Allez au contenu, Allez à la navigation

L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

E. UN CONTINENT TRAVAILLÉ PAR LES FANATISMES

Les transformations rapides du continent qui déstabilisent des pans entiers des sociétés traditionnelles africaines ont favorisé un regain des religions dans l'ensemble du continent.

L'Afrique était depuis longtemps l'un des continents où les différentes religions monothéistes et animistes étaient les plus présentes, avec 90 % de la population se définissant comme croyante, les deux religions les plus représentées étant l'islam et le christianisme.

Le développement d'un intégrisme religieux aussi bien musulman que chrétien s'est rendu visible de façon plus récente.

La crise que connaît actuellement le nord du Mali illustre la progression du fanatisme islamique dans la région du Sahel.

Comme la souligné le rapport de MM. Larcher et Chevènement sur le Mali, « on assiste actuellement à un « couplage », via la contagion du terrorisme et du radicalisme religieux, entre Maghreb, Machrek, Moyen-Orient et Afrique sub-saharienne ».

Au Nord-Mali, l'association entre le groupe touareg dissident Ansar Ed-Din et Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et le Mouvement pour l'unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) illustre les liens grandissants entre le « djihadisme » armé de cellules terroristes vivant de l'enlèvement d'occidentaux et les trafiquants de drogue.

Ces organisations procèdent dans l'ensemble du Sahel et dans la Corne de l'Afrique de la même façon. Elles s'établissent dans un sanctuaire dans des Etats comportant de vastes « zones grises » mal contrôlées par les forces de police comme au Nord Mali en Libye ou en Somalie, par lesquelles transitent des hommes, des capitaux et du matériel. Dans le cas de la crise malienne, le Sahel a servi de sanctuaire à ces organisations pour développer leur action au Mali dans un premier temps, puis à l'échelle régionale.

Les enlèvements perpétrés par des organisations terroristes nigérianes viennent rappeler que la menace terroriste est aussi en expansion au sud du Sahel et, d'abord, au Nigéria, dans l'orbite de Boko Haram (littéralement, « la culture occidentale est illicite »), secte dont l'objectif est d'établir la « charia » dans les différents États du Nigéria et y mettre en place progressivement un émirat islamique.

La sphère d'influence de Boko Haram ne cesse de s'étendre en « tâche d'huile ». Partie de Maiduguri et de la région de Borno située à la lisière du lac Tchad, et initialement active dans seulement deux des trente-six États du Nigeria, --le Yobé et le Borno--, la secte est aujourd'hui présente dans toute la zone nord-est, jusqu'à Abuja la capitale, et dans le nord-ouest.

La société nigérienne est elle aussi traversée par un mouvement de réislamisation à l'oeuvre depuis plus d'une génération, qui semble avoir débouché sur un phénomène de « sunnification », au détriment d'un « islam noir » syncrétique. Alors que les institutions nigériennes s'appuient sur une constitution laïque, l'islam a envahi l'espace public depuis la libéralisation du système politique au début des années 1990. Quoiqu'encore marginale en termes de structures politiques, la religion musulmane constitue un réservoir moral et symbolique que les hommes politiques nigériens n'oublient pas de mobiliser. Cependant, le fait marquant, depuis le début des années 1990, est l'émergence, depuis le Nigeria, du mouvement Izala.

Tirant avantage du marasme socio-économique des milieux urbains, ce dernier revendique l'avènement d'une société islamique porteuse de plus grandes libertés sociales et économiques ; une umma empreinte de solidarité au-delà des rivalités ethniques ou tribales. Pour cela, Izala mène, au sein de l'islam nigérien, une lutte contre le syncrétisme impliquant des pratiques anté-islamiques, ou contre les pratiques confrériques.

Des connexions s'établissent avec les autres mouvements terroristes, en particulier les shebab somaliens. La Corne de l'Afrique est en effet l'un des foyers les plus anciens du terrorisme islamiste. Le démembrement de la Somalie en 1991 a fait de la Somalie ex-italienne un foyer d'insurrection et a également engendré la formation de deux « zones grises » : le Somaliland et le Puntland qui sont progressivement devenus des sanctuaires pour l'action du groupe islamiste Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, qui est principalement dirigée vers le Yémen.

La sanctuarisation d'une partie de la Somalie étend également la menace terroriste à ses voisins africains, notamment au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie. Dans son rapport annuel daté de 2011, le groupe de contrôle des Nations Unies sur la Somalie et l'Erythrée avait souligné la montée en puissance des « réseaux kenyans étendus, reliés aux shebabs, qui non seulement recrutent et collectent des fonds, mais organisent des entrainements jusqu'à l'intérieur du Kenya ». Le groupe de contrôle avait alors insisté sur la menace que constituait une « nouvelle génération de jihadistes d'Afrique de l'Est ».

On voit donc que le développement récent d'organisations terroristes islamistes en Afrique de l'Ouest répond à la présence ancienne de ces mêmes groupes à l'extrême Est du continent. Dans ces deux régions le terrorisme islamiste dépasse le cadre de l'Etat-nation et a su conserver un aspect collectif fort qui permet aujourd'hui la formation d'un maillage islamiste à l'échelle du continent.

Même s'il n'a pas aujourd'hui la même dimension, le fanatisme religieux a son pendant chrétien.

Au Nigéria, les conflits inter-religieux entre musulmans et chrétiens auraient tué plus de 400 personnes par an entre 2006 et 2011 selon la base de données Nigeria Watch. En Ethiopie, depuis la chute du régime dictatorial de Mengistu Hailé Mariam en 1991, on observe une radicalisation de l'Eglise orthodoxe et la montée en puissance de l'Eglise pentecôtiste.

Cette confession concurrence l'Eglise éthiopienne täwahedo tant dans ses liturgies que dans ses préceptes. En effet, l'Eglise penté tend à protéger ses fidèles d'un monde dominé par le pêché et préconise un mode de vie quasi monastique. Cette église affiche une attitude sectaire vis-à-vis des autres cultes chrétiens qu'elle accuse d'être dans l'erreur, mais également des autres confessions, faisant parfois preuve de violence envers les musulmans. De plus, le développement de l'Eglise évangélique Mäkannä Iyyäsus, très présente en Oromie, dans une région où les revendications identitaires politico-religieuses sont nombreuses, engendrent des tensions.

L'importance de la religion en Afrique, qui structure la vie quotidienne et fédère les sociétés souvent beaucoup plus que le pouvoir politique central, fait du continent un théâtre d'expression de différents types de retour du religieux, mais aussi d'un fanatisme qui prend parfois des formes violentes.

Le fanatisme chrétien, tout comme l'islamisme radical, se veut défenseur d'un mode de vie pur et porteur d'une vérité. Ces modes d'expression religieux sont, de fait, vecteurs de conflits inter-confessionnels à l'échelle du continent. Mais ils ont surtout en commun d'être des forces de résistance à la globalisation libérale portée par l'occident. Leurs valeurs, primauté du groupe et de la famille patriarcale, hétéronomie absolue, confusion du public et du privé, du politique et du religieux, interdits sexuels, etc., les opposent trait pour trait aux sociétés libérales d'occident. Elles apparaissent, de fait, dans le monde d'aujourd'hui, porteuses par excellence de la tradition.