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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome I : rapport)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome I : rapport) ( rapport d'information )

III. LES LEVIERS D'ACTION POUR ÉVITER LE SCÉNARIO DU PIRE

Le scénario du pire est naturellement celui du glissement progressif des collégiens et des collèges situés dans les 495 quartiers actuellement en rénovation urbaine vers l'enfermement dans des ghettos urbains. Mais le scénario plus favorable du statu quo est lui-même loin d'être satisfaisant, car la limite entre les deux scénarios est largement artificielle.

Dans ces conditions, une réaction de la République au-delà des efforts consentis dans le passé s'impose. Cette réaction ne peut concerner les seuls collèges, qui sont souvent les postes avancés de la République, mais qui ne pourront pas tenir seuls cette ligne de front.

Par ailleurs il est certain que la rénovation urbaine ne peut, à elle seule, répondre à cette situation de marginalisation et d'exclusion de cette population importante de jeunes qui sont aussi en partie l'avenir de la France.

C'est pourquoi, une réflexion prospective sur les années collège conduit à ouvrir différentes pistes d'action qui ne sont pas nécessairement toutes d'ordre budgétaire.

A. EFFECTUER L'INDISPENSABLE TRAVAIL DE MÉMOIRE ET PARLER DE LA RELATION À LA DOUBLE CULTURE ET À LA RELIGION

1. La relation à la double culture : écrire une histoire commune

Pour comprendre les questions soulevées par la relation des jeunes des quartiers sensibles à la double culture, il faut revenir sur l'histoire des quartiers, notamment sur les conditions de leur implantation et de leur construction lors des Trente Glorieuses et du développement économique des années 50 à 70 qui a fait venir de très nombreuses familles d'immigrés pour travailler dans les usines de la région. Les flux migratoires en provenance de l'Europe méridionale se sont progressivement taris et ont été remplacés par des flux provenant du Maghreb et de l'Afrique occidentale, si bien que les jeunes des banlieues sont en majorité d'origine africaine ou maghrébine par leurs parents ou leurs grands-parents.

La première génération d'immigrés était portée par l'espoir d'une vie meilleure et l'école était le synonyme respecté de la promotion sociale et de l'intégration dans la culture française. Après la première crise pétrolière du milieu des années 70 et avec la disparition des emplois industriels, ceux qui n'ont pas pu quitter ces quartiers se sont retrouvés prisonniers des ghettos urbains.

La seconde génération a vécu cette évolution marquée par l'apparition du chômage, la perte de revenus, la déchéance des pères inactifs et l'incapacité à s'insérer dans la société. C'est cette seconde génération de l'immigration qui ne se reconnait pas dans la France actuelle et ce sont ses enfants qui sont les collégiens d'aujourd'hui. Elle est séduite par des valeurs alternatives qui font appel aux rapports de force brutaux, à la violence et à la délinquance. C'est une génération en souffrance.

Nés en France, mais vivant dans des références qui sont liées à des pays dans lesquels ils n'ont pas vécu, ces jeunes ont un problème personnel d'identité. Ils ont « du mal » à gérer leur relation aux deux cultures, d'où une confusion des valeurs de référence. Avec des parents pour qui l'école est trop souvent synonyme, dans le passé, d'un échec personnel, ces jeunes collégiens ont peu de chance de porter un regard positif sur le système scolaire.

Ce constat est partagé par les acteurs de terrain. Exemple : celui des Comoriens à Marseille : la solidarité de groupe, très présente, s'estompe à la génération suivante. Ainsi les repères de la culture d'origine s'effacent, et les valeurs de la société française ne sont pas adoptées. Pour Didier Lapeyronnie, l'absence de reconnaissance crée un paradoxe : ses membres n'étant pas identifiés, il n'est pas possible de dialoguer avec l'ensemble des membres d'une communauté.

Les doctrines de combat qui ont soutenu en France les luttes anticolonialistes résonnent encore d'un écho assourdi, cinquante années après les indépendances. Elles donnent une image tronquée de ce que furent dans le passé les relations entre la France, le Maghreb et les pays d'Afrique sub-saharienne. Il en résulte chez beaucoup de ces jeunes Français des réactions parfois hostiles pour tout ce qui paraît représenter l'Etat français ou la collectivité. Elle freine l'insertion des jeunes par un processus dialectique où une répulsion pour l'école et la société est renforcée par des pratiques discriminatoires des employeurs.

Ecrire une histoire commune serait un premier pas dans la construction d'un « vivre ensemble », « vivre ensemble » qui est incontournable pour l'avenir des quartiers sensibles, pour l'avenir des collèges dans ces quartiers et pour l'avenir de cette jeunesse en perte de repères collectifs. Il serait temps de donner une image plus complète de l'histoire commune qui a été partagée entre Français, Maghrébins et Africains depuis un siècle et demi, voire davantage.

On peut, pour cela, s'inspirer du précédent du manuel d'histoire franco-allemand, c'est-à-dire réaliser, en réunissant des historiens français et africains, une histoire croisée qui peut contribuer à l'établissement d'une conscience commune franco-africaine. Cette histoire pourrait prendre la forme d'ouvrages scolaires par zones géographiques, écrits dans les langues des différentes cultures par des historiens des différentes origines sur le modèle du manuel franco-allemand.

