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Les musées nationaux : quelles ressources pour quelles missions ?

4 juin 2014 : Les musées nationaux : quelles ressources pour quelles missions ? ( rapport d'information )

DEUXIÈME PARTIE - UN CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET CULTUREL EN PROFONDE ÉVOLUTION QUI CONTRAINT LES MUSÉES À ADAPTER LEUR MODÈLE ET À RECHERCHER UNE DIVERSIFICATION DE LEURS SOURCES DE FINANCEMENT

I. DES MUSÉES CONFRONTÉS À DES ENJEUX CROISSANTS DANS UN PAYSAGE EN MUTATION QUI APPELLE UNE RÉFLEXION SUR LEURS MISSIONS

La conservatrice et historienne de l'art Catherine Grenier, dans un ouvrage intitulé « La fin des musées ?»17(*)  présente avec acuité les défis et problèmes auxquels sont aujourd'hui confrontés les musées : « hausse des coûts de production et de fonctionnement simultanée à une baisse des crédits et des ressources traditionnelles, envolée des prix du marché de l'art, charges croissantes de maintenance et de restauration des oeuvres, restriction de personnel, lourdeur administrative accrue, développement de l'offre culturelle globale, apparition d'une concurrence institutionnelle et privée, concurrence inflationniste des offres culturelles et défi lié au potentiel de réinvention proposé par les nouvelles structures qui se créent par dizaine dans le monde. En effet, dans un délai très court, en France comme à l'étranger, les musées établis auront à faire face à la concurrence de très nombreux projets culturels, publics et privés, de création récente ou à venir ».

Dans ce contexte, les musées, pour s'adapter, doivent être en mesure de répondre à de nombreux enjeux de politique culturelle.

A. LES PRINCIPAUX ENJEUX DE POLITIQUE CULTURELLE POUR LES MUSÉES

1. La démocratisation culturelle et la diversification du public

Comme l'écrit Catherine Grenier dans son ouvrage précité, « si les musées ont vu s'accroître leur visibilité et leur fréquentation, ils sont encore à la recherche d'un public plus divers socio-culturellement : les études, tant en France qu'à l'étranger, montrent que si une démocratisation des pratiques s'est produite dans les trente dernières années, elle se limite néanmoins aux classes moyennes et ne connaît pas de développement récent notable, malgré l'augmentation générale (mais pas uniformément répartie) de la fréquentation ».

D'après les statistiques disponibles18(*), un tiers des Français n'est jamais allé dans un musée et 50 % ne sont jamais entrés dans un musée des beaux-arts.

Dans ce contexte, la démocratisation culturelle et la diversification du public des musées constituent une priorité pour la tutelle et pour les musées. L'objectif 2 du programme 175 « Patrimoines » de la mission « Culture » vise ainsi à « accroître l'accès du public au patrimoine mondial », ambition qui est mesurée à l'aide de trois indicateurs et plusieurs sous-indicateurs. La démocratisation consiste à parvenir à attirer dans les musées un public qui ne se sent pas concerné.

L'un des vecteurs de cette démocratisation est la gratuité des collections permanentes, même si elle ne peut être suffisante pour lever les blocages socio-culturels.

Le développement de partenariats tarifaires entre musées peut oeuvrer en faveur de la « démocratisation » des musées. Le Louvre et le Louvre-Lens ont ainsi initié une politique croisée entre les cartes des deux musées (accès pendant les 15 premiers jours aux expositions). De même, il existe un partenariat tarifaire entre les musées Gustave Moreau, Orsay, Guimet et Henner et le musée de l'Opéra Garnier : un billet d'entrée dans l'un ou l'autre des musées partenaires donne droit à un tarif réduit au musée Gustave Moreau.

La politique de gratuité est également un levier de l'action d'élargissement des publics menée par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais (RMN-GP), comme le présente l'encadré ci-après.

L'action de la RMN-GP en faveur de la diversification des publics

La RMN-GP a fait évoluer la gratuité des moins de 13 ans aux moins de 16 ans : cette mesure représente un coût annuel de plus de 300 000 euros. Elle a semblé importante pour encourager les visites en famille avec des adolescents. Les études montrent en effet que, jusqu'à 15 ans, les jeunes acceptent encore d'accompagner les adultes à une visite d'exposition. Au-delà, c'est une pratique entre amis qu'il faut encourager.

Ainsi, afin de fidéliser les jeunes qui venaient avec leurs parents avant 16 ans, la RMN-GP leur offre une carte Sésame gratuite entre 16 ans et 18 ans s'ils la prennent sur Internet. La RMN-GP peut ainsi les enregistrer dans ses fichiers, leur proposer des offres adaptées à une visite entre amis (DJs dans les expos pour la Nuit des musées par exemple), et leur proposer à 18 ans un tarif préférentiel sur la carte Sésame, à 10 euros. Enfin, elle a prolongé le tarif Jeune de la carte Sésame (22 euros) jusqu'à 30 ans au lieu de 25 ans, afin de tenir compte des difficultés d'accès dans la vie professionnelle.

