PREMIÈRE PARTIE - LA DÉSINDUSTRIALISATION : UNE RÉALITÉ, MAIS PAS UNE FATALITÉ

I. LE DÉCLIN PROGRESSIF DE L'INDUSTRIE DANS L'ÉCONOMIE FRANÇAISE

A. LA DIMINUTION DE LA PART DE L'INDUSTRIE DANS L'EMPLOI ET DANS LE PRODUIT INTÉRIEUR BRUT

M. Lionel Fontagné, membre du Conseil d'analyse économique, a défini la désindustrialisation, lors de son audition devant la mission, comme la diminution de la part de l'emploi industriel dans l'emploi total. L'emploi est donc le premier marqueur de la désindustrialisation.

1. L'emploi industriel, une notion complexe

La mesure du nombre des emplois industriels n'est pas si simple qu'il y paraît .

Il faut d'une part déterminer les emplois considérés : faut-il par exemple inclure les intérimaires ? Cette question a fait débat au sein de la mission, certains membres de la mission étant tout à fait favorables à une comptabilisation des intérimaires dans les effectifs. Les partenaires sociaux, rencontrés lors du déplacement en Franche Comté par exemple, ont souligné l'importance du recours à l'intérim observée dans certaines chaînes de montage, pouvant aller jusqu'à la moitié des effectifs. Cette précarisation du salariat et ses conséquences sur l'attractivité de l'industrie et de ses métiers, ainsi que sur la préservation des savoir-faire, mérite d'être soulignée.

Il faut surtout délimiter le secteur industriel par rapport au secteur des services. Ainsi, certaines sociétés de services vendent des produits industriels tandis que des entreprises manufacturières réalisent une grande part de leur chiffre d'affaires en produisant des services. Enfin, les entreprises industrielles tendent à externaliser des activités autrefois réalisées par leurs propres employés : entretien des locaux, sécurité, maintenance des équipements, gestion des ressources humaines, technologies de l'information, voire bureaux d'études.

2. Une diminution réelle de la part des emplois

Malgré ces réserves, la diminution de l'emploi industriel est incontestable . Il s'agit d'une tendance de long terme qui s'est amorcée dans les années 70.

Source : données INSEE, graphique Sénat

Dans le même temps, le nombre d'emplois total augmentait de 19,4 millions à 25,5 millions, de sorte que la baisse en part relative de l'industrie dans l'emploi national est encore plus marquée :

Source : données  INSEE, graphique Sénat

Le nombre d'emplois industriels a ainsi diminué de 36 % de 1980 à 2007, soit une perte de 1,9 million d'emplois 5 ( * ) .

Les données les plus récentes montrent une aggravation du phénomène en 2010 : la diminution de l'emploi salarié direct dans l'industrie est ainsi de 717 000 emplois entre le 31 mars 2000 et le 30 septembre 2010 , la baisse étant de 89 000 pour les douze derniers mois de la période 6 ( * ) .

On pourrait ajouter à ce chiffre la diminution du nombre de salariés intérimaires, qui a représenté 52 000 emplois sur la même période malgré une légère amélioration en 2009-2010.

Données : INSEE, nombre d'emplois, CVS - L'industrie en France - Édition 2009

De plus, la crise économique et financière de ces dernières années a détruit plus d'emplois dans l'industrie que dans les autres secteurs d'activité, en France comme dans les autres pays développés 7 ( * ) :

Source : l'INSEE, L'industrie en France, Édition 2009

Ici encore, aucun secteur industriel n'a été épargné 8 ( * ) : en 2008, 36 000 emplois ont disparu dans la production de biens intermédiaires, 13 000 dans l'industrie automobile (soit - 4,9 %), 20 000 dans le secteur des biens de consommation. Le secteur des biens d'équipement, les industries agro-alimentaires et l'énergie ont également vu leur situation se détériorer en 2009.

Ainsi, on constate que la diminution relative de l'emploi industriel est plus forte en France que chez ses voisins : la part de l'emploi industriel dans l'emploi total y a reculé de 19,3 % en dix ans, contre seulement 14,3 % dans l'ensemble de l'Union européenne.

3. Les composantes de la perte d'emplois industriels

Le phénomène de désindustrialisation résulte de trois déterminants structurels selon l'étude publiée en février 2010 par Mme Lilas Demmou, chargée de mission à la Direction générale du Trésor et de la politique économique (DGTPE).