Sur les modalités techniques (ouvrage de référence, chapitres de manuels scolaires...), on peut discuter, mais il faut savoir que les historiens français et africains entretiennent de multiples contacts, à travers des colloques et congrès internationaux, dans un souci commun d'objectivité et de multi perspectivité. Malheureusement, leurs travaux sont moins diffusés que ceux des pamphlétaires et des idéologues.

Mais les objectifs de ces manuels seraient toujours ceux qui avaient déjà été identifiés dans les années soixante par les historiens français et allemands à la suite des traumatismes de l'histoire des deux pays et qui ont été remarquablement mis en lumière par un document du comité d'études franco-allemande (CERFA) publié en 2006 sous l'égide de l'IFRI30(*): « Une approche réconciliatrice d'un passé difficile exige un retournement dans la manière d'appréhender celui qui avait été considéré comme l'ennemi. Il s'agit de désamorcer le potentiel d'agressivité entre deux sociétés pour parvenir à la tolérance et à la volonté de compromis ».

En définitive, on ne peut faire abstraction des traumatismes historiques : la confrontation au passé est inévitable comme l'a souligné le CERFA. « La pacification mentale commence quand le sentiment d'empathie et de parenté profonde entre les hommes prend le pas sur l'image de l'ennemi... L'étranger n'est pas une donnée établie, mais une forme mouvante de relation à l'autre ». Il s'agit finalement d'aboutir « non à une interprétation unique, mais à des versions compatibles d'une histoire commune ».

Ces analyses, faites par des Allemands dans l'optique d'une réconciliation franco-allemande, sont certainement aussi valables pour des Français, des Maghrébins et des Africains qui partagent une longue histoire commune faite, elle aussi, de drames et de traumas. Cette histoire ne doit pas être instrumentalisée par quelque pouvoir politique que ce soit. Il faut laisser les historiens travailler sereinement, sans chercher à imposer de vérité officielle. Les historiens des deux bords de la Méditerranée s'accordent sur l'ampleur de l'esclavage à l'époque moderne, la cruauté des opérations de conquête ou de répression et la dureté du système économique colonial.

Les débats, lorsqu'il y en a, ne portent guère que sur les chiffres. Ils sont unanimes pour constater que la colonisation a aussi été un brassage de peuples, avec de multiples conséquences socio-culturelles. En ce sens, elle n'était que la première étape d'un processus de mondialisation, qui se poursuit à présent avec les migrations intercontinentales.

L'histoire comparative, en replaçant l'impérialisme français dans un cadre plus large, fera apparaître des caractéristiques qui peuvent faciliter l'entrée en citoyenneté française : c'est la Révolution française, qui, la première, supprima l'esclavage, en 1793. C'est le gouvernement de la Libération qui lança les réformes institutionnelles qui permirent, à partir de 1946, de passer du régime colonial à une éphémère communauté franco-africaine, avant les indépendances intervenues en 1960.

L'Afrique peut apparaître aussi sous un jour positif par le rappel de la part prise par ses habitants à la lutte contre l'hitlérisme et à la libération de la France. Un bilan de cinquante années de croissance économique depuis l'indépendance permettra de mesurer le poids de l'Afrique actuelle.

Plutôt que de crisper les uns et les autres sur des identités ancrées dans le passé, la connaissance de l'histoire doit aider à comprendre le présent et à esquisser des futurs souhaitables. Elle permet de rapprocher les uns et les autres autour de projets communs. Héritiers d'une histoire partagée, ils se retrouvent aujourd'hui plongés au sein d'un espace de mobilité préférentielle (il n'y a qu'à mesurer les flux de télécommunications ou le trafic de voyageurs entre la France et plusieurs pays au sud de la Méditerranée et au sud du Sahara pour constater cette réalité).

Les récents évènements politiques dans le monde arabe ne peuvent qu'inciter à tenir compte de cette réalité. De ce fait, les enfants du Maghreb, de l'Afrique sub-sahélienne et de la France, qu'ils résident en France ou au-delà de la Méditerranée, seront inévitablement appelés dans l'avenir à coopérer pour construire un espace de relations Nord-Sud qui complète la construction européenne et pour oeuvrer ensemble à ce que la mondialisation ne devienne pas un club réservé aux habitants de la zone tempérée Nord.

Une initiative serait donc souhaitable pour lancer ce projet qui pourrait être pris en charge par des acteurs privés comme l'a été le manuel franco-allemand.

Les principales questions à aborder seraient :

- la mise en place des comités de pilotage par zones ;

- le lancement des appels d'offre ;

- la constitution des équipes communes de rédaction ;

- le choix d'une maquette commune de présentation ;

- les conditions de commercialisation du manuel.

2. La relation à la religion

La religion est un sujet important qui ne doit pas être occulté dans le cadre d'une réflexion prospective car il est l'objet d'inquiétudes liées à la radicalisation des pratiques.

