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Sahel : Pour une approche globale

3 juillet 2013 : Sahel : Pour une approche globale ( rapport d'information )

II. LE SAHEL RESTERA UNE RÉGION INSTABLE OÙ LES INTÉRÊTS DE SÉCURITÉ FRANÇAIS ET EUROPÉENS SERONT MENACÉS

A. LE SAHEL EST AUJOURD'HUI EN MARGE DU DÉCOLLAGE AFRICAIN

1. Une région qui partage les maux de l'Afrique mais pas encore ses succès
a) Une explosion démographique qui fait figure de « bombe à retardement »
(1) Une région en forte croissance démographique sur un continent, l'Afrique, demain le plus peuplé

Le Sahel est passé de 17 millions d'habitants en 1950 à 81 millions en 201234(*), soit une multiplication par 5 en 60 ans. Les projections moyennes font état de 117 millions d'habitants prévisibles en 2025, puis 208 millions en 2050.

Comment ces territoires fragiles pourront-ils absorber un tel choc démographique ?

Comme nous l'avons déjà dit, il y a aujourd'hui plus d'habitants à Nouakchott qu'il n'y en avait à l'indépendance dans toute la Mauritanie.

Le Niger, pays de 16 millions d'habitants, avec un taux de fécondité de 7,6 enfants par femme, le plus élevé du monde, passera à 55 millions d'habitants en 2050.

La population du Mali, 10 millions d'habitants en 2000, près de 15 millions aujourd'hui, passera à 50 millions en 2050.

Au Tchad, il y aura en 2050 30 millions d'habitants, contre 8,5 millions aujourd'hui. Au Burkina Faso, 37 millions contre 12 aujourd'hui.

Si la population va doubler dans les vingt prochaines années, la population urbaine va, quant à elle, tripler. Ces pays auront à faire face à de vastes « chaudrons » urbains où une jeunesse pléthorique et sans emploi est susceptible de poser des problèmes de sécurité d'une échelle inégalée.

(2) L'exemple de la démographie au Niger, record mondial de la fécondité

Au Niger, pays qui détient le record mondial en termes de fécondité, la maîtrise de la démographie est un sujet crucial.

Aujourd'hui la moitié de la population a moins de 18 ans, et ce taux va monter à 60% en 2020.

Le Niger tient le record du monde avec des indicateurs particulièrement élevés :

- Taux d'accroissement démographique de 3,9% par an. Ce taux d'accroissement démographique vient d'être réévalué à l'occasion du dernier recensement, il est passé de 3,3% à 3,9% par an ;

- Taux de fécondité (en hausse) de 7,6 enfants par femme.

La pression sociale, voire religieuse, poussent en faveur d'un nombre élevé d'enfants et les mariages précoces (voire forcés) seraient encore largement pratiqués dans le pays35(*). Les grossesses précoces sont d'ailleurs répandues et expliquent en partie une mortalité maternelle très élevée, de 554/1 000. L'usage de la contraception serait marginal et ne concernerait que 13% de la population.

La population du Niger était de 16 millions en 2012, 17,2 en mars 2013 et devrait être de 29 millions en 2030 et 55 millions en 2050.

La situation actuelle, déjà critique, devrait donc s'aggraver dans les années à venir dans les domaines de :

- l'insuffisance d'infrastructures d'accueil sanitaire et social ;

- l'augmentation de la malnutrition et des problèmes de santé ;

- l'insuffisance d'écoles et la chute du nombre d'élèves scolarisés ;

- la pression, déjà forte, sur la gestion des ressources naturelles renouvelables (eau, terres agricoles, bois de chauffe...) et notamment sur la production alimentaire, va s'accroître car les terres cultivables du Niger peinent déjà aujourd'hui à nourrir la population (1 million de personnes avait besoin d'assistance alimentaire en 2013, alors qu'il s'agit d'une bonne année de production).

L'augmentation des rendements, indispensable, est faible, et des tensions sociales liées à l'accès à l'alimentation sont à redouter. Les terres cultivables diminuent mécaniquement sous l'effet conjugué de la sécheresse et du morcellement des terrains, qui impose déjà des surfaces faibles (500 m² en moyenne) pour des familles nombreuses. La surexploitation est donc inévitable, rendant probable des conflits soit entre agriculteurs et éleveurs, soit entre différentes communautés.

