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Pesticides : vers le risque zéro

10 octobre 2012 : Pesticides : vers le risque zéro ( rapport d'information )
Audition, pour l'Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale (INSERM),
du Dr Isabelle Baldi, maître de conférences et praticien hospitalier au Laboratoire Santé-Travail-Environnement (LSTE) de l'Université Bordeaux II,
de Mme Sylvaine Cordier, directeur de recherche, responsable de l'équipe de recherches épidémiologiques sur l'environnement et la reproduction de l'Université de Rennes I,
de M. Xavier Coumoul, maître de conférences, UMRS 747 pharmacologie, toxicologie et signalisation cellulaire de l'Université Paris-Descartes,
du Dr Victor Demaria-Pesce, directeur de recherche, directeur des relations institutionnelles,
de Mme Marie-Christine Lecomte, directeur de recherche, responsable du Centre d'expertise collective de l'INSERM à la Faculté de médecine Xavier-Bichat,
et du Pr Geneviève Van Maele-Fabry, de l'Université catholique de Louvain (20 juin 2012)

Mme Sophie Primas, présidente. - Merci d'avoir répondu à notre invitation. La création de notre mission d'information, que nous devons à l'initiative de Mme Nicole Bonnefoy, fait suite à l'affaire Paul François en Charente. Nous travaillons, dans un premier temps, sur l'impact des pesticides sur la santé, non seulement des agriculteurs, mais de tous les professionnels et particuliers exposés lors de l'utilisation de pesticides. Je vous propose de commencer par un tour de table permettant à chacun de se présenter.

Pr Geneviève Van Maele-Fabry, de l'Université catholique de Louvain. - Je travaille à l'Université catholique de Louvain au Louvain center for Toxicology and Applied Pharmacology (LTAP), anciennement appelé Unité de toxicologie industrielle et de médecine du travail, comme chercheur qualifié et professeur. Je suis responsable de l'axe centré sur la réalisation de revues systématiques et méta-analyses. Mes travaux portent en grande partie sur les relations entre l'exposition aux pesticides et les cancers.

M. Xavier Coumoul, maître de conférences, UMRS 747 pharmacologie, toxicologie et signalisation cellulaire de l'Université Paris-Descartes. - Je suis professeur de biochimie et de toxicologie à l'Université de Paris-René Descartes ; je suis co-directeur de l'équipe de recherche qui travaille sur les aspects mécanistiques de l'influence de différents polluants.

Mme Marie-Christine Lecomte, directeur de recherche, responsable du Centre d'expertise collective de l'INSERM à la Faculté de Médecine Xavier-Bichat. - Je suis responsable du Centre d'expertise collective à l'INSERM et vous prie d'excuser l'absence de M. Jean-Paul Moatti, directeur de l'ITMO Santé publique, retenu.

Dr Victor Demaria-Pesce, directeur de recherche, directeur des relations institutionnelles. - Je suis directeur de recherche à l'INSERM et responsable des relations institutionnelles. A ce titre, je suis en charge des relations avec le Parlement français et le Parlement européen.

Dr Isabelle Baldi, maître de conférences et praticien hospitalier au Laboratoire Santé-Travail-Environnement (LSTE) de l'Université Bordeaux II. - Je suis médecin épidémiologiste et travaille, à l'Université de Bordeaux II, notamment à des études épidémiologiques relatives à l'exposition des travailleurs du monde agricole aux pesticides.

Mme Sylvaine Cordier, directeur de recherche, responsable de l'équipe de recherches épidémiologiques sur l'environnement et la reproduction de l'Université de Rennes I. - À l'Université de Rennes, je suis des cohortes de femmes enceintes et d'enfants en Bretagne et en Guadeloupe. Je travaille sur l'exposition prénatale, notamment aux pesticides.

Mme Marie-Christine Lecomte. - Nos travaux visent à apporter un éclairage scientifique à la décision politique dans le champ de la santé publique. En réponse à une demande institutionnelle, nous établissons un bilan des connaissances scientifiques. À partir de la littérature scientifique internationale, nous constituons un fonds documentaire qu'analyse un groupe d'experts.