Gilles Kepel a publié en 1987 un ouvrage intitulé « les banlieues de l'Islam ». Celui-ci s'appuyait sur une enquête réalisée en 1985 pendant le mois du ramadan. Une nouvelle enquête réalisée en 2010 également pendant le mois du ramadan, notamment auprès d'habitants se déclarant musulmans (les deux-tiers de la population interrogée), permet d'effectuer des comparaisons utiles pour agir sur certains leviers socioculturels.

Il y a 25 ans, les positions étaient extrêmement diverses par rapport à la question de l'alimentation. A la question « accepteriez-vous que vous ou vos enfants soyez invités à manger chez un non-musulman ? », quatre types de réponses étaient proposés :

- un refus catégorique ;

- une acceptation à condition que la nourriture soit hallal (ce qui à l'époque était une forme de refus poli, le hallal étant très peu répandu) ;

- une acceptation à condition d'exclure l'alcool et le porc ;

- une mise en cause du caractère raciste et incongru de la question.

Aujourd'hui, on observe une prévalence absolue du Hallal parmi les individus se déclarant musulmans. Dans le même temps, la plupart expliquent, - notamment les jeunes d'origine maghrébine -, ne rencontrer aucune difficulté pour manger chez des non-musulmans. On évoque la possibilité de ne pas manger de viande ou de cuisiner du poisson. Un croisement s'opère entre la volonté d'affirmer une identité et le souci de manifester que l'affirmation de cette identité n'est pas problématique du point de vue de l'insertion dans le tissu social.

A ce stade, le constat serait celui d'une reconstruction des formes d'affirmation identitaire, dans le cadre d'une négociation avec la société dans son ensemble. Le contexte ne serait donc pas celui d'une culture fermée, caractéristique du « ghetto ». Certains acteurs sociaux s'avèrent désireux de construire une culture fermée à dimension communautariste, parmi lesquels figurent des salafistes, des évangélistes, etc.

Pour Gilles Kepel, il faut faire en sorte que l'arbre du salafisme (dont la progression soulève de nombreuses questions) ne cache pas la forêt (dans toute la diversité de ses essences) de ce qu'est l'Islam dans la France d'aujourd'hui.

C'est une chance à saisir auprès des jeunes adolescents dans leur relation à la pratique de leur religion. Il s'agit moins de s'opposer frontalement aux tentatives de création de cultures religieuses fermées que de soutenir les manifestations les plus diverses du monde islamique dans la recherche d'une identité qui, pour la plupart des adolescents des quartiers sensibles, est indispensable au travail de mémoire.

Dans le quartier de Rougemont à Sevran (Seine-Saint-Denis) avec Gilles Kepel

L'ETHNICITÉ DES JEUNES FRANÇAIS DE CULTURE MUSULMANE :
UNE ÉTUDE DE LEYLA ARSLAN

La thèse de Leyla Arslan, intitulée « Entre assignation et sentiment d'appartenance : l'ethnicité des jeunes Français de culture musulmane », s'est intéressée à la construction et au déploiement de l'ethnicité, tant dans la sphère publique que privée, de jeunes étudiants Français d'origine maghrébine, turque et africaine et originaires de quartiers populaires. Ce travail cherche à comprendre comment s'articulent les différentes modalités d'identification de ces étudiants. L'idée de recompositions identitaires est préférée au concept d'intégration qui tendrait, d'après l'auteur, à se transformer en un équivalent euphémisé du concept d'assimilation.

Trois attitudes principales ont été identifiées par rapport au religieux :

- les non-musulmans, convertis à une autre religion ou estimant ne pas correspondre à une définition du musulman comprise comme étant celui qui prie ;

- les « confessants séculiers », plus proches des pratiques parentales et abordant l'islam de façon plus culturelle, voire en adoptant une définition morale ;

- les « born again muslims », se construisant un islam littéraliste et normatif différent de celui des parents, et offrant plusieurs visages (fréristes, tablighis, salafs).

Par ailleurs, quatre attitudes ont été dégagées par rapport aux représentations de soi et du monde et à la perception des chances d'ascension sociale :

- les « galériens », inquiets pour leur avenir, en difficulté scolaire et lisant leurs difficultés au crible d'une grille ethnique ou religieuse très essentialiste ;

- les « intégrationnistes », en meilleure réussite scolaire, soucieux de maintenir leurs « différences » à la seule sphère privée comme le réclame le discours républicain dominant ;

- les « critiques », en plus grande réussite scolaire que les « galériens » et questionnant non le système républicain mais plutôt sa mauvaise application ;

- les « grimpeurs », souvent dans les grandes écoles, maintenant leurs « différences » dans la sphère privée mais n'hésitant pas à jouer avec elles pour surfer sur la vague de la « diversité », en proposant une définition plus liée à la « couleur » qu'à des normes culturelles et religieuses.


* 30 Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) : Le manuel franco-allemand d'histoire : L'aboutissement d'un long travail de coopération entre historiens français et allemands par Corine Defrance et Ulrich Pfeil décembre 2006 15 pages