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Pesticides : vers le risque zéro

10 octobre 2012 : Pesticides : vers le risque zéro ( rapport d'information )
Audition du Dr Nadine Houedé, oncologue à l'Institut Bergonié (Centre régional de lutte contre le cancer de Bordeaux et du Sud-Ouest) (12 juin 2012)

Mme Sophie Primas, présidente. - Nous travaillons sur un sujet qui vous est familier, à savoir celui de l'impact des pesticides sur la santé. Dans un premier temps, nous nous penchons sur la santé de leurs utilisateurs, et non sur les résidus de pesticides dans l'eau ou l'alimentation. Nous vous entendons dans le cadre des nombreux travaux, communications et préconisations que vous avez publiés sur cette question.

Dr Nadine Houedé, oncologue à l'Institut Bergonié. - J'ai reçu votre questionnaire, qui m'a permis d'élaborer un plan. Je suis oncologue médicale, cancérologue spécialisée dans les cancers urologiques au Centre régional de lutte contre le cancer de Bordeaux. Malheureusement, j'interviens en bout de chaîne pour les personnes exposées développant un cancer de la vessie, qui n'est pas le seul type de cancer que les exploitants sont susceptibles de développer.

Je crois que vous avez déjà reçu les industriels. Leurs données sur les produits utilisés sont sans doute précises. Les pesticides se divisent en trois catégories, à savoir herbicides, fongicides et insecticides. Environ 1 200 produits ont été développés au cours des ans. Certains ont été interdits, d'autres sont encore autorisés. Aujourd'hui, 600 pesticides différents sont utilisés dans le monde. Souvent, ces produits sont constitués de mélanges de molécules. Il est donc très difficile d'identifier les effets d'un produit en particulier ou de l'association de molécules.

Les facteurs pouvant influencer la toxicité, définis par l'OMS, sont les suivants : dose utilisée, modalités d'exposition, degré d'absorption, souvent difficile à quantifier, nature et activité des métabolites, accumulation et persistance du produit dans l'organisme.

Sur le plan médical, une partie des effets néfastes des pesticides est liée à leur stockage dans les adipocytes, ou tissus graisseux. Il existe différents modes de contamination, à savoir par inhalation de vapeurs, ingestion involontaire ou sous forme cutanée en cas de contact direct avec les produits au cours d'une manipulation.

Les mécanismes toxiques de certains pesticides sont aujourd'hui connus. Ils peuvent agir par induction et inhibition des enzymes, protéines situées sur une chaîne de synthèse ou de régulation, et qui contrôlent la fabrication des protéines et la réplication de certaines cellules. Ils peuvent également impacter le système immunitaire et le système hormonal et déclencher des maladies.

Les cancers ont souvent une origine plurifactorielle. Il est donc très difficile de déterminer si leur lien avec les pesticides est direct ou s'ils découlent d'une cascade de causes telles que des agressions chimiques, des mécanismes génétiques ou des facteurs environnementaux comme les radiations ou l'exposition au soleil ou aux virus, auxquels peuvent être confrontées des personnes travaillant dans des exploitations agricoles. Ces facteurs auront un effet sur leur code génétique, qui régule leur croissance et leur développement. L'ADN peut alors se briser ou s'abîmer. Une première mutation le modifiera à un endroit particulier, ce qui entraînera une succession de mutations aboutissant au cancer. Ces processus prennent du temps. Une personne peut donc être exposée aujourd'hui mais ne développer un cancer que dans dix ou vingt ans.

Mme Sophie Primas, présidente. - Ce délai explique peut-être l'apparition actuelle de cancers liés aux pratiques excessives d'il y a une vingtaine d'années ?

Dr Nadine Houedé. - En effet. Il existe un effet temps d'au moins dix ans, qui peut aller jusqu'à quarante ans, entre l'élément initiateur et la maladie.