D'autre part, la RMN-GP a mis en oeuvre des mesures en faveur de la découverte par des publics non familiers de la culture : ces mesures visent les classes moyennes, et particulièrement les visites culturelles en famille que les familles modestes sont prêtes à faire pour favoriser la réussite scolaire de leurs enfants. La RMN-GP a pour cela proposé des offres découvertes, où l'accueil par un conférencier est proposé pour le prix d'un billet simple. Afin de sécuriser la dépense dans le cadre d'un budget familial limité, a été aussi inclus dans ce billet, moyennant un supplément raisonnable, le déjeuner ou le goûter à la cafétéria du Grand Palais. Cela permet à une famille de s'organiser sans risque de mauvaise surprise. Pour être sûrs de toucher les publics auxquels cette offre s'adresse, elle est commercialisée via les comités d'entreprise, selon des critères de revenu.

Source : réponse de la RMN-GP au questionnaire de votre rapporteur spécial

Au-delà, dans l'objectif de lever les blocages socio-culturels, le ministère de la culture et de la communication et les musées nationaux travaillent avec des associations pour organiser des visites avec des médiateurs. On peut, à cet égard, citer le musée du Quai Branly qui a monté un réseau avec des associations travaillant en faveur de l'alphabétisation, dans tous les départements des couronnes parisiennes.

Ce type d'action peut également être développé par de petits musées nationaux. Par exemple, le musée Gustave Moreau développe des activités spécifiques à destination du jeune public, via des ateliers pour les groupes scolaires en partenariat avec le rectorat de Paris, et via des ateliers pour le public en individuel.

De même, le château de Fontainebleau a participé à l'opération « Les portes du temps », destinée aux enfants ne pouvant partir en vacances, en les accueillant pendant trois jours au château et en leur proposant des ateliers pédagogiques.

On peut enfin citer le projet d'Aurélie Filippetti, ministre de la culture et de la communication, qui souhaite développer la pratique muséale dans le cadre des comités d'entreprises au profit des salariés.

2. La capacité de pouvoir accueillir le public dans les meilleures conditions de visite

Un autre défi auquel sont confrontés les musées est lié à la hausse de la fréquentation. Celle-ci suscite des interrogations en matière de sécurité et d'accueil du public.

Par exemple, le président du Louvre, Jean-Luc Martinez, estime qu'il existe trop d'espaces dédiés aux expositions temporaires et qu'il manque en revanche des espaces de médiation pour mieux se repérer, comprendre le Louvre et ses collections. C'est l'un des objectifs du projet Pyramide du Louvre.

Le projet Pyramide du musée du Louvre

Inaugurée en 1989, la pyramide construite par I.M. Pei a été conçue pour recevoir 4 millions de visiteurs. Or, la fréquentation du musée ne permet plus à ces espaces d'assurer des conditions satisfaisantes d'accueil du public et de travail pour les agents. D'où la nécessité d'un projet intégrant la contrainte d'une fréquentation pouvant atteindre à terme 12 millions de visiteurs annuels.

La nouvelle organisation des espaces

Le projet Pyramide consiste à redonner au hall Napoléon sa vocation d'accueil, d'information et de médiation en réorganisant les principales fonctions logistiques aux abords de la pyramide, dans un agencement et à une échelle à même de satisfaire les besoins actuels et futurs. L'espace sous pyramide libéré de ses caisses, de ses distributeurs et de ses files d'attente, doit constituer le lieu d'introduction à l'univers du Louvre, donnant les premières clés de compréhension aux visiteurs pour engager leur visite.

Le projet prévoit également l'aménagement d'un nouvel accueil des groupes dans le hall Charles V avec la création de nouveaux espaces réservés à l'information du public et à la médiation culturelle.

Un projet impliquant l'ensemble du Louvre

Le projet Pyramide comporte des dimensions organisationnelles et sociales qui changent le rapport du musée à son public. Celles-ci visent également l'amélioration des conditions de travail des agents, particulièrement éprouvantes en raison du bruit, des conditions climatiques et des sollicitations sous la pyramide.

Source : réponse au questionnaire de votre rapporteur spécial

De même, Guy Cogeval, président du musée d'Orsay, reconnaît qu'il manque une entrée dédiée aux expositions. Afin d'être en mesure d'accueillir le public dans de meilleures conditions de visite et de sécurité, ce musée a ainsi procédé à la rénovation de ses collections et de ses espaces19(*) .

