Allez au contenu, Allez à la navigation



Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Analyses)

9 juin 2011 : Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Analyses) ( rapport d'information )
2. STANDARD'CITY : Figures de la ville chinoise générique

La Chine propose aujourd'hui un modèle urbain qui n'a plus grand chose à voir avec celui des métropoles européennes du XIXe siècle et du XXe siècle. Ce modèle de la ville chinoise est marqué, depuis l'ouverture des réformes dans les années 1980, par la diffusion de formes urbaines et d'objets architecturaux dans toutes les villes du pays. La ville chinoise devient « générique » : face à l'extension indéfinie d'espaces toujours semblables, l'absence de singularité de chaque ville est de plus en plus frappante pour le visiteur.

Nous pouvons ainsi dresser un petit inventaire de figures de cette ville qui se reproduit sur tout le territoire chinois. La diffusion de ce modèle urbain est poussée par plusieurs facteurs :

- le maintien d'un certain centralisme politique en matière de politiques urbaines ;

- l'arrivée dans les années 1990 d'entreprises étrangères qui se sont implantées dans plusieurs villes à la fois, et l'émergence de firmes chinoises et de promoteurs stimulés par le développement d'un nouveau marché de consommation urbaine qu'ils cherchent à unifier.

Dans les marges du pays (Xinjiang, Tibet, Mongolie intérieure), cette diffusion d'un modèle urbain unique devient un outil politique et participe à un mouvement de sinisation des minorités.

L'avènement de la ville générique

On doit le concept de ville générique à l'architecte Rem Koolhaas qui y voit la disparition des singularités de chaque ville, l'extension indéfinie d'espaces toujours semblables et homogènes, l'évacuation du domaine public, l'avènement d'une architecture fade et lisse. A travers la présentation de ce que l'on peut appeler « dix figures de cette ville générique », nous souhaitons interroger ici cette ville chinoise qui tend à se répéter et à s'uniformiser. Faut-il y voir l'importation, la reproduction et la diffusion de modèles occidentaux sur l'ensemble du territoire chinois ? Ou doit-on plutôt y lire l'émergence d'une « modernité métissée » à la chinoise pour reprendre l'expression de l'essayiste Jean-Claude Guillebaud1(*) ?

Au regard de ces dix figures de la ville générique qui sont autant de symboles de l'homogénéisation de la ville chinoise, quelle valeur accorder par exemple à la thèse de François Jullien qui défend l'idée que la Chine peut se démarquer du modèle occidental (la vision chinoise du monde étant d'une altérité telle par rapport à l'approche occidentale que le métissage des cultures ne pourra jamais se faire en profondeur) ? Peut-on soutenir encore la thèse d'une « exception chinoise » ? Ou faut-il faire le constat d'une « normalisation » et d'une mondialisation progressive et croissante de la ville chinoise ? Mais faut-il alors pour autant lier de manière directe mondialisation et occidentalisation ?

Ces dix figures de cette ville chinoise qui se répète nous aident à comprendre les puissants mécanismes à l'oeuvre dans la construction de l'espace urbain. Nous pouvons ici faire écho au propos de Gilles Lipovetsky dans « L'Occident mondialisé : Controverse sur la culture planétaire » qui nous invite à nous pencher sur les forces « lourdes » qui structurent selon lui réellement les cadres de vie : « C'est moins une "modernité métissée" qui s'annonce qu'une hypermodernité mondiale [...] S'il s'agit de dire qu'il existe des modernités échappant aux principes structurants du monde occidental moderne, la thèse est éminemment discutable, en ce qu'elle donne un poids excessif aux facteurs politiques, culturels et religieux, en même temps qu'elle sous-estime celui d'autres organisation lourdes (économie, science, technique, éducation, individualisation) La vérité est que le processus de modernisation emprunte partout les mêmes voies structurelles. »

Ces facteurs « lourds » d'homogénéisation des modèles urbains sont a priori multiples :

- ouverture des frontières et importation de modèles ;

phénomène d'occidentalisation et de mondialisation ;

- mais aussi phénomène de mondialisation sans occidentalisation, ou occidentalisation sans mondialisation ;

diffusion large de nouvelles techniques et technologies (l'automobile par exemple) ;

logiques de concentration et d'internationalisation de grands groupes des secteurs de l'industrie, du luxe, de l'immobilier, de la grande distribution ;

mobilités croissantes des populations sur l'ensemble du territoire (voyages d'affaire, migrations, tourisme)

émergence de nouveaux responsables publics locaux qui mettent en oeuvre des stratégies d'imitation de « bonnes recettes » entre villes en matière d'urbanisme ou de politique urbaine.

