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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes) ( rapport d'information )

D. DEUXIÈME TABLE RONDE : RÉPONDRE AUX DÉFIS POUR ÉVITER LE SCÉNARIO DU PIRE

Jean ARTHUIS, Sénateur de la Mayenne (UC)

Stéphane GATIGNON, Maire de Sevran

Jacques GROSPERRIN, Député du Doubs (UMP)

François de JOUVENEL, Directeur d'études FUTURIBLES

Martin HIRSCH, Président de l'Agence du service civique

Hervé MASUREL, Secrétaire général du CIV

La seconde table ronde vise à identifier les leviers d'action susceptibles de faire obstacle à la réalisation du « scénario du pire ». Elle portera sur les structures de socialisation des adolescents, sur les politiques publiques menées à leur égard ainsi que sur la gouvernance de ces politiques dans une perspective de long terme. En fonction des intervenants, les sujets suivants pourront notamment être évoqués :

- Comment prolonger la politique de rénovation urbaine actuellement à l'oeuvre ? 

- Ne faudrait-il pas renforcer d'autres aspects de la politique de la ville et notamment son volet relatif à la jeunesse et à l'éducation ?

- La gouvernance nationale et locale de la politique de la ville doit-elle évoluer ? 

- Quel est l'avenir du collège unique dans un contexte d'inégalités croissantes ?

- Faut-il modifier la nature de l'enseignement au collège pour répondre aux difficultés des élèves ?

- A quelles conditions l'école pourrait-elle jouer son rôle d'« ascenseur social » ? 

- Comment désenclaver les périphéries des villes ? 

- Existe-t-il des incitations efficaces pour faire venir l'emploi et l'activité économique dans les quartiers ?

Comment prolonger la politique de rénovation urbaine et notamment son volet relatif à la jeunesse et à l'éducation ? La gouvernance de la politique de la ville, au niveau national et au niveau local, doit-elle évoluer ? Quel est l'avenir du collège unique ? Faut-il modifier la nature de l'enseignement ? A quelles conditions l'école peut-elle jouer un rôle d'ascenseur social ? Comment désenclaver la périphérie des villes ? Autant de questions que je vous propose d'aborder.

Stéphane GATIGNON :

Au-delà du collège, il s'agirait de considérer l'environnement dans son ensemble, afin d'éviter le scénario du pire. Le thème choisi pour ce débat traduit les inquiétudes à l'égard de la situation actuelle et de sa détérioration possible. On observe aujourd'hui une rupture globale au sein de la société, dont les problématiques du collège sont le reflet. Des valeurs parmi les plus fondamentales de notre société ont explosées dans nos quartiers, y compris celles touchant au respect des plus grands. Aujourd'hui, certains jeunes, dont certains s'avèrent être des collégiens, aspirent à prendre la place de leurs ainés et de ceux qui « tiennent » les quartiers (y compris à travers le trafic de stupéfiants). Les règles de notre monde explosent à tous les niveaux. Notre société elle-même est devenue extrêmement dure et donne l'exemple de l'argent-roi, de la réussite à tous prix. Nous payons aujourd'hui l'imposition d'une certaine forme de libéralisme, la déconstruction des services publics et la dérèglementation de la société.

En tant qu'élus de terrain, notre rôle devrait être de redonner du sens à l'action publique locale, en conservant un ancrage dans une perspective globale. Au-delà des sensibilités politiques, nous devrions pouvoir nous retrouver pour débattre autour des grands thèmes de société.

La ville de Sevran s'avère extrêmement tenue par le trafic de stupéfiants. Ce trafic a créé un monde particulier, avec des univers parallèles qui coexistent. Dans ce contexte, la question de la prohibition, avec ses conséquences en termes de sécurité, de démocratie et de santé publique, nécessiterait d'être débattue. Il nous faudrait comprendre les évolutions qui conduisent certains jeunes à venir travailler ou étudier en ayant consommé des stupéfiants. Il y aurait là un axe de santé publique à travailler. Le monde politique lui-même est aujourd'hui incapable de débattre de la réglementation de ce type de marchés, au moment même d'analyser les ruptures au sein de la société.

Il nous faudrait débattre également du sens donné à la notion de service public au service des publics. Quel rôle demain pour les collectivités locales ? Comment travailler dans les quartiers pour retisser le lien social ? Au-delà de la rénovation urbaine, comment redonner confiance aux acteurs de terrain ?

Nous travaillons avec les clubs sportifs, dans lesquels se retrouvent souvent les collégiens. Un projet a ainsi été monté avec le district de football de Seine-Saint-Denis. L'objectif serait de créer le premier centre de formation indépendant des clubs professionnels, avec un ancrage en Seine-Saint-Denis et l'ambition de former à la fois des footballeurs et des éducateurs sportifs. Un lien pourrait ainsi être tissé avec le monde de l'éducation, autour d'un partage des valeurs. Le sentiment d'appartenance à la communauté locale s'en trouverait renforcé.

Il nous faudra à la fois aborder les questions politiques globales, gérer la rénovation urbaine (y compris dans sa dimension sociale) et recréer du lien entre les acteurs locaux. Aujourd'hui, l'école est encore trop souvent repliée sur elle-même.

Hervé MASUREL :

Nous avons aujourd'hui l'occasion de réfléchir collectivement, en prenant un peu de recul par rapport au terrain. La mise en oeuvre d'une politique de la ville qui réponde aux problématiques évoquées ce jour implique de déterminer les lieux où il est urgent d'agir prioritairement. Il s'agira ainsi d'exercer la solidarité nationale au profit de territoires confrontés à des difficultés particulières, en lien avec la concentration de populations en grande difficulté.

