III. QUELLE PLACE POUR LES HOMMES ?

Le secteur agroalimentaire fait intervenir plusieurs catégories d'acteurs parmi lesquels les producteurs (dont les situations sont extraordinairement contrastées) apparaissent comme particulièrement vulnérables à l'instar de l'autre catégorie placée en bout de chaînes, celle des consommateurs.

La dimension démographique est une composante du défi alimentaire pour ses effets sur la demande mais aussi une opportunité en raison des capacités de production qu'elle recèle.

On a indiqué que le développement agricole pouvait être pensé selon les modalités différentes de combinaison du travail et du capital impliquant des degrés inégaux de substitution entre l'un et l'autre facteur.

Mais une agriculture plus intensive en capital, si elle apparaît souhaitable (sous certaines réserves), ne signifie pas pour autant que les hommes, plus d'hommes, ne seront pas nécessaires pour produire la nourriture qu'il faudra. Il faut accorder du crédit aux versions qui accordent un rôle majeur aux hommes dans la résolution du défi alimentaire.

Mais, pour qu'ils exercent ce rôle, il faut créer les conditions d'un juste retour de développement agro-alimentaire au bénéficie des masses paysannes, conditions qui ne sont aujourd'hui pas réunies et pourraient, demain, être encore plus éloignées de l'être.

A. LA PLUPART DES PAYSANS SONT PAUVRES

La population occupée par l'agriculture représente 1,125 milliard78(*) d'individus (43 % de la population active mondiale) dont 450 millions sont des salariés agricoles, la grande majorité du reste regroupant de petits exploitants agricoles.

Selon d'autres données, pour 1,34 milliards d'actifs agricoles, il n'y aurait dans le monde que 28 millions de tracteurs (2 % du nombre des actifs agricoles) et 250 millions d'animaux de travail (19 % du nombre des actifs agricoles).

Ainsi 80 % des agriculteurs n'ont pour seul outillage que des outils à main, la Révolution verte ne les ayant pas touché sous cet angle.

De même, 500 millions d'agriculteurs n'auraient pas accès aux intrants de la Révolution verte : semences sélectionnées, engrais, pesticides.

Les écarts de productivité du travail dans le secteur agricole se sont élargis dans le cours du XXe siècle. De 1 contre 10 au début du siècle, l'écart entre les plus performants et les moins performants serait aujourd'hui de 1 à 1 000 avec une forte concentration au bas de l'échelle.

C'est parmi cette population qu'on trouve le plus de malnutris et de personnes souffrant de la faim.

Cette situation paradoxale pose un problème (grave) en soi et représente, en outre, un obstacle pour le développement de la production agricole. En même temps, elle peut être vue comme un indice des conditions futures du secteur ; si les emplois agricoles condamnent à la pauvreté, l'avenir appartiendra à une agriculture sans emplois, devant passer par des conditions de développement particuliers.

À cet égard, le rapport du rapporteur spécial de l'Assemblée générale des Nations-Unies sur le droit à l'alimentation, M. Olivier De Schutter, dessine un panorama préoccupant quant à la capacité d'une large fraction de la population active agricole à retirer de son activité un revenu minimal.

Par ailleurs, le rapport conduit à s'interroger sur les effets, qu'on estime généralement bénéfiques, d'un meilleur accès de ces agriculteurs aux marchés. Il met en évidence l'impact négatif des processus de renforcement de la domination de certains acteurs de la chaîne agro-alimentaire sur la situation des producteurs.

Ces constats rejoignent ceux posés ailleurs dans le présent rapport. On doit leur ajouter des interrogations sur les liens qui peuvent exister entre eux et la position, dominée, des agriculteurs dans les systèmes politico-sociaux où les agriculteurs sont les oubliés du développement.

Il faudrait commencer par la situation des femmes. Un très grand nombre de femmes dans le monde concourent à la production agricole. Leurs statuts sont souvent ceux d'êtres humains sans droits (il en va de même pour les enfants), sinon celui de travailler pour des rémunérations fréquemment en-deçà du minimum décent, donc vital (pour elles et plus encore pour les enfants qu'elles peuvent porter).

Mais cet état est partagé par de nombreux paysans hommes.

S'agissant des salariés du secteur agricole, à l'échelle mondiale, moins de 20 % d'entre eux disposent d'une protection sociale de base alors que 70 % des enfants, entre 5 et 14 ans travaillant dans le monde sont employés dans le secteur agricole (soit 132 millions d'enfants). Beaucoup de ces salariés ne bénéficient pas concrètement de la garantie d'un « salaire minimum vital » pourtant prévu par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

Cet état de relégation ne saurait être compatible avec un développement agricole équilibré.

Il traduit un faible pouvoir de négociation des personnes qui le subissent.

Or, ce pouvoir de négociation (des petits exploitants ou des journaliers agricoles) pourrait encore s'affaiblir dans le futur.

L'émergence d'acteurs dominant le système agro-alimentaire - que ce soit par l'intégration verticale, des semences à la gondole de supermarché, ou par la concentration horizontale - pourrait y contribuer presqu'aussi bien un système agro-alimentaire dominé par quelques grandes firmes ne paraît pas être une hypothèse d'école.


* 78 La population agricole totale (active et non active) s'élève à environ 2,7 milliards d'individus (41 % de la population mondiale).