On dit que les maladies professionnelles représentent 2 % à 8 % des causes de cancers en France. En réalité, il est très difficile d'obtenir des chiffres exacts dans ce domaine. J'ai étudié la littérature scientifique portant sur cette question avant de me présenter devant vous. Certains articles évoquent 3 000 cancers professionnels par an en France, contre 30 000 dans certains autres articles. Nous manquons de données épidémiologiques pour obtenir des résultats plus précis.

L'arsenic, normalement interdit en France, est le premier pesticide à avoir été classé cancérogène certain. Il est connu pour avoir entraîné des cancers de la peau et des poumons et des angiosarcomes hépatiques. D'autres pesticides ont été classés cancérogènes probables. Ils peuvent engendrer des cancers au niveau du cerveau, des leucémies, des lymphomes et des cancers pulmonaires. Toutefois, seuls 10 % des pesticides ont été étudiés pour leur rôle pathogène potentiel.

En outre, si l'activité pathogène d'une molécule est connue, le résultat de son association à une autre est souvent inconnu. Des effets synergiques peuvent en effet découler de leur mélange, qui additionne les risques pathogènes. Au moment de la commercialisation de ces produits, les études sont donc trop peu nombreuses.

Il existe par ailleurs un certain nombre de facteurs confondants pouvant intervenir dans ces événements toxiques. Les agriculteurs sont en effet exposés à d'autres produits potentiellement toxiques comme les fiouls, les solvants, les peintures, la fumée, la poussière organique, le soleil et les virus animaux. Du fait de ces différents éléments, il est difficile de déterminer avec certitude la responsabilité du pesticide dans l'apparition d'un cancer. Souvent, une cascade de facteurs aboutit au développement du cancer.

Mme Nicole Bonnefoy. - Pourquoi seulement 10 % des pesticides ont-ils été évalués par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) ?

Dr Nadine Houedé. - Je ne sais pas. J'ai trouvé ce chiffre dans la littérature scientifique. En analyse complète, seuls 10 % des pesticides ont franchi toutes les étapes de développement. Les autres sont classés dans la catégorie « Ne sait pas ».

Mme Nicole Bonnefoy. - Ils devraient pourtant tous être évalués.

Dr Nadine Houedé. - En effet, d'autant qu'un étiquetage est obligatoire. Mes chiffres portent toutefois sur la situation internationale. La réglementation européenne est sans doute différente.

Sur le terrain, j'ai moi-même été consternée d'entendre certains agriculteurs bordelais affirmer qu'ils allaient chercher de l'arsenic à la frontière espagnole, où le produit n'est pas interdit. J'ai fait le choix d'intervenir devant vous afin de libérer la parole, à la fois chez ceux qui développent les pesticides et, également, chez leurs utilisateurs. Je suis intervenue, juste avant les élections législatives, dans une table ronde en Charente où j'avais été invitée pour évoquer les risques de cancer liés à un pesticide. La moitié des agriculteurs présents étaient dans le déni. Les autres, sans doute parce qu'ils avaient déjà été touchés par les effets néfastes des pesticides, étaient au contraire très concernés.

En France, un à deux millions de personnes sont exposées à un risque de cancer lié aux pesticides du fait de leur métier. Les cancers avérés liés aux pesticides, pour lesquels le niveau de preuves scientifiques est suffisant, sont le cancer du cerveau, notamment le glioblastome sur lequel a beaucoup travaillé le Dr Isabelle Baldi, mais également les cancers de la thyroïde et de la vessie et le lymphome.

Concernant les cancers dont le lien avec les pesticides est suspecté, le monde scientifique attend la publication de différents articles convergents pour considérer le niveau de preuve comme suffisant. Des travaux sont aujourd'hui en cours au sein de différentes équipes, notamment sur la toxicité des pesticides sur l'équilibre hormonal. On trouve dans cette catégorie des cancers hormonaux-dépendants, à savoir le cancer du sein, de la prostate, de l'ovaire et du testicule.

Mme Sophie Primas, présidente. - Quel est le niveau de preuve suffisant pour estimer qu'un risque de cancer est avéré ?

Dr Nadine Houedé. - Les preuves doivent être suffisamment précises pour prouver que les personnes exposées aux pesticides ont un risque supérieur de développer un cancer.

