Allez au contenu, Allez à la navigation



Les toxicomanies (Tome I : Rapport)

30 juin 2011 : Les toxicomanies (Tome I : Rapport) ( rapport d'information )
2. Des risques sociaux

Moins perceptibles peut-être que les risques sanitaires, car plus indirects, les risques sociaux liés à l'usage de drogues illicites sont cependant substantiels. Leur coût qui a ainsi pu être chiffré en 2003 à 2,8 milliards d'euros, sans compter les coûts découlant de l'infection aux VIH, VHB et VHC.

a) Les risques issus de la consommation

Le risque social majeur pour les usagers de drogues réside dans une marginalisation progressive, dans une mise au ban de la société, une autoexclusion tenant à la différence de temporalité ressentie par rapport aux autres. Comme l'a très bien analysé devant la commission le docteur Xavier Emmanuelli, « dans l'exclusion, on est hors du temps. Il s'agit d'une sorte de présent répétitif. On ne peut faire de projets puisqu'il ne se passera rien et qu'il ne s'est rien passé auparavant. Les gens sont «achroniques» : ils n'arrivent pas à se projeter mais n'ont pas de passé non plus. Ils sont en permanence dans un instantané reproductif » (73(*)).

Cette désocialisation des toxicomanes peut résulter de symptômes proprement psychiques. Ainsi en est-il en cas de schizophrénie, que la consommation de cannabis peut engendrer. « Une fois la maladie déclarée, le risque est grand qu'elle n'accentue l'isolement social des malades et, surtout, ne les conduise à la rue », a observé M. Jean Canneva, président de l'Union nationale des amis et familles de malades psychiques (74(*)), faisant remarquer leur tendance -malades comme familles - à se cacher. Il a également pointé le fait que la consommation de substances addictives, y compris l'alcool, aggravait considérablement les symptômes et pouvait notamment rendre violentes des personnes qui ne l'avaient jamais été.

À l'opposé de ce risque d'exclusion du corps social qu'induit la consommation, existent des risques de confrontation avec ce dernier, s'accompagnant parfois de violences. C'est en effet le propre des produits psychotropes que de supprimer les inhibitions et de donner aux usagers un sentiment de toute-puissance les conduisant à surestimer leurs capacités et leur appréciation du danger, et à se livrer à des actes de violence (agressions, violences conjugales et familiales...) ou à provoquer des accidents (de la route, professionnels ou domestiques).

Le docteur Michel Le Moal a bien expliqué le phénomène résultant de l'usage de drogues à l'origine de cette perte de repères : « une partie spécifique du cerveau est atteinte, le cortex préfrontal, dernier élément de l'évolution, très développé chez les primates et chez l'homme. C'est un cortex qui est venu tardivement dans la phylogenèse, un cortex d'inhibition et de contrôle, en position pontificale pour réguler les autres fonctions du cerveau. L'atteinte des fonctions de ce cortex entraîne la désinhibition et la perte de contrôle. [...] Tout ce qu'il y a de plus phylogénétiquement fondamental dans les conduites de préservation de l'individu et de perpétuation de l'espèce, qui sont programmées depuis des millions d'années, disparaît » (75(*)).

Les conséquences de l'usage de drogues sur la conduite automobile constituent un autre risque social majeur. Les effets hallucinogènes qu'engendre le cannabis, notamment, « sont évidemment peu compatibles avec la conduite », a expliqué M. Gilbert Pépin, biologiste : « ils provoquent une diminution de la vigilance et altèrent la perception de la vitesse et des distances. Un délai s'installe entre la perception et la réaction. La vision devient floue, en association avec une mydriase. Alors que l'alcool s'élimine vite, l'action du cannabis sur la conduite, une fois qu'il est présent dans le cerveau, peut durer très longtemps » (76(*)).

Une étude sur les molécules impliquées dans les accidents mortels de la circulation citée par Gilbert Pépin, qui porte sur trois années et 482 cas, fait état de 31 % de cas positifs aux drogues, dont 27,8 % au cannabis, le taux montant à 42 % chez les conducteurs de moins de vingt-sept ans. La part des opiacés n'est que de 4,8 %, avec cette réserve que, dans la plupart des cas, il s'agit de morphine, administrée à des agonisants. La part de la cocaïne est quant à elle de 4,7 %. Les amphétamines sont quasiment absentes.