La direction générale de la santé (DGS) nous a sollicités pour mener un travail sur les pesticides et leurs effets à long terme sur la santé, notamment à travers les expositions professionnelles agricoles et les expositions prénatales. Ce travail devrait être terminé à la fin de l'année 2012.

Nous avons interrogé trois disciplines : l'expologie, soit la mesure des expositions ; l'épidémiologie, en ciblant un certain nombre de pathologies neurodégénératives - Parkinson, Alzheimer -, la sclérose latérale, les troubles cognitifs et psychiatriques, les cancers - un important volet -, dont les cancers hématopoïétiques, les troubles de la reproduction, le développement de l'enfant ; enfin, l'approche toxicologique.

Nos difficultés ? C'est d'abord, l'abondance de la littérature scientifique sur le sujet - 130 000 références traitant de pesticides. Nous avons choisi de cibler, dans les banques de données, les familles chimiques ou les pesticides que les études épidémiologiques avaient pu signaler comme suspects ou potentiellement impliqués dans le développement de pathologies. Autres difficultés, l'évaluation des expositions et la disparité des études.

Le groupe de l'expertise collective est amené à faire des recommandations, dont les grandes lignes sont encore en débat à ce jour.

Dr Isabelle Baldi. - Nous travaillons, pour beaucoup, sur les maladies neurologiques, les cancers et les troubles de la reproduction, pour lesquels de nombreuses données sont disponibles.

Il faut garder à l'esprit que nous tenons compte de tous les facteurs de risque, nombreux dans le modèle agricole ; leur part respective est difficile à déterminer.

Au-delà du monde agricole, bien des professions sont concernées et aujourd'hui sous-étudiées, depuis les professionnels des espaces verts, de la voirie, de la SNCF, jusqu'aux métiers du bois en passant par ce qu'on appelle l'hygiène publique (les vétérinaires, les pompiers...).

Il ne faut pas oublier non plus l'exposition non professionnelle dont celle des enfants. Reste que c'est sur la population agricole que l'on dispose des schémas d'exposition les plus complets, et du recul le plus important.

Les nombreuses études épidémiologiques sur les troubles neurologiques portent surtout sur la maladie de Parkinson. Il faut savoir que, en épidémiologie, c'est l'analyse des différentes études qui permet de parvenir à des conclusions positives.

Pour les troubles cognitifs, en dépit du nombre d'études, nous manquons encore d'études sur la durée et les effectifs étudiés sont généralement étroits. Quatre cohortes sont à l'étude. L'ensemble de la littérature, notamment les études transversales, conduit à imaginer des associations positives entre exposition et effets sur la santé dans les années qui suivent. Presque toutes les études ont porté sur une famille de pesticides, les insecticides organophosphorés.

L'étude Phytoner porte sur une cohorte d'un millier d'agriculteurs et de viticulteurs de Gironde, sur une quinzaine d'années. Nous nous attachons à la mesure de l'exposition, en regardant de près les tâches effectuées, comme au détail des fonctions cognitives. On a relevé des détériorations très nettes de celles-ci chez les personnes exposées aux pesticides, parfois des performances très abaissées en termes d'attention ou de conceptualisation, ce qui n'est pas sans conséquence sur la vie quotidienne. Ces troubles pourraient à terme évoluer vers des pathologies neurodégénératives telles que la démence ou la maladie d'Alzheimer.

S'agissant de la maladie d'Alzheimer, nous ne disposons que d'une dizaine d'études cas-témoins, plutôt fragiles, puisqu'il s'agit d'interroger des personnes qui ont des troubles de la mémoire. Les résultats sont cependant convergents : il y a augmentation du risque.

J'en viens aux troubles psychiatriques, notamment la dépression et le suicide en milieu agricole, sur lesquels existe une trentaine d'études épidémiologiques, pour déterminer s'il y a un lien avec les pesticides. La difficulté tient à la conjonction des facteurs environnementaux, sociaux et professionnels. Reste que l'on ne peut écarter l'hypothèse d'une influence de l'exposition aux pesticides sur les troubles de l'humeur et d'une contribution aux troubles dépressifs.