Mme Sophie Primas, présidente. - Ces preuves sont-elles épidémiologiques ?

Dr Nadine Houedé. - Plusieurs études épidémiologiques menées dans différents pays doivent aller dans le même sens.

Mme Nicole Bonnefoy. - Malgré ces preuves, certains produits ne sont pas retirés du marché.

Dr Nadine Houedé. - En effet. Toutefois, le risque en question est relatif. Les personnes exposées ont plus de risques de développer un cancer, ce qui ne signifie pas qu'elles en développeront un à coup sûr. Je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut plus utiliser de pesticides mais que le degré d'exposition doit être diminué, à la fois en utilisant des doses inférieures et en protégeant leurs utilisateurs.

Mme Nicole Bonnefoy. - Les vêtements de protection vous semblent-ils suffisants ?

Dr Nadine Houedé. - Oui. Lorsque les viticulteurs sulfatent leurs vignes à Bordeaux, ils sont protégés par des cabines hermétiques et des masques à gaz. Toutefois, les habitants des alentours, eux, ne sont pas protégés.

Mme Nicole Bonnefoy. - Une interrogation existe sur l'efficacité réelle de ce type de protection.

Dr Nadine Houedé. - Leur efficacité dépend de l'étanchéité de la cabine et de la qualité du masque. Les agriculteurs sont également au contact des produits avant d'entrer dans la cabine, lorsqu'ils remplissent la cuve, puis au moment de nettoyer leur matériel.

M. Joël Labbé. - Les perturbations endocriniennes entrent-elles dans votre champ de compétence ?

Dr Nadine Houedé. - Oui, par le biais des cancers hormonaux-dépendants comme ceux du sein et de la prostate, qui commencent à apparaître.

Lorsque le CIRC ne dispose pas de données suffisantes sur un produit, il est classé dans le groupe 3 intitulé « Agents inclassables ». Vous disposez sans doute déjà de ces informations législatives. Par ailleurs, le cancer n'est malheureusement pas la seule maladie liée aux pesticides. Les maladies neurodégénératives sont elles aussi concernées, probablement parce que les produits toxiques se fixent dans les tissus graisseux. En effet, les neurones sont entourés de matière adipeuse. Les maladies observées sont les suivantes :

- Parkinson, qui vient d'être ajoutée au tableau des maladies professionnelles ;

- Alzheimer, qui n'y figure pas ; toutefois, le risque de développer cette maladie est plus important pour les personnes exposées aux pesticides ;

- troubles cognitifs ;

- sarcomes ;

- maladies respiratoires, notamment l'asthme.

J'ai également trouvé des publications faisant état d'un risque de suicide accru chez les patients exposés. Les données de l'étude Agrican montrent notamment que le taux de suicide est supérieur à la moyenne dans la population des femmes exploitantes agricoles et exposées.

M. Joël Labbé. - Ces suicides résultent-ils vraiment de l'exposition aux pesticides ? Dans les professions agricoles, le taux de suicide est bien supérieur à la normale, notamment en raison de la situation de l'agriculture.

Dr Nadine Houedé. - Je mentionne ces données pour les avoir rencontrées dans la littérature scientifique. Je ne suis cependant pas en mesure de vous en dire davantage.

Mme Sophie Primas, présidente. - Qu'est-ce qu'un sarcome ?

Dr Nadine Houedé. - Un sarcome est un cancer des parties molles ou tissus de soutien (muscles et os).

Vous m'avez par ailleurs interrogée sur mon avis concernant les résultats de l'étude Agrican. Cette importante cohorte de 180 000 adultes, hommes et femmes, répartis sur douze départements, est constituée de personnes ayant cotisé au moins trois ans à la MSA. Sa conclusion brute affirme que le risque de cancers est moins élevé dans cette cohorte que dans la population générale française, ce qui peut paraître surprenant.

En réalité, il existe une différence dans la répartition du taux de cancer selon les régions françaises. L'étude Agrican a comparé les résultats des douze départements concernés à la mortalité générale. Pourtant, en dehors du département du Nord, le taux de mortalité lié au cancer était inférieur à la moyenne dans ces départements, ce qui peut constituer un biais dans l'analyse.

