Allez au contenu, Allez à la navigation



Désarmement, non-prolifération nucléaires et sécurité de la France

 

2. L'évolution de l'arsenal nucléaire américain

a) La « Nuclear posture review » de 2001 et le rôle des forces nucléaires dans la stratégie de défense des Etats-Unis

Dès les premiers mois qui ont suivi son installation, l'administration Bush avait entrepris de reformuler le cadre conceptuel de la stratégie de défense des Etats-Unis. La Nuclear Posture Review de 2001, rendue publique en janvier 2002, s'insère elle-même dans le cadre plus large d'une Quadrennial Defense Review effectuée en septembre 2001 et visant à mettre en oeuvre une vaste « transformation » de l'outil militaire américain, destinée à lui permettre de faire face à un contexte plus incertain et à de nouvelles formes de menaces.

La Nuclear Posture Review (NPR) de 2001, qui a inspiré la politique nucléaire militaire américaine durant la dernière décennie et reste valable jusqu'à l'adoption d'une nouvelle NPR en 2010, traduit incontestablement une certaine réduction de la place des forces nucléaires dans la doctrine de défense des Etats-Unis, au profit des moyens conventionnels et de la défense antimissile. Cette tendance ne sera pas modifiée dans la NPR de 2010.

Elle retient en effet une conception globale de la dissuasion, dont les forces nucléaires ne constituent qu'un élément parmi d'autres.

Elle articule les moyens de la dissuasion autour d'une nouvelle triade combinant :

- des capacités de frappes nucléaires et conventionnelles ;

- une défense antimissile ;

- une infrastructure nucléaire « réactive » préservant, si nécessaire, une capacité de rapide remontée en puissance.

La composante offensive de la dissuasion s'appuie sur des forces nucléaires dont le format, en réduction, annonçait les plafonds retenus quelques mois plus tard dans le traité de Moscou, à savoir une fourchette de 1 700 à 2 200 têtes nucléaires stratégiques opérationnellement déployées à l'horizon 2012. Mais elle devait également inclure des capacités de frappes conventionnelles de précision à longue distance (Prompt Global Strike). Ces dernières seraient destinées, dans la nouvelle doctrine américaine, à la neutralisation, sous très faible préavis (moins d'une heure), de cibles de haute valeur, grâce à l'utilisation de missiles balistiques reconvertis pour délivrer une charge classique. On peut observer que ces capacités de frappes balistiques non nucléaires comportent un risque de confusion et inscrivent la diminution des armements nucléaires stratégiques dans la perspective d'un développement des capacités conventionnelles. Il est question d'ouvrir leurs sites de lancement à d'éventuelles inspections russes ou chinoises qui pourraient constater que ces missiles sont dépourvus de têtes nucléaires3(*).

La composante défensive réside dans le programme de Missile Defense, dont la mise en oeuvre a entraîné le retrait unilatéral des Etats-Unis du traité ABM, le 13 décembre 2001, et dont la poursuite est à l'origine du retard des négociations « post-START » avec la Russie.

Enfin, la troisième composante de la triade repose sur l'infrastructure nucléaire, industrielle et de recherche, qui doit être plus réactive face à toute éventuelle modification du contexte international susceptible d'imposer aux Etats-Unis de remonter en puissance pour préserver leur supériorité stratégique. Le maintien d'un certain nombre de têtes nucléaires en réserve active ou inactive, selon qu'elles restent sur leurs lanceurs ou qu'elles en auront été séparées, fait partie intégrante de cette composante. De même, la NPR de 2001 prévoyait de réduire le délai de remise en service éventuelle du site d'essais nucléaires du Nevada, les Etats-Unis appliquant un moratoire depuis 1992 mais n'ayant pas ratifié le traité d'interdiction complète des essais nucléaires.