On parle davantage de la maladie de Parkinson au sujet de laquelle on dispose d'une vraie séquence comprenant les rapports de cas, les études écologiques et les études cas-témoins. Une soixantaine d'études fait apparaître l'existence d'un doublement du risque combiné pour les personnes exposées aux pesticides. Mais les données des études sont hétérogènes. Des conférences de consensus ont pointé les incertitudes sur les contextes agricoles et les familles de pesticides - on ne peut dire si tel ou tel type d'agriculture, ou tel ou tel produit est plus spécifiquement concerné, bien que l'on ait quelques pistes ; les facteurs génétiques, la sensibilité individuelle comptent aussi, de même que l'association des produits à un moment donné ou tout au long de la vie.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Et les adjuvants ?

Dr Isabelle Baldi. - On ne peut exclure leur rôle. Des interrogations demeurent également sur la fenêtre et la nature de l'exposition. C'est dire que les connaissances ne sont pas abouties même si la maladie a été inscrite au tableau des maladies professionnelles. D'autres maladies sont en cours d'examen.

Le débat est social : nous nous contentons d'apporter les éléments de connaissance scientifique ; à la société de dire ensuite si elle doit apporter une réponse. En tout cas, il y a peu de maladies pour lesquelles la relation de cause à effet est absolument établie.

J'en arrive au cancer. Sur le fondement de deux études, l'une de Monsanto, en 1998, l'autre du National Cancer Institute, en 1992, on observe moins de cancers dans la population agricole que dans le reste de la population, comme l'a fait apparaître aussi, bien plus tard, l'étude Agrican. Pour certains cancers, comme celui du poumon, le risque est moindre - les agriculteurs fument peu ; pour d'autres cancers, il est plus élevé, mélanomes, lymphomes, ou leucémies...

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - A-t-on des données pertinentes par type d'agriculture ? Les risques sont-ils augmentés, par exemple en viticulture ?

Dr Isabelle Baldi. - On ne peut le dire de cette façon. L'analyse mériterait sans doute d'être affinée par secteurs ou même par sites. Il faudrait une quinzaine d'études spécifiques à la grande culture, autant à la viticulture... On travaille aujourd'hui davantage sur les produits.

Mme Sophie Primas, présidente. - Croise-t-on les données d'exposition ?

Dr Isabelle Baldi. - Autant que possible. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a établi un classement des pesticides en fonction de leur cancérogénicité, mais seulement une soixantaine de molécules sur un millier ont été évaluées, soit environ 5 %. Il s'agit d'analyses de substances et non de produits. A titre d'exemple, l'arsenic est classé en catégorie 1, le captafol et le dibromure d'éthylène en catégorie 2A. Nous manquons encore d'études. C'est assez frustrant...

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Et se pose la question des expositions combinées et des mélanges.

Pr Geneviève Van Maele-Fabry. - Nous disposons de peu de données en cette matière. De plus, il est impossible d'isoler un pesticide parmi ceux utilisés par les agriculteurs.

Dr Isabelle Baldi. - Les intérêts en jeu, dans ce débat, sont multiples...

M. Gérard Miquel. - La chlordécone, qui a fait bien des ravages outre-mer, n'est classée qu'en catégorie 2B !

Dr Isabelle Baldi. - Sur les tumeurs cérébrales, une vingtaine d'études existe, dont certaines remontent aux années 1980. Les mesures d'exposition sont fragiles et les tumeurs mal caractérisées. Depuis l'année 2000, les études sont plus solides et des associations positives ont été mises en évidence. Le problème reste cependant de disposer de mesures d'exposition fiables et de données suffisantes pour un même type de tumeur.