Mme Sophie Primas, présidente. - Les chercheurs ont redressé ces chiffres. Nous leur avons posé la question.

Dr Nadine Houedé. - Le taux de participation, qui ne dépasse pas les 30 %, a également pu introduire un biais. En outre, la moitié des réponses émane de retraités, ce qui a pu avoir un impact sur leur exposition. Enfin, peut-être les chercheurs manquent-ils encore de recul vis-à-vis de leur cohorte. En effet, nous considérons par exemple que la durée d'exposition doit atteindre cinq ans ou 1 000 heures pour peser sur le risque de cancer de la vessie. Le temps de latence avant l'apparition du cancer est ensuite de dix ans. Un suivi de la cohorte et une analyse plus détaillée des réponses pourraient donc faire émerger d'autres résultats.

Mme Sophie Primas, présidente. - Une analyse par type de cancer serait également pertinente.

Dr Nadine Houedé. - En effet. Concernant l'étude Phytoner, je me félicite que vous auditionniez le Dr Baldi, qui s'est montrée très active dans le domaine du registre des cancers en Gironde. Elle vous présentera sans doute ses recherches portant sur l'apparition de troubles cognitifs, notamment de la mémoire, de l'attention ou de la fluidité verbale, chez les personnes ayant été en contact avec des pesticides.

Vous m'avez également interrogée sur la question des maladies professionnelles. Entre le régime agricole et le régime général, les tableaux des maladies ne sont pas les mêmes, ce qui représente une difficulté pour les médecins traitants. La reconnaissance en maladie professionnelle relève du parcours du combattant pour le patient.

Le premier certificat doit être envoyé par le médecin traitant. Les agriculteurs, exploitants ou viticulteurs sont des populations qui s'écoutent peu. Leur lien avec la médecine de ville est souvent distendu. En outre, il est difficile pour les médecins généralistes de réaliser un dossier en l'absence de secrétaire. Certains patients m'ont rapporté que leur médecin traitant avait refusé de leur établir un dossier, arguant que les cancers liés aux pesticides n'étaient jamais reconnus comme maladie professionnelle et qu'il manquait de temps pour s'en occuper. Il m'arrive pour ma part de relancer des dossiers, mais ce n'est pas mon rôle.

La déclaration obligatoire devant être déposée dans les deux ans suivant le diagnostic, cela constitue également une difficulté dans la mesure où les patients sont confrontés à la mise en place de leur traitement, qui dure, par exemple, huit mois pour les tumeurs infiltrantes de la vessie. Les patients, à qui l'on pose une poche de stomie, doivent ensuite reconstruire leur vie.

Lors de la consultation d'annonce, je leur parle de la possibilité de faire une demande de reconnaissance de leur cancer comme maladie professionnelle. Mais je leur conseille également d'y réfléchir lorsqu'ils auront terminé leur traitement. En effet, il leur est impossible de tout mener de front. L'allongement du délai maximum de deux ans entre le diagnostic de la maladie et l'envoi du certificat initial serait donc souhaitable.

Par ailleurs, je trouve étonnants les chiffres de la MSA sur le nombre de maladies professionnelles reconnues par an. Les tableaux mis en ligne sur Internet font état de quatre cas de cancers de la vessie reconnus par an. Ce chiffre représente pourtant le nombre de cas auxquels je suis confrontée annuellement au Centre anti-cancéreux de Bordeaux. Je n'ai pas connaissance du circuit complet aboutissant à la reconnaissance d'un cancer en maladie professionnelle mais les écueils sont nombreux. Je pense notamment aux personnes n'établissant pas leur déclaration, aux médecins traitants ne souhaitant pas monter de dossier ou aux déclarations non retenues.

Mme Nicole Bonnefoy. - Voyez-vous beaucoup de cas ?

Dr Nadine Houedé. - Je suis personnellement confrontée à au moins quatre cas de maladies professionnelles par an.

