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Perturbateurs endocriniens, le temps de la précaution

12 juillet 2011 : Perturbateurs endocriniens, le temps de la précaution ( rapport de l'opecst )
5. Distilbène (diethylstilbestrol) et chlordécone, deux preuves chez l'homme
a) Le « modèle » du Distilbène

Le diéthylstilbestrol est un oestrogène de synthèse, sans doute la première hormone à être fabriquée intentionnellement à partir de 1938 par Charles Dodds. Il avait précédemment synthétisé le Bisphénol A en 1936 mais l'avait abandonné en raison de son « trop » faible pouvoir oestrogénique.

Il a été prescrit à partir des années 1940 pour traiter un certain nombre de pathologies : avortement spontané, hémorragies, diabète... Il est également utilisé dans l'agriculture pour doper la productivité du bétail. Cette utilisation était erronée. Dès 1953, une étude de Ward J. Dieckmann montrait son inefficacité pour tous ses motifs de prescription. De plus, dès les années 1930, on disposait de preuves de sa cancérogénicité chez l'animal et de ses divers effets délétères dont certains avaient été constatés par Charles Dodds lui-même.

Il a été mis sur le marché en 1948 sous le nom de Distilbène en France et a été administré aux femmes enceintes pendant près de trois décennies. Il a été retiré du marché en 1971 aux États-Unis puis en 1977 en France.

L'interdiction est le résultat de deux publications de 1971 de Arthur L. Herbst, un professeur de l'Université de Harvard, qui a constaté la surreprésentation d'une forme très rare de cancer du vagin, l'adénocarcinome à cellules claires, chez les filles des femmes ayant pris du Distilbène. Cette découverte a été fortuite. Elle est le fait d'un gynécologue, Howard Ulfelder, qui avait dû procéder à l'ablation du vagin et de l'utérus sur une jeune fille de 15 ans. Sa mère l'avait alors interrogé sur un lien éventuel avec le DES. Quelques mois plus tard il recevait en consultation une seconde jeune fille atteinte des mêmes symptômes et prenait alors l'initiative de questionner la mère. Devant sa réponse positive, il se mit en lien avec Arthur Herbst et David Poskanzer qui identifièrent cinq cas supplémentaires dans le Massachussetts. Six mois après leur première publication, 62 cas de ce cancer extrêmement rare étaient répertoriés. La voie était ouverte au retrait du médicament18(*).

Ce constat s'est généralisé et il est apparu que l'exposition du foetus féminin au Distilbène entraînait des anomalies du développement de l'appareil reproducteur, augmentait les risques de stérilité et de cancer de l'appareil reproducteur (vagin et utérus) et du sein.

Les foetus masculins exposés au Distilbène connaissent une incidence accrue d'hypotrophie testiculaire, d'hypospadias et de cryptorchidie.

Selon le site Internet de l'association réseau DES France, plus de 200 000 femmes ont pris du Distilbène pendant leur grossesse en France et ont donné naissance à environ 160 000 enfants. On suppose qu'au niveau mondial 4 à 8 millions de femmes sont concernées.

Ces femmes et ces enfants font aujourd'hui l'objet d'un suivi attentif ainsi que la troisième génération qui paraît souffrir de maux similaires du fait de l'exposition in utero de leur propre mère.

b) La chlordécone aux Antilles

La chlordécone19(*) est un pesticide organochloré employé jusqu'en 1993 aux Antilles dans le traitement des bananiers pour lutter contre le charançon. Il est à l'origine d'une pollution très importante en Guadeloupe et en Martinique, où la plupart des cultures vivrières (patates douces, ignames, etc.) et l'essentiel des ressources aquatiques sont contaminés.

La chlordécone a une toxicité neurologique et reproductive chez l'homme et l'animal. Il possède des propriétés hormonales (notamment oestrogéniques) et est considéré comme un perturbateur endocrinien.

Deux types d'études ont été menés afin d'évaluer les risques liés à l'exposition à la chlordécone.

L'étude Karuprostate conclut au fait que l'exposition à la chlordécone est associée à un risque accru de survenance du cancer de la prostate : le risque est multiplié par 1,8 pour toute personne ayant une concentration en chlordécone dans le sang supérieure à 1 ug/l. Le risque est par ailleurs accru pour les personnes ayant des antécédents familiaux de cancer de la prostate, ainsi que chez les individus ayant résidé dans un pays occidental.

L'étude Ti-Moun porte sur l'impact de l'exposition à la chlordécone sur le déroulement de la grossesse et le développement de l'enfant. Les analyses actuelles suggèrent certaines associations entre l'exposition prénatale à la chlordécone, le risque de naissance prématurée, certaines caractéristiques du système génital ou la croissance de l'enfant à 3 mois.

*

DES et chlordécone sont deux exemples de produits aujourd'hui interdits mais qui démontrent la nocivité potentielle pour l'homme des perturbateurs endocriniens soit par exposition directe via une prescription médicamenteuse, soit par exposition environnementale chronique et persistante.

Ils ont été, avec les découvertes faites sur les animaux sauvages et celles effectuées en laboratoire, de puissants adjuvants à l'apparition du concept de perturbateur endocrinien.


* 18 M-M Robin, ibidem, p.359.

* 19 Mme Catherine Procaccia, sénateur, et M. Jean-Yves Le Déaut, député, ont présenté en juin 2009 leurs conclusions sur « Les impacts de l'utilisation de la chlordécone et des pesticides aux Antilles : bilan et perspectives d'évolution ».