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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

IV. D'IMMENSES DÉFIS RESTENT À RELEVER

Les performances du continent depuis une décennie expliquent que s'agissant de l'Afrique l'enthousiasme soit de rigueur.

En témoigne cette phrase de Lawrence Henry Summers, Secrétaire au Trésor des États-Unis de 1999 à 2001 dans l'administration Clinton, chef du Conseil économique national du président Obama, lors de la 2e édition du New York Forum Africa au mois de juin 2013 : « Investir en Afrique est risqué, mais compte tenu des opportunités que présente ce continent, c'est encore plus risqué de ne pas y investir ».

Cet optimisme est devenu le credo des élites africaines. Il est le ciment commun de cette nouvelle élite entrepreneuriale que l'on croise dans les aéroports. Il est omniprésent dans la ligne éditoriale des nombreux magazines économiques qui sont sortis ces dernières années dont le fonds de commerce n'est autre que cette confiance retrouvée du continent.

C'est ce que veut entendre la nouvelle bourgeoisie africaine. Mais, c'est parfois loin de ce que vivent la majorité des africains en particulier ceux des bidonvilles ou des zones rurales délaissées par le développement.

Cet optimisme est à la hauteur du pessimisme qui régnait dans la décennie précédente. Ne nous y trompons pas cet optimisme, c'est le retour de la confiance, c'est la conviction que l'avenir sera meilleur. Cette conviction-là peut transporter des montagnes. On sait combien la confiance est au coeur de la croissance, à la base des anticipations des agents économiques.

Mais s'il faut prendre la mesure de la transformation en cours, qui entraînera sans doute un bouleversement des équilibres mondiaux, l'enthousiasme ne doit pas nous rendre aveugles aux défis considérables qui attendent le continent noir.

L'Afrique va mieux. Va-t-elle bien ?

Difficile d'y répondre. Difficile d'y apporter la même réponse pour les businessmen de Lagos ou d'Abidjan, formés dans les meilleures écoles françaises et de plus en plus souvent américaines, que nous avons croisés, et les paysans Nagadé que nous avons rencontrés autour du Lac Tana en Ethiopie.

Ces deux Afriques vivent sur une autre planète.

Des siècles les séparent. Parfois la mondialisation les rassemble sur l'un des nombreux projets d'agro-industriels qui se développent au Sud du Sahara à l'image des fermes de fleurs coupées du Kenya ou d'Ethiopie.

Aujourd'hui, le fossé qui les sépare rend toute réponse globale dérisoire.

Au fil des entretiens et des missions en Afrique, il nous a semblé que la réponse dépendra demain de plusieurs thèmes qui constituent des défis majeurs, dont le premier est la lutte contre la pauvreté.

A. TRANSFORMER LA CROISSANCE EN DÉVELOPPEMENT

1. Le défi de la pauvreté toujours d'actualité

Malgré ces dynamiques, les pays pauvres du globe restent majoritairement africains. Comme le dit Mo Ibrahim, Président de la Mo Ibrahim Foundation et fondateur de Celtel International : « L'Afrique est un continent très riche avec des habitants très pauvres ». Regardons la carte. Dans une grande partie des pays, la majorité de la population vit avec moins de 1,25 dollar par jour, qui est considéré comme le seuil de pauvreté

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400 millions de personnes avec moins de 1,25 dollar par jour, la pauvreté diminue, le nombre de pauvres augmente

Sur l'ensemble du continent, cela représente près de 400 millions de personnes. Alors évidemment ces chiffres sont discutables. Les difficultés méthodologiques pour définir et mesurer le concept, ainsi que le manque de données et leur fiabilité limitée, doivent inciter à la plus grande prudence dans l'interprétation des tendances.

Il n'en demeure pas moins que les résultats en termes de réduction de la pauvreté sont relativement décevants et, en particulier dans les zones rurales, très lents. Et compte tenu de la croissance démographique, si la part relative des plus pauvres diminue légèrement, leurs effectifs augmentent.

En outre, la croissance démographique conduit à absorber beaucoup des progrès effectués ces dernières années. Car si la proportion de pauvres diminue, leur nombre augmente au rythme de la population. S'il y a de moins en moins de pauvreté, il y a de plus en plus de pauvres.

Comme nous l'a fait observer Lionel Zinsou : « Au Bénin par exemple, on avait à l'indépendance deux millions et demi de citoyens et plus d'un million d'exclus alors. Aujourd'hui, on a fait considérablement régresser la pauvreté (entre 25 % et 30 % en 2015). Or 25 % d'exclus sur une population de 10 millions d'habitants, cela fait deux fois plus d'exclus qu'au moment de l'indépendance. »

Entre l'Europe et l'Afrique, les différences de PIB par habitant peuvent atteindre un rapport de 1 à plus de 500.