Pr Geneviève Van Maele-Fabry. - Les études épidémiologiques permettent de mettre en évidence une association entre un facteur et une pathologie - ce qui ne veut pas dire que ledit facteur est la cause de la pathologie. Il faut prendre en compte d'autres éléments, par exemple la relation dose/effet. Mais souvent les données précises d'exposition manquent. Il faut aussi prendre en compte la plausibilité biologique, que les études sur l'animal aident à établir.

Pour bien des pathologies, les données épidémiologiques, très nombreuses, sont contradictoires. Isolément, beaucoup d'études n'ont pas une puissance statistique suffisante. D'où l'exercice de méta-analyse, qui n'est cependant justifiée que si l'hétérogénéité entre les résultats des études n'est pas trop grande. Si tel est le cas, on procède par sous-groupes ou stratifications pour tenter d'en identifier les sources.

Pour le cancer de la prostate, les méta-analyses font apparaître, comme l'AHS américaine, une augmentation significative du risque. Les résultats ont été rééquilibrés pour tenir compte de la moindre prévalence des cancers en général dans la population agricole. L'évidence épidémiologique est relativement forte, mais les données sont insuffisantes pour démontrer la causalité.

Mme Sophie Primas, présidente. - Pas de lien scientifique formel, donc, entre pesticides et cancer de la prostate, mais de fortes présomptions ?

Pr Geneviève Van Maele-Fabry. - De fortes présomptions, appuyées sur la mécanistique en toxicologie. Pour le cancer de la prostate, l'augmentation du risque reste inférieure à 2.

Pour les lymphomes non hodgkiniens (LNH), même évidence épidémiologique - méta-analyses et AHS - et augmentation faible du risque, mais données, là aussi, insuffisantes pour démontrer la causalité de l'association. Pour la maladie de Hodgkin, l'évidence épidémiologique est très faible.

Pour la leucémie, les résultats restent difficiles à interpréter. L'évidence épidémiologique est moyenne. Comme dans les lymphomes, on est face à un groupe très hétérogène de pathologies. Des facteurs étiologiques différents peuvent être à l'oeuvre. D'où l'intérêt des stratifications.

Mme Sophie Primas, présidente. - Je comprends que les paramètres à prendre en compte sont multiples...

Pr Geneviève Van Maele-Fabry. - C'est bien pourquoi l'on ne peut avancer à la vitesse de l'éclair. La quantité de littérature à étudier est pharamineuse.

Pour les myélomes multiples, les données sont insuffisantes et les études assez hétérogènes. L'évidence épidémiologique varie entre moyenne à faible.

Mme Sylvaine Cordier. - Mes travaux portent sur l'exposition aux pesticides pendant la grossesse. Les sources d'exposition aux pesticides en population générale, outre les activités professionnelles, comme celle des agriculteurs ou des vétérinaires, comprennent aussi l'alimentation. La période prénatale conditionne la vie entière. Pour courte que soit cette période, elle se caractérise par une très grande vulnérabilité du foetus. L'exposition aux pesticides peut avoir un impact sur le déroulement de la grossesse, le poids à la naissance, la prématurité, le développement de l'enfant. Il est probable que d'autres impacts sur la santé seront découverts.

Une méta-analyse est disponible sur les fentes orales : l'augmentation du risque suite à une exposition maternelle aux pesticides est de 37 % ; celle sur les hypospadias montre une augmentation du risque de 36 %. Trois des quatre études publiées ultérieurement montrent un risque augmenté. Sont concernées des mères qui ont travaillé pendant leur grossesse dans des professions potentiellement exposées aux pesticides. On ne peut cependant mettre en évidence la responsabilité d'un produit plutôt que d'un autre, d'autant que les associations sont possibles, de même que peut exister une susceptibilité génétique particulière. Beaucoup d'études se fondent sur le sang du cordon.

Il a également été souligné l'augmentation possible du risque de malformations congénitales après exposition résidentielle à des pesticides : la diminution possible du poids de naissance lors d'exposition prénatale aux triazines et aux insecticides organophosphorés ; plus solide, grâce à quatre études de cohorte, l'impact de l'exposition prénatale aux organophosphorés, au chlorpyrifos en particulier, sur le neuro-développement se traduisant par l'altération de la motricité fine, la diminution de la mémoire à court terme, des difficultés attentionnelles.

