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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

CHAPITRE V - LES ÉVOLUTIONS PORTEUSES D'AVENIR

La modernisation, prudente en Arabie saoudite, rapide et audacieuse dans les Etats du Golfe ouvre des perspectives porteuses et dessine un visage différent du monde arabe.

I. LA MODERNISATION PRUDENTE DE L'ARABIE SAOUDITE

Secouée depuis 1995 par une série d'attentats meurtriers contre les installations pétrolières, les étrangers, les responsables des forces de sécurité et de la justice, l'Arabie saoudite a retrouvé, ces dernières années, la paix civile. La crise économique mondiale l'affecte mais sans provoquer de déstabilisation majeure. Le roi Abdallah restera dans l'histoire comme un grand roi réformateur. Il a entrepris des réformes économiques, sociales et politiques de nature à moderniser le pays dans l'espoir paradoxal de préserver le système monarchique archaïque dont il est le garant. Depuis son initiative pour la paix au Moyen-Orient, en mars 2002, l'Arabie saoudite a rétabli son leadership sur le monde arabe et est apparue, grâce à elle, comme un authentique partenaire pour la paix aux yeux des Occidentaux.

Le chemin parcouru est considérable. Au cours des quinze années précédentes, le pays avait été affaibli par les conflits au sein de la famille royale et le mécontentement grandissait dans le Hedjaz historique (région de La Mecque et de Djeddah) ainsi que dans la région stratégique du Hassa (Dammam) avec ses champs pétrolifères et sa population en majorité chiite. La jeunesse, alphabétisée mais désoeuvrée et paupérisée, cherchait vainement sa place et son avenir dans une société qui avait connu un progrès social fulgurant en l'espace d'une génération, en dépit d'une pauvreté qui touchait encore les deux cinquièmes des foyers. Le royaume avait perdu beaucoup de sa superbe au début des années 2000 au moment même où il s'avéra que quinze terroristes sur les dix-sept auteurs des attentats du 11 septembre 2001 étaient saoudiens.

Tout à coup, les États-Unis s'avisèrent que les milliards de dollars que l'Arabie saoudite avait déversés sur les mouvements les plus fondamentalistes du monde musulman servaient à financer des actes de terreur dirigés contre le coeur de leurs villes. Sans le réseau d'alliances personnelles tissées entre les dirigeants américains et saoudiens et sans son importance économique sur le marché du pétrole, l'Arabie saoudite aurait été incluse logiquement dans l'« axe du mal » et peut-être envahie et occupée. C'est sans doute ce que souhaitait Ben Laden afin de se débarrasser de la famille Saoud qu'il détestait et de provoquer une guerre sainte contre les Américains.

Pourquoi l'Arabie saoudite était-elle à ce point fragile dans la dernière décennie du XXème siècle et au début du XXIème? Quels ont été les leviers du rétablissement ? La pacification de ces dernières années, obtenue à coup de répression et de réformes, jette-t-elle les bases d'une véritable consolidation du pays ?

A. LES FRAGILITÉS INITIALES

La famille des Saoud, commerçants sédentaires du Nadj, au centre du pays, dépourvue de légitimité religieuse face aux Hachémites de La Mecque descendants du Prophète, privée de la légitimité politique reconnue aux grandes tribus nomades, a néanmoins réussi, après deux tentatives avortées au XVIIIème puis au XIXème siècle, à établir sa domination sur la majeure partie du territoire qu'elle convoitait. Pour réaliser ce dessein, les Saoud ont tout d'abord fait alliance, à la fin du XVIIIème siècle, avec le pouvoir religieux, en la personne d'Ibn Abd-al-Wahhab, promoteur d'une doctrine qui porte son nom et qui est une version ultra-rigoriste de l'Islam. C'était en quelque sorte « l'alliance du sabre et du turban ».

Les Saoud se sont ensuite appuyés sur les tribus, d'abord en les contraignant à se constituer en armée nationale au service de leurs conquêtes (1913-1929), puis en écrasant leur révolte avec l'aide des Britanniques. Ils ont alors réduit leurs velléités d'indépendance grâce à une habile politique de mariages du roi avec des femmes choisies dans chaque tribu. Fruit de cette alliance, la classe princière, exclusivement constituée de descendants des Saoud, compte aujourd'hui 6 000 hommes et a supplanté les tribus dans la fonction de corps intermédiaire.

Avec la bourgeoisie commerçante et éduquée du Hedjaz, les Saoud ont contracté la troisième alliance fondatrice de leur régime. Ce groupe social a mis à leur service son aptitude à créer des richesses, à gérer et à administrer, qui avait fait sa puissance sous l'Empire ottoman. Bien mal récompensée, cette bourgeoisie a perdu les libertés démocratiques conquises avant que le Hedjaz ne s'intègre au royaume et ne les a toujours pas recouvrées57(*).

Enfin, avant même que le pétrole ne devienne la ressource quasi-unique du pays, la famille Saoud avait réussi à constituer l'ébauche d'un Etat moderne grâce à « l'unification administrative, fiscale, monétaire et à une centralisation progressive »58(*).

Au terme de cette unification relativement rapide, la société saoudienne s'est retrouvée sans véritables corps intermédiaires, et avec des individus liés par la seule solidarité familiale, l'« açabiyya », mais dégagés des allégeances tribales. Le régime saoudien a pu s'assurer un contrôle complet de la nouvelle société ainsi constituée en exerçant une contrainte morale par l'intermédiaire des Oulémas, autorités religieuses placées sous son contrôle et une contrainte physique grâce à un système judiciaire impitoyable ordonnant plus de cent exécutions capitales par an. En outre, la redistribution de la rente pétrolière permettait de s'assurer de la soumission de la majorité de la population, devenue improductive.