La démographie représente donc pour le Niger une véritable bombe à retardement.

(3) La démographie : un sujet sensible dans des sociétés conservatrices travaillées par le fondamentalisme

Politiquement, la thématique du contrôle de la natalité n'est pas porteuse, car elle est source de divisions, au sein de sociétés traditionnelles, entre une frange conservatrice et rurale, tenante d'un modèle de la famille idéale et nombreuse ayant un fort besoin de main d'oeuvre, notamment en milieu rural, et qui considèrent les enfants comme une assurance pour l'avenir de la famille, et d'autres sensibilités, plus modernes et urbaines mais qui restent largement minoritaires.

Ainsi, l'échec des tentatives passées d'encadrement des pratiques familiales au Niger (code de statut familial36(*), loi sur la scolarisation de la jeune fille), l'interprétation locale parfois favorable à la polygamie et le regard très méfiant sur les valeurs considérées comme "occidentales" telles que l'émancipation des femmes, la scolarisation des jeunes filles, l'encadrement du mariage (âge minimum, etc...) induisent même parfois des réactions de défense. En novembre 1994 par exemple, une manifestation avait eu lieu dans la capitale à ce sujet37(*).

Les ONG qui travaillent sur la question de l'émancipation des femmes par la promotion des droits, par l'augmentation du niveau d'éducation et par la promotion du planning familial, questions fondamentales pour la maîtrise de la natalité, se heurtent parfois à une certaine méfiance de la population nigérienne à l'égard de ces thématiques.

b) Une pauvreté persistante et des tensions intercommunautaires
(1) Des pays aux derniers rangs mondiaux en termes de revenu et de développement humain

D'après le PNUD38(*), l'indice de développement humain (IDH) -indice composite qui mesure le niveau moyen atteint dans trois dimensions essentielles du développement humain : santé et longévité, accès à l'éducation et niveau de vie décent- des pays du Sahel figure parmi les plus faibles du monde.

Le Niger, à l'avant-dernier rang mondial, est au 186ème rang, le Tchad au 184ème, le Burkina Faso au 183ème et le Mali au 182ème.

Les chiffres de la mortalité infantile, qui révèlent l'état sanitaire d'un pays, sont édifiants. Au Mali, on compte 99 décès pour 1 000 naissances (en France 3), et 178 décès avant 5 ans pour 1 000 naissances (en France 4). Un enfant qui nait aujourd'hui au Mali a cinquante fois moins de chances qu'un enfant né en France d'atteindre l'âge de 5 ans.

Au Niger, 40% des enfants de moins de 5 ans ont une insuffisance pondérale.

Certains experts considèrent même la pauvreté comme « la première caractéristique sociodémographique39(*) » des pays du Sahel : alors que la moyenne mondiale du revenu par habitant est de 10 760 dollars, les pays sahéliens varient de 2 400 (Mauritanie) à 720 dollars (Niger)40(*).

Au Sénégal, en Mauritanie, au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la moitié de la population vit avec moins de 2 dollars par jour.

L'espérance de vie à la naissance est particulièrement faible : pour les hommes, alors que la moyenne mondiale est à 68 ans, elle varie de 50 ans (Tchad) à 58 ans (Soudan). Pour les femmes, alors que la moyenne est à 72 ans, elle varie de 51 (Tchad) à 68 ans (Soudan).

Graphique n° 4 : Espérance de vie à la naissance dans plusieurs pays du Sahel en 2012 et comparaison avec la France

Source : PNUD (précité)

La durée moyenne de scolarisation41(*) est de 1,3 année au Burkina Faso, 1,4 année au Niger, 1,5 année au Tchad, 2 ans au Mali, 3,7 ans en Mauritanie.

(2) Des mosaïques communautaires, religieuses et linguistiques, parfois source de tensions

L'espace sahélien se caractérise par une grande hétérogénéité de peuplement, d'ethnies, de langues, voire de pratiques religieuses, dans un monde où l'islam, largement dominant, s'exprime sous des formes diverses.

L'hétérogénéité des peuples du Sahel

Une première différence visible, (..) concerne celle entre « Blancs », ou populations à peau claire, habitants généralement dans la partie septentrionale du Sahel, et « Noirs » dans la partie septentrionale.