Dans un contexte budgétaire difficile, il nous faut définir une « géographie prioritaire ». Il existe aujourd'hui 751 zones urbaines sensibles, avec des situations très diverses. Certaines mériteraient une intervention particulière renforcée, en liaison avec les collectivités territoriales. L'enjeu serait celui d'une péréquation entre les moyens des services publics (dont l'Education nationale), des collectivités territoriales, des associations et des programmes spécifiques.

Le maire de Bethoncourt a insisté sur la nécessaire continuité des dispositifs. Il nous faudrait pour cela sanctuariser un certain nombre de territoires, sans pour autant en faire des « sas » concentrant des moyens importants pour permettre à des populations fragiles de bénéficier d'un certain nombre de dispositifs de manière transitoire. Les quartiers continueraient alors à abriter une part de population en grande difficulté, en contradiction avec les objectifs de la politique de la ville.

Au-delà de la géographie prioritaire, le contenu des politiques nécessiterait d'être travaillé, y compris dans le champ de l'éducation. L'objectif d'intégration dans la République ne saurait être atteint sans prendre en compte l'émergence des communautés au sein des communes. Dans un certain nombre de collèges, la plupart des enfants ne parlent pas le français dans leur famille. Une réflexion nécessiterait d'être menée pour imaginer des modes d'enseignement et des contenus qui prennent en compte cette réalité.

L'accompagnement des personnes devrait constituer une priorité. La création d'emplois ne saurait se suffire à elle-même. La Seine-Saint-Denis est aujourd'hui le département de France au sein duquel le plus grand nombre d'emplois sont créés. A proximité des zones dynamiques telles que les abords du Stade de France, perdurent cependant des taux de chômage extrêmement importants, y compris dans des zones bien desservies par les transports. L'accent nécessiterait donc d'être mis sur l'accompagnement des personnes, y compris au-delà de l'école. Il s'agirait notamment de pallier les déficits de réseaux relationnels et de développer les comportements qui facilitent l'accès à l'emploi.

De telles politiques pourraient s'avérer coûteuses, sans produire de résultats immédiats. Elles requerront néanmoins beaucoup de continuité.

Jacques GROSPERRIN :

Ces dernières années, le Parlement ne s'est peut-être pas suffisamment penché sur les problématiques éducatives. Sans doute les politiques n'osaient-ils pas parler d'éducation - le thème demeurant une source de clivage. En Finlande, toutes les problématiques éducatives font l'objet d'un consensus. Il nous faudrait nous-aussi nous accorder sur un certain nombre d'objectifs en matière d'éducation. Si les parlementaires ne sauraient écrire eux-mêmes les programmes, il conviendrait qu'ils définissent des orientations. Quels types d'élèves souhaitons-nous voir sortir du cycle obligatoire ? La réflexion engagée ce jour mériterait d'être poursuivie.

Le collège serait un lieu de souffrance pour beaucoup. Les enfants souffrent de ne pas réussir et de s'en voir attribuer la responsabilité. Dans d'autres pays, les équipes enseignantes se remettent davantage en cause. En France, certains enfants portent le poids de leur échec depuis la maternelle jusqu'à la fin du cycle obligatoire. Les parents souhaiteraient quand à eux pouvoir comprendre ce qu'il se passe à l'intérieur des établissements scolaires et faire en sorte que leurs enfants réussissent. En pratique, nombre de parents se sentent encore impuissants face à l'échec de leurs enfants. Les enseignants souffrent également. Ils souffrent de ne plus trouver de sens dans leur métier (à la croisée des missions d'enseignement, de formation et d'éducation) et de ne pas obtenir suffisamment la confiance de la société. L'attitude des syndicats pourrait expliquer en partie cette défiance - ces derniers ayant tendance à mettre l'accent sur la question des moyens et du nombre d'enseignants, plutôt que sur les moyens à mettre en oeuvre pour que les élèves réussissent. Les chefs d'établissements peinent également à se positionner, dans leur rôle d'interface entre les parents, les enseignants et les élèves. Ce constat ne serait que renforcé par l'instabilité des politiques éducatives, qui accompagnent la volonté de chaque ministre successif de laisser son empreinte, sans nécessairement assurer la continuité des dispositifs efficaces. Il conviendrait aujourd'hui de « laisser du temps au temps », pour prendre ensuite du recul et évaluer les dispositifs ».

La mise place du socle commun - véritable révolution plaçant la réussite de l'élève au coeur des objectifs - n'a pas été suffisamment accompagnée par le ministère de l'éducation nationale. Le ministère s'est trop largement reposé sur les équipes éducatives, si bien que l'évaluation à 3 ans, prévue pour 2008, n'a pu avoir lieu. En réalité, un changement des pratiques était nécessaire pour travailler de manière transversale, en équipes pédagogiques, sur d'autres moments. L'objectif était de faire en sorte que le collège cesse d'être un « petit lycée », en amorçant une véritable réflexion sur le sens de la scolarité obligatoire dans son ensemble. Cette révolution n'a pas toujours été bien comprise. L'idée était de travailler sur les compétences et les connaissances, en rupture avec une sectorisation par disciplines scolaires et des évaluations consistant pour les élèves à répondre aux questions de l'enseignant. L'enjeu était de faire de l'évaluation un processus dynamique, s'interrogeant sur ce que l'élève apprend, sur sa progression ainsi que sur son devenir.

Le métier d'élève nécessiterait également d'être repensé. Il n'est pas certain que les programmes actuels permettent aux élèves de trouver du sens à la connaissance. Dewey affirmait que « toute leçon doit être une réponse à un problème posé ». Les questions auxquelles sont confrontés les élèves dans l'école ne sont plus en phase avec celles qu'eux-mêmes se posent véritablement. Les métiers d'enseignant, de chef d'établissement et de parent ont également évolué.

