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Les musées nationaux : quelles ressources pour quelles missions ?

4 juin 2014 : Les musées nationaux : quelles ressources pour quelles missions ? ( rapport d'information )

B. QUEL RÔLE DES EXPOSITIONS, CES « MUSÉES TEMPORAIRES », POUR LES MUSÉES ?

Le Conseil international des musées (ICOM) définit la notion d'exposition dans ses « Concepts clés de muséologie » : « le terme exposition signifie aussi bien le résultat de l'action d'exposer que l'ensemble de ce qui est exposé et le lieu où l'on expose (...). L'exposition, lorsqu'elle est entendue comme l'ensemble des choses exposées, comprend ainsi aussi bien les musealia, objets de musée ou « vraies choses », que les substituts (moulages, copies, photos, etc.), le matériel expographique accessoire (les outils de présentation, comme les vitrines ou les cloisons de séparation de l'espace), et les outils d'information (les textes, les films ou les multimédias), ainsi que la signalisation utilitaire ».

Si l'on oppose souvent la mission du musée de « rendre ses collections accessibles au public le plus large »20(*), et l'exposition temporaire, qu'elle se déroule dans un musée ou dans un autre lieu, la réalité est souvent plus complexe.

1. Un rôle pour l'attractivité et la notoriété du musée

Pour la plupart des dirigeants de musées entendus par votre rapporteur spécial, les expositions sont indispensables au rayonnement international du musée. Par exemple, Jean-Luc Martinez, président du Louvre, estime que l'offre d'expositions au Louvre est consubstantielle à la vie de ses collections et à la fidélisation de son public le plus impliqué.

La plupart des musées estiment ainsi qu'aucune institution ne peut vivre sans les expositions temporaires. Ces dernières permettent, entre autres, de montrer ce que les musées ne peuvent acheter, faute de crédits ou faute de disponibilité sur le marché de l'art.

En outre, pour le public et la presse, attentifs à leur caractère événementiel, les expositions sont aujourd'hui le principal vecteur de la communication des musées sur leur offre culturelle.

Cela explique que les établissements de conception récente leur accordent une large place. Ainsi, au musée du Quai Branly, inauguré en juin 2006, 45 % des espaces du musée sont dédiés aux expositions temporaires, organisées soit dans la galerie-jardin avec une tarification particulière, soit dans les mezzanines du plateau des collections. La programmation permet de créer l'événement de manière régulière afin de soutenir la fréquentation. Il en va de même pour le Centre Pompidou ou le récent MuCEM.

2. Un rôle de recherche scientifique

Les expositions constituent aussi un outil indispensable lié à la recherche sur les collections permanentes. À cet égard, elles permettent de faire avancer la recherche et diffuser les résultats par des publications, de faire restaurer et de présenter des collections parfois inconnues du public.

3. Un rôle de renouvellement ou de fidélisation du public

Les expositions présentent aussi l'avantage d'attirer de nouveaux publics ou de fidéliser un public local, l'amenant ainsi à fréquenter les collections permanentes. À cet égard, il faut garder en tête que le public étranger vient davantage pour les collections permanentes, tandis que les expositions sont plutôt destinées au public « local ».

En effet, si les collections permanentes sont le principal but de la visite pour les touristes nationaux ou internationaux, en particulier pour des musées aux collections prestigieuses comme le Louvre ou Orsay ou pour des musées récemment ouverts qui ont l'attrait de la nouveauté, les expositions temporaires incitent les visiteurs qui connaissent déjà le musée à revenir régulièrement. Par exemple, seuls 25 % des visiteurs de l'exposition L'Impressionnisme et la mode qui s'est tenue au musée d'Orsay en 2012 étaient des primo-visiteurs. Celles-ci favorisent ainsi la fidélisation et sont pour les établissements un argument commercial pour la vente des cartes annuelles comme la Carte blanche des musées d'Orsay et de l'Orangerie ou la carte Sésame pour les Galeries nationales du Grand Palais (46 000 porteurs de la carte actuellement).

