hébreu, française, polonaise, ukrainienne, serbe, italienne, allemande, bulgare, roumaine, espagnole, tchèque, hongroise, estonienne, albanaise. À l'origine, notre démarche était de donner à connaître toutes les composantes de la culture des pays d'Europe de l'Est, ce qui a pu nous amener à publier un auteur écrivant en hébreu sur la Cracovie d'avant-guerre ou un autre écrivant en anglais un essai sur un auteur tchèque.

Je conclurai par une anecdote sur les références culturelles. Éditer un livre, c'est aussi le présenter, donc s'intéresser à sa couverture. Au moment de publier en Pologne Al Morir Don Quijote, où Andrés Trapiello imagine une suite à Don Quichotte, le graphiste m'a proposé une scène de manoir polonais, au motif qu'il s'agissait pour lui d'un endroit où Don Quichotte aurait pu aller. On mesure là le chemin qu'il nous reste à parcourir pour parvenir à des références culturelles communes...

M. Arnaud BEAUFORT, Directeur Général Adjoint, Bibliothèque Nationale de France : La Bibliothèque nationale de France (BNF) prépare sa mutation numérique depuis dix ans et cette mutation s'est accélérée ces deux dernières années. Elle est tout à fait indispensable compte tenu de l'évolution tant de la production éditoriale que des usages qui sont désormais massivement Internet, chaque internaute tendant à devenir un éditeur en puissance. Pour une institution de mémoire comme la BNF, chargée de conserver le patrimoine collectif, il est donc de première nécessité de se tourner résolument vers Internet.

À la suite de certaines annonces de l'opérateur américain Google, Jean-Marcel Jeanneney, ancien directeur de la BNF, a pris conscience que la dynamique européenne devait s'incarner dans le domaine culturel. Quoi de mieux qu'un projet pour cela ? C'est ainsi qu'est née la bibliothèque numérique européenne. Un prototype intitulé Europeana a ainsi été ouvert en mars dernier et le projet est aujourd'hui largement développé : l'Union européenne finance la fondation EDL (European Digital Library), une équipe a été constituée ; Mme Descamps a relayé l'initiative au niveau politique et l'on cherche désormais le nom de la future bibliothèque, dont il est particulièrement judicieux qu'elle soit située au niveau européen.

Pour sa part, la BNF est très présente dans les projets TEL-plus et EDLnet, qui accompagnent le projet européen, en particulier sur l'accueil des contenus sous droits dans les portails de bibliothèques.

Il a été récemment annoncé que la BNF intensifiait le rythme auquel elle numérise, passant de 5 000 à 6 000 à 100 000 documents par an. Nous serons ainsi à 400 000 documents à la fin 2010. La numérisation de la presse fait aussi l'objet d'importants investissements publics, en particulier du Sénat. Les collections spécialisées relèvent également du projet de bibliothèque. Le portail http://gallica2.bnf.fr est ainsi destiné à montrer l'ensemble des collections libres de droit. Le « né numérique » et les fichiers éditeurs sont aussi concernés puisque la BNF est missionnée depuis un an pour opérer le dépôt légal de l'Internet et qu'une collecte régulière est effectuée.

Cette diffusion en ligne apporte un meilleur rayonnement. La reconstitution collaborative de corpus est particulièrement intéressante, en termes d'approche scientifique des contenus, pour des collections réparties entre plusieurs bibliothèques et pour lesquelles certains numéros manquent dans l'une d'entre elles. Nous avons ainsi reçu hier la visite de représentants de la bibliothèque de Berlin pour initier un projet franco-allemand relatif aux journaux de tranchées.

Le Web 2.0 facilitera l'appropriation des contenus. Les fiches de lecture permettront de créer et de faire vivre des communautés d'internautes. Des parcours pourront également être prévus tandis que la pédagogie sera renforcée.

Tout ceci a aussi un impact sur la francophonie et un portail consacré plus spécifiquement à la presse sera créé l'an prochain au Québec.

Gallica2 propose, en plus de la recherche plein texte, des recherches affinées par auteur, par langue, par pays d'origine et par bibliothèque propriétaire des oeuvres, tout à fait intéressantes dans une perspective européenne.

À chaque étape de la numérisation, nous nous préoccupons bien évidemment de la préservation numérique.

Les infrastructures développées par la BNF ont vocation à être ouvertes à d'autres, l'esprit de partage s'imposant au regard du coût faramineux de telles opérations.

Nous sommes particulièrement attentifs à la non exclusivité : offrir la plus grande accessibilité au contenu, c'est veiller à ce que, quels que soient le partenaire et le financeur, les contenus numériques restent bien accessibles à tous, c'est-à-dire à tous les moteurs, à tous les laboratoires de recherche, à toutes les industries de la langue.

S'agissant de ces dernières, l'impact de tels projets sur le développement d'un tissu européen de PME est considérable. Dans ce secteur en plein essor, nous avons besoin de corpus très larges et de contenus ouverts pour que les entreprises européennes du savoir, de la connaissance et de l'information se développent dans les domaines de la traduction, de l'indexation et de la recherche en langage naturel. Je pense en particulier au travail sur la connectivité entre les documents et entre les acteurs, sur les moteurs de recherche, sur les moteurs de traduction, sur l'interprétation de la langue parlée. Il me paraît important d'insister sur ce point à l'occasion de ce colloque organisé par le Conseil de l'Europe.

Bien évidemment, cette diffusion sur les réseaux doit associer l'édition sous droits : on ne peut pas imaginer une bibliothèque dont le fonds s'arrêterait en 1920. Il faut donc réfléchir à un portail qui signale l'existence d'oeuvres aujourd'hui commercialisées. Pour cela, la BNF a lancé une expérimentation qui sera présentée au Salon du livre 2008 et qui a été pensée en partenariat avec tous les acteurs de la chaîne du livre.

M. Alain ABSIRE, Prix Fémina, écrivain français, président de la Société des Gens de Lettres : Ce colloque ne porte pas seulement sur les littératures européennes mais aussi sur leur enseignement. S'il a été jusqu'ici beaucoup question de l'Université, nous devons avoir présent à l'esprit que la littérature européenne, ce sont d'abord les écoles, les collèges et lycées. L'université est un lieu de perfectionnement mais elle n'est pas accessible à tous.

Tzvetan Todorov se demandait ce matin ce que peut la littérature ; pour ma part, il me semble qu'au niveau européen elle a beaucoup à faire.

On a parlé de l'acquisition d'un langage hybride ou d'un langage commun, mais il faudrait d'abord s'intéresser tout simplement à l'acquisition d'un langage... Les écrivains qui, comme moi, ont l'occasion de rencontrer des jeunes en milieu scolaire, constatent qu'ils ont de très importantes difficultés sur ce plan, à tel point que l'on pourrait davantage parler de langages tribaux que de langages communs. Peut-être est-ce un effet pervers des blogs et de l'écriture phonétique mais il faut d'abord que nous nous préoccupions de la possibilité qu'ont les jeunes générations de communiquer non pas seulement entre elles, mais aussi au sein de leur pays et au niveau européen. Car il n'y a de mémoire collective que véhiculée par un langage commun et c'est aussi le rôle de l'enseignement des littératures européennes.

S'agissant toujours de l'enseignement en milieu scolaire, au cours du débat, je me suis demandé si, plutôt que de partir du patrimoine, dont je ne conteste en rien la grande importance, nous ne ferions pas mieux de partir du contemporain. J'ai d'ailleurs été quelque peu choqué quand M. Fajardo a affirmé que « la création est le problème des écrivains ». Pas du tout ! Si les écrivains eux-mêmes adoptent cette position, la littérature est mal partie... Avec l'Internet, avec la facilitation des échanges, avec le fait que l'on n'a jamais autant lu et autant écrit - même si c'est très mal -, la création par l'écrit est plus que jamais fondamentale. Il ne faut donc surtout pas que nous, intellectuels et créateurs, nous réfugions derrière un concept élitiste.

Ce qui est intéressant pour l'enseignement, c'est de s'intéresser aux littératures européennes « in vivo », c'est-à-dire à la littérature qui se fait et qui permet aux jeunes de brusquement se reconnaître au travers de l'oeuvre écrite et, du fait même de cette reconnaissance, de se rendre compte que cette ouverture vers soi-même, vers sa propre réalité, est aussi une ouverture vers des valeurs collectives qui font aujourd'hui tant défaut. Nous avons tous vécu douloureusement l'incendie en France, il y a quelques semaines, d'une bibliothèque par des jeunes de banlieue. Cela confirme à quel point ce sujet est fondamental.

La littérature, l'imagination, la possibilité d'imaginer, c'est l'action, c'est-à-dire le contraire de cette passivité que la prédominance de l'image immédiate établit comme une règle. Tous les Européens sont confrontés à ce remplacement du sens par l'image.