Nous, parlementaires, souhaiterions proposer une loi sur « l'école du socle commun ». Le collège a eu à subir les réformes du lycée et de l'école primaire, y compris en termes de financement. Il s'agirait aujourd'hui de développer une autre approche. Pour réussir le collège de l'an 2020, il conviendrait de poursuivre la politique du socle commun, en créant un lien entre l'école primaire et le collège. L'enseignement obligatoire serait structuré depuis le cours préparatoire jusqu'à la fin de 3ème, avec un pilotage par les chefs d'établissements de collèges ou par des inspecteurs (d'académie ou départementaux). L'idée serait de rompre avec le cloisonnement des cycles et de rénover le statut des professeurs (datant de 1950). Ceci permettrait de résoudre nombre de difficultés, pour faire en sorte que tant d'élèves (40 %) n'arrivent plus en fin de 3ème sans maîtriser le minimum requis.

Fabienne KELLER :

Le métier de parent aurait donc également évolué. Je propose de laisser Martin Hirsch intervenir sur le sujet.

Martin HIRSCH :

Je souhaiterais profiter de ce moment d'échange pour partager trois idées d'origine parlementaire : la création d'un fonds d'expérimentation pour les jeunes, l'introduction dans la loi d'une obligation de prise en charge des 16-18 ans par les pouvoirs publics et le service civique.

Nous n'avons plus le droit aujourd'hui de mener les réformes comme par le passé, avec des solutions générales s'appliquant successivement et une absence de moyens pour financer les initiatives locales. L'objet du fonds d'expérimentation pour la jeunesse, alimenté par des financements publics et privés, serait de soutenir des programmes expérimentaux. Des initiatives locales, mises en oeuvre par des professionnels, des associations ou chercheurs, pourront ainsi être testées dans leur rapport coût/efficacité. Il s'agira ensuite d'envisager leur extension.

Dans le but de lutter contre l'absentéisme et les mauvais résultats au collège, l'hypothèse d'un impact positif d'une meilleure implication des parents dans la scolarité de leurs enfants a été soulevée. Un programme expérimental a été conduit sous le nom de « la mallette des parents ». Des séances d'échange ont été organisées entre les équipes pédagogiques et les parents, sur le thème des attentes respectives : de l'école vis-à-vis des parents, de l'école vis-à-vis des enfants, des parents vis-à-vis des enfants et des parents vis-à-vis de l'école. Des interprètes ont été mobilisés pour solliciter les parents ne parlant pas le français. Des méthodes d'échantillonnage rigoureuses ont été utilisées pour évaluer l'impact de la mesure. Pour un coût de 1 000 euros par classe et par an, une diminution de l'absentéisme a été constatée, de même qu'une amélioration des résultats, notamment dans les matières littéraires. Sur cette base, le dispositif a pu être étendu à près de la moitié des collèges.

Le constat a également été fait d'une impossibilité pour les 12-14 ans d'être « strictement nuls en tout ». Or des appréciations de ce type étaient formulées. L'idée du livret de compétences est née du refus d'accepter cette contradiction. Au-delà de la transmission des savoirs, l'enjeu était de faire reposer sur les équipes pédagogiques la mission de favoriser l'émergence des qualités, dans des matières scolaires ou extrascolaires (pratiques sportives, culturelles, citoyennes, etc.). Là encore, un programme expérimental a été construit pour tester cette intuition, avec en perspective une ouverture de l'école sur d'autres réseaux, dans le cadre d'un projet pédagogique.

Des pépites de projets continuent ainsi d'être portées avec beaucoup de compétence et d'énergie par des acteurs locaux, susceptibles de nourrir de futures réformes, avec une argumentation autour du rapport coût/efficacité des mesures.

Une obligation de prise en charge de 16-18 ans a par ailleurs été introduite dans la loi. L'idée était de faire en sorte qu'on ne se « débarrasse » plus des jeunes achevant à 16 ans une scolarité difficile. Le principe d'une obligation pesant sur les pouvoirs publics de prise en charge de l'ensemble des jeunes de 16 à 18 ans a donc été posé. Cet élément devrait s'avérer extrêmement structurant. L'ambition de faire en sorte que l'ensemble des jeunes de 16 à 18 ans soient « quelque part » devrait de surcroît pouvoir être réalisée. Les jeunes pourront être à l'école, au travail, en service civique, en apprentissage, en stage, etc. Aucun ne devra cependant être ignoré par les pouvoirs publics. Des fichiers de repérage devront pour cela être constitués, sans volonté d'atteinte aux libertés. La mise en oeuvre de cette obligation par les pouvoirs publics sera importante pour les 16-18 ans, mais également en amont. Il s'agira ainsi de faire évoluer la prise en charge des jeunes avant l'âge de 16 ans, en prolongeant au-delà la responsabilité des pouvoirs publics.

Enfin, le service civique a été instauré pour succéder au service civil. Ce dernier constituait une réponse aux émeutes de banlieues, avec un objectif de 50 000 offres. Cependant, seuls 2 850 jeunes ont pu bénéficier du service civil, faute de crédits suffisants. Un nouveau dispositif a depuis été proposé, avec comme double objectif de redonner des perspectives à certains jeunes et de permettre à ces jeunes d'en aider d'autres en participant à des actions dans les collèges et les quartiers. Aujourd'hui, 35 000 candidatures ont été reçues pour un total de 15 000 places. On observe de surcroît une grande diversité des candidatures en termes d'origine sociale et géographique. Le dispositif ne devrait donc pas bénéficier uniquement à des jeunes en réussite désireux d'ajouter une corde supplémentaire à leur arc, mais également à des jeunes souhaitant se donner un nouvel élan. De nombreuses missions sont aujourd'hui offertes aux jeunes, avec 25 000 propositions pour 15 000 agréments autorisés. En revanche, peu de projets s'avèrent portés, à ce stade, par des collectivités. A l'avenir, le dispositif devrait encore monter en charge pour atteindre l'objectif de 75 000 places, conformément à l'engagement pris par le Président de la République.

