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Pesticides : vers le risque zéro

10 octobre 2012 : Pesticides : vers le risque zéro ( rapport d'information )
Audition de M. Bernard Géry, porte-parole du collectif Sauvons les fruits et légumes de France et de M. Vincent Schieber, président de Carottes de France (20 juin 2012)

Mme Sophie Primas, présidente. - Les membres de la mission d'information souhaitent connaître votre point de vue sur le secteur, très exposé, des fruits et légumes.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Pour mémoire, je vous indique que c'est à la suite du cas de M. Paul François, en Charente, que j'ai sollicité la création de cette mission.

M. Vincent Schieber, président de Carottes de France. - Agriculteur, je suis président de l'association Carottes de France et d'un centre d'expérimentation en Lot-et-Garonne, Invenio, géré par les producteurs eux-mêmes qui valident les programmes de recherche et en financent une partie.

M. Bernard Géry, porte-parole du collectif « Sauvons les fruits et légumes de France ». - Je suis producteur maraîcher en région nantaise, où la mâche occupe une superficie de 5 000 hectares et emploie 2 500 personnes, ce qui en fait le premier lieu de cette production en Europe. J'ai été huit ans président de la section nationale des producteurs de salades. Je suis responsable économique des légumiers du bassin du Val de Loire, qui regroupe treize départements.

L'association Sauvons les fruits et légumes de France a été créée après l'arrêté du 12 septembre 2006, qui portait de nombreuses interdictions et a désemparé les producteurs. Nous avons alerté les élus sur la situation qui nous était ainsi faite et notre groupe s'est étoffé. Il compte des producteurs conventionnels comme des producteurs biologiques, concernés comme les autres par le redoutable mildiou, qui s'est réveillé brutalement cette année avec la régularité des précipitations.

Nous entendons garantir la qualité aux consommateurs ; nous sommes parties aux appellations d'origine protégée (AOP) existantes pour les grands produits et travaillons dans tous les domaines, techniques, protection phytosanitaire, recherche, pour améliorer nos productions. Nous sommes organisés - aucun de nos adhérents n'est un petit producteur indépendant. Toutes nos structures comptent en leur sein des ingénieurs-conseils.

Mme Sophie Primas, présidente. - Essayez-vous de réduire l'usage des pesticides ?

M. Vincent Schieber. - Si nous avons fondé ce collectif, c'est pour faire connaître les évolutions techniques de nos productions sur les vingt dernières années : la réduction de l'usage des produits chimiques en fait partie - les pesticides coûtent cher. Le travail de nos centres d'expérimentation vise à améliorer la qualité des produits comme la rentabilité économique. Nous avons mis au point des techniques complémentaires - je n'aime pas le qualificatif « alternatives ». On ne peut remplacer totalement les pesticides, mais on peut en réduire l'usage par une meilleure connaissance du parasitisme, des données de croissance des plantes, de l'impact du climat sur celles-ci de même que sur les parasites. Nous disposons aujourd'hui de modèles informatiques - de l'INRA, hollandais ou anglais - pour traiter ces différents paramètres.

Mme Sophie Primas, présidente. - Qui les a mis au point ?

M. Vincent Schieber. - Des chercheurs de l'INRA et du Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes (CETIFL). Le modèle que j'utilise pour lutter contre l'alternaria associe des chercheurs étrangers. Par ailleurs, j'anime un programme national « carottes » auquel travaillent l'INRA, le CETIFL, Agrocampus et deux stations expérimentales, en Basse Normandie et en Aquitaine. Deux ingénieurs de Rennes et Montpellier nous apportent leur concours. Nous sommes aussi en contact avec des équipes polonaises et allemandes. Les recherches avancent vite dans certains domaines, plus lentement dans d'autres, mais le résultat est là : on utilise moins de pesticides qu'auparavant.

Mme Sophie Primas, présidente. - Avez-vous beaucoup diminué ?

M. Vincent Schieber. - Pour désherber, j'utilise le linuron, une molécule classée CMR2 à spectre large qui sera interdite au 31 décembre 2013. Il y a vingt ans, j'en mettais 6 kg à l'hectare, j'en mets aujourd'hui 600 grammes, avec le même dosage. On a appris à travailler de mieux en mieux avec les molécules. Nous réalisions des analyses de résidus dès 1996-1997. Ma région a révolutionné la production de carottes, qui était auparavant l'apanage de la région nantaise.

Tous les centres d'expérimentation travaillent désormais d'arrache-pied à des solutions techniques complémentaires mais aussi à la substitution par des molécules de même spectre mais moins toxiques.