Le schéma directeur du Grand Versailles prend également en compte cette dimension : il prévoit ainsi l'amélioration des conditions d'accueil du public et la mise en sécurité de l'ensemble du site (modernisation de l'ensemble des réseaux du corps central du château). Compte tenu de l'évolution de la trajectoire budgétaire prévue dans le budget triennal 2013-2015, le schéma directeur fait l'objet d'un étalement dans le temps et d'une légère réduction de programme. Ainsi, la fin programmée de la phase 2 initialement prévue en 2017 est décalée à 2020, de même que le démarrage des travaux dans le corps central sud est repoussé à la fin de l'année 2015, contre une prévision initiale au printemps 2013.

3. La réalisation du récolement décennal 

Un autre enjeu pour les musées consiste à réaliser le récolement décennal de leurs collections, tel que prévu par la loi n° 2002-5 du 4 janvier 2002 relative aux musées de France. Cette tâche entre en effet pleinement dans leur mission de conservation, de préservation et de valorisation de leurs collections permanentes, coeur de métier des musées. Pour mémoire, le récolement est une opération qui consiste à vérifier, sur pièces et sur place, à partir d'un bien ou de son numéro d'inventaire, la présence du bien dans les collections, sa localisation, l'état du bien, le marquage et la conformité de l'inscription à l'inventaire. Il s'agit d'une tâche colossale pour les musées, qui requiert du personnel supplémentaire, et qui est donc la source d'une hausse des dépenses.

La réalisation du récolement décennal fait l'objet d'un indicateur et de deux sous-indicateurs de performance dans le projet annuel de performances de la mission « Culture », en lien avec l'objectif 1 du programme 175 « Patrimoines » consistant à améliorer la connaissance et la conservation des patrimoines. Cela traduit le caractère prioritaire de cette activité aux yeux de la tutelle. En l'espèce, les résultats ne sont pas encore à la hauteur des espérances. En effet, d'après le rapport annuel de performances de la mission « Culture » annexé au projet de loi de règlement pour 2013, les résultats associés au suivi du récolement décennal des musées nationaux sont loin d'atteindre la cible de 80 %, même si l'on constate une forte progression entre 2012 et 2013. La cible affichée de 100 % en 2014, qui correspond à l'obligation légale, semble difficilement accessible. Il appartiendrait à la tutelle de prendre des mesures pour renforcer l'incitation des musées à effectuer ce travail fondamental, en réduisant par exemple certaines catégories de subventions aux musées ne respectant pas les cibles ou en inscrivant très clairement dans les documents de pilotage que les subventions dédiées au récolement ne doivent pas servir à financer des expositions.

4. L'adaptation au numérique

Comme l'écrit Catherine Grenier dans son ouvrage précité, « la transformation radicale des pratiques culturelles, avec l'essor des générations « tout numérique » et la mutation annoncée des publics, contraint le musée à refonder ses offres ».

Les musées doivent ainsi tirer parti des potentialités offertes par le numérique pour attirer le public. Par exemple, la Réunion des musées nationaux - Grand Palais (RMN-GP) développe la médiation numérique : au-delà des classiques audioguides, sont expérimentées des applications interactives qui permettent au visiteur d'avoir accès à un commentaire « officiel » de l'oeuvre, mais aussi de partager son propre ressenti avec les autres visiteurs ainsi que sur les réseaux sociaux, sous forme de photographie ou de texte.

5. Une offre culturelle de plus en plus riche et concurrentielle

Enfin, les musées sont confrontés à la multiplication de l'offre culturelle, qu'elle soit muséale ou qu'elle relève d'un autre domaine culturel. Les musées nationaux doivent donc essayer de cultiver une identité qui leur est propre, sous peine de subir la concurrence des autres établissements culturels. En outre, l'apparition de concurrents privés à la mécanique médiatique particulièrement efficace, mais dont la qualité de l'offre scientifique n'égale pas toujours celle des musées nationaux, est aussi un facteur d'évolution que ces derniers doivent prendre en compte.

Ces réalités obligent les musées à repenser leurs missions et leurs activités. Dans ce contexte, votre rapporteur spécial a souhaité s'intéresser plus particulièrement au rôle des expositions, ces « musées temporaires » pour les musées nationaux.


* 17 « La fin des musées ? », Catherine Grenier, éditions du Regard, avril 2013.

* 18 Chiffre cité par Alain Seban, président du Centre Pompidou, devant la commission de la culture, de l'éducation et de la communication du Sénat en mars 2013.

* 19 Rénovation en 2011 de 7 200 m2 d'espaces ouverts au public, avec l'introduction de nouveaux revêtements, de couleurs sur les murs et d'un système d'éclairage entièrement revu mettant en valeur les oeuvres et permettant de mieux percevoir les contrastes de valeurs dans les peintures, puis, en 2012-2013, rénovation complète des salles du cinquième étage et des salles du rez-de-chaussée.