Mme Nicole Bonnefoy. - Êtes-vous en contact avec d'autres médecins ?

Dr Nadine Houedé. - Je suis référent régional. Je travaille donc avec tous les cancérologues exerçant dans un rayon de deux cents kilomètres. Les exploitants sont également nombreux en Dordogne, dans le Lot-et-Garonne et les Landes. Nous rencontrons donc tous des cas de maladies professionnelles, même si nous n'avons pas mis en place de décompte précis. Peut-être devrions-nous ouvrir un registre afin de recueillir des données épidémiologiques, par exemple en nous associant avec l'équipe du Dr Baldi, qui tient déjà un registre en Gironde.

La médecine du travail est présente aux côtés des cancérologues. Pour ma part, j'ai travaillé avec le Dr Bénédicte Clin-Godard, médecin du travail, sur les bonnes pratiques en matière de cancers de la vessie liés à l'ensemble des produits chimiques potentiellement cancérogènes. Nous avons établi des grilles de recommandations, de diagnostic précoce et de suivi des personnes exposées.

Les difficultés dans le monde agricole résident dans le fait que les travailleurs, indépendants, ne disposent pas d'un dispositif de surveillance médicale. Ils n'ont, par exemple, pas directement accès à la médecine du travail. La surveillance est donc assurée par leur médecin traitant. Le père de Frédéric Ferrand vous a sans doute raconté les difficultés qu'il avait rencontrées pour accéder à la consultation de pathologie professionnelle du CHU de Poitiers.

Pour ma part, il me semblerait important de mettre en place une campagne de prévention primaire, avec l'identification des substances cancérogènes présentes dans l'environnement du travail, l'évaluation de l'exposition individuelle, notamment en termes de qualité des protections, et une campagne d'information des utilisateurs. En effet, l'adhésion des utilisateurs à la démarche constitue un premier pas indispensable. Certains agriculteurs auraient l'impression de revenir quarante ans en arrière si l'interdiction des pesticides leur était imposée. Néanmoins, ils doivent savoir dans quelle mesure ils peuvent les utiliser et connaître les mesures de protection à leur disposition.

Une campagne de prévention secondaire doit également être mise en place à travers la surveillance médico-professionnelle des travailleurs exposés et une attention particulière portée au maintien de leur lien avec le monde médical, représenté par les médecins traitants, la médecine du travail ou des services de santé publique.

Mme Nicole Bonnefoy. - Ne pourrait-on imaginer la mise en place d'un dispositif de médecine du travail pour les agriculteurs ?

Dr Nadine Houedé. - En effet. Il existe déjà des médecins qui battent la campagne en camion. La généralisation d'un tel système ne serait ni compliquée ni coûteuse. Les médecins suivant ces patients doivent, par ailleurs, avoir une formation suffisante pour connaître les risques auxquels sont exposés les exploitants et établir des diagnostics précoces.

Pour le cancer de la vessie, nous avons évoqué la possibilité de mettre en place une cytologie urinaire annuelle afin de détecter les cellules anormales. En cas de risque accru de cancer du sein, des mammographies systématiques pourraient également être prescrites. Les médecins disposeraient d'une grille destinée à prescrire à l'exploitant les examens correspondant aux risques liés à son activité. L'existence d'une telle grille constituerait un grand pas.

M. Gérard Le Cam. - Les visites existent déjà.

Dr Nadine Houedé. - En effet. C'est leur contenu qui doit être modifié.

Mme Nicole Bonnefoy. - Les agriculteurs ont-ils l'obligation de se rendre chez leur médecin une fois par an ?

M. Gérard Le Cam. - Ils reçoivent la visite de médecins en camion.

Dr Nadine Houedé. - Le travail doit surtout porter sur l'élaboration de la grille d'examens à prescrire. Aucun dispositif de prévention n'est en effet propre aux exploitants agricoles.

M. Henri Tandonnet. - Les pesticides ont-ils aussi des impacts sur l'entourage familial des agriculteurs ? Je pense, par exemple, aux personnes manipulant leur linge.