La dangerosité du cannabis au volant s'établit au moyen d'un coefficient multiplicateur de risques, qui est en France de 2,5, et peut dépasser 14 en cas de combinaison avec l'alcool. Celui de l'alcool est de 3,8, celui des médicaments de 1,7 et celui de la combinaison de cannabis et d'alcool peut dépasser 14 : autrement dit, certaines personnes peuvent présenter un risque d'accident supérieur de 14 fois à celui d'un conducteur normal !

La cocaïne rend également la conduite dangereuse : l'usager devient excité et se croit doué de qualités qu'il n'a pas. Cependant, le nombre d'accidents mortels impliquant des conducteurs sous l'emprise de la cocaïne est faible : pour les utilisateurs chroniques, qui deviennent irritables parce que se croyant persécutés, la conduite est si difficile qu'ils préfèrent ne pas prendre le volant.

Alors que l'amphétamine est un stimulant, elle n'est pas détectée dans les accidents mortels, mais ceci pour des raisons purement techniques, a nuancé M. Gilbert Pépin. Les jeunes qui l'utilisent dans les « rave parties », outrepassant leurs capacités naturelles, épuisent leur organisme : si, à l'issue de la soirée, ils parviennent néanmoins à conduire et se tuent au volant, les amphétamines ont déjà disparu de l'organisme.

Quant aux opiacés, ils provoquent une si forte somnolence que, dans la plupart des cas, le sujet est incapable de conduire.

Les problèmes posés par l'usage de drogues au travail, ou ayant des répercussions sur l'activité professionnelle, revêtent par ailleurs une importance croissante. « On constate [...] l'augmentation des accidents du travail dus à la consommation de substances psychotropes », a indiqué M. le professeur Paul Lafargue, président de la commission Substances vénéneuses et dopantes de l'Académie nationale de pharmacie (77(*)). Cette dernière a d'ailleurs annoncé l'organisation, le 19 octobre 2011, d'une séance thématique sur le thème « drogues illicites, médicaments psychotropes et monde du travail ».

Selon M. Gilbert Pépin, les tests auxquels les entreprises soumettent leurs salariés « permettent de conclure que 20 % des accidents du travail seraient causés par des addictions aux drogues ». Quelques accidents d'importance auraient été causés par la prise de cannabis, a indiqué M. Gilbert Pépin, qui a cité l'échouage de l'Exxon Valdès, des incidents anciens dans des centrales nucléaires en France ou encore des accidents de chantier, comme des chutes mortelles de grutiers.

La consommation de cannabis, aujourd'hui très répandue, pose notamment problème dans les activités professionnelles du fait des « relargages » qu'elle peut engendrer un laps de temps important après qu'elle a eu lieu. Le professeur Paul Lafargue a ainsi rapporté avoir « décelé des dérivés cannabinoïdes dans les urines soixante et onze jours après la dernière prise de l'individu considéré ». Or, a-t-il poursuivi, le stress que peut occasionner le travail, « en augmentant le taux de catécholamines dans le sang, induit la résurgence tardive du cannabis «stocké», si bien que le cerveau d'un sujet ayant cessé toute consommation depuis huit ou neuf jours peut se trouver subitement en état d'ivresse cannabique ».

Ce phénomène explique que depuis 1989, les dispositions réglementaires applicables, par exemple, en matière d'aéronautique militaire imposent la recherche systématique des conduites addictives et que, plus généralement, des entreprises en nombre croissant aient inscrit dans leur règlement intérieur l'obligation de cesser toute absorption de substances psychotropes pendant l'activité professionnelle. La médecine du travail revêt ici un rôle majeur, dans la mesure où il appartient à ses membres de diagnostiquer les conduites toxicophiles et d'en tirer les conséquences, par exemple en déclarant inapte au travail un chauffeur consommateur, sans forcément donner le motif de son inaptitude.


* (73) Audition du 9 février 2011.

* (74) Audition du 2 février 2011.

* (75) Audition du 2 mars 2011.

* (76) Audition du 11 mai 2011.

* (77) Audition du 2 février 2011.