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Marée amère : pour une gestion durable de la pêche

 

II. PÊCHERIES MONDIALES, VERS L'EFFONDREMENT ?

L'interrogation peut paraître abrupte. Elle peut paraître partiale. Pourtant, l'histoire du développement des pêches nous confronte presque systématiquement à la « tragédie des communs ». Une pêche non durable est-elle inévitable ? La raison ne vient-elle qu'après la crise ? Ces questions amènent également à dresser un bilan précis et consensuel à la fois de l'état de la ressource et de la santé économique de la filière pour en connaître mieux les causes et donc amorcer des solutions.

A. L'IRRÉSISTIBLE ASCENSION D'UNE PÊCHE NON DURABLE ?

Le développement de la pêche hauturière en Europe est une histoire pluriséculaire qui a profondément marqué les mentalités et notre civilisation.

L'affirmation même du principe de liberté des mers et pour les pêcheries de liberté d'accès à la ressource est directement liée à la querelle anglo-hollandaise sur l'exploitation du hareng de la mer du Nord. Elle sera en toile de fond du Mare Liberum de Grotius en 1609. Depuis lors, de nombreux travaux scientifiques et historiques permettent d'avoir une vision sur le long terme de l'évolution des pêcheries et de prendre conscience de la « révolution copernicienne » nécessaire pour mettre en place une pêche durable.

1. De la pêche aborigène à la pêche globale

Dans leur livre, Une mer sans poissons11(*), Philippe Cury et Yves Miserey éclairent très utilement la situation présente des pêcheries par une histoire de la pêche hauturière qui est bien souvent une histoire de razzias, une course aux poissons que dénoncent aujourd'hui les ONG anglosaxonnes par l'expression : « Fishing is not mining ». Ils se réfèrent notamment au scientifique Jeremy Jackson qui, dans le cadre d'une étude menée par le National Center for Ecological Analysis and Synthesis (NCEAS) de l'université de Californie, a distingué trois périodes dans l'histoire des pêcheries : la période aborigène, la période coloniale et la période globale.

La période aborigène est définie comme la période où domine une exploitation de subsistance le long des côtes avec de petites embarcations. Elle a été très longue.

La période coloniale apparaît dans les pêcheries européennes à partir des grandes expéditions maritimes financées par une économie capitalistique et reposant sur une exploitation de plus en plus intensive des ressources et notamment des ressources marines nouvelles dont l'exemple le plus éminent est la morue. Pour dater le passage de la période aborigène à la période coloniale, certains archéologues s'appuient sur l'apparition des poissons marins dans l'alimentation des campagnes et des villes éloignées des côtes en même temps que les ressources continentales s'épuisent et que la qualité des eaux se dégrade. Sur ce critère et selon James Barnett de l'université d'York, cette seconde période aurait débuté autour de l'an mil.

La période globale correspond à la période actuelle et à une exploitation complète et souvent excessive de tous les océans et de toutes les ressources à toutes les profondeurs et à toutes les distances.

Plus généralement, le développement des pêches obéit à une règle universelle d'intensification de l'exploitation, de diversification des espèces exploitées et d'extension géographique où les deux phénomènes précédents se répètent jusqu'à atteindre l'exploitation totale de l'océan, propre à la période globale définie par Jackson.

* 11 Une mer sans poissons, Philippe Cury et Yves Miserey, Calman Levy, Paris, 2008, 283 p.