Première figure : la trame urbaine en damier

Les villes chinoises sont mises au carré. Le modèle orthogonal d'un réseau routier en damier se substitue peu à peu à des plans de ville plus libres et à des formes plus organiques. Cette transformation urbaine est un phénomène de masse qui touche jusqu'à la plus modeste et reculée2(*) des villes chinoises.

Deux éléments composent désormais la cité chinoise moderne : le secteur rectangulaire fermé et surveillé - qu'il soit résidentiel, industriel ou tertiaire ; - et un réseau viaire large, tiré au carré et entièrement dévolu à la circulation automobile. Les bulldozers qui éventrent les quartiers anciens pour mieux les quadriller sont mus par un incontestable désir de progrès, mais ils prétendent aussi trouver une justification dans la culture chinoise classique.

Cette justification se trouve notamment dans le Kaogongji, texte technique (sorte de "décret d'application") d'une partie disparue du Rituel des Zhou, et auquel il aurait été substitué plus tardivement : l'original daterait du Ve siècle avant Jésus-Christ, le Kaogongji aurait trois siècles de moins. Ce texte décrit la création d'une enceinte carrée, encadrant un réseau quadrillé de voies nord-sud et est-ouest, quadrillage qui s'étend aussi à l'aménagement rural voisin, du moins tant qu'il ne se heurte pas à des formes du relief. Pékin ou Xi'an sont sans doute les deux exemples type de villes capitales millénaires obéissant à une telle organisation en damier.

Banlieue Ouest de Pékin

Cette utilisation de la culture chinoise classique pour justifier les formes de la modernisation urbaine en cours demande d'être analysée et décryptée alors que ces textes et traités classiques étaient uniquement prescrits pour l'édification d'une cité capitale. L'homogénéisation actuelle des paysages urbains, qui conduit presque toutes les villes chinoises à se ressembler, ne peut être expliquée par les seuls facteurs d'un retour à la tradition et d'une volonté des responsables municipaux de redécouvrir les cités des anciens.

Les moteurs actuels de la mise au carré des villes chinoises sont clairs :

adaptation des centres urbains à l'automobile par le découpage des quartiers par de larges voies ;

rôle croissant des promoteurs dans la fabrique de la ville : le secteur rectangulaire apparaît comme un support de développement flexible et très rentable pour la construction de programmes qu'ils soient résidentiels, tertiaires ou industriels ;

volonté du gouvernement central de mieux contrôler et surveiller l'espace urbain par une rationalisation de son organisation. Ainsi une loi dans l'équivalent chinois du code de l'urbanisme et de la construction impose depuis la fin des années 1990 la clôture et le gardiennage privé des secteurs ;

manne financière dégagée par ces opérations de modernisation urbaine pour les municipalités : dans un contexte de déconcentration administrative entamée il y'a une quinzaine d'années conduisant les municipalités à devenir beaucoup plus indépendantes financièrement, le redécoupage des centres urbains est devenu un levier de ressources non négligeable pour les élus locaux qui tendent donc à encourager ce système.

Seconde figure : la rue piétonnière

La rue piétonnière est un bon exemple de l'importation d'un modèle urbain occidental et de sa diffusion sur l'ensemble du territoire chinois. Alors que les centres des villes européennes se piétonnisent depuis la fin des années 1980, le concept de rue piétonnière restait totalement étranger à la culture urbaine chinoise jusqu'au début des années 2000.