Ainsi, en Mauritanie, les deux tiers de la population sont réputés Maures, mais cette proportion inclut la plupart des Harratines, serviteurs noirs descendants d'esclaves qui vivent au service de leurs maîtres, les Beïdanes, Maures blancs pour la plupart. Les Noirs occupent plutôt la bordure sahélienne et la vallée du Sénégal et se trouvent sous la domination des Maures depuis l'indépendance. La Mauritanie est donc traversée de rivalités entre les Maures, les arabo-berbères et les Négro-africains.

Au Mali, on distingue en général 23 ethnies réparties en cinq principaux groupes : mandingue (Bambara, Soninké, Malinké, Bozo), pulsar (Peul, Toucouleur), voltaïque (Bobo, Sénoufo, Minianka), saharien (Maure touareg, Arabe) et Songhaï. (...) Le groupe le plus nombreux est celui des Mandingues, environ les deux cinquièmes de la population du Mali, dont une composante est formée des Bambaras. Parmi les autres ethnies, il convient de citer les Sénoufos dans la partie la plus méridionale du pays, soit la région de Sikasso, ethnie que l'on retrouve dans le pays contigu, donc au nord de la Côte d'Ivoire. Au centre géographique du pays domine l'ethnie Peul et au centre sud, à proximité du Burkina Faso, des Dogons. Au nord, les Touaregs, qui nomadisent entre l'Adrar et la bouche du fleuve Niger (...)

Au centre de l'espace sahélien, le Niger est un territoire tripolaire composé à l'ouest des Djerma-Shongaï, environ 22% de la population totale du pays, au centre et à l'est des Haoussas, 56%, et au nord des Touaregs, environ 10% de la population. Le Niger compte aussi d'autres ethnies, comme les Fulas, les Kanouris, les Arabes, les Toubous ou les Gourmantchés. Globalement, les Djermas exercent plutôt le pouvoir militaire, et les Haoussas le pouvoir économique. Dans ce pays, comme au Mali, la rébellion plus ou moins continue des Touaregs atteste de la fragilité de l'unité nationale de cet État.

Au Tchad, l'une des caractéristiques marquantes de la population tient à une différenciation en trois zones de peuplement. (...) Dans la moitié Nord du pays, la zone saharienne, qui comprend les régions du BET (Bourkou-Ennedi-Tibesti), (...) zone saharienne, soit 47 % de la superficie totale du Tchad, qui abrite seulement 5 % de la population, vivent les populations sahariennes, des « Arabes », pasteurs anciennement islamisés, sédentaires ou nomades. Dans cette zone, une typologie possible des populations permet de distinguer quatre catégories. Les Sahariens peuvent se différencier en Kamadja et Libyens. Les semi-sédentaires se différencient en TédaTou, Dôza et Bilia. Les semi-nomades se différencient en Annakaza, Kokorda et Ounia. Enfin, les différents nomades sont les Gaéda, les Gouroa, les Erdiha, les Tébia, les Mourdia, les Borogat, les Arna du Borkou, les Noarma, les Djagada... La deuxième zone, couvrant le centre du Tchad (...), les principales activités y sont l'élevage et les cultures vivrières (...). Les populations sahéliennes se partagent en ethnies sédentaires, semi-sédentaires, semi-nomades et nomades. Troisième ensemble géographique, (...) 10 % de la superficie du Tchad, la zone soudanienne (...) comprend de vastes domaines très fertiles. L'étude de ces trois zones conduit à distinguer de très nombreux groupes ethniques, sans doute plus d'une centaine, dont la recension est difficile.

Au Soudan, pays indépendant depuis 1956, une première distinction conduit à distinguer les Noirs, environ 52% de la population, les Arabes, 39%, et les Bejas, 6%. Le tiers septentrional est le domaine de tribus nomades chamelières islamisées, mais non toutes arabisées, comme les Béjas des montagnes de la mer Rouge de langue couchitique. Au centre, les tribus noires sont arabisées et islamisées, ce qui n'est pas le cas des groupes sédentaires repliés dans les massifs montagneux, comme les Noubas vivant dans la province du Sud Kordofan. Au centre ouest, le Djebem marra, qui culmine à 3 088 mètres, est habité par les Fours, noirs islamisés qui maintinrent jusqu'en 1916 l'indépendance du sultanat du Darfour. Enfin, la spécificité du Sud avait déjà été notée par les Anglais qui lui avaient donné un mode de gouvernance coloniale différent de celui du reste du pays.

