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Désarmement, non-prolifération nucléaires et sécurité de la France

 

3. L'évolution de l'arsenal nucléaire russe

Depuis la fin de la guerre froide, la politique suivie par la Russie à l'égard de ses forces nucléaires semble inspirée par quatre considérations principales : réduire le format d'un arsenal dont le maintien en condition et la modernisation représentent des charges financières difficilement supportables ; préserver la parité stratégique avec les Etats-Unis, élément essentiel de son statut de puissance et de son poids politique ; maintenir dans des limites conventionnelles les conflits qui pourraient surgir à sa périphérie dans les pays de l'ex-URSS et, enfin, exercer une dissuasion à l'égard de la Chine, dont elle redoute la pression, notamment démographique, sur ses frontières d'Extrême-Orient.

Les forces nucléaires conservent donc un rôle d'autant plus central dans la politique de défense russe, que les forces conventionnelles sont équipées dans une large mesure de matériels anciens et que leur modernisation coûteuse compensera difficilement les handicaps que constituent une démographie en déclin pour un pays doté d'un aussi vaste territoire et des voisins puissants.

Au cours des derniers mois, les autorités russes, et au premier chef Vladimir Poutine, ont multiplié les actions démonstratives ou les déclarations visant à souligner l'importance des forces nucléaires, en vue de restaurer auprès de l'opinion le statut de puissance de la Russie. Après plusieurs années d'interruption, les patrouilles de bombardiers stratégiques ont repris en 2007. Des essais de missiles balistiques sont régulièrement annoncés et Vladimir Poutine a insisté à plusieurs reprises sur le développement d'une future tête nucléaire manoeuvrante, destinée aux nouveaux missiles balistiques Topol M et Boulava, et capable de pénétrer n'importe quelle défense antimissile.

Le vieillissement et le coût de maintien en condition des trois composantes nucléaires engendrent cependant une contrainte forte, si bien que la Russie se soit de longue date prononcée en faveur de réductions importantes du nombre d'armes nucléaires stratégiques. Elle est également attachée au maintien des missiles à têtes multiples (MIRV - Multiple Independantly-targetable Reentry Vehicle), que le traité START II entendait supprimer, le recours à cette possibilité lui permettant d'aller plus loin que les Etats-Unis dans la diminution du nombre de vecteurs sans que cela n'affecte le nombre d'armes dans la même proportion. Les missiles à têtes multiples sont également un élément important dans la perspective d'un éventuel développement, au-delà des objectifs aujourd'hui affichés, des moyens américains de défense antimissile. Enfin, les préoccupations de la Russie en terme de défense territoriale, comme sa doctrine, qui envisageait jusqu'à une date récente l'emploi des armes nucléaires sur le champ de bataille, la conduisent à conserver un nombre important, bien que non révélé, d'armes nucléaires tactiques.

Les forces stratégiques russes se composent aujourd'hui8(*) :

- de missiles sol/sol intercontinentaux de divers types, évalués à moins de 400 ; cette composante est en cours de modernisation, avec le déploiement de missiles Topol M (SS-27) fixes et mobiles à tête nucléaire unique, mais destinés à être ultérieurement dotés de têtes multiples ;

- de 10 SNLE (sept rattachés à la flotte du Nord et trois à la flotte du Pacifique), chaque sous-marin étant doté, selon le cas, de 48 ou 64 missiles balistiques à têtes multiples ; le niveau opérationnel de la composante océanique n'est pas optimal, la présence à la mer ne semblant pas assurée de manière permanente ; sa modernisation repose sur l'entrée en service d'une nouvelle classe de SNLE, les Borey, eux-mêmes équipés de nouveaux missiles balistiques Boulava, version navalisée du Topol M, à raison de 16 missiles pouvant emporter jusqu'à 10 têtes nucléaires pour chaque SNLE ; le premier SNLE de classe Borey, le Iouri Dolgorouki, effectue ses essais à la mer et deux autres sont en construction, sur un total de huit SNLE prévus d'ici 2017 ; ce programme connaît néanmoins d'importantes difficultés liées à la mise au point du missile Boulava, huit échecs ayant été enregistrés sur les douze tirs d'essai réalisés depuis 2005 ;

- d'une composante aérienne de 78 bombardiers dotés de missiles de croisière et de bombes nucléaires.

La Russie détient également un nombre élevé d'armes nucléaires tactiques, sur les types et le nombre desquelles elle n'a jamais fourni d'indications officielles. Celles-ci incluraient une très grande variété de systèmes d'armes : des systèmes de défense anti-aérienne et de défense antimissile à charge nucléaire, des missiles air-sol et des bombes nucléaires, des missiles mis en oeuvre par les forces navales (sous-marins d'attaque, navires de surface et aviation embarquée).

Les estimations évoquent plusieurs milliers d'armes tactiques, les nombres variant généralement entre 3 000 et 8 000. Toutes ces armes ne sont pas déployées et une partie d'entre elles sont conservées en « réserve ».

Le maintien d'un arsenal tactique est considéré comme une garantie de sécurité par la Russie. Il compense en partie l'infériorité des forces conventionnelles, dont la modernisation sera nécessairement longue et coûteuse. Ces armes nucléaires tactiques permettent d'exercer une pression militaire sur les pays de « l'étranger proche » et répondent également à la problématique de sécurité sur la frontière chinoise. Il n'est pas douteux également que ces armes sont aussi conservées en réserve dans la perspective de nouvelles négociations avec les Etats-Unis et de nouvelles réductions. Notons cependant la disproportion considérable entre l'arsenal tactique russe et l'arsenal tactique américain.

* 8 Nuclear Notebook : Russian nuclear forces, 2009 - Bulletin of the Atomics Scientists - mai/juin 2009.