De Nankin à Shanghai en fin de journée

La rue piétonnière a réellement été « inventée » en Chine en 2000 lorsque la municipalité de Shanghai ouvre un concours international pour le réaménagement de la partie de la rue de la célèbre rue de Nankin comprise entre le Bund et le Peace Hotel. L'agence d'architecture française Arte Charpentier est alors désignée lauréate et propose un nouveau réaménagement de cette artère désormais réservée au piéton. L'opération est un succès. Sur 1,2 kilomètre, la rue concentre restaurants, grandes enseignes, centres commerciaux, petites boutiques et vendeurs ambulants.

Dans les années qui suivent, Pékin cherche très vite à reproduire ce modèle avec la piétonisation des rues de Wangfujing et de Jan Dajie. Ces deux rues sont aujourd'hui bordées de grands magasins et de centres commerciaux et sont très animées à toute heure du jour comme de la nuit. Vient ensuite la rue Shang Xia Jiu Lu à Canton, puis en seulement quelques années, des rues piétonnières dans la majorité des villes chinoises, y compris dans des villes de petite taille.

La municipalité de Wuchang située tout au Nord du pays dans la province du Heilongjiang annonce même aujourd'hui la construction de la plus longue rue piétonnière du monde. Partout l'homogénéisation de l'espace public est à l'oeuvre autour de ce modèle devenu en quelques années une « recette » reproductible à l'infini. Mêmes mobiliers urbains, mêmes pavages, mêmes enseignes et fast-food de part et d'autre de la rue, mêmes vendeurs ambulants, mêmes petits trains touristiques sur pneus : la piétonisation, conçue en principe pour préserver, ne fait plus que canaliser des flux de piétons condamnés à détruire avec leurs pieds ce qu'ils sont censés révérer... L'espace public y perd toute singularité, annihilant les possibilités de surprise et de découverte, pourtant à l'essence même de l'expérience urbaine. La rue piétonnière se fait alors simple outil au service de la consommation de masse.

Troisième figure : la place Tien An Men  (bis) et son écran géant

Le développement récent de places au centre de très nombreuses villes chinoises sur le modèle de la place « Tien An Men » à Pékin est à rapprocher de la multiplication des rues piétonnières décrite ci-dessus. Toutes ces places ont été percées récemment dans des zones autrefois bâties. Elles offrent toutes les mêmes caractéristiques organisées autour d'une vaste étendue régulière (carré ou rectangulaire) et pavée (dallage de marbre ou de granit poli) sensée conférer à la ville ainsi remodelée une centralité nouvelle autour des valeurs de la nation chinoises.

Ces valeurs sont exprimées par la mise en place d'objets précis chargés de sens : un monument (statue géante de Mao, colonne des « héros de la révolution » ou des « héros du peuple » symbole de l'unité du peuple chinois, etc.) et un écran numérique géant. Ce dernier apparaît comme un dispositif répété qui diffuse à la fois de la publicité, des informations municipales, des films chinois, ou des épopées de la Longue marche et tente de faire oublier la répression meurtrière dont la place Tien Am Men fut le siège. Les dimensions sonores et les images que renvoie un espace public sont finalement aussi importantes que l'espace physique lui même qu'ils complètent. Ainsi à côté de la multiplication des rues piétonnières, la généralisation de ce type de place participe à une certaine homogénéisation des espaces publics sur tout le territoire et à la définition d'un modèle d'espace public pour la ville chinoise.

Quatrième figure : le quartier d'affaires et ses tours

Le terme « quartier d'affaires » désigne une zone où les équipements tels que les immeubles de bureaux, d'appartements et les hôtels sont conçus pour répondre à de grands besoins en services financiers, commerciaux, d'information et intermédiaires, avec un réseau de transport et de communication parfaitement organisé, permettant une activité commerciale hautement productive et très rentable. Ces quartiers, partie intégrante d'une ville zonée et segmentée, est un des symboles de la ville globale décrite par Saskia Sassen. Depuis les années 1990, et la construction du quartier pionnier de Pudong à Shanghai, ces zones se multiplient dans toutes les métropoles chinoises, qu'elles soient de premier rang (Pékin, Canton) ou de second rang (Nankin, Chongqing, Shenzhen, Tianjin, etc.).