Au total, les habitants du Sahel se distinguent en plusieurs centaines de groupes ethniques, dont l'inventaire exact demeure difficile dans la mesure où certains groupes ethniques doivent être eux-mêmes distingués en sous-groupes ethniques.

Source : La géopolitique des populations du Sahel, Gérard-François DUMONT, avril 2010, www.diploweb.fr, cité in Questions internationales n°58, nov-déc 2012

(3) Un manque d'infrastructures et de services à la population qui a fait le lit de la radicalisation rampante de ces sociétés

On ne peut qu'être frappé de la désolation des paysages traversés par nos troupes lors de l'opération Serval, et de l'extrême dénuement de la population, en particulier au Nord.

L'analyse42(*) suivant laquelle les programmes d'ajustement structurel des années 1980 ont agi comme accélérateur, voire déclencheur, de la rétraction et de la criminalisation des États africains est bien connue. Contraction de la masse salariale de la fonction publique et coupes dans les budgets sociaux auraient affaibli les États et favorisé la création de systèmes de prédation, de zones d'économies informelles, de rentes et de trafics, que certaines élites dirigeantes auraient couverts pour permettre l'afflux de liquidités.

Elles ont aussi laissé un vide dont d'autres ont su s'emparer.

Dans plusieurs pays sahéliens, le manque d'infrastructures et de services de base a naturellement fait le jeu de groupes ou associations prosélytes prônant parfois radicales, qui se sont engouffrées dans le vide laissé par les États et ont pu apparaitre comme des facteurs d'ordre ou de développement.

Les « associations » et organisations d'abord, les groupes terroristes ensuite, ont su jouer sur le levier de la séduction des populations par la satisfaction de leurs besoins primaires. En instaurant une « administration », une police islamique, des structures d'hygiène, en favorisant l'électrification, en distribuant de l'aide alimentaire, ils ont su parfois gagner les coeurs et s'assurer du soutien de la population, créant ainsi un terreau favorable au développement du terrorisme.

À Gao, c'est le MUJAO qui aurait débouché les égouts....

c) Une déstructuration pastorale et agricole qui n'offre plus de barrière au développement des trafics

Dans les pays du Sahel, la base de l'économie rurale - assise sur l'agriculture autour des fleuves temporaires ou de grands fleuves comme le Niger, autour de l'économie d'oasis et autour de l'élevage migrant- s'est littéralement effondrée.

On a assisté à une véritable déstructuration de cette économie pastorale et agricole. Dans un pays comme le Mali, l'effritement de l'agriculture d'oasis et de l'élevage transhumant, au nord, impliquent que les jeunes, très nombreux, n'ont aujourd'hui guère d'autre espoir que de se livrer à des trafics autrement plus lucratifs.

Au Mali, l'agriculture emploie encore 80% de la population active et représente 40% du PIB. L'agriculture est essentiellement vivrière, mais aussi agro-industrielle, avec le coton et l'arachide. Le potentiel agricole du Mali est aujourd'hui sous-exploité, en raison notamment de l'insuffisance des micro-barrages pour développer des périmètres irrigués.

L'enjeu est d'arriver à relancer43(*), au sud la culture des céréales et du coton, et la culture attelée pour exploiter le potentiel des grands fleuves, au nord, en goudronnant des pistes, en organisant le retour de l'eau par des travaux de terrassement, de réhabiliter l'économie fragile des oasis, d'organiser la transhumance et de restaurer les structures pastorales. Des projets de micro-hydraulique, de restauration des sols, de restructuration du pastoralisme sont indispensables pour redresser une activité effondrée.

De l'avis de certains experts44(*), relancer les agricultures sahéliennes est possible ; à la condition d'un véritable « plan Marshall » nécessitant un transfert de ressources de l'ordre d'un milliard d'euros par an pendant 15 ans.

La restauration de l'activité agricole est une priorité absolue. Elle implique l'accès à l'eau, à l'électricité, la restauration de l'hydraulique rurale, un équipement aussi en outils de populations qui ont parfois tout perdu, en particulier les réfugiés.

