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Pesticides : vers le risque zéro

10 octobre 2012 : Pesticides : vers le risque zéro ( rapport d'information )
Audition de M. Émeric Oudin, PDG de la société Axe environnement et de M. Thierry Metreau, responsable réglementations et prescription (6 mars 2012)

Mme Sophie Primas, présidente. - Nous avons le plaisir d'accueillir M. Emeric Oudin, PDG de la société Axe environnement, qui a demandé à être entendu dès qu'il a eu vent de la constitution de notre mission. Il est accompagné de M. Thierry Metreau, responsable réglementations et prescriptions.

M. Emeric Oudin. - C'est pour notre petite entreprise un grand plaisir d'être auditionné au Sénat, d'y faire connaître notre vision sur la protection contre les produits phytosanitaires. Fils d'agriculteur dans l'Aube, je connais bien le secteur d'autant plus que j'ai travaillé durant des années pour des fabricants de pesticides, Phyteurop et Nufarm. J'ai repris la majorité des actions de l'entreprise Axe environnement, créée en 2002, spécialisée dans la fourniture d'équipements de protection individuelle (EPI). En quatre à cinq ans, l'entreprise, qui comptait quatre à cinq salariés pour un chiffre d'affaires de 1,5 million d'euros, regroupe maintenant une quinzaine de personnes pour un chiffre d'affaires de 3,5 millions. Notre objectif est d'atteindre 5 millions, ce qui reste modeste mais témoigne de notre développement.

Nous avons une vision du marché assez pragmatique, terre à terre, proche du terrain et des utilisateurs de produits phytosanitaires, c'est-à-dire les agriculteurs et, ce qui a constitué pour nous une surprise, les collectivités territoriales.

M. Joël Labbé. - De moins en moins utilisatrices...

M. Emeric Oudin. - ...sur le papier mais pas sur le terrain !

M. Joël Labbé. - Sur le terrain aussi !

M. Emeric Oudin. - Des progrès sont à accomplir dans l'application de tel ou tel herbicide pour éliminer les mauvaises herbes qui poussent sur les trottoirs ou dans les cimetières. Bien souvent, les agents des collectivités territoriales se protègent mal, contrairement aux agriculteurs.

Pour tous, nous commercialisons des masques A2P3 ; A2 étant la norme pour l'air et P3 pour la poussière. Le produit est recommandé par la MSA contre les vapeurs de pesticides. Pour les produits phytosanitaires sous forme de poudre, la protection P3 suffit.

La peau, qui représente la première surface d'échange entre le corps humain et les produits phytosanitaires, doit être bien protégée. On a souvent tendance à l'oublier car la première perception que nous ayons des produits phytosanitaires est leur odeur. Pour éviter le contact, nous proposons des gants en nitrile, le coton ne suffit pas, et des combinaisons de catégorie III type 5/6 pour la poussière, 4/5/6 pour les produits liquides - les coutures doivent êtres étanches - et de type 3/4/5/6 pour les horticulteurs qui travaillent en serre. Il faut également parer au risque de projection, lorsque les agriculteurs préparent des bouillies de produits phytosanitaires. D'où nos lunettes et visières de protection différentes de celles utilisées contre la poussière de céréales.

Nous nous appuyons sur le réseau de distribution agricole, soit les coopératives agricoles, qui vendent nos produits en les accompagnant de conseils techniques.

Mme Sophie Primas, présidente. - Que d'intermédiaires pour délivrer le message de la prévention !

M. Thierry Metreau. - La multiplicité des documents ne facilite pas la tâche de l'agriculteur, qui est un être très pragmatique. Or, tous les produits phytosanitaires sont accompagnés d'une fiche technique qui ne comporte aucune information sur la protection.

Mme Jacqueline Alquier. - Observe-t-on des progrès dans la formation scolaire ? Dans la formation continue ?

M. Emeric Oudin. - Les choses évoluent. Les jeunes qui sortent de l'école sont plus sensibilisés à l'importance de la protection que nous l'étions il y a dix ans.

Avec le Certiphyto, il faudra dorénavant un permis d'acheter des produits phytosanitaires. La question de la protection sera largement abordée au cours des deux jours de formation préalables à sa délivrance.

Malheureusement, les équipements de protection que nous vendons aux agriculteurs restent trop souvent dans leur emballage, ou ne sont pas renouvelés. Une paire de gants, qui ne coûte pourtant que deux euros, devrait être changée quand sa couleur passe du vert au bleu, mais les agriculteurs ne les remplacent pas - quand ils les portent !

