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Sur la rive Sud de la Méditerranée, une zone de prospérité à construire

30 octobre 2013 : sur la rive Sud de la Méditerranée, une zone de prospérité à construire ( rapport d'information )

B. LIBYE : UN ÉTAT À RECONSTRUIRE

Devant l'IHEDN le 24 mai dernier, le président de la République, M. François Hollande, exprimait l'inquiétude de la communauté internationale. « En Libye, l'instabilité menace non seulement ce pays mais aussi les voisins immédiats, mais aussi l'Europe toute proche ».

Une délégation112(*) de votre commission conduite par son président s'est rendue en Libye du 11 au 13 décembre dernier. Votre groupe de travail s'est attaché à suivre l'évolution de la situation politique et sécuritaire de ce pays et présente une actualisation des observations présentées à votre commission lors de la communication du 25 février 2013113(*).

Dans leur communication, les commissaires indiquaient que la Libye fait face à des défis considérables qui se trouvent compliqués par les récents évènements au Mali, en Tunisie et en Égypte, alors qu'au sortir de 42 ans de dictature, longue période de glaciation, tout est à reconstruire et tout est à organiser114(*). Reconnaissant le chemin parcouru : « une révolution réussie qui n'a pas basculé dans la guerre civile tribale ou religieuse, des élections dont on a salué le caractère transparent ; il n'y a pas eu d'éclatement du pays en dépit de la tendance irrédentiste de l'Est libyen, il n'y a aucune possibilité de restauration de l'ordre ancien et l'esprit de revanche, s'il existe, ne prédomine pas » elle n'en soulignait pas moins l'ampleur du chemin restant à parcourir. « Un pays ruiné faute d'une gestion minimale sort du chaos de la révolution.

Que ce soit dans le domaine des ressources pétrolières, de l'eau, de l'électricité, des facilités portuaires et aéroportuaires, du système de santé, de la justice et de l'État de droit en général, toutes les réformes doivent être menées de front et toutes sont prioritaires. Au moment où le pays vient de fêter l'anniversaire de la Révolution du 17 février, les défis demeurent les mêmes et leur prise en charge a relativement peu évolué depuis un an, créant ainsi une situation qui risque, peu à peu, de devenir critique ».

C'est malheureusement une dégradation de cette situation qu'a connue la Libye depuis le début de cette année.

1. Une situation politique qui se bloque progressivement

Les élections du 7 juillet 2012 ont été considérées comme un grand succès avec une forte mobilisation pour l'inscription sur les listes électorales et une participation de plus de 60%, dans de bonnes conditions de sécurité.

Elles ont permis à l'Alliance des forces nationales (AFN) modérée d'obtenir 39 des 80 sièges attribués à la proportionnelle au niveau national, le parti Justice et Construction (PJC) des Frères musulmans, 17, les 24 sièges restants allant à une vingtaine de partis, locaux pour la plupart.

L'Alliance des forces nationales est un regroupement d'une quarantaine de partis, dirigée par Mahmoud Jibril, ancien président du conseil exécutif du Conseil national de transition (CNT). On y trouve des représentants des tribus et des villes, grandes ou moyennes.

Le résultat modeste du PJC s'explique parce que les Frères musulmans libyens sont globalement moins connus en Libye. Leurs activités ont été réprimées par Khadafi des années durant y compris dans les secteurs sociaux à la différence de l'Egypte. Ils émergent avec le soutien de l'étranger, le Qatar ou l'Égypte, ce qui suscite la réticence d'une partie de l'opinion.

Néanmoins la présence de 120 députés indépendants élus au scrutin de circonscription, dont les votes pourront varier en constituant des majorités de circonstance, rend la gouvernance difficile.

Le gouvernement de coalition, conduit depuis le 30 octobre 2012 par M. Ali Zeidan, a eu beaucoup de difficultés à se former et la question de la présence de ministres ayant eu des liens avec l'ancien régime reste posée.