Fabienne KELLER :

Peut-être pourrions-nous rebondir avec des témoignages de terrain ?

Leyla ARSLAN :

Il a été question des banlieues et d'un Islam qui fait peur. Autour de ces thèmes les débats sont lourds, en particulier au sein de la sphère médiatique. J'ai pour ma part travaillé auprès d'étudiants français issus des quartiers populaires de la petite couronne et de l'immigration. L'impression de pouvoir réussir une ascension sociale (notamment grâce à l'école) est apparue aller de pair avec un rapport souple à l'identité et à ses composantes sociales, ethniques ou religieuses. L'école aurait donc une fonction plus importante que celle de diffuser des savoirs dans le but de permettre un accès au marché du travail. L'école permettrait aux individus de trouver leur place dans la société.

L'accent a été mis sur le traumatisme lié à l'orientation. J'ai également été confrontée à des étudiants ayant vécu l'inscription dans une filière professionnelle comme une véritable relégation. Certains ont même fait référence à des « classes de barbares » ou à des « classes poubelles ». L'orientation serait la sanction d'un processus engagé en amont. Il conviendrait donc de travailler également en amont du collège, au niveau du primaire et de la maternelle. L'école maternelle ne saurait être uniquement un lieu où l'on apprend à coller des gommettes. Les enfants y acquièrent un vocabulaire et des savoir-vivre importants.

En tout état de cause, l'école ne pourra pas tout solutionner d'elle-même. Chaque école est inscrite dans un tissu social, y compris au-delà du quartier. Il conviendrait donc de réfléchir aux moyens de faire entrer les partenaires dans l'école. Ceci nous renvoie aux mouvements d'éducation populaire de jadis ou à d'autres mouvements liés ou non à des partis politiques. Il est parfois difficile pour les municipalités de construire des politiques à destination de la jeunesse, indépendamment de la question des moyens. La question de la jeunesse est plus globale et interpelle l'école autant que les mairies et les associations. Il conviendrait donc de faire en sorte que tous les acteurs puissent avancer ensemble.

Mariam TOURE, responsable du département formation de l'association Ni Putes, Ni Soumises :

L'association Ni Putes, Ni Soumises lutte contre les violences faites aux femmes, en effectuant notamment des interventions en milieu scolaire pour aborder des thèmes tels que les relations filles/garçons, la laïcité, la mixité, etc. L'objectif est ainsi de faire évoluer les mentalités, en particulier dans les zones sensibles.

La laïcité tient aujourd'hui une place importante dans notre république. Or, de manière paradoxale, les jeunes des quartiers populaires n'apprennent pas le sens du mot laïcité. J'ai moi-même appris ce terme à l'âge de 20 ans, en effectuant un stage au sein de l'association Ni Putes, Ni Soumises.

Bien des choses ne s'apprennent pas nécessairement au collège ou au lycée. Certaines filles « rasent les murs » au sein des quartiers et ne connaissent pas leurs droits. D'autres n'ont pas accès à des formations concernant la sexualité et le rapport au corps.

Dans le cadre de mes interventions en milieu scolaire, j'ai été confrontée à des jeunes filles échangeant des « biens sexuels » contre de l'argent, de la nourriture ou d'autres biens. Ces phénomènes de pré-prostitution témoignent d'un rapport au corps mal maîtrisé. Nos interventions visent à échanger sur ces sujets, à avertir et à faire évoluer les mentalités. Nous travaillons aujourd'hui à l'élaboration d'une « mallette pédagogique ». L'idée serait ainsi de fournir aux chefs d'établissements des outils pour aborder ces problématiques.

En 2005, l'association Ni Putes, Ni Soumises a édité le « guide du respect » pour les 12-25 ans. Ce guide aborde le sujet des traditions qui enferment, ainsi que différents thèmes parmi lesquels la sexualité, le respect, la laïcité, etc.

Aujourd'hui, certaines filles préfèrent se marier très tôt pour quitter la cellule familiale, que celle-ci soit violente ou non. D'autres choisissent de fréquenter des hommes fortunés en recherchant une forme de sécurité par rapport à l'avenir. Il est souvent nécessaire de se battre pour sortir de ces schémas.

L'association Ni Putes, Ni Soumises accueille aujourd'hui de nombreux stagiaires, filles ou garçons, afin de les former, de faire évoluer la société et d'avancer vers un meilleur vivre ensemble.

Jean ARTHUIS :

Depuis que la réussite éducative a été adjointe à la réussite scolaire, l'Education nationale a perdu son monopole en matière d'éducation prioritaire. Sont désormais associés différents acteurs, dans le cadre des politiques d'éducation et de la ville. Puisque le Parlement a pour mission, outre le vote des lois, le contrôle de l'action gouvernementale et l'évaluation des politiques publiques, la Commission des finances du Sénat a estimé - à la demande de Philippe Dallier, rapporteur spécial de la mission ville et logement et de Gérard Longuet, rapporteur de la mission éducation scolaire - qu'il était nécessaire de solliciter la Cour des comptes pour procéder à une enquête sur les actions menées dans les établissements vers lesquels convergent les moyens de la politique de la ville et ceux de l'Education nationale. Les résultats de cette enquête ont été livrés en 2009.