Le musée de l'Orangerie, rattaché depuis 2010 au musée d'Orsay dans le cadre de l'Établissement public de musée d'Orsay et de l'Orangerie, a par exemple vu sa fréquentation passer de 560 000 visiteurs à plus de 900 000, avec l'augmentation du nombre d'expositions. De la même façon, les succès du Louvre-Lens et du MuCEM reposent en partie sur des expositions.

Il ne faut pas minimiser l'importance de cet impact également pour les petits musées nationaux. Ainsi, le musée Jean-Jacques Henner, dont la fréquentation annuelle ne dépassait pas 5 000 visiteurs, a co-organisé en 2007, alors qu'il était fermé pour travaux, une exposition au musée de la Vie romantique à Paris, avec plus de 80 % des oeuvres issues de ses collections, qui a attiré plus de 31 000 visiteurs en quelques mois et a été l'occasion de la publication d'un plus grand nombre d'articles dans la presse que toute l'activité du musée n'en avait connu depuis son ouverture en 1924.

Au musée Gustave Moreau, les expositions ont également contribué à accroître la fréquentation : cette dernière est passée de 28 500 visiteurs en 2002 à 40 905 en 2013, une politique d'expositions ayant été développée à compter de 2007.

4. Une source éventuelle de ressources propres ou un risque budgétaire ?

Le rôle des expositions est plus mitigé du point de vue budgétaire. Certes, elles peuvent représenter une source de recettes pour les grands musées. Ceux-ci peuvent d'ailleurs se permettre de réaliser quelques expositions « pointues », le succès des expositions populaires compensant l'échec de ces dernières. Guy Cogeval indique par exemple que « la programmation est conçue en prenant en compte une logique de péréquation, les expositions s'adressant à un large public permettant de financer des expositions plus pointues21(*) ».

Les dirigeants de musée sont conscients que chaque projet comporte une part de risque et n'a jamais la garantie du succès. Ils estiment cependant que programmer exclusivement des sujets attendus du public serait un contresens à leur mission de service public dans la mesure où l'un des objectifs des musées est aussi de faire découvrir des oeuvres et des sujets au public.

Pour les grands établissements publics en particulier, les expositions constituent une source importante de ressources propres en cas de succès. Ainsi, le bilan financier de l'exposition L'Impressionnisme et la mode qui s'est tenue au musée d'Orsay en 2012 affiche un résultat de 942 948 euros.

Cependant, les expositions temporaires présentent aussi un certain nombre de risques financiers pour les musées.

Tout d'abord, les dépenses sont souvent supérieures aux recettes et l'on peut se demander à cet égard si les prévisions de fréquentation sont toujours suffisamment fiables. Leurs coûts de production (scénographie, transport, assurance, communication, surveillance, accueil) peuvent être très variables d'une exposition à une autre, les coûts d'assurance et de transport étant les plus importants. À titre d'exemple, ces coûts s'établissent de 0,25 million d'euro en moyenne dans les musées ayant le statut de services à compétence nationale (SCN), à 1,5 million d'euros au Louvre ou à Orsay, voire à 2,5 millions d'euros pour les expositions produites au Grand Palais.

Pour les établissements plus modestes qui ne bénéficient pas d'une notoriété importante auprès du public, l'organisation de nombreuses expositions temporaires (par exemple, deux expositions au musée Henner en 2012, cinq ou six expositions en moyenne à Guimet sur les dernières années), risque non seulement de ne pas créer de recettes à la hauteur des dépenses mais d'avoir des retombées insuffisantes en termes de fréquentation et de notoriété, les budgets de communication étant limités.

De surcroît, la programmation des expositions est arrêtée généralement deux à cinq ans avant l'événement, ce qui peut entraîner une certaine rigidité dans les budgets des musées.

Enfin, le coût des expositions est souvent évalué de manière incomplète en fonction de l'état de développement de la comptabilité analytique dans l'établissement.

Interrogée par votre rapporteur spécial, la direction du budget, qui exerce la tutelle financière sur les musées nationaux, a indiqué qu'elle n'était pas en mesure de connaître le bilan financier des expositions temporaires, ceux-ci se montrant souvent très discrets, voire opaques sur l'équilibre financier de leurs productions. Cet exercice est en effet complexe car il suppose de disposer d'une comptabilité analytique et de pouvoir isoler les recettes issues des différentes activités des établissements.