Ce gouvernement d'union nationale rassemble le mouvement AFN de Mahmoud Jibril qui avait obtenu une majorité relative conséquente lors des élections du 7 juillet et le parti «Justice et Construction des Frères musulmans115(*). Les indépendants y sont néanmoins majoritaires. Il s'agit d'un gouvernement de technocrates, issus pour la plupart de l'administration libyenne, ce qui explique que la question des liens des ministres avec l'ancien régime continue à se poser régulièrement et parfois en des termes violents.

Comme l'explique Jean-François Daguzan116(*) : « l'hétérogénéité profonde qui caractérise cette coalition fait qu'une fois de plus la Libye va se retrouver écartelée entre de multiples tensions centrifuges et des objectifs stratégiques différents pour les acteurs au pouvoir. »

La mise en chantier d'une nouvelle constitution a pris un retard considérable.

Après des mois d'hésitation, le Congrès général national (CGN) a tranché en avril pour une élection directe par le peuple de la « commission des soixante » qui sera chargée de la rédaction de la Constitution. La date des élections de cette assemblée constituante n'est toujours pas fixée, et les élections comme les travaux de l'assemblée risquent de voir les forces politiques se déchirer sur les questions :

· de la gouvernance ;

· du fédéralisme. Les forces politiques en présence ne pourront faire l'économie d'une réflexion autour de l'articulation et de la coexistence du localisme et du pouvoir central, entre solidarités locales et solidarité nationale ;

· de la langue officielle ;

· de la place des minorités ;

· de la protection juridique des femmes et de l'application de la charia. Sous Khadafi, la charia était déjà la source de la législation, et les déclarations du Conseil national de transition (CNT), sous la présidence M. Mustapha Abdeljalil, semblaient avoir tranché la question. Référence obligée dans la quasi-totalité des Constitutions de la région, la charia n'emporte pas pour autant les mêmes conséquences partout. Beaucoup de Libyens y sont attachés pour des motifs identitaires.

Sur le fond, l'imbroglio autour de la Constituante remonte à l'été 2012. Deux jours à peine avant la tenue des législatives, le Conseil national de transition (CNT) avait modifié la déclaration constitutionnelle d'août 2011, qui prévoyait que la Constituante soit nommée.

Les 200 sièges du Parlement sont répartis comme suit : 100 pour la Tripolitaine (Ouest), 60 pour la Cyrénaïque (Est) et 40 pour le Fezzan (Sud). Sous la pression des fédéralistes de la Cyrénaïque, le CNT avait modifié la feuille de route pour laisser la place à un scrutin direct. La «commission des soixante», comme l'appellent les Libyens, en référence directe aux soixante pères fondateurs qui avaient rédigé la Constitution de 1951, doit garantir une représentation à parts égales des trois provinces, avec vingt membres chacune. Selon le calendrier idéal de la transition, la Constituante aurait dû être mise en place au début de septembre 2012.

Le débat relatif au mode de formation de l'organe chargé de la rédaction de la Constitution a été particulièrement âpre dans l'est du pays, où l'on a exigé avec le plus de force la formule de l'élection. La question s'est retrouvée intimement liée avec celle du fédéralisme, puisque l'élection a été revendiquée principalement par ceux qui prônaient un système fédéral et que soient consacrés par la Constitution les principes de l'administration locale et d'une large décentralisation.

Or, depuis la « révision » de juillet 2012, certains ont voulu revenir à la désignation en avançant toute une série d'arguments : le coût et le retard que causeraient de nouvelles élections, l'idée que la nomination permettrait un choix de personnalités qualifiées et aussi le fait que le texte devra, in fine, être validé par un référendum, ce qui assure une forme de démocratie directe.

Officiellement entamées le 4 novembre 2012, les délibérations du Congrès général national relatives à l'élaboration de la Constitution se sont focalisées sur la question de savoir si les membres de l'organe chargé de sa rédaction devaient être désignés par le Congrès général national ou élus au suffrage universel direct. Par une décision datant du 6 février 2013, le Congrès général national a confirmé que les membres de l'organe chargé de la rédaction de la constitution seraient élus.

Seule institution élue de manière démocratique depuis la révolution, le Congrès est de plus en plus critiqué pour sa lenteur et ses divisions.