Pour répondre aux exigences de la réglementation, je vais substituer quatre pesticides au linuron, avec lequel, pourtant, je sais aujourd'hui travailler sans dépasser les limites maximales de résidus (LMR), qui multiplieront mon indice de fréquence de traitement (IFT) par 3 à 5 même en ayant supprimé une molécule toxique : c'est dire que le sujet est complexe.

M. Henri Tandonnet. - Ces quatre pesticides sont-ils des désherbants ?

M. Vincent Schieber. - Oui, des désherbants. Le linuron avait un spectre très large et des conditions d'utilisation très plastiques - ce qui dessinait aussi sans doute son profil toxicologique... L'effet pathologique de certains parasitismes est insidieux, on ne le voit pas toujours quand on fait un tour de champ... Puis, quand il s'exprime, c'est trop tard.

M. Henri Tandonnet. - Vous avez révolutionné la culture de la carotte, dites-vous ? Cela a-t-il entraîné l'usage de nouveaux herbicides ?

M. Bernard Géry. - C'est plutôt une question de surface : la région nantaise n'est plus en tête en ce domaine parce qu'ils se sont développés sur des milliers d'hectares, sans petits tunnels, en utilisant des machines plus sophistiquées.

M. Vincent Schieber. - Nous travaillons sous bâche plastique pour pousser la précocité. Et là, on ne pulvérise pas. Mais, ailleurs, on traite.

Mme Sophie Primas, présidente. - Ce qui veut dire que vous traitez parfois pour rien...

M. Vincent Schieber. - On ne traite pas dans tous les cas. On peut laisser se développer le champignon qui s'attaque au feuillage de la plante déjà développée quand celle-ci n'a plus besoin de feuilles. Sur une plante en pleine croissance et dans de bonnes conditions climatiques, on s'abstient aussi de traiter. Il y a vingt ans, on traitait systématiquement tous les vingt et un jours, parce que l'on nous disait que la rémanence du produit était de vingt jours. La fréquence est aujourd'hui différente selon la croissance de la plante et le climat. La modélisation nous a fait avancer à pas de géant.

M. Bernard Géry. - Et l'on ne peut récolter qu'une fois passée la période de rémanence. Aujourd'hui, nous avons mis en place dans nos serres la lutte biologique intégrée : un insecte pour lutter contre un autre. Nous avons ainsi une dizaine d'auxiliaires. Tout est contrôlé.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - On revient, en somme, au bon sens.

M. Bernard Géry. - Les producteurs ne sortent plus, aujourd'hui, du fond de leur campagne. Ils sont titulaires de BTS, épaulés par des ingénieurs, en prise sur la recherche internationale. Tout le monde est en veille permanente.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - La recherche porte-t-elle sur toutes les espèces ? Quid des cultures de petits volumes ?

M. Vincent Schieber. - Les producteurs sont plus ou moins entreprenants : cinquante espèces différentes de fruits et légumes sont concernées, on ne peut avancer partout à la même vitesse. L'INRA et les CETIFL ont leurs priorités, mais la prise de conscience est générale.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Et Ecophyto ?

M. Bernard Géry. - Avant même le Grenelle, nous avions réduit l'usage des pesticides. En serre, on est en milieu clos, on contrôle tous les paramètres. C'est ainsi que l'on a pu introduire les auxiliaires. Nous avons mené des recherches pendant dix ans, avec l'appui des régions Pays-de-Loire et Bretagne, mais la direction générale de la répression des fraudes nous a interdit de mettre sur les emballages de nos produits : « Lutte biologique intégrée ».

Les agriculteurs saisissent aussitôt l'innovation performante. Pour le bio, cela ne marche pas car il n'est pas cultivé sous serre.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Qu'en est-il en plein champ ?

M. Bernard Géry. - On a obtenu des résultats sur l'artichaut en Bretagne. Les agriculteurs ne sont pas idiots, leur objectif, depuis toujours, c'est de ne pas intervenir. Mais, en plein air, si les vents sont contraires, on n'y peut pas grand-chose. On ne peut appliquer des recettes toutes faites : nous sommes des observateurs permanents de la nature. Et nos clients veulent des garanties de traçabilité.

Mme Sophie Primas, présidente. - Qu'est-ce qui empêche les agriculteurs conventionnels de passer en bio ?