En outre, on peut mettre en évidence un effet possible de l'exposition aux pesticides anciens et persistants, via l'alimentation. Par exemple, le lindane aurait des effets sur la croissance et l'obésité de l'enfant, à travers des mécanismes de perturbation endocrinienne. Enfin, il y a d'autres cibles potentielles, comme la maturation sexuelle ou les fonctions thyroïdiennes.

Pr Geneviève Van Maele-Fabry. - Les études sur les leucémies de l'enfant font apparaître une augmentation statistiquement significative, mais faible, du risque dans la plupart des méta-analyses de cas-témoins. Cette augmentation est plus marquée après une exposition maternelle pendant la grossesse. L'évidence épidémiologique est forte, mais les données sont insuffisantes pour démontrer le lien de causalité.

Pour les cancers du cerveau chez l'enfant, on a constaté une augmentation significative du risque, y compris dans les études de cohortes, mais sur des données qui demeurent très limitées et devront être confirmées par d'autres relatives à la plausibilité biologique.

M. Xavier Coumoul. - Les études mécanistiques s'intéressent, s'agissant de l'exposition aux pesticides, aux propriétés chimiques de ceux-ci, à l'existence des différentes barrières biologiques, aux métabolismes des pesticides - parfois, seule la transformation est dangereuse -, aux phénomènes de détoxification, aux polymorphismes génétiques - nous sommes inégaux devant les pesticides - ainsi qu'aux cibles des toxiques - ADN, protéines, lipides et membranes - et aux mécanismes cellulaires associés - dérégulation de la prolifération et de la survie cellulaire, mort cellulaire, stress oxydant.

L'exemple de la maladie de Parkinson est parlant. Chez les malades la substantia negra a disparu ; elle est due à une molécule contenue dans les neurones dopaminergiques, qui produisent la dopamine, dont la libération contribue à la régulation des mouvements volontaires. Ces neurones peuvent mourir : il n'y a plus dès lors de substance noire ni de mouvements régulés. Les mitochondries sont des organites essentiels à la vie des neurones ; elles consomment de l'oxygène et le transforment en énergie, régulent l'apoptose. Notre travail consiste à identifier les mécanismes permettant de faire le lien entre la dérégulation des fonctions mitochondriales et l'exposition aux pesticides.

Nous nous sommes intéressés à plusieurs pesticides, dont le paraquat qui peut atteindre de nombreuses cibles dans la cellule. Un des mécanismes qui peuvent être activés en cas d'exposition est le stress oxydant ; néanmoins, il faut être prudent, car les études se fondent sur des taux d'exposition élevés, voire très élevés.

L'influence potentielle des pesticides sur le métabolisme est illustrée par la persistance des pesticides organochlorés, qui ciblent des organes aussi essentiels que le foie, le pancréas et le tissu adipeux. On peut relier l'exposition aux pesticides aux syndromes métaboliques comme le diabète de type 2.

Certes, les pathologies ciblées par l'expertise existaient avant l'invention des pesticides, mais la question posée en mécanistique est celle du rôle favorisant de ces produits. Le stress oxydant est suspecté de provoquer des dommages à l'ADN susceptibles de conduire à des cancers et à un vieillissement cellulaire.

De nombreuses études expérimentales ont été réalisées avec des protocoles incluant des hautes doses et des molécules individuelles ; or, il importe de veiller à développer des protocoles réalistes.

De nouvelles études montrent un amincissement du cortex cérébral chez les enfants après exposition au chlorpyrifos...

Mme Sylvaine Cordier. - ...et dans la période prénatale.

M. Xavier Coumoul. - Il sera important à l'avenir de caractériser tous les effets pour mieux identifier les cibles. Enfin, l'interface entre épidémiologistes et toxicologues est à favoriser car elle est capitale pour faire progresser la prévention. L'information détenue par les épidémiologistes est attendue par les toxicologues.