La bibliothèque numérique européenne, c'est le bon côté de cette mutation. Mais nous voyons bien à travers tout cela, ainsi qu'avec l'expérience de Google, que c'est toute une architecture qu'il faut redessiner. La bibliothèque numérique européenne a des fonctions de conservation et de consultation. C'est une chance historique et même bien plus : des centaines de milliers de livres, dont beaucoup étaient inaccessibles ou quasiment oubliés - la durée de vie moyenne d'un livre en librairie n'excédant pas trois mois -, vont ainsi pouvoir renaître. C'est une chance extraordinaire pour les littératures et pour les langages.

Des dangers guettent toutefois les littératures européennes et mondiales. Si la création n'est pas l'apanage des écrivains, il faut rappeler qu'elle n'aboutit pas forcément à une oeuvre. Le livre a besoin de l'intermédiation d'un certain nombre d'acteurs : les auteurs ; les éditeurs, dont les choix apportent une caution de qualité aux oeuvres ; les libraires dont on n'a pas parlé aujourd'hui et qui sont là pour défendre, pour proposer et pour vendre - en France, nous avons fort heureusement réussi à sauvegarder notre réseau de librairies indépendantes - ; les bibliothécaires, qui font aussi des choix et qui sont des passeurs de livres et de culture ; les enseignants, qui sont bien évidemment aussi des passeurs de livres et de valeurs collectives.

Mais tout ce réseau ne peut se maintenir que si l'oeuvre elle-même est respectée. Or, aujourd'hui, en dépit de toutes les chances qu'il représente, l'Internet met l'oeuvre en danger. En effet, dès qu'elle circule sur la toile, on peut la partager, l'échanger, la triturer, la couper, l'utiliser pour autre chose, au mépris du droit moral. L'oeuvre peut ainsi s'appauvrir, devenir tout et n'importe quoi, c'est pourquoi il est impératif de réglementer cet usage.

On a aussi parlé ce matin de cette nouvelle pratique de l'extrait, comme s'il était lui-même une oeuvre. Un adolescent, à qui je demandais s'il avait lu Proust, m'a ainsi récemment répondu : « je l'ai regardé »...

J'en viens à la gratuité. Europeana permet la consultation mais il est prévu une deuxième étape qui consistera à proposer des téléchargements ou des renvois vers des circuits de vente habituelle. Et il va bien falloir que ces téléchargements soient rémunérés car, à défaut, tous les acteurs de la chaîne du livre n'auront plus de quoi vivre.

Les 6 000 écrivains que regroupe notre association sont très inquiets des extensions des exceptions au droit d'auteur. S'il est tout à fait naturel de prévoir une exception encadrée pour l'enseignement et pour les bibliothèques, il ne faudrait pas que, au motif qu'il serait prioritaire que tout circule rapidement, le droit d'auteur disparaisse purement et simplement. Si l'on allait trop loin dans cette voie, les auteurs, les éditeurs, les libraires et sans doute aussi les bibliothécaires n'auraient plus qu'à exercer un autre métier. Il n'est donc pas possible d'aller au-delà de la vingtaine d'exceptions qui existent aujourd'hui au niveau européen, que nous ne contestons d'ailleurs nullement.

Enfin, pour s'initier aux littératures européennes, il serait sans doute bon que chaque jeune apprenne deux ou trois langues. Mais pour apprendre une langue étrangère, encore faut-il d'abord connaître la sienne. Or, pour avoir été responsable en entreprise pendant quelques années, j'ai pu constater la dégradation de l'expression, et donc de la langue, chez les jeunes qui cherchaient du travail. Il faut qu'une véritable volonté politique s'exprime, et dans ce domaine l'Europe a un rôle fondamental à jouer, plus que les États nationaux, puisqu'il existe un droit supranational auquel tous les pays membres se plient. Cette volonté européenne, je la discerne, je la souhaite et je l'appelle.

Mme Laure PECHER, éditrice, fondatrice de « Les classiques du Monde » : J'interviens à la fois en tant qu'agent littéraire d'auteurs non francophones dans l'ensemble de l'espace européen et en tant qu'éditrice des Classiques du Monde, une collection que nous avons créée avec d'autres professionnels. Il s'agit bien des Classiques du Monde, non de l'Europe, même si au départ l'accent a été mis sur l'Europe et que l'intégralité des oeuvres que nous traduisons sont européennes, car il y avait urgence de porter à la connaissance des lecteurs francophones les grandes oeuvres de référence.

Pour revenir sur un aspect qui a été évoqué, il serait dangereux d'utiliser une littérature européenne, d'en faire comme un instrument à même de façonner une citoyenneté européenne. Chaque fois qu'on a essayé d'utiliser la littérature de cette façon, cela a été une catastrophe. Mais rien ne s'oppose à ce qu'une volonté politique réelle s'appuie sur ce que la littérature et son enseignement apportent, à savoir, comme l'a rappelé Tzvetan Todorov, la connaissance de soi, la connaissance de l'autre et la Connaissance tout court, ce qui, dans la conception des Lumières, est la condition de la démocratie. De ce point de vue, les discours que l'on a entendus en France à propos du referendum sur la Constitution européenne ou de l'élargissement de l'Europe témoignaient d'une ignorance totale de ce que certains pays ont apporté à l'Europe sur le plan littéraire et sur celui de la pensée. C'est vrai en particulier pour ces pays qu'on enferme dans la formule « Europe de l'Est » et dont on a complètement évacué le passé pré-communiste, sans leur donner vraiment un accès à un avenir européen. Il y a là une injustice flagrante et, si l'on avait eu conscience de ce passé européen, ce genre de position aurait pu être évité.

Le projet des Classiques du Monde est né d'une grande frustration. J'ai eu la chance de faire une partie de mes études dans un cadre européen. Au cours des discussions avec les étudiants allemands, tchèques, italiens, tout le monde pouvait parler de littérature française ; en revanche, dès qu'on abordait une autre littérature, j'étais de fait totalement exclue alors que les autres étaient capables d'en parler, moi, je n'y avais pas accès. En rentrant en France, après avoir travaillé un peu dans l'enseignement et beaucoup dans l'édition, j'ai voulu comprendre ce manque et j'ai réalisé que ce n'était pas une fatalité. Nous avons donc créé une association, les Classiques du Monde, et une collection, publiée par les éditions de Zoé, qui est encore modeste mais a vocation à grandir. Il s'agit de faire connaître les ouvrages classiques, à savoir les ouvrages considérés comme classiques dans leur pays d'origine, et également d'effectuer un travail de promotion et de transmission des connaissances à l'égard des enseignants des lycées et collèges, ainsi que de participer à des manifestations telles que celle-ci.

On a beaucoup parlé de la nécessité de mettre en commun l'héritage littéraire européen. Cela ne peut se faire que par la traduction et l'édition, y compris numérique, par l'enseignement et la diffusion ; ces quatre éléments sont incontournables. Un grand mérite de ce colloque est de permettre de les aborder tous les quatre, ce qui est rare. Pour ma part, je parlerai des projets concrets déjà menés ou en cours d'élaboration, et des problèmes qu'ils soulèvent, des contradictions qu'ils pointent, et qu'il ne faut pas esquiver.

D'abord, la bibliothèque numérique européenne est un projet fabuleux, et c'est bien la première étape de la mise en commun des littératures européennes. Mais il ne sert à rien de mettre en ligne les oeuvres originales si l'on ne peut pas les lire pour des raisons linguistiques. La traduction est donc essentielle. Dans cette première étape, il faut se demander quels classiques choisir et quelles traductions leur donner. Pour nous, un « classique » est une oeuvre enseignée dans son pays d'origine et qui y participe à la formation des esprits, des intelligences, des imaginations, de l'esprit critique, y compris de la capacité de rébellion. Mais pour le choix des traductions, l'injustice prévaut. On se réfère en effet à deux critères, les politiques culturelles de chaque pays et la réception des oeuvres. Il faut vraiment travailler sur ces deux axes. Les politiques culturelles varient beaucoup, en fonction, on l'a dit, du caractère importateur ou exportateur d'un pays. Quant à traduire les oeuvres en fonction de leur réception, voilà un critère qu'aux Classiques du Monde nous avons tout à fait abandonné. À partir du moment où une oeuvre est importante dans un pays, il faut absolument la traduire. Il reste vrai que le classique conserve une dimension nationale. Quelqu'un a cité tout à l'heure les sociologues proches de Bourdieu. C'est précisément un phénomène que quelqu'un comme Pascale Casanova a très bien mis en évidence. En France, par exemple, est classique l'oeuvre d'un auteur de nationalité française et non d'expression française ; celle d'un Suisse restera toujours inconnue des élèves. L'inverse n'est pas vrai. Un classique français sera un classique en Suisse et en Belgique.

La traduction est donc une nécessité. Sa finalité ne doit pas entrer en ligne de compte. Nous avons publié cette année dans notre collection Karel Hynek Macha, ce grand auteur tchèque auquel il a déjà été fait allusion à plusieurs reprises, et dont un poème seulement était traduit jusque là. Lors d'une présentation, son traducteur, Xavier Galmiche, a observé que Macha avait eu connaissance des grandes épopées historiques anglo-saxonnes par le biais des traductions polonaises du XIXe siècle. On voit ainsi que le chemin et la postérité des traductions sont parfois insoupçonnés. Ils ne peuvent être anticipés ou prédits.

