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Russie : puissance ou interdépendance énergétique ?

 

B. UN BOUQUET ÉNERGÉTIQUE À DIVERSIFIER

1. La relance de l'énergie nucléaire

Pays pionnier dans le domaine de l'énergie nucléaire (la première centrale nucléaire du monde a été mise en service en 1954 à Obninsk), la Russie produit 16 % de son électricité à partir de 31 réacteurs (15 VVER, 15 réacteurs à modérateur graphite, et un réacteur à neutrons rapides), implantés sur dix sites et représentant une puissance installée de 23 GWe.

Remise du traumatisme de Tchernobyl, la Russie affiche l'ambition d'être un acteur majeur du développement nucléaire dans le monde, selon une stratégie explicitée et coordonnée au niveau gouvernemental depuis le début des années 2000.

a) Un objectif de leadership mondial

Le président Poutine a lancé une initiative en 2000 en faveur du nucléaire à long terme et du cycle du combustible, et une autre initiative en 2006 en faveur des centres internationaux du cycle à Angarsk et Jeleznogorsk.

La corporation d'Etat Rosatom a été créée en 2007 sous la forme d'une structure régalienne destinée à coiffer les activités industrielles de la holding Atomenergoprom, créée en 2008, la recherche-développement, les activités du nucléaire militaire et d'assainissement ou démantèlement des installations et matières héritées de l'URSS de la Guerre froide.

La programmation pluriannuelle de 50 milliards d'euros dans le budget fédéral a été annoncée sur la période 2009-2015, et un important programme industriel a reçu un début de réalisation, comportant la construction d'ici 2025 de 26 réacteurs à eau pressurisée de troisième génération.

L'objectif est de produire à partir de l'énergie nucléaire 30 % de l'électricité du pays à l'horizon 2030. Cette augmentation de capacité du parc nucléaire résultera, outre de la construction des 26 nouvelles tranches, de la prolongation de la durée de vie des centrales existantes et de l'augmentation de leur capacité de production, par l'accroissement à la fois de leur puissance et de leur disponibilité.

La Russie ambitionne d'être dans les trois premiers pays du monde pour l'industrie nucléaire, et de devenir à terme le leader mondial. Pour cela elle s'appuie sur le fait que Rosatom-Atomenergoprom maîtrise l'ensemble des segments industriels de la filière nucléaire : amont du cycle du combustible (extraction minière, enrichissement pour lequel la Russie dispose de 40 % des capacités mondiales, et fabrication du combustible) ; production en centrales nucléaires (conception, construction, exploitation et maintenance) ; aval du cycle.

La Russie a multiplié les offres de coopération et les partenariats à l'international, avec le Japon, la Chine, l'Inde, le Kazakhstan, l'Ukraine, la Bielorussie, la Mongolie, la Turquie, l'Afrique du Sud, etc. Avec un total de 10 tranches en construction (5 en Russie et 5 à l'export), la Russie est actuellement le pays qui a le plus de chantiers actifs au monde.

b) La recherche d'une maîtrise des technologies d'avenir

Pour l'avenir, la Russie souhaite couvrir tous les aspects de l'énergie nucléaires, scientifiques, techniques, industriels et stratégiques, à court comme à long terme. Dans cette perspective, elle travaille au développement industriel de réacteurs à neutrons rapides :

- aujourd'hui, un réacteur BN600 est en fonctionnement industriel pour la production d'électricité à Beloyarsk, et le réacteur BOR60 est utilisé comme moyen d'irradiation à Dimitrovgrad ;

- un réacteur BN800 est en construction à Beloyarsk, avec un démarrage annoncé pour 2014 ;

- la fourniture d'un réacteur de ce type à la Chine a été annoncé ;

Enfin, la Russie travaille à la fermeture du cycle du combustible, avec la création à Jeleznogorsk d'un centre international d'entreposage et de traitement des combustibles usés à l'horizon 2025, ce qui permettra le recyclage des matières telles que le plutonium et autres actinides dans les réacteurs à neutrons rapides en exploitation dans le pays.

2. Les perspectives des énergies renouvelables3(*)

a) Un rôle pionnier aujourd'hui bien oublié

Dans les années 1920-1930, l'Union soviétique faisait figure de pionnière pour le développement de l'éolien. Les recherches réalisées sous l'égide de l'Institut central de l'éolien ont débouché sur la construction de la plus grande ferme éolienne du monde, dotée d'une capacité de 100 MW, en Crimée. Dans les années 1950, des milliers d'éoliennes étaient utilisées dans les campagnes pour puiser de l'eau et fournir de l'électricité.

Les autres formes d'énergies renouvelables ont également été développées. Près de 7 000 petites centrales hydrauliques ont été inaugurées dans les six années suivant la seconde Guerre mondiale, tandis que le satellite Spoutnik 3, mis en orbite en 1958, était alimenté par des cellules photovoltaïques. La centrale géothermique de Paoujetka, au Kamtchatka, a été mise en service en 1967, de même qu'une usine marémotrice sur la péninsule de Kola en 1968.

Cependant, dès les années 1950 et 1960, la planification met l'accent sur l'exploitation des énergies fossiles et du nucléaire, ainsi que sur la nécessité de centraliser la fourniture d'énergie. Les crises énergétiques des années 1970, qui n'ont pas affecté la Russie, ont encore renforcé l'orientation vers les énergies fossiles, dont elle est devenue le premier producteur mondial. Le système électrique a été développé de manière centralisée.