A Shanghai, en 1990, le district de Pudong ne comprenait que quelques abris de riziculteurs, des chantiers navals et des hangars. Après des décennies d'absence de politique d'aménagement sur ces terres de la rive Ouest du Huangpu, le gouvernement chinois décida d'ouvrir une « zone économique spéciale » dans le district, favorisant l'essor d'un grand quartier d'affaires, nommé Lujiazui. En 15 ans, plus de 8 000 sociétés chinoises et étrangères s'établirent dans le quartier aux côtés de grands hôtels internationaux. Au cours de cette période, et suivant la dynamique du quartier d'affaire, plus de 1,5 million de Chinois se sont établis à Pudong dont la croissance économique annuelle dépassait les 17% au début des années 2000.

Ce quartier est devenu aujourd'hui un des symboles de l'essor économique chinois avec ces tours-totems comme la Perle de l'Orient (1995, 468 mètres), la tour Jin Mao (1996, 420 mètres et 88 étages), le Shanghai World Financial Center (2008, 492 mètres et 101 étages) et le Shanghai Center (projeté en 2013, 632 mètres et 127 étages). Importée d'un modèle urbain occidental du XXe siècle, la tour en Chine devient un outil de marketing urbain, vecteur de signes de puissance et de réussite économique.

Dès l'entrée du musée de « l'urbanisme » à Shanghai, cette maquette géante illustre de façon presque caricaturale ce culte de la tour considérée comme un totem, un objet, une marque, voire un bijou.

A Pékin, le schéma de construction du quartier d'affaires dans la zone située entre le deuxième et le troisième périphérique à l'est de la ville a été intégré au plan général d'urbanisme de la municipalité en 1993. Très vite l'objectif affiché a été d'attirer des stars architectes pour proposer, dans un premier temps, un schéma directeur, puis ériger des tours. Aujourd'hui, plus de 300 tours ont été construites dans le nouveau quartier d'affaires. La plus célèbre d'entre elles est aujourd'hui la tour de la télévision chinoise (CCTV) dessinée par Rem Koolhaas : cet objet purement formel et insaisissable est doté d'un impact visuel très fort. Surnommé le donut par les habitants de Pékin, la tour, qui se veut être une anti-tour pour son concepteur, exacerbe une image de puissance par son architecture qui défie les lois de la pesanteur.  

La tour CCTV dans le quartier d'affaires de Pékin

Précurseurs du développement de dizaines de quartiers d'affaires dans toutes les villes importantes du pays, les Central Business Districts (CBD) de Shanghai et Pékin, illustrent la formation de centres transterritoriaux sur le territoire chinois. Ces centres mettent en rapport les villes globales entre elles et expriment une des facettes du nouveau capitalisme marqué par la standardisation des environnements. Ainsi, la structure des entreprises flexibles nécessite un environnement physique qui puisse rapidement être reconfiguré : le bureau se réduit à un terminal, l'architecture devient enveloppe3(*). Alors que l'extérieur de l'édifice est surchargé d'ornementations à l'instar de la tour Jin Mao à Shanghai, les espaces intérieurs sont toujours plus neutres, standardisés, et susceptibles de reconfigurations immédiates.

Cinquième figure : la gare et l'aéroport de verre et d'acier

La Chine représente aujourd'hui 10% des activités du groupe français AREP, filiale de la SNCF spécialisée dans la conception des lieux de mobilité. Pour son directeur général, Etienne Tricaud, qui oeuvre en Chine depuis maintenant 10 ans, l'importation de modèles urbains occidentaux est une nécessité : « Aujourd'hui pour faire face aux énormes besoins en construction et en aménagement urbain, la Chine importe des modèles architecturaux et urbains. Il n'y a pas de honte à cela. L'architecture italienne a envahi toute l'Europe à la Renaissance. Lorsque l'on se promène à Cracovie, on se croirait parfois en Toscane, et personne n'y voit rien à redire ».