Reste la question de la mise en commun de ces traductions. C'est le rôle de l'édition. Il faut aujourd'hui apprendre à dissocier le support papier du texte. Les anglo-saxons distinguent les deux fonctions de editor et publisher, tandis qu'en France, on ignore le travail de l'éditeur proprement dit, qui consiste, avant de faire un livre, à assurer ce qu'on appelle le pré-presse, à savoir le choix du traducteur, le travail sur la traduction, la correction, la mise en forme impeccable, avant même la fabrication et l'impression. Le texte ainsi mis en forme peut circuler indépendamment du support papier. Ce serait très bien d'y parvenir, car cela accroîtrait la diffusion. Mais, l'autre question est alors de savoir qui va payer le travail accompli par l'éditeur, et souvent ignoré, qui va payer les traducteurs qui bénéficient du même statut que les auteurs, à savoir le droit d'auteur. Comment mettre ces traductions en commun ? Quel espace créer pour cela ? Tout cela reste à voir.

Enfin, il y a l'enseignement. Je tiens à signaler un projet lancé, à l'initiative de Eloise Brezault, par le CRDP de Paris et les Classiques du Monde. Eloise Brezault avait mis en accès libre des « parcours littéraires francophones » afin de fournir aux enseignants des collèges et des lycées un outil pédagogique sur la façon d'enseigner les classiques non français, ce qui ne figure ni dans la formation des enseignants ni dans les manuels scolaires. Nous avons souhaité faire de même avec des parcours littéraires européens : chaque oeuvre de la collection des Classiques du Monde fait ainsi l'objet d'un dossier pédagogique en ligne sur le site du CRDP de Paris, qui combine analyse littéraire, présentation du contexte, ressources iconographiques, interview du traducteur, etc. Il serait évidemment dommage d'établir un corpus fermé d'oeuvres à enseigner. Dans le champ immense des classiques, il faut puiser sans directive rigide, et il y a de quoi faire. Pour prendre un autre exemple, l'Université de Bologne et d'autres institutions se sont engagées dans la création d'un corpus commun européen de poésie, portant plus précisément sur le sonnet. Il sera intéressant de voir ce que donne ce travail expérimental, qui peut être applicable à d'autres genres.

La diffusion enfin ne doit pas être seulement celle de l'oeuvre, mais une diffusion de l'oeuvre, de sa traduction, des outils pédagogiques, d'appareils critiques. Il faudrait y adjoindre des travaux tels que ceux de Guy Fontaine et Annick Benoit, Lettres Européennes par exemple, ainsi que l'anthologie en 12 volumes du Patrimoine littéraire européen en de Jean-Claude Polet. On rêve naturellement d'un grand portail Internet qui y serait consacré. Mais il faut bien entendu un soutien des institutions, car ce serait un travail colossal.

M. le PRESIDENT : Nous vous remercions de nous avoir indiqué ces pistes.

M. José FREIRE ANTUNES, Portugal : Je souhaite d'abord poser une question un peu provocatrice. Vingt ans après la chute du communisme et après l'unification de l'Allemagne, n'oublions-nous pas une priorité, qui est d'avoir une langue qui nous unit tous, comme le français fut autrefois la langue de l'Europe ? Cela ne signifie nullement qu'il faudrait négliger notre propre langue, mais il serait bon d'accélérer l'acquisition d'une langue qui unit les peuples européens.

En second lieu, le Conseil de l'Europe ne devrait-il pas envisager, par l'intermédiaire de sa commission de la Culture, d'octroyer chaque année un prix littéraire à dimension européenne ?

M. Edward O'HARA, Royaume-Uni : J'ai trouvé ce colloque très intéressant, en particulier cette table ronde. J'insisterai pour qu'on envisage bien touts les aspects du sujet dans ses multiples dimensions. Certains lisent pour les idées, d'autres pour le style, d'autres pour se cultiver : les approches sont nombreuses. Pour l'éducateur, ce qui importe, c'est de faciliter l'accès à la littérature et d'aider à l'apprécier de diverses façons.

Mais tout le monde n'a pas un accès direct aux oeuvres, et les traductions sont donc importantes. Comme l'a dit M. Jarab, il ne s'agit pas d'inventer une littérature européenne, elle existe déjà. La tâche consiste à rendre la littérature des autres plus accessible dans d'autres pays. Il faut donc faciliter la traduction à tous les niveaux. Le travail de traducteur est difficile. Outre qu'il est mal payé, il lui est difficile de reproduire exactement les qualités de l'original. Plus il s'en écarte pour parvenir à ses fins, plus il risque la critique. Edgar Poe traduisant Homère, c'est beau, mais ce n'est plus Homère. Il est vrai que la poésie pose un problème particulier - on a dit que la poésie, c'est ce qui reste une fois la traduction achevée. Mais quelles que soient les difficultés de leur travail, les traducteurs facilitent l'accès à la littérature de bien des façons.

On n'a pas mentionné dans ces débats une possibilité, qui est de lire une édition où le texte original figure en regard de la traduction : pour ceux qui n'ont pas une connaissance assez approfondie d'une langue pour la lire directement, cela donne quand même une autre idée de l'oeuvre. Une autre lacune m'a également frappé : on n'a pas mentionné les jeunes enfants. Ils peuvent avoir accès à la littérature d'autres pays. Ainsi, dans le mien, les études classiques ont du succès. Les enfants d'une dizaine d'années, passant du primaire au secondaire, ont accès à Ésope ou font de petits projets sur ce genre de thèmes. J'aimerais qu'on nous en dise plus sur l'accès à la littérature à tous les âges.

M. José Manuel FAJARDO : Je tiens à préciser ma pensée. La création littéraire, et non la littérature, relève des écrivains - et je n'entends pas par là une classe intellectuelle, mais des individus qui écrivent. La littérature est l'art le plus ouvert, puisqu'il utilise un instrument commun à tous, le langage. La littérature, ou plutôt la communication écrite, est aujourd'hui plus répandue que jamais, grâce à Internet. Ce développement a de bons côtés, mais il en a de mauvais : banalité de la pensée, maladresse de l'expression, erreurs d'orthographe et de syntaxe. Être très répandu n'est pas en soi un gage de qualité. Reste ensuite la capacité de création littéraire.

Notre débat porte sur la possibilité d'enseigner la littérature, et c'est bien de cette possibilité d'enseigner que je voulais parler, pas de la façon d'écrire. De mon passé gauchiste, j'ai gardé à l'esprit l'obsession de l'élitisme, notamment à l'université. Néanmoins, l'opinion majoritaire peut être dans l'erreur sur les questions intellectuelles et littéraires. Qu'un homme puisse avoir raison contre tous, Galilée nous l'a montré.

Mme Marie-Rose FRANCOIS : M. Absire a eu raison de rappeler que les droits d'auteur sont le salaire de l'auteur. Je voudrais lui demander s'il accepte de modifier une formule qu'il a employée, à savoir qu'avant d'apprendre une langue étrangère il faut connaître la sienne : je dirais volontiers « connaître les siennes ». On a en effet parlé d'Europe polyglotte. On ne le devient pas seulement par l'apprentissage d'une langue autre, on peut l'être dès le jardin d'enfants. Certains Belges auxquels on fait remplir un formulaire qui leur demande quelle est leur langue maternelle hésitent parfois. Ils se demandent pourquoi ils ne peuvent en déclarer deux. Dans le même esprit, que des Européens puissent lire des livres bilingues, avec le texte original et la traduction en regard, ce serait un signe encourageant.

Mme Maryla LAURENT : Mme Michalski a terminé par une remarque très intéressante sur le passage d'un texte de l'Espagne à la Pologne. Pour ma part, j'ai à l'esprit une phrase de Bergson : « l'artiste repousse les limites du réel ». Les difficultés de traduction que l'on a mentionnées, les erreurs peut-être, sont des différences d'interprétation qui s'inscrivent dans une tradition et nourrissent le dialogue entre littératures européennes. Dans les travaux autour du manuel de M. Fontaine et Mme Benoit, on a souligné comment le romantisme, commençant en Allemagne pour s'achever en Hongrie un siècle plus tard, est resté lui-même, mais avec des interprétations, des glissements, qui en ont fait la richesse. Ainsi, même dans les erreurs de traduction, on enrichit la littérature européenne.

M. Alain ABSIRE : Dans mon propos, j'ai simplement repris la distinction traditionnelle entre écrivain et écrivant. Tout n'est pas oeuvre, bien entendu, mais l'ouverture à la création par les mots est une chance pour les auteurs et pour les littératures. Un problème aujourd'hui est de confondre tout et n'importe quoi, l'écrit et le littéraire. Tout est écrit, grâce à Internet, et diffusé partout. Cela pose le problème d'un langage commun. Mais il valait la peine de préciser, comme l'a fait M. Fajardo.