La NPR de 2001 marquait, de la part de l'administration Bush, un infléchissement de la doctrine, avec un format en réduction et des forces plus flexibles, mais le rôle important dévolu aux armes maintenues en réserve et à la capacité de remontée en puissance démontrait que l'arsenal nucléaire américain demeurait fondamentalement dimensionné par rapport à celui de la Russie, le niveau réel des diminutions ne pouvant résulter que d'un processus bilatéral et négocié. Ces orientations n'ont globalement pas été remises en causes par les travaux préparatoires à la nouvelle Nuclear Posture Review de 2010 menés par une commission bipartisane mandatée par le Congrès4(*) (rapport « Perry-Schlesinger »).

L'engagement nucléaire américain vis-à-vis des pays de l'OTAN et des autres pays alliés, en Asie de l'Est notamment, réaffirmé par la NPR de 2001, constituait également un facteur dimensionnant.

Sur cette base, les Etats-Unis ont poursuivi la diminution de leur arsenal nucléaire. Ils ont retiré du service les 50 missiles intercontinentaux Peacekeeper à têtes multiples et décidé de réduire de trois à une seule le nombre de têtes sur les missiles intercontinentaux Minuteman. Ils ont entrepris la réduction du nombre de têtes nucléaires sur les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de classe Ohio, quatre d'entre eux devant être reconvertis avec des armements conventionnels (missiles de croisière). Enfin, la capacité nucléaire a été abandonnée sur les bombardiers B1 à long rayon d'action.

b) La structure des forces stratégiques américaines

Les forces stratégiques américaines se composent aujourd'hui :

- de 450 missiles sol/sol intercontinentaux Minuteman III, en partie en cours de modernisation pour un maintien en service jusqu'en 2040 ; selon les estimations, seule une cinquantaine d'entre eux continueraient à être équipés de deux têtes nucléaires, le restant étant constitué de missiles à tête unique ;

- de 14 SNLE de classe Ohio (huit stationnés sur le Pacifique et six sur l'Atlantique), chaque sous-marin étant doté de 24 missiles balistiques à têtes multiples Trident II D5 ;

- de bombardiers stratégiques B-52 et B-2 délivrant des bombes nucléaires B61-7 ou B83-1, les B-52 pouvant également lancer des missiles de croisière nucléaires à longue portée.

Enfin, les Etats-Unis conserveraient environ 500 armes nucléaires « tactiques », dont 100 missiles de croisière navals Tomahawk munis de têtes nucléaires, qui ne sont pas déployés et pourraient prochainement être retirés du service, et 400 bombes à gravitation B61-3 et B61-4, dont une partie est stationnée dans cinq pays de l'OTAN5(*) - Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas et Turquie - et peut être emportée par des avions à capacité duale américains ou européens, F 16 et Tornado.

Il est à noter que depuis 1992, les Etats-Unis n'ont pas conçu de nouvelles têtes nucléaires, mais conduisent un programme de maintenance des modèles en service (Stockpile Stewardship Program) afin d'en prolonger la durée de vie.

En revanche le projet de nouvelle tête nucléaire « fiable » (Reliable Replacement Warhead), proche du concept français de « charge robuste », qui était destiné à remplacer la tête nucléaire W76-1 équipant certains missiles Trident, a été remis en cause par le Congrès qui a refusé de voter, en 2007 et 2008, les crédits correspondants. L'abandon de ce projet laisse ouverte la question de la modernisation des armes nucléaires américaines, elle-même liée à celle de la ratification du traité d'interdiction complète des essais nucléaires.

c) Les hypothèses d'évolution de l'arsenal nucléaire américain dans le cadre des débats sur la Nuclear Posture Review 2010

L'élaboration de la « Nuclear Posture Review 2010 » a été retardée d'une part, par la prolongation des négociations américano-russes, en raison de difficultés liées à l'interaction entre les défenses antimissiles américaines et le calibrage de la dissuasion nucléaire russe, et d'autre part, par les résistances probables auxquelles s'est heurté le président Obama au sein de sa propre Administration pour annoncer des objectifs de réduction de l'arsenal américain pouvant atteindre plusieurs milliers de têtes nucléaires.