Gares et aéroports sont des bons exemples d'objets urbains importés et reproductibles à souhait, vendus clef en main par de grands groupes occidentaux, et porteurs d'une image de modernité homogène et aseptisée. Le marché est porteur : la Chine a construit six nouveaux aéroports en 2009, ce qui porte leur nombre total à 166 pour l'ensemble du pays, 78 nouveaux aéroports seront inaugurés d'ici 2020.

Le quartier de la gare de Xizhimen à Pékin, la gare de Shanghai Sud, la gare de Nankin, la gare Est de Chengdu, la gare de la zone industrielle de Suzhou, la gare de Qingdao, l'immense gare de Wuhan, ou les nouveaux aéroports Shanghai - Pudong ou de Pékin (dont le terminal est le plus grand du monde) alimentent la diffusion d'une architecture internationale et mondialisée, une architecture instantanément et totalement oubliable, sans aucune chaleur, filtrée et contrôlée.

Sixième figure : le centre « ancien » touristifié

La reconversion des centres anciens en zone touristique tend à devenir une pratique courante dans les villes chinoises dotées d'un minimum de patrimoine. Avec le développement du tourisme intérieur chinois, il s'agit désormais d'exploiter au mieux l'espace urbain comme une ressource touristique. Les recettes sont simples et sont appliquées partout de la même manière : la délimitation d'une zone plus ou moins importante à valoriser, le délogement partiel ou total de la population, la destruction puis la reconstruction de l'ancien dans un style exacerbant les traits de l'architecture d'origine (au mieux il s'agit de « rénovation »), l'implantation de franchises commerciales (Starbucks, magasins de souvenirs, etc.) et parfois la fermeture complète de la zone avec instauration d'un ticket d'entrée.

Ainsi se construit un espace touristique « clef en main », capable de dégager des recettes substantielles et de recréer un imaginaire. Ce phénomène participe à ce que l'on pourrait appeler une « disneylandisation »4(*) de la ville chinoise : la création d'univers qui n'ont jamais existé que dans l'imagination des visiteurs, la réinvention d'un patrimoine factice et simulé5(*) qui n'a plus rien de réel ou d'historique, la sanctuarisation d'un lieu dédié à une activité unique (le tourisme), la mise en scène d'un passé rendu spectaculaire. Souvent, notamment dans les villes marquées par une histoire forte et une identité propre (villes de minorités, villes des marges chinoises : Tibet, Xinjiang, Mongolie intérieure) la réhabilitation des centres anciens consistent à superposer des pastiches architecturaux « chinois » aux témoins existant liés aux cultures locales. On comprend ici toute l'ambigüité de la notion de patrimoine en Chine notamment en matière de conservation du bâti et du paysage urbain.

Dans une civilisation qui a toujours détruit ses villes, et qui tend à conserver son passé plus dans l'écriture que dans la pierre (la ville est le lieu de l'impermanence), il est intéressant de souligner l'instrumentalisation de la notion de patrimoine faite lors de ces rénovations de centres touristiques : le patrimoine urbain se vend comme un produit adapté au consommateur, en même temps qu'un luxe importé d'Occident. Ce phénomène mondial dépasse bien évidemment le cas de la Chine et il est, ici comme ailleurs, un corollaire du développement des sociétés urbaines en demande de récits. L'engouement des sociétés urbaines modernes pour « le Patrimoine » répond ainsi à cette demande6(*).

Aux abords des jardins Yu, la vieille ville chinoise de Shanghai entièrement reconstruite et dédiée au tourisme

Septième figure : le quartier branché de xintiandi

Autre figure emblématique de la ville générique en Chine : le quartier à la mode et branché de Xintiandi (littéralement « Nouveau cosmos »). Créé à Shanghai en 2004 par le promoteur Hongkongais Shui On Land, cette opération immobilière concentre commerces, restaurants, cafés, bars et discothèques dans une ancienne courée7(*) réhabilitée, engendrant le déplacement de 2500 familles. Le quartier s'organise autour d'un espace piétonnier central qui irrigue un ensemble d'établissements haut de gamme intégrés dans de petits immeubles de deux niveaux dont seules les façades ont été conservées lors de la réhabilitation. Ce bloc est devenu le quartier à la mode des locaux et des touristes (les jeunes mariés viennent même s'y photographier le week-end), alliant ainsi réinvention patrimoniale et rentabilité commerciale.

