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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes) ( rapport d'information )

C. TABLE RONDE DU 12 JANVIER 2011

ENVIRONNEMENT ET CONDITIONS DE VIE

Après les deux premières tables rondes consacrées respectivement à l'identité des adolescents et à leurs structures de socialisation, cette troisième table ronde a pour objet d'évoquer le cadre de vie des jeunes dans les quartiers sensibles et particulièrement dans les zones de rénovation urbaine.

Trois grandes variables seront examinées :

le logement : taille, confort, prix, attribution ;

le quartier : espace public, activité économique, accessibilité ;

la population : démographie, revenus, santé.

Cette table ronde sera introduite par une intervention de M. Didier Lapeyronnie, sociologue, professeur à l'Université Paris IV-Sorbonne et auteur de « Ghetto urbain - Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd'hui », avec Laurent Courtois, Ed. Robert Laffont (2008).

PAROLES D'ACTEURS

« Les jeunes sont dans un millefeuilles de difficultés »

« Réussir, c'est partir ! pensent les habitants »

« Le risque, c'est une rupture grave entre des secteurs en fort développement économique et des poches de très grande pauvreté à échéance de 10 à 15 ans »

« Le collège n'est pas un sanctuaire. Les élèves gardent leurs soucis en tête »

« De plus en plus d'enfants sont en très grande difficulté dès la maternelle »

« Il est difficile de travailler sur l'éducation civique dans ce cadre de ghettoïsation »

« La vraie question, c'est l'emploi »

« Les habitants n'ont pas les qualifications nécessaires pour occuper les emplois pourtant présents dans la ville »

« L'école devient pour les élèves secondaire par rapport à d'autres problèmes »

Étaient présents :

- Mme Fabienne Keller, Sénatrice,

- Mme Leyla Arslan (Institut Montaigne)

- M. Kader Bentahar (Clichy-sous-Bois)

- M. Didier Caheric (Sevran)

- Mme Fatoumata Camara

- Mme Brigitte Cavallaro (Marseille)

- M. Mickael Cetin (Etude Plus)

- M. François de Jouvenel (Directeur d'études Groupe Futuribles)

- M. Didier Dufour (Roubaix)

- M. Jean-Jacques Dumont (Marseille)

- M. Mehmet Erdem (Directeur de l'association Etude Plus Clichy/Montfermeil)

- Mme Josette Faidit (Sevran)

- Mme Françoise Gervais (Journaliste Horizons Politiques)

- Mme Alice Gessi (Montfermeil)

- Mme Muriel Granger

- M. Adil Jazouli (Comité de pilotage - Secrétariat général, Département prospective et stratégie)

- M. Serinte Konate

- M. Didier Lapeyronnie (Sociologue)

- Mme Eunice Mangado-Lunetta (AFEV)

- M. Claude Riva (Journaliste l'Ecole des lettres)

- M. Gautier Scheifler (Clichy-sous-Bois)

- Mme Mariam Touré (Ni pute ni soumise)

- Mme Julia Veschi

Introduction par M. Didier Lapeyronnie :

Il existe beaucoup de situations diverses mais on peut tenter de formuler une hypothèse globale, celle du ghetto.

- Accroissement de l'enfermement (pratique et intellectuel)

- Sentiment général que l'école n'est plus vecteur d'ascension sociale mais un obstacle à cette dernière. Hostilité grandissante envers les institutions.

- Centralité de la vie collective, beaucoup de conflits internes qui agissent comme un mode de fonctionnement.

- Rupture de la communication entre les gens, entre les hommes et les femmes.

« Est-ce que toutes ces variables forment un système ? »

Hypothèse du ghetto :

- Le ghetto n'est pas un lieu mais un mode d'organisation social qui s'implante au sein d'un territoire.

- C'est le produit d'une forme de ségrégation. Expérience raciste forte. Relégation sur le plan social et racial.