Dr Nadine Houedé. - Je ne dispose pas de données scientifiques pour vous répondre. Les études manquent sur la question des exposés indirects. Sur le terrain, nous constatons le développement de cancers chez des hommes de quarante ans ayant repris l'exploitation de leur père. Leurs pathologies pourraient donc être liées à leur exposition dans la cour de la ferme ou dans les champs depuis leur plus jeune âge. Ces questions mériteraient d'être posées, à la fois pour les familles et pour les habitants vivant à proximité des exploitations.

Mme Nicole Bonnefoy. - M. Jacky Ferrand est aujourd'hui persuadé que son fils, aujourd'hui décédé, a été empoisonné dès la grossesse de sa mère, qui parcourait les vignes sans protection et se rafraichissait dans une rivière où les poissons étaient morts. En effet, son fils a développé une leucémie lorsqu'il était enfant, puis une autre maladie suivie d'un cancer de la vessie. M. Jacky Ferrand se bat aujourd'hui pour la reconnaissance des cancers de son fils comme maladies professionnelles.

Dr Nadine Houedé. - En effet, Frédéric Ferrand a été exposé aux pesticides depuis sa naissance, voire in utero. Il est toutefois difficile de savoir à quel moment il a été empoisonné. La contamination est sans doute multiple. Du reste, il a déclaré deux maladies importantes liées aux pesticides. Je ne comprends pas qu'elles ne soient pas reconnues comme maladies professionnelles.

Mme Nicole Bonnefoy. - Vous considérez pourtant vous aussi, comme sa famille, que les maladies de Frédéric Ferrand étaient liées aux pesticides. Pourquoi la MSA ne les reconnaît-elle pas ?

Mme Sophie Primas, présidente. - Peut-être est-il difficile de qualifier de maladie professionnelle une maladie contractée in utero ?

Dr Nadine Houedé. - Des données sur les liens entre les pesticides, les leucémies et les cancers de la vessie existent. Frédéric Ferrand a déclaré ces deux maladies. Il est né dans une exploitation agricole, son père a été l'un des premiers manipulateurs de certains pesticides en raison de sa participation à des tests. Je ne comprends pas que la MSA ne reconnaisse pas le caractère professionnel de ses maladies.

Mme Nicole Bonnefoy. - Vous faites donc état de convergences.

Dr Nadine Houedé. - En effet.

Mme Nicole Bonnefoy. - Et pour autant...

Dr Nadine Houedé. - Et pour autant... Depuis le mois de janvier, nous avons mis en place un auto-questionnaire en association avec le service de santé publique et des maladies professionnelles du CHU de Bordeaux. Les patients y inscrivent leurs coordonnées, le type d'emploi qu'ils ont occupé, le nom de leur entreprise et l'intitulé de son activité. Ces questionnaires sont ensuite dépouillés par le médecin et l'infirmière de santé publique. S'ils pensent que le cancer du patient peut être lié à sa profession, ils lui donnent un accès plus facile à la consultation réservée aux maladies professionnelles. En outre, nous aidons le patient à monter son dossier en apportant un appui à son médecin traitant.

Mme Sophie Primas, présidente. - Cette initiative émane-t-elle du CHU ?

Dr Nadine Houedé. - J'en suis à l'origine.

Mme Nicole Bonnefoy. - Bénéficiez-vous de beaucoup d'appuis ?

Dr Nadine Houedé. - Je ne dispose d'aucun moyen, même si le service maladies professionnelles a eu la gentillesse de me déléguer du temps infirmier. En échange, je leur rends service dans le cadre d'une autre enquête. Le manque de moyens financiers nous pose toutefois des difficultés en termes de dépouillement, d'analyse statistique et d'exploitation des données. Notre initiative repose pour l'instant sur la bonne volonté de chacun. Elle ne peut donc pas être menée à grande échelle.

Mme Nicole Bonnefoy. - Depuis la mise en place de cette procédure, le nombre de personnes ayant décidé de monter un dossier en vue de la reconnaissance du caractère professionnel de leur cancer a-t-il augmenté ?

