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La Turquie veut-elle toujours adhérer à l'Union européenne ?

28 juin 2011 : La Turquie veut-elle toujours adhérer à l'Union européenne ? ( rapport d'information )

B. UNE DIPLOMATIE EN PLEIN ESSOR

1. La recherche d'une « profondeur stratégique »

Depuis l'arrivée au pouvoir de l'AKP en 2002 et d'Ahmet Davutoðlu à la tête du ministère des affaires étrangères en 2009, la politique étrangère turque semble connaître une certaine inflexion. La Turquie semble vouloir profiter de la fin de la guerre froide, de sa position géostratégique et de sa prospérité croissante pour conférer à la diplomatie turque une « profondeur stratégique », pour reprendre l'expression d'un livre publié par Ahmet Davutoðlu, à la fin des années 1990, consacré à la place de la Turquie dans le monde. Cette évolution se traduit par une certaine émancipation vis-à-vis de l'alliance historique avec le bloc occidental, comme en témoignent les tensions récurrentes avec les États-Unis, la distance prise à l'égard d'Israël, en particulier depuis l'assaut contre la flottille humanitaire turque à Gaza en mai 2010, ou l'essoufflement des négociations d'adhésion avec l'Union européenne.

a) L'affirmation de la Turquie comme puissance émergente incontournable

La Turquie a considérablement renforcé son influence internationale, au-delà du seul registre économique.

Elle profite en premier lieu de sa position géographique enviable, au carrefour des différentes routes énergétiques, pour asseoir son rôle dans l'approvisionnement énergétique. Certes, la Turquie est elle-même en situation de dépendance énergétique. Mais, face aux besoins croissants en énergie et à la volonté de diversifier les sources d'approvisionnement, elle apparaît comme un acteur incontournable de la politique énergétique européenne. Elle souhaite se positionner comme l'un des principaux « hubs » énergétiques du monde, qui acheminerait les ressources pétrolières d'est en ouest. La Turquie est, en effet, partie ou tout au moins intéressée par les grands projets énergétiques dans sa région. A titre d'exemples, on peut citer le gazoduc BTC (Bakou / Tbilissi / Ceyhan) et l'oléoduc BTE (Bakou / Tbilissi / Erzurum), qui offrent à la Turquie un accès aux ressources énergétiques de la mer Caspienne ; le projet Nabucco, qui devrait voir le jour en 2018 afin de relier la mer Caspienne à l'Autriche via la Turquie ; le projet South Stream, qui devrait relier la Russie à la Bulgarie ; le gazoduc ITGI, qui devrait assurer une interconnexion entre la Turquie, la Grèce et l'Italie ; ou le gazoduc TAP, qui devrait acheminer du gaz vers l'Italie du sud, via la Grèce et l'Albanie.

Au-delà de ce rôle croissant en matière énergétique, la Turquie occupe une place de plus en plus grande sur la scène internationale.

Elle essaye d'accroître son influence au sein des organisations internationales. Elle a, par exemple, annoncé le mois dernier qu'elle était candidate à un siège au Conseil de sécurité des Nations unies pour le biennum 2015-2016, quelques années à peine après y avoir déjà siégé, en 2009-2010. Elle a également présidé le Comité des ministres du Conseil de l'Europe entre novembre 2010 et mai 2011, avec pour objectif ambitieux de renforcer le rôle politique, la visibilité et l'influence de cette organisation en Europe et dans le monde. Surtout, un Turc, Mevlüt Çavuþoðlu, a pour la première fois été élu à la Présidence de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, un poste qu'il occupe depuis janvier 2010 pour une durée de deux ans. La Turquie joue, par ailleurs, un rôle actif au sein de l'OTAN, même si ses divergences en matière de politique étrangère sont parfois à l'origine de blocages politiques et institutionnels. Elle est, en outre, membre fondateur de l'OCDE depuis 1960, membre de l'OMC depuis 1995 et membre du G20 depuis sa création en 1999.