S'agissant du plurilinguisme, peu de jeunes enfants ont deux langues au départ. C'est affaire de milieu culturel, sans doute - je le crois pour ma part. C'est aussi affaire d'immigration ; dans ce cas, c'est à l'école que peut se développer la combinaison entre langue d'origine et langue d'apprentissage scolaire. Il y a là un enjeu extraordinaire. Néanmoins, je crains que l'apprentissage de deux ou trois langues dès la petite enfance ne conduise l'individu à pratiquer des langues qui n'en sont plus, qui sont des langages. J'ai assez l'expérience des lycées des cités, et aussi des maisons d'arrêt, pour constater que, dans une génération plus jeune, certains ont bien deux langues, mais l'une est en quelque sorte une langue tribale, et l'autre, la nôtre, une langue maîtrisée de façon très approximative. Il y a là un problème qu'on ne peut nier, même si cela ne remet pas en cause l'espoir que vous soulevez et que je partage.

M. Josef JARAB : Si je peux me permettre de revenir sur la table ronde précédente, je considère d'abord que, d'un point de vue politique comme d'un point de vue pratique, le fait de discuter de ces sujets sous l'égide du Conseil de l'Europe a une réelle importance. Certes, le Conseil de l'Europe n'est pas une institution dont les décisions ont force de loi. Mais, s'il ne peut, de sa propre initiative, faire créer des départements universitaires où l'on enseignerait les « petites » langues, il peut apporter son appui à l'enseignement des langues étrangères.

Nous essayons de maintenir une Europe multilingue, et il serait très dommageable de n'avoir plus qu'une seule langue. Le commissaire Jan Figel et la présidente du Parlement néerlandais, avec lesquels je m'en entretenais, trouvaient effectivement que c'était coûteux de devoir payer autant d'interprètes à la Commission et au Parlement européen, mais qu'il était pratiquement impossible d'en diminuer le nombre, par respect pour les pays qui ont rejoint l'Union européenne. Simplement, il serait probablement préférable de consacrer cet argent aux universités pour renforcer le multilinguisme, plutôt qu'à des activités d'interprétation, qui en deviendraient dans certains cas superflus.

Une autre question qui n'a pas été abordée est celle de la formation des enseignants de littérature européenne. Je préfère ne pas avoir à y répondre, car je ne souhaite pas que les programmes de littérature européenne soient imposés par le haut. C'est aux écoles et aux enseignants associés à cet enseignement de savoir ce qu'il convient de faire pour faire connaître au mieux la littérature à tous les publics, de la petite enfance à l'université. Quant à la publication d'ouvrages bilingues, avec une traduction en regard, même si elle n'est pas possible dans toutes les combinaisons, c'est une excellente idée sur le plan pédagogique et sur le plan linguistique.

M. Arnaud BEAUFORT : On se demande souvent ce que vont devenir les bibliothèques si tout est numérique, mais il me semble que les bibliothécaires de demain sont appelés à être ces médiateurs, ces passeurs dont on a parlé.

Mme Laure PECHER : Les livres pour jeunes enfants sont beaucoup traduits, les adultes ont largement accès aux oeuvres traduites, il apparaît donc que les collégiens et les lycéens sont les seuls à ne pas lire de littérature étrangère traduite.

CONCLUSIONS INTÉRIMAIRES

Mme Vaira VÎÍE-FREIBERGA, femme de lettres et ancienne Présidente de la République de Lettonie : Mesdames et Messieurs, j'ai passé en votre compagnie une journée passionnante, une journée entière vouée à la littérature, avec un accent particulier sur la littérature européenne.

Nous avons vu que la problématique pouvait être rapprochée sous bien des angles différents et chacun des intervenants nous a fait profiter de l'expérience et de la sagesse acquises dans son domaine. Mais que l'intervenant fût auteur producteur de textes, traducteur, critique littéraire, enseignant de la littérature, lecteur ordinaire `consommateur' de littérature ou passeur de mémoire, tous sont parfaitement conscients du défi qui est celui d'intéresser les futurs lecteurs à ce processus spécial qu'est la lecture et à ce produit tout à fait spécial qu'est la littérature. Pour ce faire, il s'agit d'aider le lecteur à comprendre et à apprécier les textes de valeur, de devenir conscient de leur valeur littéraire, de l'aider dans la tâche de distinguer la graine de l'ivraie. À mes yeux, l'enseignement de la littérature comporte une double fonction : celle de faire ressortir la valeur ludique de la lecture, mais celle aussi de contribuer à la formation générale d'une population instruite, informée et porteuse d'une civilisation humaniste.

Au commencement était le verbe, c'est-à-dire le verbe vivant, la parole en tant que moyen de contact direct entre le locuteur et son auditoire. C'est là que se trouvent les racines profondes de la littérature, en Europe comme partout ailleurs dans le monde. Des milliers d'années avant notre ère, nous savons que les hommes assis autour du feu se racontaient des histoires, des anecdotes, des fables, des contes merveilleux, qu'ils récitaient des épopées héroïques et chantaient des chansons lyriques. Par l'intermédiaire de la pensée symbolique, l'être humain est capable de se créer un espace mental qui est autre que celui de la réalité physique, espace dont la parole est la clé. La parole, le langage, le verbe vivant, cette production gazouillante mais aussi signifiante de l'appareil articulatoire, elle est l'apanage de l'espèce humaine, seule parmi toutes les espèces vivantes. La clé magique qu'est la parole permet au créateur de laisser entrer l'auditeur dans le monde imaginaire de sa création, de partager avec lui un espace qui n'est ni celui de la géographie ni celui du pouvoir, mais un espace dans lequel il est possible de s'évader, de se sauver, de se retrouver, de se créer et de se recréer.

Bien plus tard dans l'histoire de l'humanité est venu le moment où la parole, éphémère comme le souffle humain, a été captée par l'écriture et fixée sur un médium de transmission en matière plus ou moins durable. C'est là que nous avons ce matin engagé le débat. Nous sommes entrés de plain-pied dans la littérature écrite, mais si nous songeons à l'héritage littéraire du continent européen, on ne saurait oublier que c'est bien une longue tradition orale qui a été fixée dans les premières grandes oeuvres écrites que sont l'Iliade et l'Odyssée. J'avoue être un peu surprise que l'on n'en ait pas parlé ici, car l'Iliade et l'Odyssée, avec le théâtre et les mythes grecs d'un côté et avec l'Ancien et le Nouveau testament de l'autre, sont en fait deux grandes sources profondes de la littérature européenne. Une troisième source, ce sont les traditions populaires à l'échelle du continent, cette `littérature des chaumières' remise à l'honneur par Perrot, par les frères Grimm, par Herder et les romantiques Allemands, littérature orale, modeste et sans prétentions, mais qui continue de nourrir de ses motifs extraordinaires et de ses archétypes puissants la littérature écrite (et le cinéma !) jusqu'à nos jours. Qu'il s'agisse des sagas scandinaves, des chansons de geste, des ballades celtiques ou des dainas lettones, c'est là aussi un riche héritage littéraire auquel les jeunes ont peu accès au cours de leurs études, mais dont on retrouve parfois les reflets au cinéma, comme dans le cas du film courant sur Beowulf.

On l'a dit, les sources de la littérature européenne sont multiples. Ainsi, par exemple, on peut faire remonter les fabliaux français et italiens ou les contes de Boccace aux contes des pays arabes et plus loin aussi à leurs origines indiennes, comme l'a montré Joseph Bédier dans un ouvrage remarquable de la fin du XIXe siècle.

J'ai pour ma part grandi avec comme première littérature les contes que l'on me racontait. J'ai appris à lire toute seule par l'intermédiaire des fables animales du folklore letton, imprimées en grandes lettres dans un abécédaire. Cette ancienne littérature orale, transcrite par écrit depuis longtemps, demeure disponible partout sous la forme commode et familière du livre. Mais nous avons vu cet après-midi que le livre, pas moins que la transmission orale, se trouve dépassé dans un certain sens par les techniques numériques modernes.

Or, il ne faut pas envisager les techniques modernes seulement comme un remplacement pour la forme bien-aimée du livre et encore moins comme un danger pour la littérature. Permettez-moi de citer un exemple de ma propre expérience. Depuis les années 1960, nous avons commencé la numérisation des dainas, chansons lyriques de la tradition orale lettonne, avec 4 200 textes des chansons du soleil. Nous avons poursuivi avec 71 000 autres textes puis avec 200 000, puis avec un million de variantes sous forme numérique. Ces documents ont été consultés récemment sur l'Internet par un million d'usagers au cours d'une période d'un an. On voit là que, dans un petit pays de 2,3 millions d'habitants (y compris des russophones), la disponibilité d'une littérature orale sous une forme numérisée est capable de s'attirer un public plus grand que jamais auparavant dans l'histoire.

Mais ce dont on a parlé ce matin, c'est surtout de la littérature au sens d'oeuvres créées par des écrivains et au sens canonique de grandes oeuvres écrites par de grands écrivains, oeuvres que tout Européen qui se considère comme cultivé devrait connaître au moins de réputation. La transmission de la grande littérature européenne est une chose tout à fait à part, qui est liée en particulier à la culture individuelle de l'enfant moderne, avant qu'il ne devienne adulte, cultivé ou inculte, selon le cas.