La clé du succès, c'est le rôle de conseil joué par les distributeurs de produits phytosanitaires. Les distributeurs, coopératives ou négoces agricoles doivent s'enquérir auprès des agriculteurs s'ils possèdent les équipements correspondant aux produits qu'ils achètent. Notre métier est de former les distributeurs, pour qu'ils informent à leur tour les agriculteurs.

Une autre clé du succès, c'est le contrôle : les agriculteurs lèvent les bras au ciel quand on prononce ce mot, mais tant qu'il n'y aura pas de contrôle, et de sanction, il n'y aura pas de prise de conscience. Il faudrait déjà commencer par obliger le distributeur à demander la facture de l'équipement de protection lors de la vente de produits phytosanitaires.

Mme Laurence Rossignol. - Qui effectuerait ce contrôle ?

M. Emeric Oudin. - La MSA, par exemple. Mieux vaut sans doute parler de constat ou de diagnostic que de contrôle. Mais il faut qu'un professionnel indique à l'agriculteur la protection à porter lorsqu'il utilise un produit phytosanitaire.

Mme Laurence Rossignol. - Pouvez-vous vous en charger ?

M. Emeric Oudin. - Je ne peux être à la fois juge et partie.

Mme Jacqueline Alquier. - Vous vendez des protections contre des produits intrinsèquement nocifs. N'est-ce pas gênant ?

Mme Sophie Primas, présidente. - C'est son métier...

M. Emeric Oudin. - Nous partons du principe que ces produits sont nécessaires. Après, on peut remettre en cause l'utilisation même des pesticides...

Mme Sophie Primas, présidente. - Ce n'est pas l'objet de la mission.

Quels sont les freins à l'utilisation de protections ? J'entends les agriculteurs se plaindre de lunettes qui se rayent, ou se remplissent de buée...

M. Emeric Oudin. - En effet. Le principal frein n'est pas le prix mais le confort. Les gants en nitrile font transpirer ; quand il fait chaud, porter une combinaison est insupportable. Nous travaillons avec les fabricants pour améliorer le confort, mais il n'est pas simple d'allier confort et protection chimique. Des solutions sont à l'étude.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. -  Le plan Phyt'attitude de la MSA demande aux agriculteurs de se protéger. Mais il est insupportable de rester toute une journée dans la cabine d'un tracteur, harnaché comme un cosmonaute ! Du coup, les agriculteurs ne se protègent pas, ou mal, contre des produits chimiques polluants et dangereux.

M. Emeric Oudin. - Mieux vaut n'être pas protégé du tout qu'être mal protégé en ne prenant pas les précautions nécessaires. Nous faisons appel au bon sens. Certains produits peuvent être dangereux pour l'environnement s'ils sont appliqués massivement. Pour notre part, nous visons essentiellement les phases de préparation des traitements, qui sont les plus dangereuses. Ensuite, lors de l'application, on se trouve à dix mètres du produit diffusé.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - N'oublions pas le risque lié à la volatilité, a fortiori quand il y a des habitations à proximité.

M. Emeric Oudin. - L'application de produits phytosanitaires est interdite s'il y a trop de vent.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Cela reste un problème.

M. Emeric Oudin. - En zone périurbaine, oui. Reste que le plus dangereux est de manipuler le produit pur, pas d'être dans une cabine hermétique qui filtre les molécules.

M. Joël Labbé. - Nous entamons nos auditions avec pour objectif de rencontrer tout le monde. Votre logique est avant tout commerciale, ce qui se comprend. S'agissant des collectivités locales, elles ont fait de grands progrès, et n'auront bientôt plus besoin de se fournir chez vous ! Quelle image donne-t-on du paysan, métier noble s'il en est, en l'accoutrant d'une combinaison intégrale !

M. Emeric Oudin. - C'est une des limites que nous rencontrons, en effet.

M. Joël Labbé. - Je souhaite que l'on ait de moins en moins besoin de vos produits ! Vous avez parlé tout à l'heure de « mauvaises herbes » mais cela n'existe pas en matière de biodiversité !

M. Emeric Oudin. - J'aurais dû parler d'adventices, d'herbes concurrentes aux productions.

Nous sommes des commerçants, certes, mais nous vous faisons part des préoccupations des agriculteurs. Les équipements de protection que j'ai donnés à mon père, il y a deux ans, sont encore dans leur emballage ! La contamination phytosanitaire ne se voit que quand il est trop tard. C'est pourquoi nous essayons de sensibiliser les agriculteurs, y compris en passant par leurs femmes.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Êtes-vous en contact avec les producteurs de produits phytosanitaires ? Vous démarchent-ils ?