La loi sur l'exclusion politique117(*) adoptée le 5 mai par le CGN, qui interdit la nomination des collaborateurs de l'ancien régime à des postes de responsabilités étatiques dans la nouvelle Libye, a suscité un débat nourri dans l'opinion publique libyenne. Ce projet, adopté sous la pression des miliciens armés - ces ex-rebelles qui avaient combattu les troupes du régime déchu - exclut plusieurs responsables du pays, comme le président du CGN, Mohamed al-Megaryef118(*), ainsi que d'autres députés et ministres.

Cette question peut donner lieu à une certaine violence politique, au début du mois de mai des miliciens armés ont fait le siège de plusieurs ministères pour réclamer la démission de responsables y compris celle du Premier ministre accusé de complaisance envers les anciens kadhafistes. Ils ne se sont retirés qu'après un accord avec le CGN et le gouvernement portant sur la création d'une commission mixte regroupant les protestataires et des responsables du ministère pour faire le suivi de la mise en oeuvre de la loi de l'exclusion politique sous la supervision du CGN119(*). Autre conséquence dans la définition des catégories visées par cette loi, elle peut empêcher l'intégration de certaines composantes tribales ou locales de la société libyenne, pourtant indispensable à la recomposition de son unité.

Malgré les progrès de l'urbanisation120(*), du développement et de la transition démographique, la structure sociale de la société libyenne est restée selon nombre d'observateurs121(*), principalement tribale. Le système de gouvernance de Kadhafi avait su composer avec les contradictions de la société libyenne. La permanence du fait tribal s'est accompagnée d'une absence d'émergence de structures étatiques différenciées contrairement à l'évolution observée dans les autres pays arabes. La tendance à la fragmentation s'exprime de nouveau avec force. Il s'agit d'un enjeu important dans l'élaboration de la constitution et pour la stabilité de la Libye. Le risque d'une fracture territoriale interne n'est pas à exclure.

La césure la plus importante sur le plan historique et culturel est celle qui sépare la Tripolitaine qui appartient à l'espace maghrébin, la Cyrénaïque qui appartient au Machrek et les territoires du sud-est, le Fezzan, où prédominent des populations nomades : Touaregs, Toubous). Benghazi, capitale de la Cyrénaïque, et toute la région orientale ont été marginalisées par l'ancien régime car elles furent un bastion de la résistance. A ces distinctions géographiques s'ajoutent et se superposent des clivages tribaux et linguistiques.

· Ce risque de scission s'est clairement exprimé en mars 2012 lors d'une réunion de délégués de la région de la Cyrénaïque. Il ressort des débats politiques en cours (notamment autour de la Constitution) que le fédéralisme pourrait être un système politique viable, mais il est possible que la partition politique de la rente pétrolière soit l'occasion d'une compétition farouche.

· Les risques d'autonomisation au Fezzan122(*) sont également à considérer.

Plusieurs cycles de violence ont opposé des milices du nord aux communautés du sud (Toubous, Touaregs,...) qui s'expliquent par un ressentiment contre des populations qui sont considérées comme ayant été globalement en faveur de l'ancien régime. Le problème de l'intégration des communautés sahariennes dans les nouvelles institutions nationales et de la reconnaissance de leurs langues respectives est posé, d'autant que ce territoire contigu au Niger, au Tchad et à l'Algérie est une région hautement stratégique dans le contexte de la montée en puissance des groupes terroristes au Sahel. Il est donc impératif pour le gouvernement libyen de favoriser le dialogue avec des autorités élues au niveau local et de mettre en place une autorité militaire pour sécuriser le territoire et les frontières sud.

· On notera également que la question de l'intégration des populations touarègues d'origine nigérienne ou malienne arrivées en Libye à partir des années 1960 reste non résolue.

· Pour autant, comme l'a indiqué Mme Malika Berak, ambassadrice chargée de la coopération méditerranéenne (dialogue 5+5) et de la coordination interministérielle pour la Libye, en s'appuyant sur le taux élevé de participation aux élections du 7 juillet 2012, mais aussi sur la relative atténuation des revendications sécessionnistes, « le nationalisme libyen peut tenir ce pays. Il faut simplement lui laisser le temps de dénouer ses contradictions et de s'organiser ».