Le concept même de littérature européenne sous-entend l'existence d'une aire culturelle déterminée, qui existe dans les confins d'une aire géographique et politique. Or l'accessibilité de différentes composantes de cette littérature est extrêmement inégale, de sorte qu'elle risque d'être gravement compromise à moins d'appuis importants de la part des gouvernements, des organismes supranationaux ou des organismes philanthropiques ou non gouvernementaux. Idéalement, on aimerait voir les meilleures oeuvres produites sur le continent européen disponibles à tout lecteur intéressé, non seulement celles écrites dans sa langue maternelle. Cela exige la disponibilité de bonnes traductions - non seulement celles, nombreuses déjà, qui traduisent les oeuvres connues des `grandes' langues aux `petites', mais aussi le contraire. Combien de très bons écrivains ne sont-ils peu ou pas connus, juste parce qu'ils écrivent dans des langues peu ou pas connues au-delà de leurs frontières naturelles ?

L'excuse que l'on entend souvent - que les ouvrages écrits dans les `petites' langues sont peu connus parce qu'ils sont aussi de faible qualité - relève de la circularité logique autant que d'un certain impérialisme culturel. L'invocation des lois du marché est beaucoup mieux fondée. En effet, se vend bien surtout ce qui est déjà bien connu, soit par tradition, soit par réclame. Néanmoins, il est entendu que la qualité d'une oeuvre littéraire existe en soi, indépendamment des forces du marché ou de la quantité de gens qui l'ont lue ou la connaissent de réputation. Le défi de la littérature européenne reconnue comme telle est donc surtout celui de devenir aussi représentative que possible de tout l'éventail des oeuvres européennes qui existent, y compris celles qui sont peu ou pas connues encore.

Une littérature véritablement européenne ne peut pas se créer en se fiant uniquement aux lois du marché, lois qui sont puissantes, mais tout de même pas inexorables. Dans le domaine de la culture, dépendre des seules lois du marché équivaut à renoncer à l'importance d'autres critères.

Souvent, lorsque je parcours l'Europe et que je me rends dans les librairies de différents pays, je suis déçue d'y trouver si peu de littérature locale ou européenne par rapport aux grands rayons remplis de traductions d'ouvrages américains, y compris de livres qui prétendent être de la littérature et qui ne le sont pas. Ce n'est pas que je sois contre la littérature américaine. Au contraire, j'en fais moi-même une consommation régulière. Je suis contre la présence de tant de mauvais livres par rapport à l'absence de livres qui seraient bien meilleurs. Car il y a de mauvais auteurs tout comme il y a de méchants poètes.

Or, lorsqu'il entre dans une librairie, le lecteur, pressé et conscient que toute une vie ne lui suffira pas à tout lire, cherche des guides. Trop souvent, son seul guide, c'est l'accessibilité de tel ouvrage ou tel autre sur les étagères. Si en musique le mélomane peut être sûr que les `grands' opéras sont ceux qui sont donnés sur la scène de la Scala ou du Métropolitain, pour identifier les bonnes oeuvres littéraires nous avons besoin de quelqu'un qui nous dise ce qui vaut la peine d'être lu et ce qui sera probablement une perte de temps. Les spécialistes de la littérature, les critiques littéraires, les amoureux des belles lettres doivent pouvoir se faire entendre dans la cacophonie des besoins du monde moderne. Plus encore, ils devraient pouvoir se faire entendre pour recommander la traduction et la publication d'ouvrages injustement méconnus ou inaccessibles.

J'aimerais remercier le Sénat français et tous ceux qui se sont impliqués dans la réussite de ce colloque, comme dans toutes les autres initiatives dont nous avons entendu parler aujourd'hui. Dans tous les pays de ce vieux continent, qui a derrière lui une histoire si longue et si sanglante, mais qui a aussi produit tant des plus belles oeuvres littéraires du monde, nous pourrions mettre à la disposition des autres Européens les grandes oeuvres qui forment notre héritage commun. Pour ce faire, nous avons besoin de sympathie, de solidarité - et de fonds disponibles ! C'est pour nous un devoir, si nous nous voyons comme les habitants d'un continent de paix, de démocratie, de tolérance, d'acceptation mutuelle, d'interactions humaines. Dans ces conditions, l'accessibilité est particulièrement importante pour que nous ayons tous la clé de cet édifice que sera l'Europe culturelle. Cette clé, il faut la forger. Cet espace culturel que nous aimerions habiter ensemble, il faut le meubler. Il sera d'autant plus riche et d'autant plus beau que des auteurs de toutes les régions d'Europe y auront contribué, non seulement ceux qui sont déjà connus des personnes éduquées, non seulement ceux des pays dominants (voire impérialistes), mais aussi tous les autres. Tous les pays européens sont terres de culture, pour peu que l'on veuille en prendre connaissance. C'est un grand défi, nul doute, mais quand on songe aux premiers copistes des monastères, qui n'avaient que leurs mains et leurs parchemins pour transmettre une oeuvre, on se dit que nous n'aurions aucune excuse à ne pas tirer le plus grand profit de toutes les possibilités qui de nos jours s'offrent à nous.

M. le PRÉSIDENT : Il me reste à remercier celles et ceux qui ont permis l'organisation de ce colloque et ceux qui ont participé à nos travaux.

Nous, membres de la commission de la culture de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, devons être conscients que ce sujet est au coeur de l'idée européenne et que nous devons lui donner une traduction politique, auprès des grandes institutions européennes comme de nos gouvernements nationaux.

Au XXIe siècle, on n'enseigne pas seulement la littérature de son pays mais aussi celle des autres pays européens, de même que l'on s'efforce d'amener les élèves de nos écoles à connaître bien leur langue nationale mais aussi une ou deux autres. C'est une nécessité pour entrer de plain-pied dans la pensée et dans la littérature des autres et de nombreux moyens sont maintenant disponibles pour intéresser à toutes les formes de littérature, pour les mettre à disposition.

Il ressort clairement de nos travaux qu'il ne s'agit pas d'établir un quelconque canon littéraire européen, une liste des chefs d'oeuvre qu'il serait obligatoire d'avoir lus à l'exclusion des autres. Nous sommes dans un domaine où chacun doit pouvoir faire des choix, mais il faut tout faire pour donner aux Européens le bonheur d'entrer dans la pensée des autres, de sentir qu'il y a là des vibrations que l'on aura plaisir à partager.

De même que les chefs d'État s'adressent de plus en plus souvent à nous devant le drapeau national et le drapeau européen, nous avons en nous l'ensemble de ces littératures venues d'Europe. Nous serons plus riches, plus ouverts sur le monde si nous savons faire partager ce trésor commun. Oui, il y a des racines littéraires de l'Europe, nous avons le devoir de les faire découvrir, dans les éditions originales ainsi que grâce aux traducteurs.

Car l'Europe préservera sa diversité aussi grâce à la traduction, qui ne représente jamais un coût excessif, mais qui nous permet de garder en vie toutes nos langues, toutes nos littératures, de nous connaître et de nous respecter. Il n'y a pas de petites langues, toutes peuvent nous enrichir.

C'est pour toutes ces raisons que ce que nous avons rassemblé aujourd'hui débouchera sur une recommandation dont nous nous efforcerons résolument que les gouvernements européens tiennent le plus grand compte.

Colloque
sur l'enseignement des littératures européennes

Paris, 11 décembre 2007 - 9h00 à 18h00

LISTE DES PARTICIPANTS

PARLEMENTAIRES

Jacques Legendre Président et rapporteur de la Commission, France

Baronne Hooper Vice Présidente, Royaume Uni,

Anne Brasseur Vice Présidente, Luxembourg

Walter Barto République tchèque

Åse Gunhild Woie Duesund Norvège

Eddie O'Hara Royaume Uni

José Freire Antunes Portugal

Raffi Hovannisian Arménie

Cecilia Keaveney Irlande

Markku Laukkanen Finlande

Maria Manuela Melo Portugal

Andrew McIntosh Royaume Uni

Christine Muttonen Autriche

Miroslava Nìmcová République tchèque

Azis Pollozhani « ex République yougoslave de Macédoine »

Ioan Tundrea Roumanie

Piotr Wach Pologne

Robert Walter Royaume Uni

ORATEURS PRINCIPAUX

Alain Absire Prix Fémina, écrivain français, président de la Société des Gens de Lettres, Paris, France

Ippolita Avalli romancière et poète, Rome, Italie

Tim Beasley-Murray Ecole des études slaves et est européennes de l'University College London, Royaume-Uni

Arnaud Beaufort Directeur Général Adjoint, Bibliothèque nationale de France, Paris

Jutta Bechstein-Mainhagu Directrice du bureau de liaison littéraire, Institut Goethe, Bordeaux, France

Martine De Clercq Chaire de littérature européenne, Katholieke Universiteit Brussel, Belgique

