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Marée amère : pour une gestion durable de la pêche

 

2. Hareng, morue, baleine, des exemples de razzias ?

Votre rapporteur s'appuiera ici sur plusieurs développements de Philippe Cury et Yves Miserey qui mettent en lumière ce type de comportements dans plusieurs pêcheries historiques : le hareng, la morue et les cétacés.

a) Le hareng, 1ère pêche industrielle

La pêche au hareng ne peut sans doute pas complètement être considérée comme une pêche coloniale pour l'Europe dans le sens où il s'agit d'une ressource de la mer du Nord. Elle apparaît indubitablement cependant comme la première pêcherie industrielle.

La rente issue de l'exploitation de cette ressource naturelle a assuré le décollage économique des Pays-Bas et du Danemark et a été un moteur du développement maritime de l'Angleterre.

Les bancs de harengs de mer du Nord apparaissent aussi miraculeux qu'inépuisables. Dans La Mer, Jules Michelet en fait, en 1861, des descriptions incroyables aujourd'hui, évoquant la fécondité sans limite du hareng, la remontée de bancs si denses et nombreux qu'ils sembleraient comme des îles surgies des profondeurs...

Le traitement de ces prises très nombreuses provoque l'industrialisation de la filière. Au XIVe siècle, la pêcherie du hareng aurait employé un million de personnes au Pays-Bas.

La pêche au hareng aurait aussi été à l'origine même du métier de pêcheur en tant que métier à temps plein toute l'année. Cette évolution aurait été impulsée par la décision du Parlement britannique en 1808 de subventionner cette pêche pour en favoriser le développement au détriment des autres pays. Le nombre des navires pêchant le hareng en Écosse12(*) est d'ailleurs passé de 32 en 1790 à 830 en 1835.

Avant la première guerre mondiale, l'Écosse, la Hollande et la Norvège pêchaient environ un million de tonnes de harengs par an. En raison de sa surexploitation, la pêche a dû être arrêtée dans les années 1970. Le TAC - total admissible de capture - aujourd'hui recommandé par les scientifiques européens est inférieur à 300.000 t.

b) La morue, 1ère pêche coloniale

La pêche à la morue sur les bancs de Terre Neuve constitue, véritablement la première pêcherie coloniale. Michelet écrivait : « La morue, à elle seule, a créé des colonies, fondé des comptoirs et des villes ». Cette zone est grande comme la moitié de la France et profonde en moyenne de moins de 100 m. Elle est située au confluent du Saint-Laurent et des courants du Labrador (froid) et du Gulf Stream (chaud) et constitue le biotope idéal pour la reproduction de la morue au printemps. Les morues y étaient si nombreuses et les bancs si denses qu'il était possible de les pêcher avec des paniers.

Selon toute vraisemblance, les bancs de Terre Neuve ont été découverts par les pêcheurs baleiniers basques et anglais avant même la découverte de l'Amérique. Leur exploitation daterait peut-être même du début du XVe siècle, une mappemonde italienne datant de 1436 en ferait mention. Mais les lieux de pêche étaient gardés secrets. Plusieurs recherches historiques tendraient aujourd'hui à l'attester13(*).

Salée ou séchée, la morue a alors constitué un élément essentiel de l'alimentation européenne. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, elle aurait représenté 60 % des poissons consommés en Europe. La production originaire du Canada était alors de l'ordre de 100.000 t par an.

Elle s'est accrue au cours du XIXe siècle atteignant 300.000 t. Son point culminant a été atteint en 1968 avec 810.000 t.

La pêche à la morue a été un enjeu politique et juridique important. Depuis 1950, elle a été l'une des principales motivations pour l'extension de la souveraineté de plusieurs États en mer et la revendication de zones économiques exclusives toujours plus importantes. L'enjeu de ces extensions était de réserver aux pêcheurs nationaux une ressource sur lesquels les pêcheurs étrangers (français ou anglais) avaient des droits historiques. Entre le Royaume-Uni et l'Islande trois fortes périodes de tensions ont accompagné l'extension des eaux territoriales de 4 à 12 miles en 1964, puis la création d'une ZEE de 50 miles en 1972 et son extension à 200 miles en 1975. De même au Canada, l'institution d'une ZEE à Terre Neuve en 1977 provoqua de très vives tensions, notamment avec les pêcheurs de Saint-Pierre-et-Miquelon entraînant un arbitrage international défavorable à notre pays. Cette appropriation a directement profité aux pêcheurs canadiens puisque ce pays totalisait dès 1979 73 % des prises. A Terre Neuve, elle a permis une augmentation du nombre des marins de 41 %, des vaisseaux de 23 % et des prises de 27 % entre 1977 et 1981.

Cette appropriation fait d'ailleurs sans doute partie des causes de l'effondrement du stock, officialisé par l'arrêt complet de la pêche le 2 juillet 1992 par le ministre fédéral des pêches du Canada. 500 ans après la découverte de l'Amérique arrivait à épuisement l'une des principales ressources naturelles du Nouveau Monde. Depuis lors, la pêche n'a pu reprendre que de manière anecdotique.

L'effondrement du stock et son incapacité à se reconstituer constituent encore aujourd'hui une énigme scientifique qui n'a pas été complètement élucidée. Toutefois un faisceau de causes se dégage sans que l'on puisse toujours mesurer leur exacte importance relative.

Parmi celles-ci la sous-estimation de la surexploitation est clairement la plus importante. La prolificité légendaire de la morue a incité à une pêche toujours à la limite de ce que le stock pouvait vraiment supporter. La faiblesse du stock avait alors été cachée par le phénomène de concentration naturelle des morues pour se reproduire. Même si elles étaient moins nombreuses, leurs concentrations donnaient l'impression de l'abondance et permettaient des pêches toujours importantes. C'est l'analyse spatiale des prises plutôt que les volumes pêchés qui aurait alors pu donner l'alerte.

Cette pêche intensive a conduit à l'effondrement car l'effort de pêche s'est maintenu alors que la morue souffrait de conditions climatiques particulièrement défavorables. Les deux critères principaux se sont alors additionnés.

Il est probable que d'autres facteurs se soient surajoutés comme la croissance de la population de phoques qui a progressivement bénéficié d'une protection.

Après l'effondrement, le non recouvrement s'explique vraisemblablement par un changement définitif de l'écosystème. En quelque sorte, la morue s'est trouvée déclassée. Trop faible, trop peu nombreuse, elle est devenue la proie d'autres espèces qui prospèrent à sa place sans pour autant rendre les mêmes services écologiques. Se sont également développées des pêcheries comme celle de la crevette qui ont profité de la disparition d'un prédateur.

La plupart des spécialistes estiment maintenant qu'il est probable que la morue ne retrouvera jamais son niveau antérieur, incapable de se développer dans un environnement qui lui est devenu défavorable alors qu'auparavant elle en était l'élément dominant.

* 12 Michael Wigan, The last of the Hunter Gatherers.

* 13 Mark Kurlansky, La fabuleuse histoire de la morue.