Le constat a été fait d'un empilage de mesures prises par des ministres successifs, parfois difficilement compatibles les unes avec les autres. Compte tenu de l'implication des acteurs locaux, aucun dysfonctionnement majeur n'a toutefois été détecté. La Cour des comptes a davantage souligné une insuffisance en matière d'évaluation des politiques conduites. Les évaluations ont paru devoir être plus systématiques et portées à la connaissance des différents acteurs, afin que chacun puisse s'enrichir du vécu et de l'expérience des autres.

Sur le terrain, des initiatives sont prises qui vont souvent au-delà des préconisations ministérielles. La mise en place des établissements de réinsertion scolaire a ainsi été expérimentée. En tant que président du Conseil général de la Mayenne, j'ai en charge la gestion d'un certain nombre de collèges. J'ai donc été contacté par l'inspecteur d'académie de Seine-Saint-Denis pour accueillir, dans le dortoir inoccupé d'un collège de la Mayenne, un premier projet d'établissement de réinsertion scolaire. Des collégiens de Seine-Saint-Denis, en difficulté et aux comportements perturbateurs, ont ainsi été installés, sur la base du volontariat, après s'être engagés à respecter un code de bonne conduite. L'idée était de tenter l'expérience, en ayant conscience des risques associés mais en refusant tout fatalisme à l'égard de ces jeunes. Cependant, faute d'une information suffisante, le projet a suscité des prises de positions passionnelles de la part des parents d'élèves pour s'opposer à l'arrivée des jeunes. En dépit des efforts du principal, la contestation a été particulièrement violente - ce qui met en cause le mode d'administration et de gouvernance des collèges, y compris s'agissant d'approuver des budgets sans grande signification puisque ne recouvrant pas le salaire des enseignants. L'arrivée des jeunes s'est accompagnée d'actes de provocation dont la presse s'est emparée. Certains des jeunes ont été renvoyés en Seine-Saint-Denis, ramenant l'effectif de la structure à cinq jeunes. Cependant, l'établissement a pu commencer à vivre. Aujourd'hui, tous les témoignages font état d'échanges entres les collégiens mayennais et ceux originaires de Seine-Saint-Denis. Au final, cette expérience pourrait s'avérer très positive au plan humain, y compris pour les jeunes Mayennais.

L'Education nationale conserve des marges de progression en termes de communication et de prise de décision, en vue de faciliter la concrétisation de tels projets. J'ai pu mesurer à quel point les acteurs locaux se trouvent parfois démunis, ne disposant pas de toutes les informations. Des enseignements devront être tirés de cette première expérience.

Dans les instances de gouvernance que sont les conseils d'administration, une réflexion nécessiterait d'être menée sur le sens des délibérations, au regard des objectifs poursuivis par les établissements et des relations avec le monde extérieur. A l'heure où chacun essaye de mieux maîtriser la dépense publique, de grandes difficultés sont encore rencontrées pour mutualiser certains moyens. L'école a quelquefois du mal à s'ouvrir vers l'extérieur, alors même que l'ensemble des acteurs nécessiteraient de pouvoir se rassembler, en vue d'affiner leurs objectifs en matière de réussite éducative.

Fabienne KELLER :

La ténacité dont ont fait preuve les défenseurs de ce projet est à saluer. Celui-ci a permis de faire en sorte que des jeunes, après avoir grandi différemment, puissent trouver une voie pour vivre ensemble, à la découverte de leurs humanités respectives.

Martine CARN, conseillère technique au sein de la DEGESCO :

Avant d'occuper mon poste actuel de conseillère technique au sein de la DEGESCO, j'ai travaillé durant trente ans au sein de l'académie de Créteil et notamment en Seine-Saint-Denis. Avant même les expérimentations évoquées, des passionnés tentaient de mettre en place des actions avec les moyens dont ils disposaient, en particulier s'agissant d'ouvrir l'école sur le monde extérieur.

Les difficultés rencontrées dans la mise en place des établissements de réinsertion scolaire ont été largement médiatisées. L'opération, décidée par le Président de la République, a néanmoins été mise en oeuvre très rapidement, en s'appuyant sur des volontés locales. L'enjeu était de conjuguer les forces en présence pour apporter une réponse à des jeunes qui, sans cela, auraient été déscolarisés. Une possibilité leur a été offerte de s'inscrire dans un projet à la fois pédagogique et éducatif.

Il existe à ce jour neuf établissements de réinsertion scolaire ; vingt sont en cours de constitution. En parallèle, d'autres partenariats existent avec l'Agence du service civique, la Protection judiciaire de la jeunesse, etc. Ceux-ci permettent également de prendre en charge les jeunes en grande difficulté et aux comportements perturbateurs. L'ambition serait ainsi d'aboutir à une prise en charge globale de ces jeunes en souffrance, qu'ils expriment leur mal-être existentiel en perturbant les autres ou qu'ils se replient sur eux-mêmes et décrochent de l'école.

Des réformes ont été engagées au sein de l'Education nationale, sur les questions d'orientation notamment. La révolution du socle commun est également en marche. Dans ce contexte, l'école du cycle commun pourrait effectivement constituer une réponse. L'école ayant pour mission de permettre aux jeunes de devenir des citoyens, il conviendrait de favoriser l'apprentissage des savoirs et des savoir-faire. Le socle commun devrait ainsi permettre d'évaluer les compétences acquises, y compris au niveau extrascolaire. La réforme de la voie professionnelle, quant à elle, permettra aux jeunes d'accéder à un BAC professionnel après un BEP, avec en perspective une véritable insertion professionnelle.