Dr Nadine Houedé. - Les patients sont encore très frileux sur ce point.

M. Henri Tandonnet. - En quarante ans de pratique professionnelle dans le monde judiciaire, je n'ai jamais vu, dans le contentieux général de la sécurité sociale, de reconnaissance de la maladie professionnelle d'un agriculteur. Les contentieux ont pourtant évolué avec le temps.

Dr Nadine Houedé. - Ils ont peur. L'un de mes patients est allé au bout de la procédure et a gagné. Il est ensuite venu me remercier. Pour ma part, je ne leur parle pas d'argent mais d'une reconnaissance. Cet homme de quarante ans, non fumeur, était venu me voir pour un cancer de la vessie. Il avait déjà fait deux infarctus et eu un problème vasculaire thrombotique. Ses trois maladies, anormales à son âge, allaient donc dans le même sens. Il est le seul que je connaisse pour qui le traitement du dossier ait été rapide. J'ai moi-même lancé l'établissement de son dossier en raison du refus de son médecin traitant de le prendre en charge. Peut-être mon courrier a-t-il permis de l'enregistrer si rapidement, à savoir en trois ou quatre mois ?

M. Henri Tandonnet. - Quel métier ce patient pratiquait-il ?

Dr Nadine Houedé. - Il était exploitant agricole dans le domaine des grandes céréales. Il exploitait donc des terres et non des vignes.

Vous m'avez demandé les actions qui pourraient être entreprises sans nécessiter d'attendre la constitution d'une cohorte. Je suggérerais que des études exposés/non exposés soient lancées sur le modèle des études de cas témoins. Le Dr Isabelle Baldi, qui est épidémiologiste, serait plus à même que moi de les mener.

Ces études consisteraient à étudier trois groupes de patients à un moment T, à savoir des exposés directs, des exposés indirects, comme la famille ou les riverains, et des non exposés appariés. Ces derniers devraient avoir le même âge et le même sexe que les personnes exposées et ne pas présenter de facteurs confondants. Leur recrutement relèverait donc d'un travail d'épidémiologie. Les chercheurs pourraient ensuite se pencher sur le nombre de cancers et autres pathologies dans chaque catégorie. Des tests statistiques permettraient ensuite de savoir s'il existe un risque relatif supérieur de développer des maladies dans la population exposée.

La difficulté réside dans le fait que les pesticides déclenchent différents types de cancers, dont certains sont rares, comme les glioblastomes ou les sarcomes. Or, la puissance statistique nécessite la survenue d'un certain nombre de cas.

Comme vous le savez, le Sud-Ouest est une région très agricole et viticole. De plus, nos services de cancérologie sont organisés autour du cancéropôle Grand Sud-Ouest. Une éventuelle enquête épidémiologique pourrait donc s'appuyer sur cette structure, qui comprend les villes de Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Montpellier et Limoges.

Mme Nicole Bonnefoy. - Connaissez-vous le Pr Charles Sultan, spécialiste en endocrinologie pédiatrique à Montpellier ?

Dr Nadine Houedé. - Non.

Mme Nicole Bonnefoy. - Nos auditions nous ont permis de constater que des données existent, mais que la difficulté consiste à les rassembler. Nous avons l'impression que chacun travaille sans avoir connaissance des travaux des autres.

Dr Nadine Houedé. - En effet. Les impacts des pesticides concernent des spécialités très diverses, comme la neurologie ou la cancérologie. Au sein-même de la cancérologie, chaque médecin travaille généralement sur un type particulier de cancer.

M. Henri Tandonnet. - Avez-vous acquis au cours de votre pratique l'intime conviction que les populations rurales étaient plus exposées aux effets des pesticides, notamment celles vivant à proximité de cultures de fruits et légumes ou de vignes ?

Dr Nadine Houedé. - Oui. Je compte beaucoup plus de viticulteurs dans la population de mes patients atteints d'un cancer de la vessie.

Mme Nicole Bonnefoy. - Certains médecins parlent même d'une « maladie des vignerons ».