- Formation d'une contre-société avec ses normes, ses institutions qui protègent les gens de manière relative (création de solidarité et de violence)

On construit collectivement quelque chose qui s'impose à tout le monde et on cherche en même temps à s'en échapper individuellement.

Description de l'enquête menée par Didier Lapeyronnie dans une ville x de province.

- Le ghetto se construit comme un village urbain. Tout le monde connait tout le monde. On construit le ghetto en travaillant sur cet échange d'information continu (interconnaissance).

- C'est un monde « moral », on juge les gens par leur fidélité au groupe référent. Toute personne qui privilégie ses intérêts personnels est très mal vue. Il est d'ailleurs très compliqué d'en sortir. Cette « morale » apporte beaucoup de sécurité, toute personne étrangère au système est d'ailleurs très mal perçue.

- Les « embrouilles » sont très présentes et sont valorisées. Elles créent d'ailleurs l'unité. Bien qu'elles soient opaques de l'extérieur, elles permettent de s'élever à l'intérieur du groupe. Grande conscience que ces embrouilles peuvent faire exploser l'unité du quartier. Quand elles deviennent trop importantes, on attaque la cité d'à côté pour ressouder le groupe. Recherche de l'ennemi extérieur.

- Les rapports entre les gens : rupture de la communication. On part de la logique de racisme qui enferme les gens dans leur identité. Les femmes sont doublement stigmatisées par leur origine et par leur féminité.

Les hommes sont socialisés comme des puritains et vivent comme tels. Pratique forte de la prostitution, érigée en gratification. On assiste à un repli sur un statut clairement identifié qui tente de s'imposer aux femmes.

Les femmes dans leur ensemble souffrent de leur désexualisation au prix du ghetto. Rapport à soi beaucoup plus introspectif et beaucoup plus fort. Elles ont une capacité plus grande à aller vers l'extérieur que les hommes.

Cette question de la sexualité est parmi une des plus dures du quartier.

Mode de l'interconnaissance renforcée par les « embrouilles » que crée cette société qui tente de contrôler la femme.

M. Adil Jazouli :

Les flux de personnes dans les grandes villes atténuent la thèse du ghetto. C'est différent dans les plus petites villes où les flux ne sont pas importants. On ne peut pas étendre cette thèse à tous les quartiers sensibles.

Il faut des critères objectifs afin de dire à quel moment ce territoire est considéré comme un ghetto.

Mme Mariam Touré :

Au sein de Ni pute Ni soumise on reçoit environ une centaine de stagiaires par an. Nous faisons par ailleurs beaucoup d'interventions dans les collèges/lycées.

Concernant le droit des femmes (vote, contraception, avortement, etc.), il n'est pas connu des femmes des quartiers sensibles. Elles sont coincées dans un circuit professionnel très fermé qui se limite généralement au secrétariat et à la vente. Elles manquent d'informations sur leurs droits, ce qui leur ferme beaucoup de portes. Elles sont souvent cantonnées à un rôle de mère. C'est une obligation morale.

Mme Brigitte Cavallaro :

Il ne faut pas penser que la ghettoïsation dans les grandes cités n'existe pas. Il est très dur de faire comprendre aux gens des cités qu'ils doivent sortir du ghetto pour trouver un travail.

Mme Eunice Mangado-Lunetta :

- 3e journée du refus de l'échec scolaire ; comment l'école est vécue, perçue par les collégiens.

- Seulement 17 % de collégiens disent aimer beaucoup l'école. Les tendances semblent constantes.

- Question de l'humiliation et du ressentiment scolaire. « Quel est le prix à payer sociétalement » quand une institution a trop versé dans l'humiliation de ses jeunes ? ». => Vers un « apartheid scolaire » ?

- Inquiétude concernant l'évolution de l'éducation qui se focalise sur la petite partie qui réussit.

- Question du lien : importance pour les jeunes élèves de rencontrer « l'autre », un étudiant de grande école par exemple.

M. Adil Jazouli :

- Appartenance par l'échec, des garçons. On échoue pour ne pas sortir du groupe.

