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Pêches maritimes : comment concilier exploitation et préservation des ressources halieutiques ?

5 mai 2014 : Pêches maritimes : comment concilier exploitation et préservation des ressources halieutiques ? ( rapport de l'opecst )

PREMIÈRE TABLE RONDE : - L'APPORT DE LA RECHERCHE À LA CONNAISSANCE ET À LA GESTION DES STOCKS HALIEUTIQUES

M. Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche, Laboratoire d'océanographie CNRS-UPMC, membre du conseil scientifique de l'OPECST

Je vous remercie, Monsieur le président, ainsi que M. Marcel-Pierre Cléach, de m'avoir invité à organiser cette première table ronde sur l'apport de la recherche à la connaissance et à la gestion des stocks halieutiques. Je remercie les cinq intervenants qui ont accepté de venir faire le point sur la situation décrite dans le rapport de M. Marcel-Pierre Cléach en 2008.

Je donne tout d'abord la parole à M. Philippe Cury, qui est directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), basé à Sète.

I. INTERVENTION DE M. PHILIPPE CURY, DIRECTEUR DE RECHERCHE, INSTITUT DE RECHERCHE POUR LE DÉVELOPPEMENT (IRD) : « RÉCONCILIER CONSERVATION ET EXPLOITATION : ENJEUX ET RÉALITÉS. »

Comme M. Gérard Romiti vient de le souligner, nous avons tous une vision différente des écosystèmes marins. Les pêcheurs souhaitent gagner leur vie, ce qui est naturel. Les consommateurs veulent du poisson pas cher et de bonne qualité. Les conservationnistes ont pour objectif de protéger certaines espèces. Ce qui nous manque, c'est une vision partagée.

« Une vision peut changer le monde, en vérité il s'agit d'une des rares choses qui vraiment le peut ! »

« La tâche la plus critique à laquelle est confrontée l'humanité est la création d'une vision partagée d'une société durable et désirable, qui pourrait produire une prospérité permanente, connaissant les contraintes biophysiques du monde réel de telle façon qu'elle soit juste et équitable pour toute l'humanité, les autres espèces, et les générations futures.»5(*)

C'est ce qu'on appelle l'approche écosystémique des pêches (AEP), qui réconcilie exploitation et conservation des espèces marines, qu'elles soient ou non exploitées. Cette vision englobe aussi les oiseaux marins qui font partie de l'écosystème.

L'objet de cette approche est de reconstruire les écosystèmes et les pêcheries pour maintenir tant la biodiversité que des niveaux de captures élevés et des emplois dans la pêche6(*).

Elle vise à instaurer des pêcheries viables dans des écosystèmes marins productifs7(*). Ses objectifs sont les suivants :

- Éviter la dégradation des écosystèmes marins telle que mesurée par les indicateurs environnementaux ;

- Minimiser le risque de changements irréversibles des assemblages naturels et des processus écosystémiques ;

- Obtenir et maintenir les bénéfices écosystémiques à long terme sans compromettre les écosystèmes ;

- Produire des connaissances suffisantes sur les processus écosystémiques pour prendre en considération les conséquences prévisibles des actions humaines ;

- Lorsque ces connaissances sont insuffisantes, prendre des mesures de précaution.

Cette vision a été soutenue, au niveau international, par les Nations-Unies, dans le cadre d'accords multilatéraux et d'initiatives successives prises depuis les années 1960. En 2002, la déclaration de Johannesburg8(*) a prôné l'approche écosystémique des pêches.

Source : Philippe Cury
D'après Philippe Gros (IFREMER)

Pourquoi aller vers une telle gestion écosystémique, qui paraît complexe ?

Je donnerai l'exemple des poissons fourrage (sardines, anchois...) qui jouent un rôle clef dans l'écosystème marin9(*) car ils nourrissent toute la chaîne trophique - gros poissons, mammifères marins, oiseaux marins - et jouent aussi un rôle sur le plancton.

La surexploitation de ces poissons fourrage provoque des changements de régime, comme ce fut le cas dans le Benguela, en Namibie10(*). Dans cette région, tous les poissons fourrage, c'est-à-dire au total dix millions de tonnes de sardines et d'anchois, ont été extraits de l'écosystème marin, dont ils sont aujourd'hui absents et, ce, depuis les années 1980. Cette surexploitation a provoqué un effondrement des populations d'oiseaux, de l'ordre de 80 % à 90 % et un développement durable de biomasses importantes de méduses, estimées entre 10 et 40 millions de tonnes.


Colonie de manchots à Lüderitz (Namibie), avant la surexploitation des poissons fourrage.

Le même paysage aujourd'hui.

Source : Philippe Cury

En revanche, l'écosystème est resté productif en Afrique du sud où une gestion écosystémique a été mise en place.

Quelle est la quantité de poissons fourrage nécessaire à la survie des oiseaux marins ? Les scientifiques sont aujourd'hui capables de fournir des indicateurs.

Une analyse réalisée dans sept écosystèmes marins, pour quatorze espèces d'oiseaux, montre qu'il faut préserver un tiers de l'abondance des poissons fourrage pour sauver les oiseaux. Ce résultat a été publié fin décembre 2011. Il est mis en application en Californie et discuté en Australie, Nouvelle-Zélande, en Afrique du sud et en Europe.

L'approche écosystémique ne conduit pas aux mêmes conclusions que l'approche conventionnelle. Une étude récente11(*) montre que l'effort de pêche de précaution, préconisé dans le cadre de l'approche écosystémique, est égal à la moitié de l'effort de pêche conventionnel, préconisé pour l'atteinte du rendement maximal durable (RMD). Dans le cadre de l'approche écosystémique, la biomasse des poissons fourrage devrait être maintenue non pas à 20 % mais à 40 % de leur biomasse hors pêche.