La manne issue du boom pétrolier de 1973 a bouleversé ces équilibres. Un système de corruption généralisée, dont le coeur était constitué par le droit accordé aux membres de la famille royale et à un petit groupe de privilégiés de prélever des commissions sur les contrats commerciaux internationaux, s'est alors mis en place.

Lorsque le prix du pétrole s'est effondré à la fin de cette période de spéculation, la monarchie, dépourvue du levier administratif et fiscal dont elle s'était imprudemment privée, n'a pas pu acheter la paix sociale comme elle le faisait auparavant, provoquant la révolte du peuple et des classes moyennes. Les ressources du pays, concentrées entre les mains des privilégiés qui avaient accès au système de corruption, ont alors fait défaut pour nourrir, soigner, éduquer le peuple et assurer la défense du pays.

Quand l'Arabie entre en crise, au début des années 1980, la famille Saoud est confrontée à un peuple nouveau. Jeune, alphabétisé, urbanisé, le Saoudien de 1980 n'a plus grand chose de commun avec celui de 195059(*). La structure tribale a perdu son pouvoir au profit d'une solidarité familiale restreinte. Les propriétés collectives ont été frappées d'illégalité par des mesures prises de 1957 à 1968 et les tribus nomades, contraintes à la sédentarisation, ont afflué vers les villes. La population urbaine est passée de 16 % en 1950 à 85 % de la population totale en 2000. Les tribus se sont dissoutes dans cet exode, mais les familles qui les constituaient y ont gagné des salaires, des soins médicaux, l'alphabétisation de leurs garçons puis de leurs filles. Le taux d'alphabétisation des adultes a atteint 83 %60(*).

Le Saoudien de 1980 lit intégralement le Coran alors que la génération précédente n'en connaissait que quelques sourates, apprises par coeur. Il veut accéder à cette société de consommation dont les princes et la bourgeoisie ont fait une sorte de norme de référence. C'est à ce moment que l'Arabie connaît sa première crise économique. L'instabilité des cours du pétrole entre 1980 et 1990 se répercute directement sur une population dont les ressources quotidiennes sont devenues aléatoires, soumises au rythme irrégulier de rentrée des pétrodollars.

Alors que la transition démographique est entamée, avec un taux de fécondité diminué de moitié en deux décennies, que les moins de vingt ans constituent 60 % de la population, la pauvreté touche près de la moitié des familles, surtout dans les provinces périphériques.

Désorientée, sortie de l'école sans formation professionnelle, privée du bien-être qui lui a été promis, la jeunesse se cherche et se trouve dans le langage et les concepts de l'Islam fondamentaliste enseigné par les instituteurs. Ceux-ci étaient souvent des Frères Musulmans égyptiens en exil dont la doctrine s'intégrait aisément au wahhabisme saoudien. Comme le résume Pascal Ménoret : « l'islamisme est une révolte contre la mauvaise distribution des richesses pétrolières » ; le pouvoir va donc être confronté à une contestation, fondée sur cette même religion qu'il avait instrumentalisée avec l'appui d'oulémas soumis pour asseoir son pouvoir. La religion officielle contrôlée par la monarchie est battue en brèche par des mouvements intellectuels de plus en plus politisés, dont une minorité évoluera vers la lutte armée. C'est dans ce maelström politico-religieux que Ben Laden va trouver son inspiration.

A la veille de cette période de crise, la société saoudienne subit un traumatisme politique qui aggrave la délégitimation de la monarchie. En 1991, incapable d'assurer la défense du territoire face à la menace de Saddam Hussein, le roi fait appel à l'armée américaine. C'est la faillite d'un système de Gouvernement qui se présentait comme le garant du caractère sacré de la terre où l'Islam est né, une terre qui devait être préservée de toute occupation militaire « infidèle ».

En 1995 et 1996, des Saoudiens appartenant à la mouvance d'Al-Qaïda s'en prennent à des soldats américains, d'abord à Ryad, puis sur la base militaire d'Al-Khobar. Les attentats font 25 victimes américaines et 700 blessés. Ils ouvrent une période de dix ans de sédition qui mettent la monarchie en péril. De 2000 à 2002, les assassinats d'étrangers et de notables du régime sont monnaie courante. De 2003 à 2007, c'est une véritable guerre que des Saoudiens liés à Al-Qaïda tentent de mener contre les forces de sécurité. Les combats font des dizaines de morts et des centaines de blessés. L'arsenal des révoltés, découvert en plusieurs régions du pays, se compose de tonnes d'explosifs, de bombes, de produits chimiques, de lance-roquettes RPG7. A partir de 2007, les forces de sécurité reprennent le contrôle du terrain. En 2008, alors que la paix civile est rétablie, le ministre de l'Intérieur saoudien estime encore à 10 000 le nombre des combattants potentiels et à un million les Saoudiens qui pourraient les soutenir. La monarchie a repris le contrôle du pays malgré cette opposition persistante.

* 57 Pascal Ménoret : L'énigme saoudienne Paris -Gallimard 2003

* 58 Pascal Ménoret : op cit.

* 59 Cf. La Ceinture, roman d'Ahmed Abodehman - Paris, Gallimard 2000.

* 60 Pourcentage cité par Amnesty international dans son rapport de 2009.