Tout l'enjeu pour la stabilité de la Libye à moyen terme sera la construction de l'Etat et la recréation d'une identité nationale.

2. Une situation sécuritaire qui se dégrade fortement

L'attaque menée contre le consulat américain de Benghazi, dans l'est du pays, le 11 septembre 2012, attribuée aux islamistes radicaux, dans laquelle l'ambassadeur américain, Chris Stevens, a trouvé la mort, a révélé l'ampleur du chaos sécuritaire qui règne en Libye. Depuis, plusieurs diplomates, organisations humanitaires et églises ont été la cible d'attaques et de nombreux responsables de sécurité libyens ont été assassinés.

L'attentat contre l'ambassade de France à Tripoli le 23 avril, pour lequel la piste djihadiste a été évoquée, constitue un nouveau tournant. Pour la première fois depuis la chute de l'ancien régime, une représentation étrangère à Tripoli123(*) était visée.

Dans la plupart des cas, le gouvernement a échoué à identifier les auteurs de ces actes ou à les arrêter, que ce soit par peur de contre-attaques ou du fait de moyens d'enquête défaillants.

Le gouvernement a établi la sécurité comme sa première priorité, devant le développement de l'Etat et des services publics. Des annonces fortes ont été faites mais les résultats concrets se font attendre. Le nouveau pouvoir libyen éprouve toujours les plus grandes difficultés à imposer son autorité dans un pays où d'importantes quantités d'armes sont en circulation et où les milices armées, issues de la révolution, agissent souvent à leur guise.

Estimées à plus de 100, voire 500, les milices armées124(*) se sont imposées comme des acteurs incontournables avec près de 125 000 hommes armés. La défiance des milices envers un pouvoir central, qu'elles reconnaissent toutefois comme autorité, illustre non seulement une lutte autour de la légitimité révolutionnaire et une compétition pour le pouvoir mais également la persistance du localisme. Ces milices ont tiré profit de l'instabilité politique et du vide sécuritaire pour s'arroger le contrôle du territoire et de ses frontières. Assises sur un véritable arsenal militaire, certaines brigades ont acquis un rôle démesuré.

Si « 95% des milices travaillent pour le gouvernement ou sont avec lui », selon les estimations de l'International Crisis Group, leur contrôle reste aléatoire et négocié au cas par cas entre leurs chefs et l'Etat central. « Il y a une compétition entre milices. Certaines sont plus islamistes que d'autres, des rivalités entre personnalités existent, comme des hommes d'affaires qui défendent leurs intérêts », précise l'ICG.

On remarquera toutefois dans l'épisode relaté du siège des ministères, que si le gouvernement s'est trouvé dans l'incapacité, faute de moyens ou de volonté, de rétablir l'ordre, dans le même temps, ces milices n'ont pas cherché à s'emparer du pouvoir et qu'une fois leurs motifs de protestation satisfaits, se sont retirées. Cet épisode coïncidait également avec le lancement par le gouvernement d'une campagne pour évacuer les «milices hors-la-loi» de la capitale.

L'enlèvement pendant quelques heures du Premier ministre Ali Zeidan, le 10 octobre 2013 par des milices armées dépendant officieusement des ministères de la défense et de l'intérieur est un autre exemple du poids de ces groupes.

Les mouvements articulent donc des revendications concrètes, l'établissement de rapports de forces et des visées politiques à plus long terme.

La construction d'une nouvelle force armée s'avère délicate et déstabilisatrice pour le pouvoir central. La question de la réinsertion des anciens miliciens est centrale. Comme l'avait expliqué le 11 février devant votre commission, M. Mohamed Emhemed Abdelaziz, ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale de Libye, un plan d'intégration de près de 50 000 combattants au sein de la nouvelle armée nationale et des forces du ministère de l'Intérieur et un programme de réinsertion dans la vie civile de 200 000 combattants ont été annoncés et mis en place125(*).

Dans bien des cas, des brigades entières ont été intégrées dans les forces de sécurité nationale et les ex-combattants restent souvent sous l'autorité de leurs anciens commandants, n'obéissant pas forcément aux ordres du gouvernement126(*).

