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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

II. LE RETOUR DU RELIGIEUX : UNE CRISPATION IDENTITAIRE

A. LE REJET DE LA NORME OCCIDENTALE

L'Islam est redevenu la norme sociale dominante des sociétés moyen-orientales longtemps tentées par l'occidentalisme. Cela ne date pas d'hier, mais de la défaite du nationalisme arabe après la guerre de 1967. La « réislamisation » se caractérise par l'adoption d'une mode vestimentaire (voile pour les femmes) et de comportements islamiques destinés à se rendre plus respectable. La prière est pratiquée avec plus d'ostentation, chacun jeûne pendant le ramadan ou fait semblant. Tout cela relève du rejet du modèle des moeurs occidentales par un mouvement de repli identitaire5(*).

En effet, les croyances religieuses, transmises d'une génération à l'autre, se démodent moins vite que les idéologies. En offrant à ses adeptes un ancrage identitaire, la religion apporte une réponse à toutes les générations vaincues et humiliées par les défaites face à Israël.

L'islam s'est ainsi imposé progressivement comme le territoire de la dignité retrouvée des populations musulmanes, l'ultime sanctuaire de leur estime de soi. C'est en instrumentalisant la religion que les anciens nationalistes ont canalisé le mal être de la jeunesse et lui ont redonné sa fierté6(*).

B. LES TROIS GÉNÉRATIONS DE L'ISLAMISME

L'islamisme moderne a connu trois générations successives. La première fut celle de la résistance à la présence coloniale. Elle a été remplacée par la génération de la résistance aux élites nationalistes issues des indépendances. Enfin, la troisième génération, celle d'Al-Qaïda a vu le jour, en se démarquant du reste de l'islamo-nationalisme propre aux territoires occupés ou en guerre contre l'Occident : Bosnie, Tchétchénie, Afghanistan, Pakistan, Irak et bien sûr Palestine7(*).

C. JIHADISME ET SALAFISME

L'une des composantes de cette dernière génération a opté pour une lecture radicale et une instrumentalisation guerrière du référentiel musulman. S'étant opérée contre l'Occident en général, les Etats-Unis et Israël en particulier, cette radicalisation prône le recours à la lutte à mort contre les Chrétiens et les Juifs, mais aussi contre les élites dites « laïques» au pouvoir. Ce mouvement se démarque de celui des Frères Musulmans, accusés de faire des concessions inacceptables au primat de la norme divine en acceptant les principes de la démocratie.

D. VERS UNE MODERNITÉ MUSULMANE  ?

Faut-il voir dans cette crispation identitaire un frein à la modernisation ? Pas nécessairement. On peut être à la fois médecin et bon musulman, ingénieur et croyant fervent. Pascal au XVIIIème siècle fut à la fois un grand mathématicien et un mystique au jansénisme militant. Le phénomène des Frères Musulmans en Égypte et en Jordanie en est un exemple caractéristique. Depuis quelques années ce mouvement est passé d'une logique de transformation profonde de la société à un combat politique plus classique. Officiellement, il a abandonné tout projet d'État théocratique, et la nouvelle garde clame son respect de la souveraineté populaire, de l'alternance démocratique et des droits des minorités. Véritable nébuleuse, le mouvement né en Égypte s'est propagé dans une grande partie des Etats du Moyen-Orient, sous diverses formes, en Palestine bien sûr, mais aussi en Jordanie où, comme en Égypte, le parti milite pour que des réformes constitutionnelles soient mises en place : autonomie du Parlement, abolition du scrutin majoritaire, amorce de réformes économiques dans un sens libéral et adoption de la liberté d'expression.

Comment appréhender ce mouvement : s'agit-il d'une sorte de « démocratie chrétienne » islamique ? Les revendications démocratiques sont-elles compatibles avec le discours moralisateur des Frères Musulmans, leurs activités de prédication dans la société, l'appel à la pratique religieuse, le respect des coutumes et de la tradition islamique et la critique de certaines émissions ou publications considérées comme immorales ? Les peuples du Moyen-Orient peuvent-ils, au travers de l'adhésion à de tels mouvements, trouver une échappatoire à leurs frustrations et, par un phénomène dialectique connu, rebondir vers une modernité originale enracinée dans leur histoire ?

* 5 Voir Amin Maalouf - Les identités meurtrières - Grasset 1998.

* 6 Voir Amin Maalouf - Le dérèglement du monde - Grasset 2009.

* 7 Voir sur ce point le livre très éclairant de Jean-Pierre Filiu : « Les frontières du Jihad ». Fayard 2006.