• Un quart des pertes d'emplois constatées sur la période 1980-2007 correspondent en fait à un transfert de certaines tâches au secteur des services par externalisation , c'est-à-dire par transfert d'un service interne à l'entreprise vers un prestataire externe. Cette composante ne correspond pas à une perte réelle d'emplois ni de qualifications, la localisation et le contenu des emplois ne se modifiant pas réellement.

Ainsi, à la fin de 2007, l'industrie faisait travailler directement 3 682 000 salariés à temps plein (ce qui correspond à 13,3 % seulement de l'emploi total en France) mais aussi, occasionnellement, 290 000 intérimaires (l'augmentation des effectifs de ces derniers, plus facilement ajustables aux variations de la conjoncture, compensant en partie la diminution du nombre des emplois permanents).

En outre, de 1980 à 2007, 2,2 millions d'emplois ont été créés dans la branche des services aux entreprises, dans laquelle travaillent plus de 4,2 millions de salariés.

En tenant compte de l'intérim et des services marchands rendus aux entreprises du secteur (prestations, informatique, conseils, publicité, location de matériels, etc.), l'industrie représente donc, en réalité, environ 30 % de l'emploi total en France.

• Près de 30 % des diminutions d'emplois résulteraient au cours de la même période des gains de productivité réalisés dans l'industrie, évalués à 4 % par an de 1998 à 2007. La même production est alors réalisée avec un nombre moins élevé d'employés. En sens inverse, la productivité permet une baisse des prix des produits industriels qui entraîne une hausse de la demande et donc de l'activité industrielle, mais cet effet ne compense pas celui provoqué par les gains de productivité, les consommateurs modernes privilégiant désormais l'achat de services ;

• Les effets de la concurrence étrangère sont plus difficiles à mesurer, mais semblent avoir contribué à la baisse de l'emploi industriel.

Sur la période récente 2000-2007, la perte d'emplois résulterait principalement des gains de productivité , le mouvement d'externalisation vers les sociétés de service ayant en grande partie achevé de produire ses effets.

4. La diminution de la part de l'industrie dans le PIB

La désindustrialisation ne correspond pas à une baisse de la production industrielle en termes absolus . En effet, celle-ci n'a pas cessé de progresser sur le long terme. M. Dominique Jacomet, président de la section « Diagnostic et prospectives » à la Commission permanente de concertation pour l'industrie (CPCI), a ainsi estimé devant la mission que la production et la valeur ajoutée industrielles ont augmenté d'environ 50 % au cours des vingt dernières années.

L'industrie est toutefois restée en retard sur la progression de l'économie nationale, de sorte que sa part dans la valeur ajoutée a considérablement régressé : de 24 % en 1980, elle est passée à moins de 14 % en 2008 9 ( * ) . Dans le même temps, les services suivaient une progression inverse.

La part de l'industrie dans l'investissement national a, par ailleurs, diminué de façon importante, passant de 33,8 % de la formation brute de capital fixe (FBCF) totale en 1978 à 25 % en 2001. En 2006, elle ne mobilisait plus qu'un cinquième (21,4 %) des dépenses totales d'investissement des entreprises non financières, au lieu d'un quart (25,5 %) en 1999.

La diminution en valeur de la part de l'industrie dans le PIB depuis 1980 est liée à deux éléments principaux :

- les gains de productivité, déjà considérés au sujet de la baisse de l'emploi industriel ;

- la baisse des prix relatifs des produits industriels par rapport aux prix des services. Ces derniers ont en effet progressé à un rythme deux fois plus important que les prix à la production dans l'industrie.

Le basculement de la demande vers les services est un fait historique majeur. En 2009, les sommes consacrées par les ménages français à l'achat de services ont ainsi rejoint celles consacrées à l'acquisition de biens industriels.


* 5 Lilas Demmou, La désindustrialisation en France , DGTPE, février 2010.

* 6 DGCIS, Tableau de bord de l'emploi

(http://www.industrie.gouv.fr/p3e/tableau_bord/tbe/tbe.php). Source des chiffres : INSEE et Dares, emplois directs en fin de trimestre. L'emploi salarié direct ne comprend pas l'intérim.

* 7 Source du graphique : L'industrie en France - INSEE - Édition 2009.

* 8 L'industrie en France - Insee - Édition 2009.

* 9 Chiffres fournis le 2 juin 2010, lors de son audition, par M. Luc Rousseau, directeur de la direction général de la compétitivité, de l'industrie et des services (DGCIS) du ministère de l'économie, de l'industrie et de l'emploi.

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