Les pays du Sahel disposent de vastes cheptels, une dizaine de millions de têtes au Mali, au Niger, en Mauritanie, au Tchad, et de bonnes conditions pour l'élevage. Mais faute d'équipements, d'abattoirs, de chaîne du froid, d'électricité, aucune transformation n'est aujourd'hui possible. Au sud Mali, la production de coton, qui a pourtant doublé en Inde ou en Chine ces dernières années, qui s'est accrue aux États-Unis (dans les conditions de subvention que l'on connait) s'était même un temps effondrée au Mali, avant de se redresser quelque peu.

Plusieurs experts ont mis en avant la difficulté pour les grands bailleurs de fonds multilatéraux à appréhender la problématique du développement rural qui est celle du Sahel aujourd'hui. Il n'est pas douteux qu'en la matière il existe une expertise française. La question de la coordination de l'aide sera naturellement cruciale.

d) Une situation humanitaire déjà dramatique, encore aggravée par l'insécurité

Ce sont naturellement les populations civiles qui font les frais de l'instabilité sécuritaire. À l'entrée de la période dite « de soudure » entre les récoltes, le nombre des personnes en besoin d'assistance alimentaire immédiate au Mali est maintenant estimé à environ 1,4 million et celui des personnes à risque à environ 3,5 millions. Un foyer sur cinq fait face à la pénurie alimentaire dans les trois régions du Nord Mali45(*). 660 000 enfants de moins de cinq ans courent un risque de malnutrition aigüe.

La crise alimentaire est caractérisée par un niveau anormalement élevé des prix en dépit des bonnes récoltes enregistrées dans la région, l'approvisionnement du Nord en nourriture en provenance du Sud étant extrêmement limité et les voies habituelles d'approvisionnement auprès des pays limitrophes (Algérie notamment) n'ayant pas été rouvertes.

Au plan sanitaire, la situation est dramatique : l'absence de réseau sanitaire stable dans le pays contribue au développement d'épidémies. Au Mali, une épidémie de choléra a fait son apparition. 22 cas ont été notifiés dans la région de Gao entre le 8 et le 22 mai, et 2 décès46(*) (districts de Fafa, Tassiga et Ansongo). La liaison avec une épidémie semblable au Niger semble avérée.

En outre, la rougeole sévit à Gao et à Tombouctou et on assiste à une recrudescence du paludisme, phénomènes qui seront amplifiés par la saison des pluies.

On estime à 14 000 personnes seulement le nombre de déplacés et réfugiés (sur plus de 450 000) retournées dans leurs zones d'origine dans le Nord.

D'après les ONG sur place, l'absence d'administrations locales rend très difficile la mise en oeuvre de projets d'assistance aux populations. Concrètement, les ONG n'ont parfois plus d'interlocuteurs sur lesquels s`appuyer.

Les organisations humanitaires cherchent actuellement à mobiliser les 277 millions de dollars (environ 210 millions d'euros), manquant par rapport à l'appel au financement lancé pour la situation humanitaire au Mali pour 2013. Sur 410 millions de dollars (plus de 300 millions d'euros) demandés, elles n'avaient reçu au 19 juin que 133 millions de dollars (moins de 100 millions d'euros), soit un tiers des fonds.

Source : OCHA

La situation est aussi préoccupante dans les pays voisins.

Les Agences des Nations unies et leurs partenaires humanitaires ont lancé début 2013 un appel pour plus de 1,6 milliard de dollars afin d'aider les personnes touchées par la crise alimentaire et nutritionnelle à travers la région du Sahel (Burkina Faso, Tchad, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Gambie, Cameroun et Nigeria).

Malgré une bonne récolte et une meilleure production céréalière dans la plupart des zones du Sahel en 2012, l'accès à la nourriture demeure un problème sérieux. Les prix des denrées alimentaires restent élevés et les ménages pauvres et très pauvres peinent à reconstituer leur capital et à se remettre des effets des crises combinées qui affectent la région.