Enfin, la priorité que les musées accordent aux expositions temporaires peut parfois se faire au détriment de leurs missions fondamentales ; ainsi, le récolement n'avance pas aussi vite qu'espéré, faute de personnel pouvant être mobilisé sur les deux types d'activité.

5. Les liens entre expositions et collections permanentes

Pour Jean-Luc Martinez, président du Louvre, « les expositions catalysent l'approfondissement des connaissances de nos collections ainsi que l'éducation artistique du public du musée »22(*).

Il est vrai que les liens entre expositions et collections sont évidents et indispensables.

D'une part, la présentation des collections dans les musées induit des rotations soit pour protéger des collections plus fragiles à la lumière (arts graphiques, textiles...), soit pour faire évoluer la présentation, par exemple pour remplacer des prêts ou mettre en valeur de nouvelles acquisitions. Ainsi, en 2012, 1 251 mouvements d'oeuvres sur 188 vitrines ont été réalisés sur le plateau des collections du musée du Quai Branly. Le caractère permanent de la présentation est donc relatif.

D'autre part, les expositions temporaires mettent en valeur les collections permanentes des musées, souvent associées à des prêts provenant d'autres collections permanentes. De plus, l'exposition permet de porter un regard neuf sur des oeuvres choisies dans les collections ou de présenter des collections habituellement conservées en réserve : 300 dessins de Rodin appartenant aux collections dont le musée éponyme a la garde ont ainsi été présentés en 2012 dans l'exposition La saisie du modèle.

Le musée des Beaux-arts de Rouen joue aussi de cette complémentarité, à travers son rendez-vous annuel intitulé « Le temps des collections », qui permet de mettre en perspective, autour de plusieurs thématiques, les oeuvres du musée. Pour son directeur, l'enjeu est de développer une « porosité » entre expositions et collections permanentes.

Le principe des présentations semi-permanentes peut aussi être retenu : la présentation des collections de la Galerie de la Méditerranée du MuCEM, qui a ouvert ses portes au public en juin 2013, sera entièrement renouvelée au bout de trois ans. Ainsi, la distinction entre les différentes notions tend à s'estomper.

6. Une inflexion récente en faveur de la valorisation des collections permanentes

Les musées comme la tutelle commencent à prendre conscience des limites de la multiplication du nombre de ces expositions23(*), et l'on constate une inflexion récente en faveur de la valorisation des collections permanentes, coeur de mission des musées. En effet, les oeuvres ne peuvent pas circuler à l'infini, le volume des expositions augmente et il devient donc toujours plus difficile de susciter l'attention des médias.

Jean-Luc Martinez, depuis son arrivée à tête du Louvre en 2013, a profondément infléchi les orientations de son prédécesseur, en réduisant le nombre d'expositions, d'une quarantaine par an à une quinzaine, avec pour objectif prioritaire de privilégier les collections permanentes et l'amélioration des conditions d'accueil du public.

De la même façon, Guy Cogeval a indiqué qu'il souhaitait limiter le coût des expositions en multipliant les coproductions, en limitant les prêts les plus coûteux, et en présentant davantage d'expositions mettant en valeur les collections permanentes. C'est d'ailleurs le cas de son accrochage « modernités plurielles 1905-1970 », qui expose pour une durée d'un an une présentation inédite de ses collections, en sortant de multiples oeuvres de très grande valeur de ses réserves.

Le ministère de la culture et de la communication a également fait part de sa volonté d'encourager les musées nationaux à communiquer sur les collections permanentes dont ils ont la garde et à mieux les mettre en valeur. Il peut s'agir de parcours thématiques dans les collections comme d'une stratégie de valorisation de leur patrimoine immatériel, notamment au travers de marques. Cette mise en valeur est en outre facilitée par une meilleure connaissance des collections résultant des opérations de récolement décennal, d'où l'importance fondamentale de cette obligation légale.


* 20 Article L. 441-2 du code du patrimoine.

* 21 Source : réponse au questionnaire de votre rapporteur spécial.

* 22 Source : réponse du musée du Louvre au questionnaire de votre rapporteur spécial.

* 23À titre d'exemple, les musées français ont produit ou coproduit 1 134 expositions en 2010.