On observera la corrélation forte entre la résolution des problèmes politiques et le « désarmement intérieur » des milices. Tant que les Libyens douteront de la capacité du gouvernement à résoudre ces questions, il est peu probable que les milices disparaissent.

De larges portions du territoire et des frontières restent peu ou pas contrôlées.

Depuis la révolte de 2011, l'insécurité est particulièrement persistante dans la région de Benghazi127(*), dans l'est de la Libye128(*).

La crainte est grande de voir l'instabilité s'installer dans la capitale, notamment depuis l'attentat contre l'ambassade de France.

Mais c'est du Sud que semble se profiler la plus inquiétante menace.

Lors de son audition par votre commission, le 11 février 2013, M. Mohamed Emhemed Abdelaziz, ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale de Libye, indiquait que : « en toute sincérité si un problème devait surgir à l'avenir et affecter la sécurité de la Libye, il viendrait du Sud, qui souffre d'un manque de développement et de sûreté auquel s'ajoutent les luttes tribales qui perdurent entre les Touaregs, les Toubous et les Zwaïs. L'ancien régime a laissé ces populations se déplacer sans garantir le respect de leurs droits. Il est temps que celles-ci prennent désormais la parole, s'expriment et revendiquent leurs droits. Le développement ainsi que la sécurité de la région du Sud sont donc cruciaux. ».

La résolution de ces questions est une des conditions de la stabilité de la Libye nouvelle et de la région en raison de la porosité des frontières permettant les trafics en tout genre et de déplacement des groupes terroristes.

L'insurrection a créé un appel d'air pour le djihadisme libyen, qui était très présent semble-t-il, au sein d'Al Qaïda. La participation du Groupe islamique combattant libyen (GICL) aux forces rebelles a permis l'implantation en Libye de groupes armés qui, en outre, ont pu bénéficier de l'ouverture des arsenaux pour se renforcer.

Constitué dans les années 1990, ce groupe a mené des actions contre le régime du colonel Kadhafi. L'arrestation en 2004 de Abdel Hakim Belhadj avait entraîné son démantèlement. De nombreux militants de ce groupe ont été libérés en 2009 par Saïf al-Islam Kadhafi, dans le cadre d'une politique de réconciliation. Ces militants ont pris une place importance dans les institutions révolutionnaires mais n'ont pas réussi à s'implanter électoralement lors des élections du 7 juillet 2012. Cependant, certains groupes comme Ansar al-Sharia militent pour l'instauration d'une vision rigoriste de la charia et mènent des actions violentes comme la destruction de mausolées soufis, leur participation à l'attaque du consulat américain a été évoquée.

Certains éléments islamistes partagent la même idéologie qu'AQMI et peuvent suivre son agenda ou leur fournir une aide logistique.

La situation instable au Fezzan favorise l'implantation des groupes radicaux du Sahel. Certains experts130(*) estiment qu'effectivement ce territoire pourrait servir de point de jonction entre les différents groupes opérant au nord Mali et au Nigéria et les djihadistes libyens liés à Al Qaïda.

La révolution a conduit un grand nombre d'éléments appartenant aux forces de l'ancien régime à quitter le pays pour se rendre au Nord-Mali dans un contexte local traditionnellement marqué par la lutte du Nord pour son autonomie. Cela a constitué un facteur de déstabilisation du Mali, entraînant l'intervention française. Les autorités libyennes estiment que cette intervention est intervenue au bon moment et lui ont apporté leur soutien. Elles demeurent préoccupées par les étapes suivantes et notamment la nécessaire stabilisation de l'Etat malien. Il est probable qu'un effet collatéral de l'intervention française a été le déplacement d'éléments terroristes dans toute la zone et notamment dans le sud de la Libye. Les opérations d'In Amenas (Algérie) en janvier et d'Arlit et Agadès (Niger) à la fin du mois de mai ont été menées par un groupe dirigé par Mokhtar Belmokhtar, dont la présence dans la région du sud libyen, au cours des derniers mois, a été, semble-t-il, observée.