Valentine Cunningham Professeur de langue et littérature anglaise, Université d'Oxford, Royaume-Uni

José Manuel Fajardo romancier et critique littéraire, Espagne

Guy Fontaine expert consultant, co-directeur du « Manuel d'histoire de la littérature européenne », Wemaers-Cappel, France

Josef Jaøab Professeur de littérature, Université d'Olomouc, République Tchèque

Maryla Laurent Présidente du « Réseau universitaire Lettres Européennes »,

traductrice littéraire et traductologue, Université Charles de Gaulle, Lille 3, France

Vera Michalski Directrice des Editions Noir sur Blanc, Paris, France

Laure Pécher éditrice, fondatrice de « Les classiques du Monde », Paris, France

Peter Schnyder Directeur, Institut d'étude en langes et littératures européennes, Olten, Suisse

Elbieta Skibiñska traductologue, Université de Wroclaw, Pologne

Luan Starova (excusé) écrivain, critique littéraire et diplomate, Skopje, « ex République yougoslave de Macédoine »

Tzvetan Todorov essayiste d'origine bulgare, Paris, France

Vaira Vîíe-Freiberga Femme de lettres et ancienne Présidente de la République de Lettonie

PARTICIPANTS

Annick Benoit Co-auteur du « Manuel d'Histoire de la littérature européenne », Paris, France

Bernadette Chambert Professeur impliqué dans les échanges scolaires européennes, Cachan, France

Claire Dossier-Carzou Ancienne secrétaire de la délégation française, Paris, France, dont il convient de souligner le rôle éminent dans la préparation de cette journée

Luc Devoldere Rédacteur en chef, Ons Erfdeel vzw, Rekkem, Belgique

José Ensch écrivaine, Luxembourg

Marie-Aimée Fontaine Secrétaire du réseau Lettres Européennes (Association européenne de droit français), Paris, France

Rose-Marie François poète, philologue, romancière, rhapsode, maître de conférence, Université de Liège, Belgique

Régine Friederici Institut Goethe, Paris, France

Françoise Gomez Inspectrice pédagogique régionale de lettres, spécialiste de l'enseignement de la littérature européenne, Rectorat de l'Académie de Lille, France

Hélène Melat Professeur de Russe à la Sorbonne, France

Louis Monier Photographe, spécialiste du portrait d'écrivains, Paris, France

Timour Muhidine Ecrivain, Professeur de Turc à l'INALCO, Paris, France

Colette Nys-Mazure Ecrivain, Professeur de lettres, Tournai, Belgique

Thomas Ottmer ingénieur, traducteur, Belgique

Gérard Pfister Editeur, vice-président, Association capitale européenne des littératures, France

Beate Podgorska Directrice, Institut polonais de Paris, France

Francine Rouby Universitaire germaniste, France

Elzbieta Sayeg Premier conseiller, Ambassade de Pologne, Paris, France

Marek Tomaszewski Professeur de Polonais, Université de Lille, France

Marius Tukaj Unesco, Spécialiste de la traduction, France

PRESSE

Stanislaw Beres Rédacteur responsable des Emissions Littéraires à la Télévision polonaise

OBSERVATEURS

Yvonne Bailly chercheur et étudiant, INALCO (Institut de langue et civilisations orientales), Paris, France

Lydia Chaize bureau de l'édition littéraire, Centre national du livre, Ministère de la culture et de la communication, Paris, France

Stéphane Cozette professeur agrégé de Lettres Modernes, Collège de Flandres, Hazebrouck, France

Jacques Edward Darras poète, essayiste, traducteur, Paris, France

Marie-Joseph Delteil chef de bureau, Centre national du livre, Ministère de la culture et de la communication, Paris, France

Wanda Dressler-Holohan chercheur, CNRS, Paris, France

Katrin Ennus étudiante, INALCO, Paris, France

Vera Feyder écrivain d'origine belge (Prix Rossel 1977), Paris, France

Sophie Jullien Directrice et webmaster, Salon de la littérature européenne de Cognac, France

Rouja Lazarova écrivain d'origine bulgare, Paris, France

Pierre Malandain Docteur, Professeur des Universités (retraité), Paris, France

Ardian Marashi étudiant, INALCO, Paris, France

Annick Margottet professeur de Lettres au lycée Dorian, Paris 11e, France

Magdalena Nowotna professeur polonaise, INALCO, Sceaux, France

Jean Ollivery

Tomorr Plangarica enseignant, lecteur de la langue albanaise, INALCO, Paris, France

Claire Saint-Germain étudiante, INALCO, Paris, France

Nicole Sigal écrivain, Paris, France

Katre Talviste étudiante, INALCO, Paris, France

André van Dijk professeur de langue et littérature néerlandais, Chr. Lyceum Veenendaal, Pays Bas

L'ENSEIGNEMENT DES LITTERATURES EUROPEENNES

Rapporteur : M. Jacques Legendre, France, PPE

Projet de rapport

AVANT-PROJET DE RECOMMANDATION

1. L'Assemblée parlementaire se préoccupe de la transmission, à tous les niveaux du système éducatif, de la création littéraire européenne, dans sa richesse et sa diversité, qu'il s'agisse du patrimoine écrit constitué depuis des siècles, ou de la création contemporaine. Cette préoccupation pédagogique a fait l'objet d'un colloque au Sénat, à Paris, le 11 décembre 2007.

2. Elle a déjà exposé sa position dans ses Recommandations sur la liberté d'expression et le rôle de l'écrivain en Europe, 815 (1977), sur le patrimoine linguistique et littéraire en Europe, 1043 (1986), sur la traduction littéraire, 1135 (1990), sur la diversification linguistique, 1383 (1998), sur l'année européenne des langues, 1539 (2001) et sur la place de la langue maternelle dans l'enseignement scolaire, 1740 (2006).

3. La connaissance d'une langue ne se réduit pas à sa maîtrise en tant qu'instrument de la communication. La connaissance des grandes oeuvres de la littérature enrichit la réflexion et la vie même.

4. L'apprentissage de la littérature et de la langue maternelle joue un rôle majeur dans la formation des scolaires à une conscience nationale. L'apprentissage d'autres langues et littératures européennes peut contribuer à la formation à la citoyenneté européenne.

5. L'Assemblée constate que des expériences transnationales positives ont été menées à bien, notamment en matière d'enseignement de l'histoire.

6. Une conception strictement nationale de l'enseignement de la littérature doit être dépassée, et une approche transversale du patrimoine européen devrait être proposée aux scolaires de tous niveaux, mettant en évidence le lien commun dans le respect de la diversité culturelle.

7. L'Assemblée reconnaît que l'Internet est devenu un important moyen d'accès à la connaissance et à cet égard elle salue la proposition du Parlement européen de mettre en place une bibliothèque numérique européenne, sous la forme d'un point d'accès unique, direct et multilangue au patrimoine culturel européen.

8. En conséquence l'Assemblée parlementaire recommande au Comité des Ministres d'encourager les Etats membres et en particulier leurs instances éducatives à:

8.1. redonner aux jeunes l'envie de lire en promouvant l'enseignement, dans toutes les filières de l'enseignement primaire et secondaire, du patrimoine littéraire européen, et en créant des programmes adaptés à tous les niveaux ;

8.2. dispenser cet enseignement parallèlement à, et non à la place de, l'enseignement de la littérature en langue maternelle ou de l'apprentissage des langues étrangères;

8.3. renforcer les enseignements littéraires qui sont actuellement déjà dispensés en Europe et qui privilégient la dimension européenne ;

8.4. faire apparaître l'enseignement de la littérature européenne comme partie intégrante de la formation à la citoyenneté européenne, au vu de la diversité culturelle, conformément à la Convention Européenne des Droits de l'Homme, et du pluralisme linguistique de notre continent ;

8.5. soutenir la traduction des textes anciens et contemporains, et notamment les chefs d'oeuvre des littératures européennes, de et vers les langues en usage en Europe avec une attention particulière aux langues de moindre diffusion ;

8.6. envisager la création d'anthologies et ouvrages pédagogiques de littérature européenne adaptés aux différents niveaux et aux différentes pratiques des systèmes scolaires européens ;

8.7. mettre au point des sites informatiques sur le patrimoine de la littérature européenne où tous les citoyens d'Europe trouveraient textes, bibliographies, histoire littéraire, parcours pédagogiques, liens Internet.

A. Exposé des motifs

Par M. Jacques Legendre, France, PPE

1. Je tiens à remercier Monsieur Guy Fontaine, co-Directeur de Lettres Européennes, Manuel Universitaire d'Histoire de la Littérature Européenne, pour sa contribution à l'élaboration du présent rapport.

2. « L'Europe n'a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique, et je ne cesserai de répéter que c'est là son irréparable échec intellectuel », écrit, en 2005, le romancier tchèque Milan Kundera dans son essai Le Rideau.

3. « Que resterait-il de l'Europe, cette vieille dame au coeur fragile, si disparaissaient d'un coup les ligaments politiques et institutionnels qui l'ont tenue depuis plus d'un demi-siècle ? » s'interroge la critique littéraire Raphaëlle Rérolle.