M. Bernard Géry. - Le côté aléatoire de la production...

M. Vincent Schieber. - Mais, dans les centres d'expérimentation, on travaille avec les deux formes d'agriculture. Auparavant, nous avions deux pôles séparés puis on a mis tout le monde autour de la même table. C'est logique, on a les mêmes parasites. Les résultats de nos travaux sont partagés. Les agriculteurs biologiques s'inspirent de ce qui se fait dans le conventionnel et vice versa. Ce qui empêche la généralisation du bio, ce sont des critères économiques : le marché s'effondrerait.

Mme Sophie Primas, présidente. - C'est-à-dire ?

M. Vincent Schieber. - Au-delà de 3 % à 5 % de bio, le marché n'absorbe pas et ne peut rémunérer le surcoût de la production bio. Les produits de traitement ont amené la sécurité alimentaire, que l'on demandait aux agriculteurs d'assurer. Aujourd'hui, on leur demande de produire avec moins de pesticides et des auxiliaires. Ils savent désormais le faire sous serre. Ce sera ensuite le cas en plein champ, même si c'est plus difficile. On y arrive pour certains traitements fongicides, et encore sous certaines conditions : le Contans par exemple, implanté dans le sol, débarrasse du sclérote. Une multitude de producteurs d'espèces différentes, conventionnels ou biologiques, sont intéressés. En revanche, pour le rhizoctone, destructeur racinaire, on n'a aucun moyen de lutte.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Les budgets de recherche ne demeurent-ils pas insuffisants ?

M. Vincent Schieber. - Les budgets des centres d'expérimentation sont cent fois, mille fois moindres que ceux des sociétés privées.

M. Bernard Géry. - Pour la profession maraîchère, nous avons engagé un programme de recherche, le PICLEG, pour la production intégrée en culture légumière ; l'INRA et le CETIFL sont en pointe. Mais les chercheurs nous annoncent des pistes, un résultat possible... dans dix ans. À quand l'entrée en production ? Je suis paysan, pas philosophe !

M. Vincent Schieber. - Dans la recherche sur le vivant, les délais sont très longs : on ne peut pas répondre d'emblée aux demandes de la société, il faut prendre en compte les progrès déjà réalisés et nous laisser le temps. Dire qu'on peut réduire de 50 % l'utilisation de pesticides avant dix ans, c'est très ambitieux mais néglige la réalité du terrain ; on pourra peut-être y arriver pour certaines cultures, mais pas pour toutes.

Mme Sophie Primas, présidente. - Pouvez-vous préciser ce que vous appelez l'aléa de la culture biologique ? Est-ce affaire de rendements ?

M. Bernard Géry. - Le climat... En 2011, mai et juin ont été très chauds, cela a moins été le cas cette année... Et puis, malheureusement, la recherche n'avance pas toujours ; il arrive même qu'elle recule. Un pôle de recherche qui réunit toutes les compétences du pays de la Loire a travaillé l'an dernier sur les méthodes complémentaires - plutôt qu'alternatives : il vient de nous annoncer que ses résultats étaient invalidés... par la météo. Il faut donc recommencer.

M. Vincent Schieber. - Reste que de plus en plus de producteurs savent maîtriser leur production en bio. Le mouvement est irréversible. Mais demeure le souci du marché, de la régularité et de la sécurité des résultats, d'incident imprévu, d'accident climatique. En agriculture conventionnelle, la palette est plus large en cas d'accident de végétation. En bio, si on rate un désherbage, il faut passer au manuel. Même sur dix hectares, nous ne trouvons plus personne pour le faire. C'est pourquoi les agriculteurs sont prudents : ils n'avancent que sur la base de résultats sécurisés. C'est le bon sens paysan...

M. Henri Tandonnet. - J'ai lu dans un article sur la tomate que le bio ne pouvait utiliser les serres.

M. Bernard Géry. - Mais si !

M. Vincent Schieber. - La production biologique intégrée (PBI) existe bien en serres. Mais l'apparition de la drosophile suzukii, l'an dernier, a durement touché les fruits rouges, notamment dans le Lot-et-Garonne pour les fraises sous serre. Ceux qui ont abandonné le label biologique et sont passés à un traitement chimique ont sauvé leur production mais, sans insecticide, il était impossible de réagir. Voilà une production biologique intégrée ancienne qui, passez-moi l'expression, s'est ramassée. Il y a des parasitismes émergents, il faut être constamment à l'affût, trouver un plan B en cas de problème...

M. Bernard Géry. - Nous avions donné une conférence de presse à l'Assemblée nationale pour parler des parasites exotiques dont la cause est la mondialisation. C'est un sujet d'inquiétude majeur. Personne n'a la solution aujourd'hui. Le frelon asiatique remonte...