Lors de son audition par votre commission le 11 février 2013, M. Mohamed Emhemed Abdelaziz, ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale de Libye indiquait que « le retour éventuel des extrémistes en provenance du nord du Mali constitue une menace. Des milliers de mercenaires de l'ancien régime sont partis avec leurs armes, nous craignons que certains reviennent.

Des mesures préventives ont été prises pour l'éviter, car ces mercenaires pourraient bénéficier de la solidarité tribale dans le sud de la Libye. Il y a des liens entre les tribus Touaregs, Toubous et Zwaïs et de fortes traditions de solidarité et d'accueil. Nous essayons de mettre en place une coopération avec nos amis et voisins, mais nous sommes conscients de nos faiblesses, la frontière entre le Niger et le Libye est ouverte et peu surveillée. Il importe de procéder de manière préventive, avant que le danger ne se concrétise, notamment par le renseignement. Certaines informations nous laissent entrevoir la possibilité d'une connexion entre ces groupes et certains éléments appartenant à l'ancien régime ».

La jonction entre les salafistes libyens d'Al Qaïda et les djihadistes sahéliens d'AQMI ou du MUJAO n'est plus hypothétique. On comprend dès lors les inquiétudes de la communauté internationale sur la situation sécuritaire en Libye.

Enfin on observera que la Libye est devenue un point de passage des djihadistes en partance pour la Syrie afin de combattre dans les rangs de la rébellion, et notamment de ceux originaires de Tunisie. L'existence de cette filière très organisée dont on sait qu'elle aboutit en grande partie dans les rangs du front Al Nosra, proche d'Al Qaïda, confirme le lien entre les différentes composantes terroristes.

Avec la désorganisation de l'Etat, la Libye qui, comme les autres Etats du Maghreb, se trouve à la confluence des voies de trafics de drogue et à l'origine d'un vaste trafic d'armes, n'est pas encore en état de s'y opposer.

Selon un rapport publié en avril par un comité d'experts du Conseil de sécurité des Nations unies "la Libye est devenue, au cours des deux dernières années, une source significative et attractive pour les armes dans la région." Ces experts citent particulièrement l'afflux d'armes libyennes dans le désert du Sinaï, en Egypte, dans la bande de Gaza et vers la Syrie. Le trafic irrigue également le Sahel et le Tchad. Il concerne aussi bien des armes légères que des mines et des systèmes de défense anti-aériens. «Le manque de stabilité politique et sécuritaire, l'absence prolongée de contrôle sur les stocks par les autorités nationales et les retards pris dans le désarmement encouragent les ventes illégales et ont généré des bénéfices considérables pour les trafiquants», soulignent les experts des Nations unies.

Certains experts131(*) considèrent comme plus que probable que les groupes djihadistes libyens soient à l'origine de l'organisation des trafics d'armes depuis la Libye.

Il est clair que dans la construction de l'État libyen, la reconstitution des outils de souveraineté est devenue une priorité. Cette reconstruction est à la fois une condition et un appendice de la reconstruction institutionnelle et du processus de réconciliation nationale. De nombreuses missions internationales, certaines sous la conduite des Nations unies, d'autres, avec l'expertise de l'Union européenne ou celle de l'OTAN, s'activent à aider le gouvernement dans cette tâche mais la création d'un consensus national n'a pas encore abouti pour permettre cette stabilisation et les craintes d'un enfoncement de la Libye dans la crise se sont renforcées au cours des derniers mois.


* 112 Cette délégation était composée de MM. Jean-Louis Carrère, président de la commission, Joël Guerriau, Alain Gournac et Jean-Claude Requier.

* 113 http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20130225/etr.html#toc10

* 114 On rappellera que les soulèvements ont très vite tourné à l'insurrection et ont débouché sur une guerre civile de 8 mois qui s'achève avec la chute de Tripoli le 23 août 2011 Ce dénouement a été rendu possible par l'intervention d'une coalition occidentale, menée par l'OTAN et autorisée par la résolution 1973 (2011) du Conseil de sécurité de l'ONU, et dont le mandat a pris fin le 31 octobre.