Mme Marie-Christine Lecomte. - Il faut étudier aussi l'effet des mélanges.

Mme Sophie Primas, présidente. - En matière de santé publique, des priorités s'imposent, notamment pour ce qui concerne la prévention. Quelle est l'urgence de l'urgence ?

Mme Marie-Christine Lecomte. - Développer des études épidémiologiques de grande ampleur, être attentif aux produits utilisés en France, particulièrement les fongicides, peu utilisés aux États-Unis d'Amérique.

Dr Isabelle Baldi. - Aux États-Unis, les herbicides sont davantage utilisés.

Mme Marie-Christine Lecomte. - Il faut aussi approfondir nos connaissances sur la toxicité des mélanges, la toxicologie prédictive et le danger pour les femmes enceintes.

M. Xavier Coumoul. - C'est une population à protéger.

Dr Isabelle Baldi. - Comme les études sont focalisées sur les traitements effectués au moyen de pesticides, tâche traditionnellement dévolue aux hommes dans l'agriculture notamment, elles prennent peu en compte les femmes cependant exposées au foyer. Il doit y avoir à leur égard un devoir d'information, de prévention et de précaution.

M. Xavier Coumoul. - On peut penser aussi à l'exposition domestique, au jardinage...

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Les équipements de protection industrielle protègent-ils vraiment ?

Dr Isabelle Baldi. - C'est compliqué. Les vêtements de protection ne sont pas forcément portés comme il le faudrait et ne protègent pas autant qu'on le pensait. Les pratiques influent autant que le vêtement. Mettre des gants usagés, c'est pire que de ne pas mettre de gants. Il y a eu beaucoup de fausses pistes suivies. Et beaucoup de facteurs entrent en jeu, comme le type de tracteur ou de pulvérisateur, par exemple - sur le matériel aussi, il y a des progrès à faire. Quant aux masques de protection, ils sont peu utiles dans l'ensemble puisque 90 % des contaminations s'effectuent par la voie cutanée. Il ne s'agit pas de dire que les équipements de protection mis sur le marché ne servent à rien, mais on n'est pas sûr qu'ils soient conformes aux normes à respecter. Huit combinaisons sur dix ne sont pas conformes aux normes de perméation. Le concepteur du matériel se soucie de l'efficacité de la machine mais non de la protection de l'utilisateur.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Que pensez-vous des autorisations de mise sur le marché (AMM) ?

Dr Isabelle Baldi. - La réglementation est beaucoup plus stricte pour les pesticides que pour les autres substances chimiques. Ce qui se fait dans le cadre de REACH est très en deçà.

M. Henri Tandonnet. - Les pesticides sont-ils donc mieux évalués que d'autres produits ?

M. Xavier Coumoul. - Le problème des études toxicologiques, c'est qu'elles ne sont pas menées sur une longue période...

Dr Isabelle Baldi. - ...et ne sont évidemment menées que sur l'animal. Il est difficile d'extrapoler à l'homme. Comme pour le médicament, l'AMM ne signifie pas qu'il n'y a pas de danger. Des études après mise sur le marché sont indispensables, y compris épidémiologiques.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Sont-elles suffisantes ?

Dr Isabelle Baldi. - Elles ne sont ni réglementaires ni systématiques. Il n'y a pas de suivi, de traçabilité des molécules après mise sur le marché.

Mme Sophie Primas, présidente. - N'y a-t-il donc pas de traçabilité fiable de l'exposition ?

Mme Marie-Christine Lecomte. - Ce sera l'une de nos recommandations : un suivi individuel.

Dr Isabelle Baldi. - Il faudrait obtenir un recueil systématique des expositions passées, présentes et à venir. C'est très compliqué de reconstruire le passé de l'exposition. Une maladie de Parkinson peut survenir après, peut-être, quarante ans d'exposition. Il faut se doter d'outils pour l'avenir.

Mme Sylvaine Cordier. - En Californie, depuis plusieurs décennies, il existe un suivi géographique, précis des produits utilisés, de l'exposition des riverains...