Tout en conservant l'exigence d'avoir une ambition de réussite pour tous, il nous faudra avancer vers une plus grande personnalisation des parcours, à travers un soutien apporté à chacun. Les élèves/enfants/adolescents devront pour cela être considérés dans toutes leurs dimensions.

Le défi de la réussite scolaire conduirait l'école à être « violente ». Cependant, la réussite scolaire demeure une des clés de l'insertion sociale. On mesure aujourd'hui les inégalités liées aux niveaux de diplômes, bien qu'un certain nombre de jeunes diplômés issus des quartiers n'aient pas accès à l'emploi. Conjuguons les forces pour progresser : éducation, politique de la ville, service public, associations, parents, etc. La mallette des parents constitue en ce sens un outil intéressant, y compris pour changer le regard que peuvent avoir les enseignants sur les parents. En réalité, les parents considérés comme démissionnaires sont souvent démunis.

Evitons d'opposer les institutions les unes aux autres. L'école ne détient pas le monopole de la réussite. Elle a besoin de ses partenaires comme ses partenaires ont besoin d''elle.

Jean-Marie BOCKEL, sénateur du Haut-Rhin :

Les bonnes pratiques sont souvent portées par les villes et les territoires. A Mulhouse, nous avons souhaité mettre en place un lieu de coordination territoriale pour l'ensemble des acteurs de la prévention (le procureur, le policer, le maire, l'éducateur, l'école, les acteurs sociaux, etc.), de façon à pouvoir intervenir en temps réel, dans le cadre du secret partagé, au niveau des auteurs ou des victimes d'actes de délinquance, avant l'entrée dans un processus judiciaire. La décision a été prise d'installer progressivement six structures de coordination en s'appuyant sur le territoire des collèges. Ceux-ci sont apparus correspondre à la tanche d'âge la plus sensible et sur laquelle il était possible d'opérer un réel travail de prévention. Dans la durée, cette approche a permis de créer un climat de confiance entre des partenaires qui se connaissaient mais avaient parfois du mal à travailler ensemble. Une relation a pu être établie, dans le respect de la déontologie de chacun.

Fabienne KELLER :

Je propose à présent d'ouvrir le débat.

Bastien Le COZ, association Un Stage et Après :

Nous avons créé l'association USEA en partant de trois constats. Le premier était celui d'une implication insuffisante des acteurs locaux vis-à-vis des jeunes. Le second était celui d'un déficit d'orientation des jeunes. Le troisième était celui de la nécessité de trouver d'autres moyens pour faire découvrir les métiers aux jeunes. Dans ce contexte, nous nous sommes intéressés au stage obligatoire de cinq jours effectué par les collégiens en classe de 3ème. Nous avons imaginé une préparation en amont et un suivi en aval, afin que ce stage constitue une réelle étape dans l'orientation des élèves. En amont, des forums et des conférences ont été organisés pour présenter de façon ludique le monde de l'entreprise et ses codes. Des ateliers ont été conçus pour apprendre aux élèves à se présenter, à rédiger des lettres de motivation, etc. Des partenariats ont été noués pour permettre la réalisation de stages, au sein de groupes tels que L'Oréal, Veolia, Thales, Schneider - l'objectif étant de permettre aux élèves de découvrir des métiers ou des secteurs porteurs. En aval, des conférences de rendu et des suivis individualisés ont été mis en oeuvre. Nous travaillons ainsi depuis deux ans avec le collège République de Nanterre, en impliquant l'ensemble des acteurs locaux, à savoir la mairie, les associations locales (dont l'association ZY'VA), les familles, les équipes éducatives du collège, etc. Le ministère de l'Education nationale a également conventionné notre projet pour une durée de trois ans. Notre objectif serait aujourd'hui d'étendre cette initiative à d'autres collèges.

Fabienne KELLER :

Nous avons été frappés, lors de nos visites de terrain, par l'effet extrêmement clivant du stage de 3ème. Dans les quartiers fragiles, il s'effectue souvent à l'école maternelle, au centre social ou dans un lieu de restauration rapide, si bien qu'il permet rarement de découvrir un nouvel univers professionnel, en contradiction avec son objectif. Didier Lapeyronnie a même décrit dans l'un de ses ouvrages un professeur désespéré organisant des stages collectifs au sein de Pôle Emploi. On mesure ainsi l'enfermement des quartiers. En l'absence d'emploi sur place, trouver des stages nécessite de se déplacer et d'avoir accès à des réseaux de connaissance. Je fais aujourd'hui le rêve que notre travail aboutisse à une ouverture plus performante des stages de 3ème, afin qu'ils constituent véritablement un moment de découverte, d'information et d'espoir.

Monsieur CORNI :

L'Education nationale a malgré tout progressé dans ce domaine. J'ai moi-même impulsé la création des stages de 3ème en 1982, à Marseille. A l'époque, il était impensable de faire entrer le monde du travail dans les conceptions de l'Education nationale.

Danielle PION, enseignante en EPS à Strasbourg :

Au sein du collège Solignac de Strasbourg, on constate que les professeurs n'ont pas reçu une formation initiale adaptée. Les professeurs apprennent sur le tas mais n'ont pas été formés pour gérer les élèves auxquels ils font face.

En matière d'orientation, il demeure extrêmement difficile de faire sortir les élèves du quartier, de leur faire rencontrer des professionnels souhaitant s'investir, etc. Les élèves sont souvent sans illusion sur l'après.