4. La promotion de l'apprentissage des littératures d'Europe apparaît comme l'un des moyens pour donner chair et verbe à ce que huit cents millions d'européens considèrent trop souvent comme une simple ossature administrative, dotée d'un langage strictement rhétorique et technocratique : les littératures européennes seront une discipline d'enseignement, au sein de la famille des Sciences Humaines. Elles formeront « des connaisseurs de la condition humaine », pour reprendre le mot de Tzvetan Todorov.

5. Mais de multiples hypothèques doivent être levées, avant d'avancer vers une didactique citoyenne et d'oser envisager l'apprentissage des littératures d'Europe comme une école de formation à la diversité culturelle européenne : c'est dans cette direction qu'ont convergé les débats tenus, le 11 décembre 2007, au Sénat, à Paris, par les experts rassemblés à l'initiative de la Commission Culture Science et Education, de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe, que j'ai l'honneur de présider (voir AS/Cult 2007 xx).

6. La mise en place, dans tous les états membres du Conseil de l'Europe, d'une pédagogie novatrice de la littérature, tenant compte de sa dimension européenne n'a pas pour finalité l'enseignement d'un canon supranational « eurocentrique » se substituant à un enseignement souvent ethnocentrique de la littérature/ langue maternelle.

7. Promouvoir l'enseignement des littératures européennes, c'est :

a) reconnaître la perméabilité de la littérature de notre continent, parallèlement à sa contribution à la circulation mondiale des idées ;

b) protéger le pluralisme des langues dans lesquelles elle est créée ;

c) prendre en compte les pratiques pédagogiques existantes, dans chacun des pays concernés ;

d) encourager la traduction littéraire, tant pour le patrimoine ancien que pour la création contemporaine ;

e) éditer et démultiplier la création littéraire, accepter le défi vertigineux des nouvelles technologies, protéger les auteurs.

I. Reconnaître la perméabilité de la littérature de notre continent, parallèlement à sa contribution, à la circulation mondiale des idées

8. Géographiquement, ce sont l'Asie et l'Afrique méditerranéenne, berceau de notre culture européenne à bien des égards, qui s'imposent comme essentiellement matricielles de la littérature de notre continent : d'Israël et de l'Egypte ancienne à la Chine et au Japon, de Hans Bethge, de Malraux et d'Ezra Pound, en passant par l'Inde des fables et de Kipling, et sans oublier Floire et Blanchefleur ni les poètes arabes (d'Espagne) qui auraient pu inspirer les troubadours provençaux. C'est surtout par le biais du lyrisme, du théâtre et du conte que se manifeste l'influence asiatique. Quant à l'Afrique subsaharienne, l'Europe n'a pu s'en faire qu'une idée assez superficielle avant de s'y implanter au XIXème siècle, encore que l'esclavagisme ait intéressé les Philosophes. Plus tard, l'«art nègre » a puissamment aidé les avant-gardes littéraires et artistiques à se libérer de la « mimesis » et à se forger une vision neuve de la réalité. Plus récemment encore, le roman africain a connu chez nous une vogue enviable, comme c'est encore le cas du « réel merveilleux » de l'Amérique latine ou de la poésie de Neruda et de Paz. La réception qui leur a été réservée aux Etats-Unis mériterait à elle seule un développement, car l'impact qu'ils ont eu s'est échelonné sur un siècle et demi : de Poe et Melville à Baldwin et Roth. L'archipel malais et océanien, enfin, est présent dans l'oeuvre de Diderot, de Conrad et de nombreux anglophones.

9. Une présentation chronologique révèle une ordonnance à peine plus claire. Tout dépend évidemment de l'ancienneté des contacts et des interlocuteurs en présence. S'il est vain de vouloir établir une chronologie commune, du moins peut-on distinguer dans ces processus parfois séculaires trois phases qui ne se recouvrent pas nécessairement dans le temps. Le fait est qu'elles sont fonction du double mouvement - expansion, puis recul - de l'Europe dans les territoires d'outre-mer, évolution qui est loin de s'être accomplie partout au même moment et de façon identique. La décolonisation, qui commence en 1774 (aux Etats-Unis) et s'accélère après 1945, n'est, du reste, pas encore achevée à l'heure actuelle, en particulier du point de vue économique.

10. La première phase pourrait être qualifiée de coloniale. Les débuts n'en sont guère favorables aux activités littéraires. Avant d'écrire, il s'agit de vivre, de s'incruster, de tenir bon. Une fois installés, les Blancs de la diaspora, qui s'adonnent aux belles-lettres, se règlent sur le code en vigueur dans leur pays d'origine et qui leur est familier. Dans l'ensemble, la production de l'Amérique du Nord avant l'indépendance demeure une littérature provinciale, conforme, à peu de choses près, aux modèles britanniques, et l'on constate un attachement analogue à l'exemple néerlandais en Indonésie et en Afrique du Sud. Le colon pense selon des normes importées et son attention se fixe plus sur sa propre classe que sur le monde de l'indigène. Il n'empêche que certains, plus clairvoyants, dénoncent les abus du système colonial (Max Havelaar de Multatuli). Historiquement, cette phase coïncide avec l'établissement des empires. Elle culmine - en Afrique uniquement - avec la Conférence de Berlin de 1885, qui vit triompher l'impérialisme européen ; du reste, cette même époque est celle d'expéditions militaires en Chine, au Tonkin, à Cuba.

11. Vient ensuite un stade de transition, aux limites imprécises, au cours duquel la croyance à la supériorité de l'Europe est attaquée sur deux fronts, tant de l'intérieur que de l'extérieur. Le relativisme, les doutes entretenus depuis Montaigne mènent, en fin de compte, à la glorification de l'autre et d'un ailleurs jugés supérieurs à un Vieux Monde épuisé. Tandis que, parallèlement, les élites colonisées prennent conscience de leur dignité et proclament leurs droits jusque dans la langue du conquérant.

12. C'est à la troisième phase surtout, postcoloniale, que remonte l'effet en retour qu'on a signalé. Traduite en termes littéraires, l'indépendance politique finit par mettre fin à l'imitation des modèles européens imposés par l'école. Des idées-forces telles que le rêve américain, la négritude ou le « réel merveilleux » peuvent alors déployer toutes leurs richesses. Qu'elle émane de descendants d'émigrés blancs ou de ceux de leurs anciens sujets, cette littérature, très abondante, vient diversifier et revivifier le panthéon des langues européennes et lui conférer des dimensions véritablement planétaires. Ce dont témoignent depuis longtemps le roman nord-américain et, plus près de chez nous, Senghor, Naipaul, Brink, Nadine Gordimer, Patrick White, Carpentier, et Gabriel Garcia Márquez, qu'aucun lecteur cultivé ne saurait ignorer. L'Europe n'a, certes, pas été payée d'ingratitude. Bien au contraire. Les caravelles de ses navigateurs et de ses soldats lui sont revenues délestées de leurs canons, voguant au souffle de l'esprit.

II Protéger la polyphonie des langues dans lesquelles la littérature européenne est créée

13. Parler de « littérature européenne », et évoquer la didactique d'une telle discipline, ne revient en aucun cas à nier les littératures nationales, à fondre chacun de leurs codes langagiers dans l'utopie meurtrière d'une langue universelle. Tous les guides des études de toutes les universités d'Europe proposent aux étudiants qui le souhaitent une approche de la « littérature latino-américaine ». Et la pédagogie de cette matière prend en compte toutes les langues dans lesquelles s'écrit, aujourd'hui, la littérature d'une vingtaine de pays d'Amérique du Sud, sans ignorer qu'y prédomine la création en portugais et en espagnol. Pourquoi refuser au continent européen une taxinomie admise pour le continent américain ?

14. La tentation de ne pas habiter sa langue maternelle (Conrad, Kafka, Maeterlinck, Nabokov...), la tentation de se « débalkaniser » pour « s'européaniser » (Cioran) reste encore aujourd'hui repérable : en 2006, à Amsterdam, lors du colloque Writing Europe Now, l'écrivaine roumaine Simone Paupescu indiquait le conseil par elle donnée aux étudiants qui suivent son cours d'écriture créative : « Si tu veux être connu(e), écris directement en américain ».

15. Un autre langage globalisant apparaît avec la « génération Internet », qui voit l'écrit proliférer - hors du livre - de façon anarchique : toute une population, au sens propre du terme illettrée, communique dans un code purement phonétique, et s'enferme ainsi dans un comportement tribal, imperméable aux référents culturels environnants.