Mme Sophie Primas, présidente. - Comment est-il assuré ?

Mme Sylvaine Cordier. - Par la réglementation, l'enregistrement.

Dr Isabelle Baldi. - Attention à ne pas faire de raccourci entre utilisation de pesticides et exposition. Les agriculteurs ne traitent pas tous mais beaucoup sont exposés. De plus, une journée d'exposition indirecte après réentrée peut être équivalente à une journée de traitement...d'où une sous-évaluation de l'exposition.

Mme Sylvaine Cordier. - Cela concerne aussi les riverains des zones agricoles. Des traces évidentes de pesticides ont été trouvées chez ceux-ci, que ce soit aux États-Unis ou en Bretagne.

Dr Isabelle Baldi. - L'exposition est un phénomène complexe, qu'il est essentiel de bien identifier.

Mme Sylvaine Cordier. - Les utilisations domestiques, non professionnelles, doivent donner lieu à une information du public. On sait ce qu'il en est de la pollution de l'air intérieur...

M. Henri Tandonnet. - Il y a beaucoup d'autres produits chimiques que les pesticides utilisés en agriculture. Les risques sont-ils très différents ?

M. Xavier Coumoul. - Les cibles d'action des polybromés par exemple sont différentes de celles des pesticides. Les organes et tissus ciblés ne sont pas les mêmes, les pathologies associées non plus. On sait, par exemple, que les amines aromatiques augmentent le risque de cancer de la vessie. Chaque molécule doit être prise en compte de façon individuelle, il faut faire très attention aux généralisations.

M. Henri Tandonnet. - On constate que les agriculteurs sont beaucoup plus sur la sellette que d'autres professions ou même que les industriels.

Dr Isabelle Baldi. - Ils sont le dernier maillon de la chaîne dont chaque maillon renvoie sur le suivant, on peut toujours leur reprocher de n'avoir pas lu l'étiquette...

M. Xavier Coumoul. - Alors qu'ils sont davantage victimes que coupables !

Dr Isabelle Baldi. - La prévention vaut pour tous les maillons de la chaîne.

Mme Sylvaine Cordier. - Il faut aussi réfléchir aux usages.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Pourquoi mettre sur le marché des produits connus comme étant cancérogènes et mutagènes ?

Pr Geneviève Van Maele-Fabry. - La politique actuelle est de ne plus mettre sur le marché de tels produits.

Dr Isabelle Baldi. - Nous vivons cependant environnés de produits cancérogènes - voir les particules diesel...

M. Xavier Coumoul. - L'exposition à une molécule peut changer votre métabolisme et influer sur les conséquences que vous subirez d'une exposition aux pesticides. Et ce n'est pas parce qu'une molécule n'est pas cancérogène qu'elle ne peut pas le devenir en mélange.

Mme Sophie Primas, présidente. - Vous mentionnez le plan Écophyto 2018 dans votre étude...

Dr Isabelle Baldi. - Il semble qu'il ait ciblé en priorité l'agronomie plus que la santé des utilisateurs. Or, c'est crucial.

Quinze années d'expérience dans ce secteur permettent d'affirmer que l'indépendance des chercheurs est un point clé. Des pressions de plus en plus fortes s'exercent sur les chercheurs et les experts. L'indépendance des financements est de plus en plus difficile à obtenir. Et, sans financement pérenne, on aura de plus en plus de mal à obtenir des études dont les résultats ne seront pas discutés. Il me semble que la santé ait été un peu oubliée.

M. Henri Tandonnet. - Elle ne l'a pas été quant à la prévention.

Mme Sophie Primas, présidente. - Nous émettrons des recommandations en ce sens. Cela fait partie de notre mission. L'indépendance de la recherche est capitale.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Pour les AMM, les études sont fournies par les firmes, qui se retranchent derrière le secret industriel. Nous aurons, sur ce sujet aussi, des propositions à faire.

Mme Sophie Primas, présidente. - La solution n'est sans doute pas franco-française... Merci à tous.