M. Henri Tandonnet. - Quid de la commercialisation et de la valorisation de vos produits ? Au Kenya, au Maroc, ils sont arrosés de pesticides. Mais le consommateur voit-il la différence sur les marchés ? Ne peut-on mettre en valeur les productions prudentes, en lutte biologique intégrée, que sont les vôtres ?

M. Bernard Géry. - Depuis le 14 juin 2011, la libre circulation de tous les produits dans l'Union européenne impose les mêmes règles d'achat partout ; l'harmonisation des techniques de production, est de plus en plus stricte dans l'Union européenne. Les Allemands conduisent des analyses systématiques, à grands frais. Les poivrons espagnols avaient été traités avec des produits chinois interdits et ont ainsi été totalement écartés d'Allemagne.

Mme Sophie Primas, présidente. - On dit que l'exposition aux pesticides est plus importante en Espagne, notamment dans les serres...

M. Bernard Géry. - Ils ont à faire face à des températures plus élevées que nous ; ils ont plus de difficulté à contrôler les auxiliaires. Mais ils rattrapent leur retard.

M. Vincent Schieber. - Les divers modes de production devraient être indiqués pour permettre aux consommateurs de choisir. Il ne faut pas importer de produits étrangers traités avec une molécule interdite.

M. Henri Tandonnet. - Dans ce domaine, il y a tout à faire.

M. Vincent Schieber. - On n'empêchera pas les gens de vouloir des haricots verts à Noël, mais il y aurait beaucoup à dire sur les haricots du Kenya !

Mme Sophie Primas, présidente. - Quel est le degré de conscience des agriculteurs quant à la dangerosité des pesticides ?

M. Bernard Géry. - A cet égard, à Nantes, voilà plus de dix ans que nous formons sur ce thème les salariés dans les exploitations.

M. Vincent Schieber. - On voit parfois des photos d'agriculteurs revêtus de combinaisons de protection... C'est anxiogène ! A croire qu'ils sont en train d'empoisonner tout le monde ! Alors que les produits sont homologués et qu'ils se protègent...

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Il y a des produits qui ne sont pas anodins.

M. Vincent Schieber. - La sensibilisation est la même que pour les conducteurs routiers... Nous avons une obligation de résultat en termes de qualité et de quantité ; mais il faut nous laisser le temps.

Mme Sophie Primas, présidente. - Dans les maraîchages, chez les riverains, il y a des maladies qui se déclarent...

M. Bernard Géry. - Si l'agriculture bio perd le cuivre, le soufre et la roténone, il n'y aura plus de bio ! En 2004, le mildiou a frappé fort. Les producteurs bio aussi protègent leurs cultures, ils mettent beaucoup de cuivre, métal lourd qui reste dans le sol. Que faire en cas d'attaque ? Si on ne fait rien, la culture est perdue. En 2004, les agriculteurs bio ont demandé et obtenu l'autorisation d'utiliser des produits conventionnels pour traiter leurs pommes de terre.

Mme Sophie Primas, présidente. - Ce qui est intéressant, c'est la façon dont vous travaillez ensemble.

M. Bernard Géry. - Les producteurs bio utilisent aussi du soufre, de la roténone et d'autres produits que nous n'utilisons pas en serre parce qu'ils tuent les auxiliaires... Nous travaillons sur du vivant. De même que l'homéopathie ne peut pas tout soigner... A Nantes, le petit navet rond violet de printemps va sans doute disparaître car la mouche des crucifères les ravage.

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Selon M. Jean-Marie Pelt, la culture conjointe de la carotte et de l'oignon ou du poireau, déroute les trips et autres parasites et favorise les carabes et staphylins, prédateurs des mouches de la carotte.

M. Vincent Schieber. - Je m'interroge : les bassins de production ne sont pas les mêmes pour la carotte et l'oignon ! En revanche, ils sont les mêmes pour la carotte et le poireau. Si ces mariages étaient efficaces, cela se saurait... Cela fait vingt ans que je mange de la carotte sans aucun souci !

Mme Nicole Bonnefoy, rapporteur. - Je connais un producteur d'oignons devenu paraplégique à la suite d'une intoxication aux pesticides... Il s'est mis au bio et ne mange plus d'oignons !

M. Vincent Schieber. - Je me méfie d'un producteur qui ne consomme pas ses produits.

M. Bernard Géry. - Depuis plus de quinze ans, nous devançons les attentes. Nous mangeons quotidiennement nos propres produits. Je vous invite à venir nous voir.

Mme Sophie Primas, présidente. - Merci.