Forte de cette nouvelle visibilité internationale et de son profil culturel et politique, celui d'un État musulman démocratique aux valeurs laïques, la Turquie propose régulièrement son aide pour des médiations au niveau international. Elle a, par exemple, longtemps joué un rôle de médiateur pour apaiser les tensions entre la Syrie et Israël ou pour favoriser le processus de paix israélo-palestinien en entretenant des contacts réguliers avec toutes les parties, dans l'objectif d'aider à la création d'un État palestinien. Elle a également manifesté sa volonté de mettre à profit la qualité des relations qu'elle entretient avec le régime iranien pour lui relayer en bilatéral les préoccupations de la communauté internationale sur la question du nucléaire. Elle a enfin mis en place un processus de médiation entre l'Afghanistan et le Pakistan, généralement désigné sous le nom de « processus d'Ankara », qui vise à faciliter le dialogue et restaurer la confiance entre les deux pays, de manière à ce qu'ils puissent traiter ensemble des sujets d'intérêt commun (coopération économique, éducation, lutte contre le terrorisme, lutte contre les catastrophes naturelles, lutte contre la drogue).

b) La recherche de nouvelles zones d'influence

La Turquie prête une attention croissante à des zones qu'elle avait délaissées depuis de nombreuses années.

Il en va ainsi des Balkans, où la Turquie essaye d'étendre son influence régionale, profitant d'un passé commun et de la présence de nombreuses minorités d'origine turque et de l'importance de la religion musulmane. Elle a déployé dans cette région une forte présence diplomatique et manifeste le souhait de participer aux efforts de stabilité dans la région, tout en renforçant son rayonnement économique et culturel. La Turquie cherche notamment à jouer un rôle de médiation dans la région, en particulier entre la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, et la Bosnie-Herzégovine et la Croatie, en promouvant les rencontres trilatérales.

La Turquie oriente également sa stratégie en direction du Sud-Caucase depuis l'été 2008, date à laquelle a éclaté le conflit entre la Géorgie et la Russie autour de l'Ossétie du Sud. Elle a notamment suggéré la mise en place d'une « plateforme de stabilité et de coopération pour le Caucase », réunissant cinq pays de la région (Russie, Turquie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) et destinée à favoriser le règlement des conflits par la promotion du dialogue. Cette initiative n'a cependant pas été véritablement suivie d'effets.

Elle a également tenté de renouer avec les pays turcophones d'Asie centrale que sont le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan.

Mais, la Turquie a également investi de nouveaux espaces géographiques qu'elle ignorait jusqu'à présent, en particulier l'Afrique et l'Amérique latine.

En Afrique, la Turquie cherche à accroître son influence économique, politique et culturelle. Elle a étendu rapidement son réseau diplomatique sur le continent africain. Elle a renforcé son aide au développement à destination de cette région et a multiplié par trois ses échanges commerciaux en quelques années, passant de 6 à 18 milliards de dollars entre 2005 et 2008. Surtout, elle entend se positionner comme le porte-parole de l'Afrique dans les instances internationales et n'hésite pas à se présenter comme son allié face aux anciennes puissances coloniales.

En Amérique latine, la Turquie espère nouer des relations politiques fortes avec d'autres puissances émergentes, en particulier le Brésil et le Mexique.

Mais, le Proche et le Moyen-Orient constituent la zone géographique dans laquelle la Turquie déploie la majeure partie de ses efforts depuis une dizaine d'années, dans le cadre de sa doctrine « zéro problème avec le voisinage ». C'est surtout la région dans laquelle la diplomatie turque rencontre les plus grands succès, à la différence des autres régions du monde, où elle se heurte fréquemment aux ambitions d'autres puissances traditionnelles ou émergentes. La Turquie se félicite d'entretenir des liens avec l'ensemble des pays de la région, même s'il faut reconnaître que la dégradation de ses relations avec Israël depuis deux ans devrait rendre plus complexe son action d'intermédiaire dans le conflit israélo-arabe.

