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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

II. EVITER LA PROLIFÉRATION NUCLÉAIRE AU MOYEN-ORIENT

Aujourd'hui plus que jamais, l'Iran inquiète. Au lendemain d'élections présidentielles, manifestement frauduleuses, la vraie nature du régime iranien apparaît : celle d'une dictature théocratique oppressive, et liberticide. Est-ce une surprise ? Pas vraiment. Le régime iranien vient de montrer son visage le plus détestable : celui d'un régime instable, va-t-en guerre et paranoïaque. S'il parvient à se doter de l'arme nucléaire, l'Iran de demain aura tout d'un cauchemar pour beaucoup de nations, pas seulement occidentales.

La révolte écrasée, Mahmoud Ahmadinejad peut-il s'attendre à un mandat de tout repos ? Probablement pas. Son investiture a montré l'embarras du Guide suprême. Mais Ahmadinejad devra affronter bien plus qu'une rebuffade symbolique du guide suprême : la fronde de ses alliés conservateurs. Leurs critiques tiennent à son arrogance ainsi qu'à son mépris pour les institutions40(*). Lors de son premier mandat, les conservateurs n'ont guère apprécié les libertés prises avec la loi et le Parlement. Les critiques les plus sévères s'élevèrent lorsque, dans la foulée de l'élection présidentielle, il s'abstint de révoquer Rahim Mashai, nommé vice-président, refusant ainsi d'obéir au Guide suprême. Lors de l'investiture de son Gouvernement par le Parlement, les députés ont refusé la nomination de trois candidats proposés par Ahmadinejad, dont deux des trois femmes et l'un de ses amis personnels, Mohammad Ali-Abadi. A l'origine de la colère des conservateurs, il y a la morgue que le Président affiche vis-à-vis du clergé. Ahmadinejad agace profondément les religieux, habitués, depuis la Révolution de 1979, à s'arroger une large part du pouvoir. Il a installé ses proches, généralement d'anciens gardiens de la Révolution, aux postes clefs : intérieur, renseignement, pétrole. Enfin, de nombreux conservateurs se demandent si sa politique ne compromet pas le futur de la République islamique.

C'est pourquoi Ahmadinejad apparaît aujourd'hui de plus en plus seul, face aux critiques d'une partie des conservateurs, du Parlement, du pouvoir judiciaire, du Conseil de discernement (institution arbitrale présidée par Rafsandjani) et même de ses propres alliés, repoussés les uns après les autres dans le camp des opposants. Il semble qu'Ahmadinejad n'aura pour seule solution que de s'appuyer toujours davantage sur l'ayatollah Khamenei. Mais celui-ci a commencé à prendre ses distances avec le Président, notamment en déclarant le 26 août dernier qu'aucune preuve ne lui avait été rapportée des liens supposés entre les rivaux politiques d'Ahmadinejad et certains pays étrangers. Autre exemple de cette distanciation, Ahmadinejad a congédié le ministre des renseignements, Qolam Hussein Mohseni Ejei le 25 juillet dernier et celui-ci a aussitôt été nommé procureur général par le chef du système judiciaire, lui-même nommé par le Guide suprême.

Certes, la République islamique a toujours été caractérisée par la multipolarité du pouvoir, mais jamais à un tel point. Le Gouvernement d'Ahmadinejad sera-t-il en mesure de conduire une politique nationale et internationale qui imposerait de nouveaux sacrifices à la population iranienne ? On peut se le demander. C'est pourquoi, avant de considérer quelle politique mener à son endroit, il importe de comprendre la politique étrangère que lui-même conduit et à quel stade de développement en est son programme nucléaire. Une analyse fondée sur une remise en perspective historique des événements nous y aidera41(*).

A. LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE IRANIENNE ENTRE RÉVOLUTION ET NATIONALISME

Selon la constitution iranienne, le Guide suprême est le guide de la Révolution « islamique », et non de la Révolution « iranienne ». Les détracteurs de l'Iran y voient la preuve de sa volonté d'exporter sa révolution partout au Moyen-Orient : en Irak, en Syrie, au Liban avec le Hezbollah, en Palestine avec le Hamas, et jusque dans les provinces les plus reculées du Yémen où le Gouvernement iranien aiderait la rébellion houtiste.

Mais au-delà des rodomontades, des discours martiaux, des déclarations à l'emporte-pièce, l'Iran est un pays inquiet qui a des raisons de l'être. Il est vrai que les ingérences ont été nombreuses dans la vie du pays, depuis le renversement de Mossadegh par un coup d'Etat anglo-saxon, jusqu'à l'agression armée de son voisin irakien, jamais condamnée par le Conseil de sécurité et soutenue par l'ensemble des Gouvernements arabes et des pays occidentaux. Ces souvenirs ne sont sans doute pas étrangers à son nationalisme sourcilleux.

La politique étrangère de l'Iran a oscillé entre ces deux orientations : propagation de la Révolution et nationalisme.

1. La politique étrangère « islamique » et son échec : 1979-1989

a) La politique des débuts de la Révolution

L'acte fondateur de la politique étrangère de la République islamique d'Iran est l'occupation de l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran à la fin de 1979 et la rupture des relations diplomatiques avec Washington en avril 1980. Cet événement a défini, dans sa radicalité, une politique étrangère islamiste qui comportait trois éléments.