16. Respectueux de la polyphonie des langues dans lesquelles ont été créées les oeuvres, l'enseignement de la littérature européenne, parce qu'il se fondera sur le respect de la diversité linguistique, historique et culturelle, permettra d'aborder de façon transversale l'évidence du lien commun. Pour reprendre les mots du romancier espagnol José Manuel Fajardo : « L'enseignement de la littérature européenne deviendra un instrument incontournable de la consolidation d'une conscience européenne. »

III. Prendre en compte les pratiques pédagogiques existantes, dans chacun des pays européens

17. Sous des intitulés qui peuvent sembler comparables, se profile une réalité de l'enseignement de la littérature, bien différente d'un pays à l'autre de notre continent, probablement parce que l'objet d'étude lui-même, la « littérature », est appréhendé différemment : la notion de canon littéraire, par exemple, est remise en cause actuellement aux Pays-Bas, et une récente polémique en Pologne montre combien un corpus, même national, est difficile à établir, et combien il s'agit d'un sujet sensible et passionnel.

18. C'est donc le concept même de littérature, en amont de la finalité de l'enseignement, qu'il faut cerner. Par ailleurs, l'enjeu est également loin d'être le même dans tous les pays, car l'enseignement de la littérature a des liens très étroits avec le développement historique de chaque aire concernée. Certains états européens favorisent d'autant plus l'enseignement de la littérature nationale qu'ils redoutent l'assimilation dans une société supranationale qui ferait disparaître les identités. C'est le cas de l'Irlande, par exemple.

19. On pourrait schématiser ainsi, du Nord au Sud, les différences qui séparent les systèmes éducatifs des états européens : L'Europe scandinave, anglo-saxonne, germanique, via l'enseignement de la littérature et de la langue maternelle, vise à favoriser, aujourd'hui, le développement intellectuel de l'apprenant.

20. L'Europe méditerranéenne (France incluse) privilégie, par l'enseignement de la littérature, la transmission d'une culture.

21. Le désir d'Europe, et, donc, d'une pédagogie des cultures et des littératures européennes, sont les plus manifestes dans les pays qui se trouvaient, naguère, derrière le Rideau de Fer : tous les auteurs « occidentaux » bannis durant la période soviétique - et même le fonds culturel gréco-latin, largement nié de 1945 à 1981- sont considérés comme une découverte précieuse, dont un enseignement adapté doit faire profiter la jeunesse.

22. A partir de ces données, on peut envisager deux conclusions : la première est que, certes, il existe un « trésor commun » européen que l'on souhaite, dans des proportions différentes et avec des pédagogies diverses, transmettre aux élèves. Il est donc légitime d'élaborer et de diffuser un matériel pédagogique qui invite à la découverte de ce « trésor commun ». (Cependant, une évolution dans l'enseignement de la littérature en Europe ne sera pas imposée par une autorité centrale, mais encouragée, étape après étape. C'est pour cela qu'un projet de promotion de l'enseignement de la littérature européenne doit mettre l'accent sur un élargissement, dans chaque pays, des possibilités à l'intérieur de l'enseignement de la littérature.)

23. La seconde est qu'il serait bon, parallèlement à cette invitation à découvrir le patrimoine littéraire européen, d'explorer les savoirs de chaque pays en matière d'enseignement de la littérature : entendons par là qu'il serait enrichissant pour tout professeur européen d'ouvrir son enseignement non seulement aux littératures étrangères, mais aussi aux pratiques pédagogiques, sans chercher à établir un palmarès quant à l'efficacité des unes et des autres.

IV. Encourager la traduction littéraire au plan continental, tant pour le patrimoine ancien que pour la création contemporaine

24. Le Mur de Berlin, ce n'était pas uniquement des miradors qui veillaient sur des barbelés. Idéologiquement, culturellement, linguistiquement, l'Europe a été divisée en profondeur. Il y avait une véritable coupure dont la cicatrice et les séquelles persisteront dans les esprits, les mentalités et les savoirs si l'on n'y prend garde. L'utopie serait de croire que l'élite - savants et politiciens, écrivains souvent - qui a oeuvré à la reconstruction de l'Europe est parvenue à transmettre ses connaissances du phénomène européen, de sa culture, à des populations privées de l'accès libre au savoir depuis 1945. Le déficit de circulation des textes littéraires était l'un des éléments pernicieux d'une idéologie encore prégnante qui a imposé idées et livres fallacieux. (Auteurs ou courants littéraires passés sous silence, ou injustement magnifiés, corrélations forcées entre événements historiques et production littéraire...)

25. A côté de ces omissions imposées par le régime marxiste, on peut repérer des carences que seule une politique systématique de traduction dans toutes les langues européennes pourrait combler : des auteurs majeurs essentiels comme les Espagnols Lara et Espronceda ne sont pas traduits du tout en polonais. Et si Notre-Dame de Paris de Victor Hugo est facilement accessible en traduction, il n'existe pas, à ce jour, de version polonaise des Contemplations !

26. L'Europe, qui s'appelait « Occidentale » témoigne elle aussi d'une méconnaissance regrettable d'écrits majeurs conçus en Europe dite de l'« Est » : la communication interculturelle est loin d'être équitable entre des pays comme le Royaume-Uni ou la France dont la littérature est largement traduite, mais vers lesquelles on traduit relativement peu, en anglais surtout.

27. « Y a-t-il actuellement une littérature qui s'écrit à l'Est de l'Europe ? » ose se demander à haute voix le journaliste néerlandais Michel Krielaars, à Amsterdam, lors du colloque Writing Europe Now en 2006, pointant clairement la ligne de partage entre « grandes » et « petites » littératures. La traduction littéraire est l'une des clefs pour que cessent d'être minorées les oeuvres écrites dans des langues « minoritaires ».

28. Adoptant le point de vue du traductologue, le Professeur Maryla Laurent va encore plus loin : « Mon expérience de la traduction littéraire me prouve tous les jours qu'un grand écrivain, même lu dans une mauvaise traduction, est troublant, précisément parce qu'il est « autre », et donc ressemblant et différent. La littérature doit être écrite dans toutes les langues y compris celles qui n'ont pas le statut de langue « officielle » et il faut travailler aux outils pour traduire ces langues, les unes vers les autres, sans gommer les différences spécifiques. »

V.  Éditer et démultiplier la création littéraire, accepter le défi vertigineux des nouvelles technologies, protéger les auteurs.

29. La création, d'un outil pédagogique est, certes, une avancée vers la connaissance et « le partage, par les habitants de l'Europe, du patrimoine littéraire inestimable qui est le leur », pour reprendre les termes du Professeur Peter Schnyder, mais elle nous renvoie à une interrogation troublante :

30. Pourquoi si peu d'ouvrages de référence pour proposer à 800 millions de citoyens européens de connaître les racines, l'histoire, et l'actualité de la production littéraire de l'Europe où ils habitent ?

31. L'enseignement des la littératures européennes passe par la démultiplication, sur tous supports, de la production littéraire, et par le renforcement de la chaîne d'intermédiation du livre et de la littérature européenne (auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires et professeurs).

32. Le travail accompli, depuis la Suisse et la Pologne, par les Editions Noir sur Blanc va dans ce sens : favoriser, par des ouvrages traduits et diffusés en français et en polonais, le dialogue interculturel, en publiant les oeuvres littéraires d'écrivains contemporains de vingt aires linguistiques européennes différentes.

33. Les livres d'aujourd'hui parlent aux élèves d'Europe de leur propre vie. Les livres d'hier aussi ; c'est le sens du travail que mène, entre autres, le réseau Les Classiques du Monde en éditant les ouvrages considérés, dans leur pays d'origine, comme des classiques.

34. Rassembler ces classiques dans une grande bibliothèque numérique - et l'on songe à la dynamique européenne insufflée par la Bibliothèque Nationale de France avec Europeana - permet de mettre en commun et d'accéder aux grandes références culturelles et littéraires.

35. Profitant de l'effet démultiplicateur des nouvelles technologies, les initiatives pédagogiques nationales et internationales éclosent (comme le projet de création, sous l'autorité d'un comité d'experts européens, d'un Guide en Ligne intitulé « Théâtre ciment de l'Europe » et de la mise en réseau, à destination des élèves européens, des festivals internationaux de théâtre) à l'attention des professeurs de disciplines artistiques, par le Ministère Français de l'Education Nationale ; mise en réseau, à destination des élèves européens, des expériences théâtrales menées par le Festival international de Cluj-Napoca, en Roumanie, le Festival Schülletheater des Länder en Allemagne.

36. L'Europe qui accepte, enfin, de réfléchir à une pédagogie systématique des littératures européennes, en relevant le défi vertigineux des nouvelles technologies, sera respectueuse du droit moral incessible qui protège l'essence de l'oeuvre et la personnalité propre de son auteur, qu'elle soit éditée sur support matérialisé ou non.

37. La coexistence des éditions papier et numériques apportera une plus-value à l'enseignement de notre littérature : promouvoir l'enseignement des littératures européennes, c'est envisager un projet global porté par une volonté politique paneuropéenne, où s'inscrivent auteurs, éditeurs, traducteurs, bibliothèques, établissements scolaires, professeurs de multiples disciplines, et élèves.

38. C'est à ce prix que s'estompera l'image de la Vieille Dame au coeur fragile. Et que s'incarnera une figure mythologique, chère à tout connaisseur de notre antiquité classique : celle de la Princesse Europe, cette jeune fille désirable.