* 115 Ce parti qui appartient à la coalition dans une position minoritaire, doit affronter la concurrence de deux leaders islamistes issus du GICL qui dirigent chacun une formation politique, Abdelhakim Belhaj et Sami Saadi, qui contestent la légitimité du gouvernement en s'appuyant sur la légitimité révolutionnaire. Le rapport de force entre ces deux courants du mouvement islamiste conditionnera l'évolution à venir du système politique libyen.

* 116 Jean-François Daguzan - « L'hiver après le printemps ? La transformation arabe entre radicalisme et modernité » Fondation pour la recherche stratégique note n°7/12- 30 juillet 2012

* 117 Par 164 voix contre 4

* 118 Président du Congrès général national, et plus haute autorité de la Libye, M. Mohamed al-Megaryef a démissionné le 28 mai 2013 après l'adoption d'une loi bannissant de la politique les anciens collaborateurs du régime déchu. Il a été remplacé le 25 juin par M. Nouri Abou Sahmin.

* 119 Certains observateurs mettent en cause les islamistes qui étaient les initiateurs de la loi controversée et qui cherchaient notamment à exclure leur rival, Mahmoud Jibril, le chef de l'Alliance des forces nationales (AFN, libérale), qui a remporté les dernières législatives du 7 juillet.

* 120 Dans les villes, où le tribalisme s'est affaibli, certains élus représentent d'autres intérêts, par exemple les commerçants de Tripoli ou de Benghazi.

* 121 Jean-Yves Moisseron et Nadia Belalimat « L'après-Kadhafi : nouveaux défis en Libye et au Sahel » in « Le Maghreb et son Sud : vers des liens renouvelés » sous la direction de Mansouria Mokhefi et Alain Antil -IFRI - Editions du CNRS décembre 2012, Moncef Djaziri « Tribalisme, guerre civile et transition démocratique en Libye » Maghreb-Machrek, n°212 Été 2012

* 122 Ce n'est qu'en 1956 que la France a quitté le Fezzan.

* 123 Un attentat a visé l'ambassade des Emirats arabes unis le 25 juillet.

* 124 Avec l'aide de l'OTAN pendant le conflit contre les troupes de Khadafi.

* 125 http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20130211/etr.html.

* 126 Selon Samuel Laurent (Consultant risque-pays et auteur de « Sahelsistan » Seuil, 2013 cité par le Monde article précité): « Les tentatives du gouvernement d'unifier les brigades se sont souvent soldées par un échec, à l'instar des Comités suprêmes de sécurité (CSS), un organe hybride entre les ministères de l'intérieur et de la défense, auxquels ont été incorporés beaucoup de révolutionnaires. La seule chose qui ait changé est qu'ils sont désormais payés par le gouvernement mais, ayant été intégrés par brigades entières, leur loyauté reste acquise à leur commandant de terrain".

* 127 Frappée par des attentats et assassinats ayant conduit les Occidentaux à évacuer la ville fin janvier. En 2012, 22 responsables de la sécurité nommés par l'État ont été tués dans la ville. Au mois de mai 2013, un attentat à la voiture piégée a fait 15 victimes dans la population civile, suscitant d'ailleurs des manifestations contre l'insécurité.

* 128 Certaines katibas nées dans le sillage de la révolution ont cette fibre islamo-djihadiste. Elles se trouvent dans l'est du pays, en Cyrénaïque, entre Benghazi et Derna, dans la région de la Montagne verte129, bastion historique de la rébellion islamiste contre Kadhafi. Depuis la chute du régime, la ville de Derna est devenue une sorte de capitale autonome de la mouvance salafie djihadiste.

* 130 Jean-Yves Moisseron et Nadia Belalimat « L'après-Kadhafi : nouveaux défis en Libye et au Sahel » in « Le Maghreb et son Sud : vers des liens renouvelés » sous la direction de Mansouria Mokhefi et Alain Antil -IFRI - Editions du CNRS décembre 2012.

* 131 Jean-Yves Moisseron et Nadia Belalimat « L'après-Kadhafi : nouveaux défis en Libye et au Sahel » in « Le Maghreb et son Sud : vers des liens renouvelés » sous la direction de Mansouria Mokhefi et Alain Antil -IFRI - Editions du CNRS décembre 2012