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Marée amère : pour une gestion durable de la pêche

 

B. UNE AQUACULTURE NON DURABLE

Nécessaire, inévitable, l'aquaculture se présente comme une « révolution bleue » parallèle à la « révolution verte » qui a vu l'augmentation des rendements agricoles à partir des années 1950 et qui a permis de dépasser la crise alimentaire dans de nombreux pays27(*).

S'il s'agit bien d'une révolution, on est pour l'instant loin du miracle aquacole que certains décrivent. Non seulement elle pourvoirait en nourriture mais elle éviterait la pêche et conduirait à minimiser les impacts sur les milieux. Ce panorama radieux est malheureusement inexact et s'apparente aujourd'hui encore à un mirage.

1. L'impact sur les ressources sauvages

La plupart des poissons d'aquaculture et tous les poissons de mariculture sont des poissons carnivores, prédateurs supérieurs, qui se nourrissent à l'état sauvage d'autres poissons. En captivité, ces proies doivent leur être apportées sous forme de farine et d'huile de poisson.

Cette farine et cette huile sont issues de la pêche minotière des poissons fourrage, en général de petits pélagiques comme l'anchois, le chinchard, la sardinelle ou le lançon en mer du Nord. Cette pêche à but non alimentaire de l'ordre de 35 millions de tonnes n'est toutefois pas exclusivement destinée à l'aquaculture (46 % de la farine, 90 % de l'huile) puisque l'utilisation des farines dans l'aviculture (22 %) et l'élevage porcin (24 %28(*)) persiste malgré la forte hausse des prix de ces intrants.

On considère habituellement qu'une tonne de poissons permet de produire entre 200 et 250 kg de farine et 40 à 50 kg d'huile.

La production mondiale plafonne entre 6 à 7 millions de tonnes de farine et 1 à 1,7 Mt d'huile.

La production de farine et d'huile de poisson et l'aquaculture mondiale sont totalement dépendantes de quelques ressources halieutiques très ciblées, dont la principale est l'anchois du Pérou et quelques autres espèces du courant de Humboldt. Le Pérou assure 30 % de la production mondiale et le Chili 15 %. Ce sont donc 45 % de toute la production mondiale qui sont dépendants de la gestion et de la productivité d'un seul écosystème ! 40 % supplémentaires viennent de sept pays seulement.

A cette dépendance, s'ajoute le rendement négatif de l'élevage de prédateurs supérieurs. On estime aujourd'hui que la production d'un kilo de poisson d'élevage, type saumon, nécessite environ 3 à 5 kg de poisson sauvage. Ce rendement est au contraire positif dans le cas de l'élevage de poissons d'eau douce herbivores ou omnivores comme les chanos, tilapias, pangas et carpes, puisque l'apport de poisson sauvage n'est plus alors que de 0,2 à 0,3 kg par kilo produit.

Le problème de la pêche minotière ne se résume pas qu'à la question de la rentabilité de l'élevage.

Deux autres questions importantes doivent être soulevées. Il s'agit tout d'abord de l'usage de certaines de ces ressources directement à des fins alimentaires. Si dans le cas de l'anchois du Pérou, la question ne se posait guère car il n'était pas traditionnellement pêché et consommé, elle se pose d'ores et déjà dans d'autres régions du monde où le poisson pélagique pouvait être un poisson de base dans l'alimentation notamment des couches les plus pauvres de la population. Au Pérou même, transformer une dizaine de millions de tonnes de poisson parfaitement consommable en farine pour l'exportation alors que la population peut encore souffrir de malnutrition est un sujet de débat. Les autorités ont d'ailleurs décidé de faire des campagnes pour en promouvoir une consommation vivrière sur place.

S'y ajoute l'impact sur la chaîne trophique. Les poissons fourrage qui sont transformés en farine occupent une place essentielle dans l'équilibre de l'écosystème puisque, planctonophages, ce sont eux qui transforment le plancton vers le reste de la chaîne alimentaire. Ils sont en outre les proies de tous les autres prédateurs, poissons, oiseaux et mammifères. Les prélèvements posent donc la question de l'impact de la pêche minotière sur le reste de l'écosystème.