Tout d'abord la volonté d'afficher sa solidarité avec tous les musulmans du monde, conduisant le régime à gommer sa spécificité chiite. L'objectif de cette politique panislamique était de reconstituer la communauté des croyants (Ummah) autour de l'Iran, point de ralliement de tous les peuples musulmans en lutte contre l'Occident et Israël.

La politique étrangère islamique présentait, d'autre part, une dimension tiers-mondiste, sans doute directement inspirée de la vision d'Ali Shariati, partisan d'une « théologie islamique de la libération » selon laquelle le monde était divisé en deux camps : les déshérités (mostazafin) qui incluaient les musulmans et les oppresseurs (mostakberin), les impérialistes. Cette orientation a conduit l'Iran à soutenir le Nicaragua sandiniste et Cuba, tout en s'opposant aux moudjahidines afghans sunnites et réactionnaires.

Troisième élément de cette politique : un antisionisme et un antiaméricanisme virulent prolongeant la lutte contre le Shah, allié des Etats-Unis. Ceux-ci avaient non seulement contribué à la chute de Mossadegh, mais accordaient un soutien économique et surtout militaire massif à Reza Shah. Quant à l'antisionisme, il servait l'ambition des dirigeants iraniens désireux d'apparaître comme les leaders du monde musulman. Les tensions entretenues avec les puissances occidentales, en particulier l'Amérique, contribuaient au maintien d'un climat révolutionnaire renforçant la légitimité du régime. Les luttes politiques internes n'ont cessé, selon Thierry Coville42(*), de peser sur la politique étrangère iranienne à ses débuts.

Un Conseil de la Révolution islamique fut mis en place et chargé de coordonner et de soutenir, idéologiquement et financièrement, les mouvements islamiques ou de libération nationale affrontant les puissances occidentales ou les Gouvernements musulmans « corrompus ». En 1981, au Bahreïn, des groupes chiites soutenus par l'Iran organisèrent une tentative de soulèvement. Le Koweït fut l'objet de plusieurs attentats. En Arabie saoudite, les pèlerinages de La Mecque furent l'occasion d'affrontements entre agents iraniens et forces de police saoudiennes. En Irak, l'Assemblée suprême de la Révolution islamique (ASRI), dirigée par l'hodjatoleslam Muhammad Bakir al-Hakim, organisa plusieurs attentats contre le régime de Saddam Hussein. En Afghanistan, les partis chiites de la résistance antirusse étaient aidés par l'Iran qui soutenait aussi l'OLP, puis le Hamas.

C'est surtout au Liban que l'action de l'Iran fut la plus déterminée. En 1982, Hossein Mussavi, ancien responsable d'Amal, formation chiite libanaise créée dans les années 1970, s'alliait à l'Iran et fondait le Mouvement Amal islamique, plus connu sous le nom de Djihad islamique. La même année naissait le Hezbollah, dirigé par l'ayatollah Mohammad Hussein Fadhlallah, fondateur du parti chiite Irakien Daawa. Ces deux mouvements furent à l'origine de nombreuses actions contre les intérêts occidentaux au Liban, notamment l'attentat à la bombe contre l'ambassade américaine à Beyrouth en 1983 et les deux attentats-suicides contre les forces françaises et américaines basées au Liban qui firent respectivement 58 et 239 morts. Après le départ des troupes occidentales du Liban, ces mouvements procédèrent à des prises d'otages occidentaux.

Notre pays fut particulièrement visé, du fait de sa présence au Liban, de son soutien à l'Irak et de l'accueil sur notre territoire de nombreux opposants iraniens, dont les Moudjahidine du peuple. Le sociologue Michel Seurat, enlevé en 1985 par le Jihad islamique, mourut en captivité. En 1986, plusieurs attentats à la bombe frappèrent Paris. La justice française chercha à interroger comme témoin l'iranien Wahid Gorji, traducteur, qui avait un statut diplomatique, ce qui déclencha une « guerre des ambassades ».

Peu à peu le Hezbollah devint un acteur majeur au Liban. Son influence grandissante entraîna, de 1985 à 1987, des affrontements armés avec l'autre mouvement chiite libanais, Amal, inquiet de voir son influence diminuer. L'émergence et l'ascension du Hezbollah fut sûrement la plus grande réussite de la politique iranienne d'exportation de la Révolution, mais ne suffit pas en dissimuler l'échec global.

* 40 Voir la tribune « Ahmadinejad et les conservateurs : les raisons de la colère » par Hossein Bastani ancien secrétaire général du syndicat des journalistes iraniens exilé en France. Rédacteur en chef du site d'information Roozonline.com - Voir également le dossier spécial sur l'Iran de la revue « Moyen-Orient » numéro un - août-septembre 2009.

* 41 Les développements ci-dessous doivent beaucoup à M. Thierry Coville - Iran la Révolution invisible - Paris Ed. La Découverte - avril 2007 et à M. Bernard Hourcade, ancien directeur de l'Institut français de recherche en Iran, tous deux auditionnés par la mission.

* 42 Op. citée p. 197