De ce fait, l'écart avec l'Europe se creuse. Regarder le dynamisme de l'Afrique avec envie ne doit pas nous empêcher de voir les extraordinaires inégalités entre chacune des rives de la Méditerranée. En 2010, selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI), le PIB par habitant atteignait un peu plus de 177 dollars au Burundi, alors qu'il dépassait 104 000 dollars au Luxembourg, un rapport de 1 à 587. Ces inégalités considérables sont relativement récentes au regard de l'Histoire. Il y a seulement 200 ans, l'Européen moyen n'était qu'environ trois fois plus riche que son homologue africain.

L'Afrique est encore le continent qui comprend 31 des 35 pays les plus pauvres de la planète.

L'accès à la santé, à l'éducation, à l'eau et aux installations sanitaires reste toujours inégal, notamment pour les populations rurales.

Ces difficultés se traduisent par un retard du continent africain dans de nombreux domaines.

Une espérance de vie de 24 années inférieure à la moyenne des pays de l'OCDE

L'espérance de vie à la naissance qui synthétise l'ensemble des progrès sanitaires nécessaires à l'allongement de la vie illustre les progrès effectués, mais aussi leurs limites. Elle progresse de 47,5 ans en 1980, à 52,7 ans en 1990 et 56 ans en 2010, mais cela reste 24 années de moins que la moyenne des pays de l'OCDE.

Au-delà de la pauvreté, ce sont les inégalités qui sont en train de devenir un enjeu important pour la stabilité des pays d'Afrique noire, comme cela a été le cas au Maghreb.

Alors que les niveaux de pauvreté en Afrique subsaharienne se sont réduits de près de 10 points de pourcentage dans les deux dernières décennies, l'écart entre le PIB national par habitant le plus faible et le PIB national par habitant le plus élevé est passé de 1 à 43 en 1990, à 1 à 88 en 2009.

Ces inégalités concernent tout autant les revenus que les conditions de vie et les aléas. Une couverture sociale couvrant l'ensemble des risques sociaux ne concerne qu'entre 5 et 10 % de la population en Afrique sub-saharienne contre 20 % en Asie, un tiers en Amérique Latine.

La plus grande inégalité est celle face à la mort.

Un enfant a 35 fois plus de risques de mourir avant l'âge de 5 ans en Afrique qu'en Europe.

L'espoir est revenu. Il est vrai que l'Afrique au XXIe siècle est l'un des principaux réservoirs de croissance économique, la plus importante réserve de ressources naturelles, le plus grand marché en devenir. Il y a une Afrique qui décolle. Mais n'oublions pas que cette Afrique-là côtoie un continent de la misère et de l'inégalité, une Afrique sans eau courante, ni électricité, à l'agriculture soumise aux aléas du climat et des cours des matières premières, des territoires immenses qui, à l'image du Sahel, ont été désertés par des administrations impuissantes à en assurer le développement.

Le Mali, où nos militaires ont conduit de façon exemplaire une opération périlleuse, nous montre que le terrorisme prospère dans des pays que le développement a déserté, où les structures étatiques sont exsangues et la jeunesse désespérée, livrée au fanatisme et aux trafics de toutes sortes.

La lutte contre la pauvreté demeure donc une priorité africaine. Toutefois, celle-ci doit être considérée dans un nouveau contexte. Elle passe nécessairement par son pendant : le défi de la création d'emplois. Les Printemps arabes nous l'ont montré : la stabilité socioéconomique africaine dépendra de la capacité des États africains à créer un marché du travail capable d'accueillir les millions d'Africains supplémentaires qui devraient chercher un emploi au cours des quinze prochaines années. Il faut le répéter : il ne s'agit pas là de projections puisque ces personnes sont déjà nées. Dégager des emplois sera impossible sans parvenir à une diversification des structures productives et à une modernisation des secteurs de production existants.

La lutte contre la pauvreté passera en Afrique également par des politiques urbaines. L'urbanisation africaine, la plus rapide que le monde ait connu, rattrape les taux mondiaux : 35 % des Africains vivent aujourd'hui dans les villes, ils seront plus d'un sur deux en 2030. Or, les villes africaines comptent déjà aujourd'hui un nombre d'habitants vivant dans les bidonvilles très supérieur à celui des autres villes du monde (+ 40 %). Sans politiques volontaristes pour accompagner l'expansion des villes, en renforcer la gouvernance, la planifier, répondre au manque de logement, de réseaux d'assainissement et de transports publics, l'explosion urbaine ne sera pas sans porter de nouveaux risques sanitaires, sociaux comme politiques, et bien sûr environnementaux.

Lutter contre la pauvreté d'une façon qui ne mette pas en danger les écosystèmes locaux tout en participant, dans la mesure du possible, à l'effort global d'utilisation sobre des ressources représente à la fois la frontière et la condition d'un développement durable africain.