En 2013, on estime que plus de 10 millions de personnes sont touchées par l'insécurité alimentaire, dans neuf pays d'Afrique de l'Ouest et centrale, du Sénégal au Tchad. Environ 4,5 millions d'enfants sont menacés par la malnutrition, dont 1,4 million d'enfants de moins de cinq ans atteints de malnutrition aiguë47(*).

e) Des dynamiques désormais perturbées : l'exemple des migrations inter-sahéliennes

L'immigration au Sahel est avant tout régionale, les flux de migrants en provenance des pays à forte croissance démographique étant majoritairement dirigés vers l'Afrique du Nord ou de l'Ouest. On estime traditionnellement que 9 migrations sur 10 sont intra régionales48(*).

Plus précisément, certaines études relatives plus spécifiquement au Sahel49(*) montrent qu'au-delà de l'épisode de grande sécheresse des années 1970, c'est le développement du secteur pétrolier en Libye et en Algérie qui a suscité des mouvements pendulaires de travailleurs principalement ouest-africains et soudanais vers les marchés du travail algérien et libyen.

La Libye est traditionnellement le pays d'Afrique du Nord accueillant le plus de subsahariens50(*).

Elle est naturellement moins en mesure aujourd'hui de jouer ce rôle : la proportion de Subsahariens qui s'établissent durablement en Libye est sans doute moindre que par le passé.

2. Des ressources naturelles de plus en plus convoitées qui ne suffisent pas à faire reculer la pauvreté, au sein d'un continent pourtant en plein essor

Partant du constat que le XXIe siècle sera celui de l'Afrique, car ce continent en pleine mutation est au coeur des nouveaux enjeux stratégiques, votre commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat a mis en place un groupe de travail51(*) pour étudier « La place de la France dans une Afrique convoitée ». Leur rapport, attendu, s'interrogera sur la place de l'Afrique dans le monde et ne manquera pas d'analyser le formidable mais inégal essor économique du continent africain.

Nous nous contenterons donc ici d'une analyse limitée, centrée sur l'enjeu sahélien, tendant à montrer que malgré des ressources naturelles de plus en plus convoitées, la pauvreté n'y recule pas, au sein d'un continent pourtant en plein essor.

a) Des ressources naturelles de plus en plus convoitées...

Dans l'économie globalisée, la rareté ne s'applique plus désormais aux capitaux ni à la main d'oeuvre, mais aux ressources naturelles, de plus en plus convoitées. Minerais, pétrole, gaz, terres rares, terres arables : une course aux ressources naturelles s'est engagée. L'Afrique, qui regorge de ressources naturelles, devient ainsi de plus en plus convoitée, non seulement par les pays aux économies développées, mais aussi par les pays émergents qui doivent sécuriser l'approvisionnement de leurs économies aux forts taux de croissance.

L'expression « Chinafrique » résume bien ce phénomène, et c'est un fait que la présence chinoise, comme celle d'ailleurs des autres Émergents, (Inde, Brésil, Turquie..), n'a fait que s'accroitre ces dernières années. Une semaine après son intronisation en mars, le nouveau président chinois Xi Jinping débutait une série de visites officielles en Afrique (Tanzanie, Afrique du Sud et Congo-Brazzaville). La Chine a annoncé en juillet 2012 un doublement de ses crédits à l'Afrique, à 20 milliards de dollars.

Alors que les Coréens sont aussi de plus en plus présents en Afrique, le Japon a accordé à l'Afrique une aide de 1,3 milliard de dollars pour lutter contre les changements climatiques. L'archipel nippon dépend ainsi, par exemple, de l'Afrique pour 85% du platine utilisé dans l'industrie automobile. On peut aussi rappeler l'importance de la présence d'entreprises algériennes en particulier dans le secteur énergétique.

Cette course aux ressources s'accompagne d'une prise de conscience africaine du fait que les ressources inexploitées pourraient devenir un meilleur levier de développement du continent. La Banque africaine de développement lance ainsi des programmes de soutien à la rédaction des contrats qui lient les gouvernements aux entreprises exploitantes.

Au Sahel on observe également ce phénomène. Il est d'ailleurs tout à fait frappant de constater qu'une société à capitaux chinois a obtenu un permis d'exploitation de mine d'uranium au Niger (la mine d'Azelik).