Cet impact est en réalité très mal connu. Les connaissances sont disparates et fragmentaires et laissent une très large place aux hypothèses. Sollicité en 2002 et 2003 par la Commission européenne, le CIEM a produit un avis évasif en appelant à une meilleure connaissance du sujet. En 1997, il avait estimé que la prédation naturelle du lançon en mer du Nord se répartissait en 1,9 million de tonnes par les poissons prédateurs (morue, églefin, merlan, maquereau, lieu noir, grondin gris), à 200.000 tonnes par les oiseaux et 300.000 par les autres poissons et les mammifères. La dépendance des oiseaux de mer vis-à-vis de ces proies est la mieux connue car elles constituent une indispensable source de lipide au moment de la reproduction, ce qui a conduit à créer une zone d'interdiction de pêche de 20.000 km² à l'Ouest de l'Écosse. Au Pérou, on constate la même dépendance des oiseaux de mer vis-à-vis de l'anchois et la diminution des populations.

Encore moins bien documenté est l'impact à long terme du retrait de l'écosystème d'une biomasse aussi importante.

Enfin, l'exploitation de ces poissons fourrage est d'autant plus délicate que ce sont des stocks d'une faible longévité et donc dotés de peu de classes d'âge. Extrêmement prolifiques en temps normal, ils sont néanmoins très sensibles à la variabilité climatique et à la surpêche, la combinaison d'un mauvais recrutement et de captures excessives pouvant conduire à la fermeture de la pêcherie avec toutes les conséquences en chaîne sur l'écosystème.

Ces mécanismes rendent l'aquaculture fortement dépendante des écosystèmes sauvages qui sont eux-mêmes placés sous une très forte pression.

Mais l'impact sur les ressources sauvages ne se limite pas à la seule pêche, il faut également constater une réelle pollution génétique.

Les cages dans lesquelles sont élevés les poissons ne sont jamais complètement étanches et de nombreux poissons s'échappent, risquant de s'hybrider avec leurs congénères sauvages. Ils contribuent à l'appauvrissement génétique des populations.

Les cas les plus connus sont ceux des salmonidés qui font l'objet d'une surveillance particulière pour mesurer l'hybridation avec les saumons sauvages des fleuves.

A titre d'exemple, début octobre 2008, un saumon de 7 kg a été pêché dans la Seine à la hauteur de Suresnes. Cet événement a été salué de manière très positive dans la plupart des médias car pêcher un saumon aussi en amont n'était plus arrivé depuis 70 ans. Ce saumon « bio-indicateur » serait le signe de la forte amélioration de qualité des eaux et le couronnement des efforts en la matière. C'est sans doute vrai, mais c'est oublier la destruction du milieu qui a conduit à faire de cette pêche banale au début du siècle dernier un véritable événement et l'interdiction de la consommation des poissons pêchés en aval par le préfet de Haute-Normandie en raison de la présence de PCB. C'est aussi oublier qu'il lui aurait sans doute été difficile de se reproduire car s'il a été pêché à ce niveau c'est que le barrage de Suresnes n'offre aucun passage vers l'amont. Enfin et surtout, ce saumon était un saumon d'élevage échappé de sa cage depuis plusieurs années29(*)...

La fuite des poissons des cages peut prendre un tour plus dramatique lorsque l'élevage n'a pas lieu dans le milieu naturel d'origine de l'espèce considérée. L'espèce devient alors invasive. Au Chili, les rivières ont perdu leur population piscicole d'origine du fait d'introductions datant du XIXe siècle et de la pisciculture intensive.

* 27 Pour la Science, n°373, novembre 2008, Jeffrey Sachs, Directeur du Earth Institute, University of Columbia, New-York.

* 28 Chiffres 2003, source Ifremer, André Gérard.

* 29 Cf. Le Chasseur français, décembre 2008.