Ainsi, le marché est-il devenu peu favorable aux énergies renouvelables. Faute de débouchés commerciaux, les technologies développées en Russie sont souvent d'une qualité inférieure. En outre, les prix maintenus artificiellement bas du gaz, de l'électricité et de la chaleur, contrôlés par l'Etat, n'ont pas permis, jusqu'à présent, aux énergies renouvelables d'être compétitives.

Au total, les énergies renouvelables ne représentaient que 3,5 % de la consommation primaire d'énergie de la Russie en 2005 et, hors grande hydraulique, qui assure 18 % de la production d'électricité du pays, à peine 0,9 %.

b) Une réponse à de réels besoins

Tout d'abord, le développement des énergies renouvelables pourrait limiter le recours de la Russie à des énergies fossiles pour sa consommation intérieure, et dégager ainsi des capacités d'exportations supplémentaires.

Par ailleurs, si globalement la Russie est exportatrice d'énergie, de nombreuses régions de ce pays en consomment plus qu'elles n'en produisent et doivent donc s'en procurer dans les zones les mieux loties, comme la Sibérie occidentale, avec les coûts et les aléas du transport afférents. Certaines régions comme le Kamtchatka, dont le réseau électrique n'est pas relié au réseau centralisé, la République des Touvas ou l'Altaï consacrent plus de la moitié de leur budget à l'achat d'énergie, et subissent des ruptures d'approvisionnement. Dans ces conditions, l'exploitation des énergies renouvelables disponibles localement pour la production d'électricité se révèlerait souvent compétitive.

Enfin, la dispersion géographique de la population russe fait apparaître un autre besoin. De 22 à 25 millions de personnes sont privées d'un accès fiable au réseau électrique ; 70 % du territoire n'est pas relié au réseau centralisé et près de 10 millions de Russes, surtout habitant dans le Grand Nord, au Kamchatka et à Sakhaline, doivent avoir recours à des groupes électrogènes, souvent défectueux. L'Etat subventionne actuellement une partie du coût du transport du diesel qui alimente ces groupes électrogènes, mais ces subventions ont vocation à disparaître. Des systèmes combinant recours à une énergie renouvelable (petit éolien, micro-hydraulique, solaire, biomasse) et groupe électrogène efficient permettraient de réduire d'au moins 50 % la consommation de carburant. De même, les datchas dans lesquelles de nombreux Russes passent leurs vacances et leurs week-ends représentent un autre débouché pour les énergies renouvelables, puisque cinq millions de ces maisons ne seraient pas raccordées au réseau électrique.

c) Un potentiel considérable encore peu exploité

Selon les estimations, le potentiel économiquement exploitable des énergies renouvelables représenterait entre 25 et 35 % de la consommation primaire d'énergie de la Russie.

L'essentiel des ressources hydrauliques russes est localisé en Sibérie centrale et orientale, en Extrême-Orient et, dans une moindre mesure, dans le nord du Caucase et l'Ouest de l'Oural. Mais ce sont celles de la partie européenne du pays qui sont le plus exploitées. Au total, la Russie exploite actuellement 20 % de son potentiel hydroélectrique, contre 65 % au Canada et 95 % en France. Le principal opérateur est RusHydro, qui gère 55 centrales d'une capacité totale de 25,3 GW.

La Russie possède d'abondantes ressources géothermiques, et près de 4 000 puits ont déjà été forés. En 2004, la capacité installée totale des centrales géothermiques, toutes situées au Kamtchatka et sur les îles Kouriles, représentait 62 MWe. La Bouriatie, Sakhaline ou le nord Caucase sont d'autres zones favorables à la géothermie.

L'usage de la biomasse est traditionnel dans les campagnes russes, mais d'une faible efficacité. En 2003, le pays comptait une centaine d'installations de faible puissance de conversion de biomasse et de déchets agricoles en biogaz.

La moitié du territoire russe étant couvert de forêts, celles-ci pourraient fournir de grandes quantités de biomasse. A ce jour, une région comme le nord-ouest utilise bien moins les résidus de l'industrie forestière que ne le fait la Finlande voisine.

Pour l'éolien, la Russie ne disposait vers 2009 que d'environ 17 MW de capacités installées, réparties sur une dizaine de sites. Pourtant, son immense territoire recouvre différentes zones climatiques, ce qui donne de bonnes perspectives à cette source d'énergie dont 30 % du potentiel se situe en Extrême-Orient, 16 % en Sibérie occidentale et 16 % en Sibérie orientale, soit essentiellement des zones où la densité de population est inférieure à un habitant/km2, donc propices au petit éolien. Là où le potentiel technique se double de la présence de centrales électriques et de clients industriels nombreux, le développement du grand éolien peut être envisagé : ainsi en est-il pour la côte est de Sakhaline, la région de Magadan, la côte sud de l'Extrême-Orient, les steppes du nord Caucase...

Enfin, en dépit de sa situation septentrionale, la Russie possède des ressources solaires considérables, le potentiel le plus important se situant dans le sud-ouest (nord Caucase, régions des mers Noire et Caspienne), dans le sud de la Sibérie et l'Extrême-Orient. Le recours au solaire améliorerait très sensiblement l'efficacité des réseaux de chaleur, permettant d'arrêter en été les chaufferies qui fonctionnent avec des énergies fossiles et de réduire leur consommation en hiver.

* 3 Sur ce sujet, voir le dossier du « Courrier des pays de l'Est » consacré à l'énergie et l'environnement à l'Est - La Documentation française - novembre/décembre 2007.