Source : Philippe Cury

La valeur économique induite par une gestion écosystémique des poissons fourrage est supérieure à celle obtenue dans le cadre d'une gestion stock par stock. La valeur directe induite par la capture des poissons fourrage est de 5,6 milliards de dollars. Cette valeur est doublée si une partie des poissons fourrage est laissée en place pour les prédateurs dans le cadre d'une approche écosystémique.

Les grandes initiatives pour mettre en oeuvre l'approche écosystémique du milieu marin sont :

- La directive-cadre pour la stratégie marine européenne (DCSMM12(*)) de 2008, dont l'objectif est de parvenir à un bon état de santé des océans. Onze descripteurs sont employés pour qualifier cet état de santé. Nous avons la chance, en Europe, de posséder cet outil.

- Au niveau européen, il existe par ailleurs un consortium dénommé EuroMarine+, regroupant plusieurs réseaux de recherche marine. J'ai le privilège d'en être un des directeurs scientifiques, avec Mme Catherine Boyen, du CNRS. Les réseaux ainsi regroupés portent sur la génomique marine (Marine Genomics Europe), les écosystèmes marins (Eur-Oceans) et la biodiversité marine (MarBEF13(*)). Ces réseaux d'excellence rassemblent une grande partie de la connaissance scientifique sur les milieux marins. Ils se structurent pour donner un avis intégré et devenir le point focal européen pour la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES14(*)). Cette plateforme regroupe l'expertise européenne et mondiale sur les écosystèmes, afin de mener une réflexion sur le devenir de ces écosystèmes à horizon de dix, vingt, cinquante ans dans un contexte de changement global. C'est l'équivalent pour la biodiversité du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). Cette plateforme est essentielle : en effet, la directive-cadre donne une image statique de l'approche écosystémique des pêches ; avec la plateforme intergouvernementale l'approche sera dynamique, regroupant tous les savoirs sur les écosystèmes marins pour construire des scénarios pour le futur. Cette tâche est phénoménale. Elle sera réalisée au cours des dix prochaines années.

Vous connaissez l'Encyclopédie de Diderot dont l'objet était de rassembler tous les savoirs pour informer la société du siècle des Lumières de la science accumulée. C'était un projet national, qui a mobilisé mille personnes pendant vingt-quatre ans.

Le projet IPBES, qui est international, mobilisera des milliers de personnes via des moyens nouveaux, notamment Internet.

En conclusion, je formulerai quelques recommandations :

- Il est nécessaire de mettre en place l'approche écosystémique des pêches (AEP), préconisée depuis douze ans au niveau international, c'est-à-dire d'intégrer des indicateurs de la gestion des ressources autres que le rendement maximal durable (RMD).

- La directive-cadre de 2008 donne une vision pour les pêches européennes. Il ne faut pas en faire un outil complexe et inadapté, une usine à gaz. Les indicateurs devront rester simples à comprendre et faciles à calculer.

- La recherche sur le fonctionnement des écosystèmes doit être renforcée.

- Des « Ecoscopes » doivent être construits, c'est-à-dire des sites, virtuels ou non, où seront capitalisées les données et informations sur les écosystèmes marins nécessaires à la construction de scénarios pour le futur. Des « centres de consilience », c'est-à-dire des lieux de concertation, sont aussi nécessaires.

- Il faut construire des scénarios, au sens de la plateforme intergouvernementale, dans un contexte de changement global, qui permettent d'informer sur des futurs possibles pour atteindre les objectifs internationaux. La France a joué un grand rôle dans la création et, aujourd'hui, dans l'animation de cette plateforme.

Par ailleurs, il convient de souligner également les points suivants15(*), confirmés par mon expérience personnelle en Afrique du sud :

- La participation des parties prenantes est essentielle à la réussite de la mise en oeuvre de l'approche écosystémique des pêches : tous les points de vue doivent être représentés et aucun groupe ni individu ne doit se mettre en avant.

- L'avantage d'une approche générique est de permettre la comparaison, l'interrogation et le suivi des résultats à tous les niveaux. Les gestionnaires peuvent suivre les progrès des actions de gestion de façon participative et transparente.

- Les ONG ont joué un rôle important en aidant à la mise en oeuvre de l'approche écosystémique des pêches et d'initiatives environnementales.

- Afin de maintenir la qualité et d'améliorer l'objectivité des données scientifiques nécessaires à la gestion, les institutions scientifiques liées aux pêches et à la conservation devraient être plus indépendantes et intégrées aux différents organismes scientifiques nationaux, notamment aux universités.

- Les scientifiques doivent accroître leurs efforts pour communiquer sur les enjeux écosystémiques auprès des politiques.

- Une implication plus grande de toutes les parties prenantes est souhaitable au regard de l'approche écosystémique des pêches.

Nous avons pour projet de développer, à Sète, un centre de consilience, c'est-à-dire un lieu où une expertise pourra être proposée à toutes les parties prenantes.


* 5 Costanza, 2000.

* 6 Worm et al., Science 2009.

* 7 Pikitch et al., Science 2004.

* 8 Déclaration issue du Sommet de Johannesburg (voir glossaire).

* 9 Cury et al., 2000.

* 10 Cury et Shannon, 2004 ; Roux et al., 2013.

* 11 Pikitch et al., 2012.

* 12 Directive-cadre stratégie pour le milieu marin n° 2008/56/CE du 17 juin 2008.

* 13 Marine Biodiversity and Ecosystem Functioning EU Network of Excellence (Réseau d'excellence de l'Union européenne sur la biodiversité marine et le fonctionnement des écosystèmes).

* 14 Intergovernmental platform on biodiversity and ecosystem services.

* 15 Augustyn et al., 2013