Dans le domaine minier, le sous-sol malien renferme des gisements d'or, de phosphate, de sel gemme, de pétrole, de calcaire, de bauxite, de fer, de manganèse, de gypse, d'uranium et de marbre. Les sites aurifères les plus importants sont ceux de Siama, Sadiola, Morila, Loulo, Tobacoto et Kalana. L'or représente aujourd'hui la première ressource d'exportation (avant le coton et le bétail sur pied) avec 780 milliards de francs CFA en 2010, ce qui place le Mali au troisième rang des pays africains exportateurs d'or après l'Afrique du Sud et le Ghana.

Au Mali (comme d'ailleurs au Niger), la plupart de ces gisements supposés (gaz, pétrole, uranium) sont situés au Nord du pays. Vos rapporteurs l'ont déjà dit, la question des retombées de cette rente éventuelle pour les populations du Nord devrait figurer dans le processus de la réconciliation. Lors de leur déplacement à Bamako, plusieurs intervenants ont en particulier signalé à vos rapporteurs que les cartes sur la richesse du sous-sol malien étaient souvent invoquées à l'appui des revendications des populations du Nord pour un meilleur développement.

Les ressources pétrolières et minières du sous-sol sahélien

Dans une note publiée en 201052(*), les richesses du sous-sol sahélien sont ainsi décrites : « L'arc sahélien est riche en ressources : après le sel et l'or, pétrole et gaz, fer, phosphate, cuivre, étain et uranium sont autant de richesses nourrissant les convoitises de puissances désirant s'en assurer le contrôle. Le Sahel s'érige ainsi en « hub énergétique » de plus en plus convoité par les grandes puissances. »

Ressources pétrolières et gazières au Sahel et en Afrique de l'Ouest
(source : Club Sahel de l'OCDE)

Ressources minières au Sahel et en Afrique de l'Ouest

b) ..mais qui ne permettent pas de prédire pour autant une éradication de la pauvreté

Le constat est bien connu : au Sahel, ces richesses minières de plus en plus convoitées, lorsqu'elles sont exploitées, n'ont pas suffi à assurer la prospérité de populations qui demeurent parmi les plus pauvres du monde.

Des travaux53(*) démontrent la faiblesse du lien entre ressources minières et niveau de richesse globale d'un pays. Le graphique ci-dessous54(*) illustre ainsi la très faible corrélation entre les exportations minières et l'indice de développement humain dans la plupart des pays africains : le coefficient de corrélation y apparait très proche de zéro (0,1661).

Graphique n° 5 : Absence de corrélation entre les exportations minières et le développement en Afrique

Source : « Le secteur minier, un levier de croissance pour l'Afrique », PROPARCO

Le cas du Niger est bien souvent cité en illustration de cet apparent paradoxe. Le Niger est riche en uranium, dont les ventes représentent près de la moitié des exportations nigériennes. La reprise du cours international du minerai, stimulée par l'évolution de la demande, a entraîné un intérêt nouveau pour la prospection et surtout l'annonce d'investissements de grande ampleur, représentant une opportunité de développement incontestable pour le pays. La mine d'Azelik, opérée par des intérêts chinois, a démarré son activité en décembre 2010 et celle du site d'Imouraren, permettra, à l'horizon 2014, au Niger de plus que doubler sa production et de se placer au 2ème ou 3ème rang mondial des pays producteurs d'uranium. Pourtant ce pays figure dans les derniers rangs mondiaux en termes d'indice de développement humain.

c) Une région en marge du développement dans un continent pourtant en plein décollage économique

Même si la part de l'Afrique dans le PIB mondial reste modeste, il ne faut pas sous-estimer la réalité du décollage économique de ce continent.

Deux chiffres résument le nouvel attrait de l'Afrique : le PIB du continent a doublé en dix ans, et en 2050 il y aura environ 2,2 milliards d'Africains, soit plus que de Chinois ou d'Indiens.

« Aujourd'hui, les pays riches n'ont pas à se demander comment ils peuvent aider l'Afrique, mais la façon dont ils peuvent faire des affaires avec ce continent! », déclarait récemment Donald Kaberuka, le président de la Banque africaine de développement.