Cette opération de prestige a ensuite été imitée rapidement dans les autres grandes villes de Chine. Désormais on trouve un tel quartier à Hangzhou sur les bords du lac de l'Ouest appelé Xihu Tiandi, à Chongqing où un vrai-faux village pittoresque a été reconstruit sur les bords du Yangtze (Chongqing Tiandi), à Wuhan dans un ensemble d'immeubles datant du début du XXe siècle (Wuhan Tiandi), à Dalian dans un ensemble récent répondant aux codes du New Urbanism (Dalian Tiandi), à Foshan en bordure de la vielle ville chinoise (Foshan Lingnan Tiandi). Les clefs du succès sont à chaque fois identiques : piétonisation, cafés et restaurants chers et branchés, boutiques à la mode, aspect village reconstitué.

Quartier de Xintiandi à Shanghai

Huitième figure : l'hypermarché Carrefour

Le formidable développement du groupe Carrefour en Chine illustre avec force l'homogénéisation en cours de l'offre commerciale qui participe pleinement à la construction de la ville générique chinoise.

Carrefour s'est implanté en Chine en 1995. Le distributeur y compte aujourd'hui plus de cent cinquante hypermarchés répartis dans toutes les grandes villes du Pays. En chinois, Carrefour a été traduit par Jia le fu, signifiant « bonheur et prospérité pour la famille », le groupe orientant sa stratégie de développement sur l'émergence d'une classe moyenne urbaine, la croissance rapide de la société de consommation, et le désir des chinois de trouver en un seul point une grande quantité de produits à bas prix. Ce commerce moderne ne s'adresse qu'à moins de 20 % de la population chinoise aujourd'hui, mais le potentiel de développement est encore très important. « La grande consommation s'est développée en 40 ans aux Etats-Unis, en 20 ans en France et en 10 ans en Chine » note ainsi le sociologue de la consommation Dominique Desjeux.

Enseigne Carrefour à Kunming (Yunnan)

Le développement de Carrefour en Chine s'est accompagné de nombreuses transformations dans les modes de vie. Le tissu commercial des villes chinoises a toujours été marqué par la diversité et le fort maillage d'un réseau de petits commerces individuels, bien intégrés au bâti résidentiel, entrainant de fait des habitudes de consommation quotidiennes marquées par la fragmentation des achats. Il est ainsi dans les habitudes chinoises de faire ses courses quotidiennement tôt le matin dans les nombreux marchés de rue et d'y revenir le soir pour acheter de quoi préparer le dîner. L'importation du concept d'hypermarché en Chine par Carrefour change la donne : le groupe français a réussi à convertir les consommateurs chinois au mode d'« achats groupés ». L'hypermarché est également devenu un lieu dans lequel les gens aiment venir flâner et passer du temps.

Les transformations touchent également les paysages urbains qui sont de plus en plus marqués par la répétition d'architectures commerciales de faible qualité et par les affichages publicitaires des grandes enseignes. Les hypermarchés contrairement à l'Europe sont placés à l'intérieur des villes chinoises. Il y en a ainsi dix dans le centre de Shanghai et sept dans le coeur de Pékin : 40% des clients viennent y faire leurs courses à vélo ou à pied. L'irruption des autres géants depuis ces dernières années tels que Walmart ou Auchan ne fait que renforcer ce modèle qui repose sur une architecture uniforme, peu écologique et faiblement intégrée aux tissus urbains préexistants.

Neuvième figure : les Fast-Food

L'ouverture de centaines de Fast-Food dans toutes les villes du pays au cours de la dernière décennie, illustre avec force l'ouverture de la Chine à la société de consommation. Les consommateurs chinois n'ont jamais autant eu le choix : KFC (en Chine depuis 1987), Mac Donald's (en Chine depuis 1990), Pizza Hut (en Chine depuis 1990), Starbucks (en Chine depuis 1999), Burger King (en Chine depuis 2005), sans oublier la marque de fast food Dico's 100% chinoise mais copie conforme du modèle de restauration rapide à l'occidental (lancée en 1994).