La Nuclear Posture Review, qui devait être adoptée début janvier 2010, ne l'a toujours pas été à la mi-mars 2010, dans l'attente des arbitrages présidentiels.

Deux écoles coexistent au sein de l'administration américaine : l'une tendant à réduire encore la place des armes nucléaires dans l'arsenal américain au bénéfice d'armes conventionnelles (missiles intercontinentaux reconvertis avec des têtes conventionnelles de forte puissance et des délais très courts de mise en oeuvre - Prompt Global Strike - ou encore missiles de croisière). Une dissuasion conventionnelle pourrait ainsi, dans certaines circonstances choisies par le Président, se substituer partiellement à la dissuasion nucléaire. La même école de pensée souhaiterait pouvoir diminuer le nombre de cibles éventuelles (pour privilégier les centres de pouvoir de préférence aux cibles militaires).

Une seconde école, plus proche du Pentagone, souhaiterait maintenir une stratégie contre-forces, nécessitant un plus grand nombre de vecteurs à têtes nucléaires.

A l'heure où ces lignes sont écrites, on ne connaît pas encore le nombre de têtes nucléaires dont le président Obama pourrait annoncer la suppression. Ces suppressions pourraient concerner des armes nucléaires en attente de démantèlement, dont le nombre total s'élève actuellement, selon les estimations, à 4 200, mais il s'agirait alors d'une annonce purement optique car il faudrait quinze ans, jusqu'en 2024, pour éliminer ces 4 200 têtes, du fait des insuffisantes capacités techniques de démantèlement6(*). Au-delà, environ 2 500 armes sont considérées comme « en réserve ». Les réductions pourraient également concerner les armes nucléaires tactiques, dont le nombre total est d'environ 500.

Mais la limite de ces réductions, sauf si elles s'opéraient par simple glissement comptable de la catégorie « en réserve » à la catégorie « en attente de démantèlement », est évidemment constituée par le volume de l'arsenal russe. On voit mal comment, au-delà d'un certain seuil, ces réductions pourraient être décidées de manière unilatérale et sans contrepartie, eu égard notamment au nombre très important d'armes nucléaires tactiques russes. Comme le relève le rapport « Perry-Schlesinger » précité, l'arsenal russe a un caractère « dimensionnant » pour l'arsenal américain.

Fait également débat pour la définition de la NPR 2010 la limite des engagements qu'il est possible de prendre vis-à-vis des Etats non dotés signataires du TNP quant à l'usage et aux restrictions d'usage des forces nucléaires.

En revanche, un large accord est intervenu sur l'investissement à réaliser (5 milliards de dollars supplémentaires dans les cinq ans à venir) pour assurer la modernisation de l'infrastructure nucléaire militaire des Etats-Unis et remédier au vieillissement des armes nucléaires.

L'objectif est donc celui d'un arsenal nucléaire plus réduit mais plus fiable, à côté d'une dissuasion conventionnelle à la palette élargie.

Votre rapporteur reviendra, ans la deuxième partie du rapport, sur la problématique des évolutions à venir de l'arsenal américain7(*)

* 3 David E. Sanger et Thom Shanker - White House Is Rethinking Nuclear Policy - The New York Times 1er mars 2010.

* 4 America's Strategic Posture- The Final Report of the Congressional Commission on the Strategic Posture of the United States - Mai 2009.

* 5 Les armes nucléaires stationnées au Royaume-Uni sur la base de Lakenheath en auraient été retirées en 2008 (cf Federation of American Scientists, 26 juin 2008 : US Nuclear Weapons Withdrawn From the United Kingdom).

* 6 USA Today - 13 mai 2009.

* 7 Voir dans la partie II, le 2) du B.