- 1/3 de la ville de Marseille est regroupé dans les quartiers Nord, cela ne forme pas forcément un ghetto. Il y a beaucoup plus de mobilité que l'on ne croit. « Plus c'est grand et plus ca bouge ».

- Le ghetto est aussi limité dans le temps, un temps de passage. Il n'y a plus de ghetto de Portugais, d'Espagnols, d'Italiens, de juifs, etc. Il y a une volonté sociale et politique afin de faire bouger les choses.

M. Didier Dufour :

Qui se ressemble s'assemble. Riches comme pauvres. Il y a beaucoup de « ghettos dorés ». Se pose la question de la mobilité des jeunes qui doit être encouragée par tous les moyens.

M. Didier Lapeyronnie :

- Le ghetto n'est pas présent partout, ni complètement quant il est présent.

- Sentiment qu'il y a une demande d'éducation de la part des élèves mais il existe une forme d'autocensure.

- Porosité importante des institutions informelles dans le ghetto.

M. Gautier Scheifler :

- Les élèves ne se briment pas forcément à l'école. La vision que l'on a des bons élèves semblent changer.

- Très grand travail des associations sur les relations hommes/femmes qui semble porter ses fruits. Depuis six ans que je travaille je remarque moins de dureté dans ces relations.

- Problématique sur la santé des élèves. Nécessité d'un bilan complet à l'entrée en 6e.

- Grande importance du nombre d'élèves avec un ou les deux parents décédés.

Mme Mariam Touré :

Beaucoup de filles peuvent se défendre seule, reste la problématique des « grands frères ». Violence, voire assassinat.

M. Jean-Jacques Dumont :

- Marseille a une spécificité : la ville a ses quartiers sensibles au coeur de la ville.

- On observe une dégradation des relations hommes/femmes, de la mixité, liée à une reconnaissance de « l'autre ».

- Ségrégation spatiale à Marseille ; importance du choix du lycée pour les détenteurs d'une mention Très Bien au brevet. Cela créé beaucoup d'évitement des meilleurs éléments, ce qui pénalise les plus pauvres qui ne peuvent choisir leur établissement.

- Réel problème du service public dans les quartiers. Sentiment d'abandon de l'Etat.

M. François de Jouvenel :

- Deux grands scénarios se dégagent :

- Scénario tendanciel où l'on concentre les problèmes et les moyens sur un certain territoire.

- Scénario où l'on diffuse ces ghettos qui se déterritorialisent.

- Couple logement/école : possibilité de réintroduire de la mobilité via le logement social.

M. Kader Bentahar :

- Je rencontre beaucoup de jeunes qui sortent de la période scolaire et qui sont perdus.

- Sur l'avenir, ils n'ont pas de réponse, aucune perspective. Attente d'un « guide » qui leur dirait ce qu'il faut ou ce qu'il ne faut pas faire. Ces jeunes sont par ailleurs ciblés par leurs codes de langage.

- Disparité entre le haut Clichy en PRU et l'absence de changement dans le bas Clichy. Problématique de l'égalité de traitement.

- Le collège a besoin d'un fort capital d'orientation. Il faut offrir de la perspective et de l'avenir.

Mme Eunice Mangado-Lunetta :

- Il est dur de produire des efforts sur les quartiers sans réformer les institutions.

- L'école subie, ne peux pas rattraper toutes les inégalités. Elle doit s'ouvrir et accepter le changement

Mme Fabienne Keller :

L'école reflète son quartier complété par l'évitement.

M. Didier Lapeyronnie :

- Des articulations entre les aventures individuelles et collectives.

- Beaucoup de gens de l'extérieur participent à la vie du ghetto.

- J'ai fait cette enquête dans les années 80 et jamais nous n'aurions imaginé la noirceur de la vie des cités aujourd'hui.

- Je n'ai aucune foi en la mixité sociale, thème répété depuis des décennies sans effet notoire.