Ce qui frappe dans le développement de cette restauration rapide importée d'Occident, c'est l'extraordinaire rapidité de diffusion du modèle sur l'ensemble du territoire chinois en moins de deux décennies et la « normalisation » d'une consommation quotidienne dans ces restaurants qui est entrée dans les modes de vie des citadins. Lorsque le premier fast food ouvrait en 1987 non loin de la place Tien An Men, le restaurant était considéré par les chinois comme un moyen d'expérimenter une nouvelle manière de se restaurer venue d'Occident : Vingt ans plus tard, KFC compte plus de 2000 restaurants dans 400 villes, l'enseigne emploie plus de 200 000 personnes, conduisant à faire de KFC la plus grande chaine de restauration en Chine (à côté de cela Mac Donald's ne compte « que » 800 restaurants en Chine). La croissance extraordinaire de ce marché des fast food conduit une fois de plus à homogénéiser l'espace urbain sur l'ensemble du territoire urbain. Dans toutes les villes, KFC, Mac Donald's ou Pizza Hut fonctionnent avec leurs logos comme autant de repères de la ville générique dans le paysage urbain.

Dixième figure : le grand événement mondial

Depuis quelques années la ville chinoise se construit autour de grands événements : Jeux Olympiques de Pékin en 2008, Jeux Asiatiques à Canton en 2010 et Exposition universelle de Shanghai en 2010. L'organisation d'un grand événement mondial devient pour les responsables publics un outil puissant d'aménagement et de régénération urbaine, en même tant que le support de stratégies de marketing urbain. Ces grands événements conduisent également à une certaine homogénéisation des espaces urbains en véhiculant des valeurs, des imaginaires et des images d'une ville mondialisée fondée sur des recettes facilement reproductibles. Pour le visiteur étranger, la ville chinoise cesse alors de proposer de l'inconnu et de l'inattendu.

Pierre-Emmanuel Becherand

Bibliographie

- JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD « Le Commencement d'un monde. Vers une modernité métisse », Seuil, 2008

- HERVÉ JUVIN, GILLES LIPOVETSKY, « L'Occident mondialisé : Controverse sur la culture planétaire »  Grasset, 2010

- RICHARD SENNETT, « La civilisation urbaine remodelée par la flexibilité », Manière de voir, Le Monde diplomatique, n°114, Décembre-Janvier 2011

- SYLVIE BRUNEL, « La planète disneylandisée », Editions Sciences Humaines, 2006

- JEAN BAUDRILLARD « Simulacres et simulation », Editions Galilée, 1981

- Françoise Choay, « Le patrimoine en question » Seuil, 2009

- DESJEUX DOMINIQUE, YANG XIAO MIN, « Chine, comment créer un marché en Chine » Carrefour, jia le fu,Guangzhou, film avi file, durée 25 minutes, 2008


* 1 Le Commencement d'un monde. Vers une modernité métisse, Jean-Claude Guillebaud, éd. du Seuil, 2008

* 2 Voir l'exemple de Kashgar aux marges occidentales du territoire chinois.

* 3 Richard Sennett, « La civilisation urbaine remodelée par la flexibilité », Manière de voir, Le Monde diplomatique, n°114, Décembre-Janvier 2011.

* 4 La planète disneylandisée, Sylvie Brunel, Editions Sciences Humaines, 2006

* 5 Simulacres et simulation, Jean Baudrillard, Editions Galilée, 1981

* 6 Françoise Choay, Le patrimoine en question, Seuil, 2009

* 7 Les courées shanghaiennes ou lilongs sont des ensembles résidentiels construit dans les années 1860-1930. Ces parcelles sont traversées par un réseau hiérarchisé de voies internes et de cours intérieures, isolé de la rue par une ceinture de commerces.