M. Gérard Le Cam. - J'ai vu une publicité à la télévision montrant une personne ne portant pas de gants administrer des gouttes entre les épaules d'animaux domestiques. Ce type de réclame, qui vante des produits dangereux, ne montre pas l'exemple...

Mme Sophie Primas, présidente. - Les vétérinaires vendent du reste ces produits de manière proactive.

Dr Nadine Houedé. - Les désherbants destinés aux particuliers posent également problème. Quelqu'un m'a rapporté qu'une marque dont le produit, toxique, avait été interdit à la vente a bradé l'ensemble de sa production pour l'écouler avant l'arrêt de la commercialisation.

Mme Nicole Bonnefoy. - Trouvez-vous les médecins de la MSA suffisamment dynamiques ?

Dr Nadine Houedé. - Je ne les connais pas.

Mme Sophie Primas, présidente. - La réponse était un peu dans la question...

Dr Nadine Houedé. - En effet. Quand j'ai commencé à parler des effets des pesticides, mon entourage m'a prévenue que la MSA me « tomberait dessus ». Je n'ai en réalité jamais eu de contacts avec leurs médecins.

Mme Sophie Primas, présidente. - Avez-vous subi des pressions de la part des industriels ?

Dr Nadine Houedé. - Non.

Mme Nicole Bonnefoy. - Il est étonnant qu'aucun contact n'ait été établi entre les médecins de la MSA et vous-même. Vous appartenez pourtant au même milieu professionnel.

Dr Nadine Houedé. - Je le regrette en effet. Il me semble que beaucoup de choses restent à changer.

Mme Sophie Primas, présidente. - Diriez-vous que la parole se libère aujourd'hui ?

Dr Nadine Houedé. - Je l'espère. J'ai reçu de nombreux témoignages après la publication de l'article dans Sud-Ouest et la diffusion du documentaire « La mort est dans le pré ». Beaucoup m'ont écrit leur histoire ou fait part de leurs questionnements. J'ai tenté de répondre aux questions qui m'étaient posées. Par exemple, un homme m'a raconté que sa femme était décédée d'un cancer de la vessie et de la maladie d'Alzheimer après qu'ils eurent racheté une grande propriété viticole. Lorsque « La mort est dans le pré » est sorti, les échanges sur Internet ont également été très nombreux. Des personnes exposées ont apporté leur témoignage et semblaient contentes qu'une ouverture leur permette de s'exprimer.

Mme Nicole Bonnefoy. - Avez-vous pris des risques en brisant ce silence ?

Dr Nadine Houedé. - Je ne me sens pas en danger. Il était important de le faire.

Mme Sophie Primas, présidente. - Votre exposition vous protège sans doute.

Dr Nadine Houedé. - Je me méfie beaucoup des journalistes, qui détournent parfois l'image ou la parole. Je me suis fait attraper une fois. J'espère que cela ne se reproduira pas. Du reste, la seule personne qui m'ait agressée était une journaliste, par téléphone. Je ne sais pas comment elle avait trouvé ma ligne directe. Elle n'avait pas eu la politesse de passer par mon secrétariat. Elle souhaitait un entretien « tout de suite ». J'étais en réunion. Lorsqu'elle m'a proposé un rendez-vous téléphonique, je lui ai demandé les questions qu'elle entendait me poser. Elle n'a pas souhaité me les donner à l'avance. Je lui ai indiqué souhaiter avoir un droit de regard sur ce qu'elle publierait en mon nom. Elle m'a répondu que ce n'était pas possible après m'avoir opposé que ce que je disais dans les médias était faux.

Bien entendu, tous les journalistes ne se conduisent pas de cette façon. J'ai pour ma part trouvé le film de M. Éric Guéret magnifique, empreint de beaucoup d'humanité, de réserve et de pudeur.

Mme Sophie Primas, présidente. - Merci beaucoup de vous être déplacée.

Dr Nadine Houedé. - Merci de m'avoir invitée. Je vous remercie également de favoriser la circulation de la parole et l'engagement de discussions.