M. Emeric Oudin. - Des firmes comme celles rassemblées dans l'Union de l'industrie de la protection des plantes (UIPP) sont bien sûr préoccupées par la question de la protection, et mènent des actions de communication sur ce point en direction des agriculteurs. Nous travaillons en étroite relation avec elles, et leur fournissons, par exemple, des équipements de protection pour accompagner les ventes.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Connaissez-vous la composition des produits phytosanitaires ?

M. Emeric Oudin. - Bien sûr. M. Thierry Métreau a longtemps été responsable du service environnement d'un distributeur en Champagne. Pour ma part, en tant que vendeur de produits phytosanitaires, je connaissais les matières actives, les solvants, mais nous étions peu sensibilisés à la protection individuelle. C'est pourquoi j'insiste sur le rôle clé des distributeurs, des coopératives, qui doivent apporter à l'agriculteur le même conseil qu'un pharmacien !

Mme Jacqueline Alquier. - Vous avez évoqué vos perspectives de développement. Redoutez-vous une réglementation plus restrictive ?

M. Emeric Oudin. - Notre objectif est avant tout de pérenniser notre entreprise et de continuer à créer des emplois. Nous souhaitons nous développer à l'export, et prendre des parts de marché en France. Le marché est vaste, et il y a des marges de progression. Le coût moyen d'un équipement de protection individuel complet est de 150 €, or les agriculteurs ne dépensent aujourd'hui que 50 € en moyenne pour se protéger. Deuxième marge de progrès : que les agriculteurs utilisent effectivement les équipements. Nous partons du principe qu'il sera difficile de se passer intégralement de pesticides.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Sentez-vous les mentalités évoluer ?

Mme Laurence Rossignol. - Sans doute, sinon ils n'auraient pas demandé à être auditionné !

M. Emeric Oudin. - Bien sûr, il y a une évolution, mais les comportements sont différents selon les régions, les secteurs. Les jeunes viticulteurs champenois, par exemple, se soucient peu de protection individuelle. Pour que les comportements évoluent, pour assurer une meilleure protection, il faut professionnaliser le marché.

M. Henri Tandonnet. - Les fabricants ont-ils modifié la présentation et l'emballage des produits pour renforcer la protection des utilisateurs ?

M. Emeric Oudin. - L'Union de l'industrie de la protection des plantes (UIPP) sera mieux placée que moi pour vous répondre.

Mme Sophie Primas, présidente. - Existe-t-il des partenariats avec des fabricants de produits phytosanitaires, des solutions globales où les équipements de protection seraient livrés en même temps que les produits ?

M. Thierry Métreau. - Il y a sept ou huit ans, la société Du Pont a lancé une nouvelle molécule, les sulfonylurées, en commercialisant un « pack-protection ». Ce fut un fiasco. Du Pont ne l'a tenté qu'une fois, les autres, jamais.

M. Emeric Oudin. - Nos partenariats avec les distributeurs passent par exemple par l'installation de présentoirs, de façon à ce que les agriculteurs aient sous les yeux les protections individuelles proposées.

L'étiquetage des produits a évolué dans le bon sens. En matière d'emballage, certaines formulations sont proposées dans des sachets hydrosolubles, afin que l'utilisateur ne soit pas en contact direct avec le produit.

Mme Laurence Rossignol. - Vous avez demandé à être auditionné, sans doute avez-vous des suggestions à faire. À votre avis, quelles mesures le législateur pourrait-il préconiser ? À quel degré de dangerosité des produits vous interrogez-vous sur leur usage ?

M. Emeric Oudin. - Vous légiférez pour améliorer la protection des agriculteurs. Il faut être conscient qu'il y a beaucoup d'acteurs autour du pesticide, que chacun a son rôle, qui n'est pas toujours optimisé. Nous avons un discours commercial, certes, mais nous n'avons pas besoin d'une nouvelle réglementation pour vivre. Si vous voulez réduire les cas de maladie de Parkinson ou de cancers liés aux produits phytosanitaires, il faudra intégrer l'ensemble des acteurs de la mise sur le marché. Nous attirons votre attention sur le rôle des distributeurs.