Je participe au projet « les boss rencontrent les profs » depuis sa mise en oeuvre. Des liens ont pu être créés dans ce cadre avec beaucoup de professionnels volontaires s'investissant dans les collèges. Il nous faudrait cependant mobiliser d'autres partenaires, au sein du monde de l'entreprise, du milieu associatif, etc.

Le collège Solignac expérimente également depuis cette année l'évaluation par compétences, en lien avec la mise en place du socle commun. La note a été supprimée, dans l'objectif de valoriser les élèves, leurs compétences et leurs savoir-faire. L'idée serait ainsi de travailler sur l'estime de soi, en rupture, pour certains élèves, avec un historique de mauvaises évaluations.

Marie-Ange COTTERET, docteure en sciences de l'éducation :

Moi et mes collègues travaillons à la croisée des sciences sociales et de la métrologie pour apporter un éclairage sur la situation actuelle de notre société reposant sur les sciences et les techniques. Face à des collégiens, nous avons tenté d'illustrer le lien entre l'école et la société dans laquelle nous vivons. Nous avons travaillé avec eux sur les savoir-faire et les savoir-être. Au bout d'un an d'expérimentation, les élèves avaient compris et structuré les « questions-problèmes », ainsi que des comportements. Nous allons réitérer cette expérience, à une échelle plus importante, au sein d'un collège de Nanterre. Les résultats de ce programme peu coûteux pourront être communiqués.

François de JOUVENEL :

Nos échanges illustrent la difficulté de tracer un seul scénario pour l'avenir des jeunes dans les quartiers de demain. A ce stade, qui pourrait dire vers lequel des sept scénarii proposés en introduction nous nous dirigeons réellement ?

Fabienne KELLER :

Chaque quartier pourrait prendre une orientation différente. Analyser les scénarii possibles pourrait néanmoins nous permettre de mieux mesurer l'impact des politiques.

François de JOUVENEL :

L'objet de la prospective est bien de décrire les futurs en germe, pour provoquer des réactions et susciter le débat. Le risque a été évoqué d'un enfermement de la réalité des quartiers dans les scénarii proposés. Nous avons tous conscience de la très grande diversité des quartiers. Leur avenir ne saurait donc s'inscrire dans des formes homogènes. Les scénarii globaux proposés représenteraient davantage des horizons de la pensée ou des logiques de développement possibles. Servons-nous en pour poser un certain nombre de questions. Stéphane Gatignon a insisté sur la nécessité de débattre publiquement d'un certain nombre de thèmes pour articuler les différentes politiques publiques. Que peut-il advenir à l'horizon 2025 ? Quels leviers d'action mettre en oeuvre ? Quel objectif souhaitons-nous atteindre ? Où veut-on aller ? Les réponses à cette dernière question ne seront évidemment pas consensuelles, d'où l'intérêt du travail de prospective.

Plusieurs hypothèses ont été soulevées. L'objectif pourrait-il être d'aller vers la constitution de quartiers « sas » concentrant les populations en difficulté et les moyens publics, en espérant que la mobilité des ménages y soit une réalité ? L'objectif pourrait-il être d'aboutir à la mixité sociale tant recherchée ? En matière de mixité, le diagnostic initial semble déjà faire débat.

En tout état de cause, la prospective doit nous amener à essayer d'analyser comment s'articulent les tendances lourdes pour dessiner les futurs possibles. L'enjeu serait également de voir comment des tendances émergentes ou des facteurs de rupture pourraient intervenir, à travers l'innovation, des politiques publiques plus structurantes ou des expérimentations. Encore faudrait-il pour cela déterminer des objectifs et les conserver dans la durée.

Mickaël VIDAL, association Un Stage et Après :

Nombre d'élèves entrent aujourd'hui au collège avec de vraies lacunes. L'école du socle commun pourrait donc constituer une réponse adaptée. Cela étant, la sensibilisation aux enjeux associés à l'orientation nécessiterait d'être engagée plus en amont, dès la 5ème. Aujourd'hui, les élèves de 3ème sont amenés à effectuer, de manière extrêmement précoce et abrupte, un choix entre une seconde professionnelle et une seconde générale. La législation ne pourrait-elle pas évoluer sur ce point ?

Jacques GROSPERRIN :

Nous avions proposé, dans le cadre d'un rapport sur les écoles de la deuxième chance, de créer des plateformes d'orientation indépendantes de l'Education nationale, mises à disposition des préfets. L'idée était de pouvoir suivre les élèves décrocheurs, en lien avec les organismes locaux. Nous ne résoudrons pas le problème de l'orientation en la confinant au sein de l'Education nationale.

Martin HIRSCH :

Le système d'orientation actuel restreint les univers plutôt qu'il ne les élargit. Ce fonctionnement est source d'angoisse, pour les bons élèves comme pour les mauvais. L'orientation est aujourd'hui synonyme de renoncement définitif à certaines voies. Dans ce contexte, il pourrait être délicat de rendre l'orientation toujours plus précoce.

J'estime au contraire qu'il conviendrait de « dédramatiser » l'orientation, en encourageant les choix plus intuitifs. Au système ensuite de s'organiser pour permettre des changements d'orientation et une valorisation des filières spécialisées dans d'autres domaines. Tant que le poids d'une vie entière sera associé à l'orientation, toute tentative de la rendre plus précoce ne pourra être que dangereuse.

La sensibilisation est un élément essentiel, y compris à travers les stages. Cependant, attention à ne pas mettre trop de pression sur les jeunes.