Le dernier rapport du FMI sur les perspectives économiques régionales55(*) (mai 2013) prévoit d'ailleurs que la croissance du PIB en Afrique subsaharienne passera de 5,1% en 2012 à 5,4% en 2013 et à 5,7% en 2014. Le FMI prévoit qu'une demande intérieure solide, y compris en investissement, devrait soutenir la croissance et juge qu'une transformation des économies africaines est à l'oeuvre : « certains pays d'Afrique subsaharienne pourraient suivre l'exemple de l'Asie en développant une industrie manufacturière à bas salaires, alors que dans d'autres la transformation pourrait s'opérer par le biais des services et dans d'autres encore par une mutation du secteur agricole ».

Certains pays font ainsi figure de « Lions » africains (par référence aux « Tigres » et aux « Dragons » asiatiques), à l'économie en plein développement.

L'Afrique serait ainsi « bien partie » : « Six des dix pays connaissant la plus forte croissance dans le monde sont en Afrique, dont le Nigeria (7,4 %) et la Côte d'Ivoire (8,5 %). La richesse par habitant a crû de 3,5 % par an depuis une décennie. Huit "lions" africains affichent un revenu par habitant de 10 000 dollars (7 832 euros), supérieur à celui des BRIC.56(*) »

Les exemples sont nombreux pour illustrer la diversification des économies africaines et l'émergence de classes moyennes, dont la définition reste à préciser : c'est en général celui de la diffusion très rapide de la téléphonie mobile qui vient illustrer la réalité de ce décollage porté y compris par la demande intérieure.

Pourtant, ce décollage africain se fait largement, suivant l'expression consacrée, en « peau de léopard » : des poches de pauvreté demeurent. Le Sahel en est une.


* 34 Source : Gérard François DUMONT dans « Questions internationales », « Le Sahel en crises », 2012

* 35 Source : ONG

* 36 En 1993, la mobilisation d'associations fait échouer une tentative de modification du code de la famille

* 37 Contre la recommandation de l'usage du préservatif pour lutter contre le VIH

* 38 Source : PNUD, données d'octobre 2012, disponibles sur

http://hdrstats.undp.org/fr/indicateurs/103106.html

* 39 Voir l'article « Des dynamiques sociodémographiques génératrices d'instabilité », Gérard-François Dumont in Questions internationales n°58, novembre-décembre 2012.

* 40 Source : ibid

* 41 Source : PNUD

* 42 Voir notamment « la criminalisation de l'État en Afrique », Bayart, Ellis et Hibou, 1997

* 43 Cf. « Le nord du Sahel a besoin d'un plan Marshall pour sortir de la violence », Serge Michailof, Le Monde.fr, 29 mars 2012

* 44 En particulier Serge Michailof, avec lequel vos rapporteurs se sont entretenus. Voir notamment ses articles : «Le développement du Sahel et en particulier du Mali, leçons de l'expérience, enseignements de la recherche », IRIS, mai 2013 (avec Pierre Jacquemot) ou « Révolution verte et équilibres géopolitiques au Sahel », 2010

* 45 Source : rapport de Bert Koenders devant le Conseil de sécurité des Nations Unies le 25 juin 2013

* 46 Source : ONG, UNICEF, Cluster « alimentaire »

* 47 Source : OCHA, 31 janvier 2013

* 48 Voir par exemple les travaux du Club Sahel de l'OCDE :

http://www.oecd.org/fr/csao/publications/38512130.pdf

* 49 Voir notamment l'Atlas de l'intégration régionale, OCDE, août 2008 :

http://www.oecd.org/fr/migrations/38410164.pdf

* 50 Voir l'article « The Libyan migration corridor » Berdeloup et Pliez 2011,

* 51 Co-présidé par MM Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel

* 52 « Vulnérabilités et facteurs d'insécurité au Sahel », par M. Mehdi TAJE, chargé des études

africaines à l'Irsem, Note publiée par le Secrétariat du Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest, consultable sur : http://www.oecd.org/fr/csao/publications/45830147.pdf

* 53 « Le secteur minier, un levier de croissance pour l'Afrique », PROPARCO, disponible sur : http://www.proparco.fr

* 54 Réalisé à partir des travaux de recherche de M Christmann, du BRGM

* 55 Perspectives économiques régionales, Afrique subsaharienne, FMI

* 56 Voir l'article de Nicolas Baverez « L'Afrique est bien partie », Le Monde,

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/04/02/l-afrique-est-bien-partie_3151910_3234.html