2. Des efforts diplomatiques confortés par les évènements internationaux

L'influence de la Turquie au Proche et au Moyen-Orient pourrait se trouver considérablement renforcée à la faveur des révolutions dans le monde arabe. Cela fait déjà plusieurs années que la Turquie essaye de s'imposer comme une puissance incontournable dans cette région, profitant d'une image dégradée et du retrait progressif des États-Unis, du rôle encore limité de l'Union européenne et de l'absence de réel leadership sur l'ensemble de la zone par l'un des grands pays arabes. Elle profite du fait qu'elle jouit d'une bonne réputation dans la rue arabe, même si certains craignent que son activisme ne soit le signe d'une tentation néo-ottomane, et qu'elle est souvent présentée comme le tenant d'un islam modéré, susceptible de contrebalancer les visées expansionnistes de l'Iran, porteur d'un islam radical.

Son action dans la région s'articule autour de trois objectifs :

- la stabilisation de son environnement régional. C'est dans cette optique qu'il fallait interpréter les efforts de la Turquie pour réintégrer la Syrie dans la communauté internationale, depuis son rapprochement avec ce pays en 1998 ; c'est également dans cet esprit qu'il faut analyser l'action de la Turquie au Liban pour faire reculer l'emprise du Hezbollah ; c'est enfin dans cet objectif qu'elle propose de jouer les bons offices dans le dossier nucléaire iranien, n'étant pas elle-même favorable à l'acquisition de l'arme nucléaire par le pays, qui ferait basculer l'équilibre dans la région ;

- la relance du processus israélo-palestinien. La Turquie s'efforce à cet égard d'entretenir des contacts avec toutes les parties, y compris le Hamas, dans l'objectif de favoriser la création d'un État palestinien ;

- le développement de ses intérêts économiques et énergétiques. La Turquie cherche à obtenir un accès à la mer Rouge et à la péninsule arabique en renforçant sa coopération avec la Jordanie. Elle a également noué des liens étroits avec l'Iran, qui constitue aujourd'hui son deuxième fournisseur de gaz.

Les révolutions arabes, même si elles ont également pris Ankara par surprise, devraient venir accroître les responsabilités de la Turquie dans la région. Plusieurs sondages réalisés ces dernières années par la Fondation turque pour les études économiques et sociales, la TESEV, ont révélé que la Turquie jouissait d'une image très positive au sein des pays arabes. La Turquie serait le deuxième pays le plus populaire après l'Arabie Saoudite, grâce à sa puissance économique et sa politique étrangère, qui ont su séduire aussi bien les nationalistes arabes que les partis islamistes et les réformistes. La Turquie est perçue comme un modèle à suivre pour la transition démocratique des dictatures arabes, de manière à conjuguer transformation démocratique et développement économique. Elle apparaît comme le mariage réussi de l'islam avec la démocratie, tour à tour citée comme un exemple de transition démocratique séculariste ou comme un modèle de gestion islamique durable. Une délégation de jeunes révolutionnaires de la place Tahrir serait ainsi venue suivre le Premier ministre, Recep Tayyip Erdoðan, pendant la campagne pour les élections législatives.

Les attentes de la rue arabe à l'égard de la Turquie vont cependant contraindre le pays à adapter sa politique étrangère au nouveau contexte. L'attitude de la Turquie à l'égard de la Syrie à d'ores et déjà changé, la Turquie n'hésitant plus à exiger l'arrêt des violences et la mise en oeuvre rapide de réformes démocratiques de la part de son ancien allié Bachar Al-Assad, alors que des milliers de Syriens se sont déjà réfugiés sur le territoire turc. Un remodelage en profondeur de la politique étrangère turque à l'égard de cette région devrait donc nécessairement se dessiner dans les prochains mois.