Mme Laurence Rossignol. - Vous incitez les agriculteurs à se protéger : c'est donc que vous êtes convaincu de la dangerosité des produits qu'ils utilisent. À quel moment vous interrogez-vous sur la limite de la protection contre la dangerosité, sur la pérennisation de l'usage du produit ? Vous êtes un maillon de la chaîne. Quelle est votre réflexion sur la protection de l'environnement, la biodiversité, l'impact des produits phytosanitaires sur les autres salariés de l'agroalimentaire, sur les sols, sur le consommateur final ? Les protections que vous commercialisez ne protègent que les agriculteurs !

Mme Sophie Primas, présidente. - Je rappelle que l'objet de notre mission est plus limité...

M. Emeric Oudin. - Je comprends que le débat s'oriente autour de la raison d'être des pesticides. C'est une question de société.

Mme Laurence Rossignol. - Comment contrôle-t-on leur dangerosité ?

M. Emeric Oudin. - L'UIPP et les autres intervenants vous répondront mieux que je ne pourrais le faire. Il faut dix ans pour homologuer un produit phytosanitaire, et un produit très toxique ne peut être mis sur le marché. Ce n'est pas nous qui décidons si un produit est dangereux ou non. Ce sont les services du ministère de l'agriculture qui décrètent qu'un produit est potentiellement toxique, il faut donc se protéger. Un produit peut être dangereux quand il est concentré, mais n'être appliqué que très dilué. Ses effets, positifs et négatifs, ont été testés avant sa mise sur le marché. La loi est ainsi faite. Notre rôle est d'apporter des solutions aux contraintes.

Mme Jacqueline Alquier. - Quid de la fiabilité des produits que vous commercialisez ? Avez-vous des relations avec la filière textile en amont, avec les centres de recherche ? Je suis élue d'un bassin d'emploi qui se reconvertit dans le textile santé. Avez-vous des relais à ce niveau ?

M. Emeric Oudin. - Nous travaillons avec des fabricants que nous sélectionnons, avec pour préoccupation première l'innovation : il s'agit de grands groupes comme 3M pour la protection respiratoire, Ansell pour les gants, Du Pont de Nemours, pour les combinaisons qui fabriquent des produits éprouvés, de qualité supérieure. Nous recherchons le meilleur compromis entre confort et protection. Derrière, il faut que le conseil parvienne jusqu'à l'agriculteur, lui fasse comprendre pourquoi la combinaison, le masque qu'on lui propose est adapté.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Le plan Ecophyto 2018 prévoit une baisse de 50 % de l'utilisation des produits phytosanitaires...

M. Emeric Oudin. - Quand cela est possible.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - C'est l'objectif. Sentez-vous les agriculteurs motivés ? Observez-vous une volonté de réduire l'utilisation de pesticides, de développer les méthodes alternatives ? Les mentalités évoluent-elles ?

M. Emeric Oudin. - Les choses bougent. L'agriculture bio se développe. Si demain la recherche trouve des solutions alternatives aux produits phytosanitaires, pour le même prix et la même efficacité, les agriculteurs abandonneront avec joie les pesticides, qu'ils n'utilisent pas par plaisir, mais pour produire plus et mieux. Certaines algues peuvent être intéressantes pour la stimulation des plantes. Encore faut-il apporter ces solutions.

Merci de votre écoute, et de vos questions. Nous voulions vous apporter une vision concrète, proche du terrain, pour nourrir votre réflexion.

Mme Sophie Primas, présidente. - Je récapitule : vous préconisez une meilleure utilisation des équipements de protection par les agriculteurs, un rôle renforcé des distributeurs, quitte à recourir à un peu de coercition ...

M. Emeric Oudin. - Oui. C'est ainsi que l'on améliorera la protection des agriculteurs. Nous ne cherchons pas à vendre pour vendre : nous voulons faire notre métier jusqu'au bout, ce qui suppose que les protections vendues soient effectivement utilisées !

Mme Sophie Primas, présidente. - Les agriculteurs attendent plus de confort.

M. Henri Tandonnet. - J'ai entendu dire que les équipements n'étaient pas adaptés...

M. Emeric Oudin. - Les solutions plus confortables, intégrant par exemple une ventilation assistée, ont un prix, que les agriculteurs ne sont pas toujours prêts à payer ! Nous travaillons à des projets de développement, notamment à un produit à cartouches particulières, qui devrait donner satisfaction, si les normes sont assouplies.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Avec quel type d'agriculteurs travaillez-vous ?

M. Emeric Oudin. - Surtout avec les viticulteurs. Nous travaillons aussi dans le domaine du retraitement des eaux, dans les grandes cultures du nord de la Loire.

Mme Sophie Primas, présidente. - Merci pour votre intervention, et pour votre franchise.