Marie-Claude FANTHOU, bureau des collèges de la DEGESCO :

J'interviendrai en tant qu'ancien professeur et ancien chef d'établissement. La question de la volonté d'intégrer se pose en France. Certains systèmes se remettent en cause face à l'échec scolaire. En France, la responsabilité de l'échec est souvent rejetée sur l'élève. L'école du socle commun pourrait être un axe de réflexion dans ce domaine. Il nous faudrait faire la démarche d'apprentissage des codes sociaux évoqués aujourd'hui, qui créent un décalage entre l'école et les élèves. Il conviendrait également de ne pas systématiquement transformer les dispositifs d'aide en dispositifs de relégation. L'option de découverte professionnelle trois heures, créée avec un objectif d'ouverture des ambitions et des exigences, est aujourd'hui utilisée comme un dispositif de mise à l'écart. Toutes les études de l'OCDE ont de surcroît démontré que l'organisation précoce des filières ne fonctionne pas.

Vincent CESPEDES :

L'école doit effectivement se remettre en question. En définitive, n'est-elle pas là aujourd'hui pour naturaliser l'échec, à travers ses dysfonctionnements récurrents ? Avec tous les moyens et l'énergie intellectuelle déployés, nous devrions être en mesure de trouver des solutions. Or certains échecs perdurent, pointés par les rapports successifs. Il conviendrait que l'école fasse sa psychanalyse.

N'existe-t-il pas aujourd'hui une école à deux vitesses ? N'existe-t-il pas, au fond, une volonté sociétale de reléguer certaines catégories de la population, dans une logique de précarisation, en leur en attribuant la responsabilité ?

Fabienne KELLER :

Cette situation serait-elle le produit d'une volonté ou d'un cumul d'actions ?

Vincent CESPEDES :

Loin de moi l'idée de défendre une quelconque théorie du complot. On touche là à l'idéologie soutenant la construction de notre société. Si l'idéal républicain demeure très beau, dans ses valeurs universalistes et laïques, ses moyens s'avèrent violents. Le surmenage est une violence pour les enfants. Les cartables pesant plus de 10 kilos sont une forme de violence. La contrainte et le harcèlement aboutissent à une déprime des élèves. Les sociologues ont montré que notre jeunesse n'était pas la plus optimiste du monde.

La naturalisation de l'échec s'opèrerait également par le fait que les professeurs viennent de Paris enseigner en ZEP et repartent ensuite, sans scolariser leurs propres enfants dans ces écoles (leur préférant des écoles privées). Le débat sur l'école est fondamentalement idéologique, puisqu'il en va de la formation des citoyens de demain. Revenons aux idéaux de la République. Pourquoi un pan entier de notre société devrait-il aller vers la précarisation et les difficultés à vivre ?

Internet est aujourd'hui une révolution fondamentale, y compris au sein des quartiers défavorisés. L'accès à la connaissance y rejoint l'idéal de Diderot, avec des risques de dérives. Un jeune de 10 ans est aujourd'hui capable de se passionner pour des domaines de connaissance, sans avoir à faire des choix pour l'avenir. Cessons d'imposer ce type de choix. La plupart d'entre nous ne savions pas quel serait notre métier avant d'entrer à l'Université.

L'école devra mener une réforme de ses contenus, en lien avec le développement d'Internet. En 2025, Internet sera présent à chaque instant de notre vie. L'école ne saurait donc continuer à raisonner à partir du mythe de Robinson Crusoé - appelé à refaire la civilisation sur une île déserte. Les opérations compliquées seront de plus en plus assistées. L'accent nécessiterait donc d'être mis sur la gourmandise de connaître.

Lorsque les jeunes cherchent des réponses à leurs questions sur Internet, ils ne se contentent pas des premières réponses proposées. Ils sont donc dans le doute permanent - ce qui se trouve être de la philosophie. Il conviendrait demain de rendre philosophiques toutes les matières enseignées à l'école, pour transmettre le goût du questionnement et de l'apprentissage infini.

Fabienne KELLER :

Il n'a pas été facile d'amener les délégués de classes du collège de Bethoncourt à s'imaginer dans 20 ans. En revanche, tous ont levé le doigt pour dire qu'ils avaient Internet chez eux. La place que prend aujourd'hui Internet interroge nos propres modes de transmission et d'accès à la connaissance.

Vincenzo CICHELLI :

L'école a peut-être une place trop centrale dans la société française. Il y a 20 ans, on m'expliquait que la France possédait le meilleur système au monde, avec l'école comme garant de la mobilité sociale pour tous et de l'intégration. Depuis, des comparaisons internationales ont mis en évidence certains dysfonctionnements dans le système français. L'élitisme républicain serait en cause - celui-là même qui devait permettre de former les élites les plus éclairées du monde. Si l'élitisme républicain produit bien 5 à 10 % d'individus extrêmement éclairés, il est également à l'origine de souffrances chez une large part de la population. Ce concept sur lequel la société a misé, et qui lui a permis d'occuper la place qui est celle de la France au sein de l'Europe, connaitrait un essoufflement. Ce principe était bon pour une société d'héritiers. Comment pourrait-il aujourd'hui s'adapter à une société dans laquelle les classes populaires et les enfants d'immigrés sont arrivés à l'école de façon massive, y compris à l'université. L'élitisme républicain produit aujourd'hui de l'exclusion, de l'échec, de la mésestime de soi. De surcroît, il enferme l'avenir, à travers des choix de plus en plus précoces au caractère parfois irréversible. Ceci entre en contradiction avec la flexibilité croissante des trajectoires individuelles, impulsée par la globalisation. La formation tout au long de la vie nécessiterait de pouvoir disposer de plusieurs alternatives, en rupture avec un système de choix précoces et durables. Nous appliquons cette logique dans le cadre de la vie privée. Nous devrions pouvoir le faire également dans le travail et dans la formation.